SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux.--Histoire du chevalier de
Beauregard, mon père.--Son entrée au service, ses duels, son
voyage au Maroc.--Ses dettes, le régiment de Vermandois.--Le
régiment de Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses
liqueurs.--Rappel en France.--Garnisons de Metz et de
Béziers.--L'esplanade de Béziers, mariage du chevalier de
Beauregard; ses enfants.
Mon cher fils, quoique mon père fût âgé de quarante-sept ans lorsque
je vins au monde, il avait encore son père, qui ne mourut que quelques
années plus tard; et je me souviens toujours très bien de mon aïeul,
ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva
d'une manière remarquable jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Chef
d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour
ses trois fils, et, avec beaucoup d'économie, il parvint à doter ses
filles et à les marier. L'aîné de ses fils se maria jeune; il quitta
le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, récompense
qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta
alors l'épée pour la charrue, vint auprès de son père, l'aida dans les
travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et,
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, où il mourut, il n'eut
d'autres pensées que l'amélioration de ses champs et l'éducation de
quatre garçons et de deux filles. L'aînée des deux filles, Mme de
Réau, fut une très aimable et très jolie femme dont le fils unique,
aujourd'hui[8] capitaine d'infanterie, épousa, il y a quelques années,
Mlle Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire général de la Marine
à Bordeaux[9]. Mme de Cazenove de Pradines est la soeur de Mme de
Réau; c'est une femme vraiment supérieure; ses vertus, sa bonté sont,
depuis cinquante ans, passées en proverbe; il suffit de la voir pour
l'aimer, de la connaître une heure pour ne jamais l'oublier. Elle a
aussi un fils unique dont elle ne s'est séparée que pour son éducation
qui se fit au collège de Vendôme. Ce fils, actuellement âgé d'une
quarantaine d'années, a été maire et sous-préfet. La vie littéraire,
l'administration de ses biens lui plaisent par dessus tout, et, à ces
goûts, il a joyeusement sacrifié ses places, sa position et les
espérances qu'il pouvait en concevoir. Marié à une de nos cousines,
Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux d'Agen, nos parents, qui
étaient aussi une famille de militaires, il a deux aimables petites
filles[10].
[Note 8: En 1835. Voyez la préface.]
[Note 9: Leur fils, M. Paul de Réau, ancien capitaine
d'artillerie, mort en 1893, épousa sa cousine, Mlle Clara de
Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent
question, et nièce de l'auteur de ces _Mémoires_.]
[Note 10: Depuis le moment où l'auteur écrivait ces lignes, M. de
Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-Édouard de Cazenove de
Pradines, né à Marmande, le 31 décembre 1838. Il joua, dans la vie
politique de notre pays, un rôle important, et se concilia l'estime de
tous par sa nature chevaleresque et sa fidélité à ses convictions.
Engagé dans le corps des _Volontaires de l'Ouest_, commandé par M. de
Charette, il se couvrit de gloire à la bataille de Patay, le 2
décembre 1870. Il fut grièvement blessé et perdit l'usage de la main
droite en relevant le drapeau qu'avaient porté avant lui son beau-père
et son beau-frère, tués dans cette même journée. Ses compatriotes du
Lot-et-Garonne l'élirent, en 1871, membre de l'Assemblée nationale.
Quand il est mort, en 1897, il était député de la troisième
circonscription de Nantes, et représentait ainsi la Bretagne, à
laquelle le rattachait son mariage avec Mlle de Bouillé. M. Édouard de
Cazenove de Pradines laisse deux fils.]
Quant aux quatre frères de ces deux dames, l'aîné et les deux plus
jeunes étaient officiers d'infanterie lorsque la Révolution éclata;
ils crurent devoir émigrer.
L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de ces temps
douloureux.
Lors de l'amnistie, l'aîné revint donc seul avec le plus jeune. Ce
dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent[11];
il se fait chérir dans sa ville natale[12] par la douceur,
l'obligeance de son caractère, et par le souvenir des embellissements
dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y était adjoint à
la mairie.
[Note 11: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.]
[Note 12: Marmande.]
L'aîné s'était marié, et avait eu deux enfants, Mme de Castillon,
femme fort agréable domiciliée à Mézin, qui a un fils nommé Albert: et
Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique[13] a sans doute hâté la
mort de son malheureux père; la mère de ces deux enfants, née Mlle de
Goyon, n'existe plus depuis longtemps.
[Note 13: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la
Garonne.]
Il reste à te parler de celui des quatre frères qui n'émigra pas[14];
mais je dois aujourd'hui me borner à te dire que c'est celui qui est
devenu préfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de
quelques lignes[15].
[Note 14: Casimir-François de Bonnefoux, né à Marmande en 1761.]
[Note 15: Cette promesse a été tenue. Voyez, à la fin de ce
volume, la notice consacrée à la vie du baron Casimir de Bonnefoux.]
Je t'ai dit que mon aïeul avait trois fils; je viens de t'entretenir
de l'aîné et de ses descendants; je n'ai donc plus qu'à te parler des
deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement à
t'apprendre qu'il mourut à l'île de Bourbon où il était officier dans
un régiment, et sans avoir été marié. L'autre était mon père, plus
particulièrement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui
était celui d'une portion de la propriété de mon aïeul, dans les
environs de la ville de Marmande, berceau de la famille[16].
[Note 16: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, _Notice sur la ville
de Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.]
C'était, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; c'est même
ainsi que les enfants du frère de mon aïeul reçurent dans l'Agenais le
surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont trois émigrèrent
aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixèrent longtemps
l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la beauté de
leur personne, l'élégance de leurs manières et surtout par leur bonté.
Mon père naquit en 1735. Son éducation première se fit à la campagne
où il se forma une santé robuste; sa taille s'y développa avec
avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux
travaux des champs; et, lorsque l'on pensa à le faire décorer d'une
épaulette, on le prépara à paraître dans son régiment par quelques
mois de séjour à Marmande, où de tout temps on a remarqué une société
de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente école pour un jeune
homme[17].
[Note 17: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure citée,
s'exprime de la façon suivante (p. 115): «Le _Dictionnaire
géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, par
Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne à la ville de
Marmande 931 feux, ce qui, à raison de cinq personnes par feu,
représente un total de 4.655 habitants et à la communauté de Marmande
(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants.» Marmande est
aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte
10.000 habitants.]
Mon père savait lire, écrire, compter, quand il lui fut permis de
résider à Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le
plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens
manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis
suffisant de bonne compagnie, une manière agréable de se présenter, de
s'énoncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de
Beauregard, doué de la plus noble expression de figure qui fût jamais,
ayant des traits fort beaux, une tournure élégante, une taille
remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme.
La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie
d'assez près; c'est donc quelque temps avant la guerre de 1756 à
1763, appelée la guerre de Sept Ans, que mon père entra au service. Il
fallait alors au régiment se faire remarquer par quelque duel, hélas!
le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite d'une
querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup d'épée, se
sauva en Espagne; mais ayant su qu'il était grâcié (car il y avait de
très sévères lois sur le duel), il revint en France, se promit de ne
se battre dorénavant, en combat singulier, qu'à la dernière extrémité,
alla faire un plus digne usage de son bras contre les ennemis de la
patrie, et s'attira, sur le champ de bataille, l'estime, l'amitié, la
confiance de ses compagnons d'armes et de ses chefs.
Mon père avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la
paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une
épaulette et des succès à la guerre, un esprit enjoué et un courage
éprouvé contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il
retrouvait dans beaucoup de régiments. Que d'avantages! quelle
perspective de plaisirs!
Après avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de
voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, où il fut envoyé comme
gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agréables la
compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et
mettait, par voie d'amusement ou peut-être par une curieuse
instigation, le feu au sérail de son père. Un jour, courant au grand
galop avec ces étourdis, il leur annonça un bon tour d'équitation, et,
se précipitant vers un Turc qu'il apercevait à une grande distance, il
lui fit voler la tête à dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas
trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait
repris le chemin de la France; il en resta, à mon père, un fonds
inépuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mécanique de M. de
Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art
de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Goué, oncle
de M. Calluaud[18], ont longtemps charmé les veillées du foyer
domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est
pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la décollation
du Turc fut sévèrement blâmée par les jeunes officiers français, et
qu'ils ne consentirent à lier de nouvelles parties avec leur barbare
compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des
hommes.
[Note 18: M. Calluaud, receveur général des Finances à Angoulême,
puis à Arras, était un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud,
fut, en 1871, élu membre de l'Assemblée nationale par le département
de la Somme. Il mourut à Bordeaux peu de temps après son élection.]
Dans les garnisons où mon père se trouva après son voyage d'Afrique,
la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas
toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler
l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libéra;
il ruina son colonel dans une nuit; à son tour il fut ruiné, il
emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les
vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une
ville, sans être obligé d'avoir recours à son père qui, d'abord, paya,
en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portées en décompte
de ses droits à sa légitime ou portion de succession[19], et qui
bientôt déclara qu'il ne paierait plus.
[Note 19: Légitime: portion de sa succession, dont le père ne
pouvait pas disposer par testament au détriment de son enfant.]
Cette détermination sévère mais juste fit naître quelques moments de
repentir, pendant lesquels, pour chercher à couper le mal dans sa
racine, le chevalier de Beauregard résolut de passer dans les
colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la société d'alors ne
lui présentait que trop souvent en France.
Il s'était fait des connaissances distinguées; il obtint donc d'y être
promptement envoyé avec le régiment de Vermandois[20], et profitant,
en même temps, du crédit de ses amis, il pensa qu'il se rendrait
agréable à sa famille, en allant prendre congé d'elle avec un brevet
d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux[21], second fils
de son frère aîné, dans une école d'où il sortirait pour entrer dans
la Marine. Ce plan réussit à merveille; le joueur fut oublié; on ne
vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le parent affectueux,
que l'officier qui s'expatriait! la visite fut douce pour tous, et mon
père quitta la maison paternelle, éprouvant et laissant les plus vives
émotions.
[Note 20: Le régiment de Vermandois (aujourd'hui le 61e régiment
d'Infanterie) avait été affecté au service de la Marine et des
Colonies, à la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en
date de décembre 1762. Voyez Louis Susane, _Histoire de l'ancienne
infanterie française_, Paris, 1852, t. VI, p. 108.]
[Note 21: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard préfet
maritime et baron, dont il sera question presque à chaque page de ce
récit.]
Suivant son usage cependant de mêler l'extraordinaire ou l'éclat à
toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures précises
avant l'instant où on lui avait mandé que son régiment, alors à Brest,
se rendrait à bord[22]. En conséquence, un cheval de poste se trouva à
sa porte; et, la montre à la main, il exécuta son projet et partit de
Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit éprouver à un
relais où les chevaux étaient tous employés au dehors, fut sur le
point de lui faire manquer son bâtiment; toutefois il arriva à temps;
heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui, à ces mille
petits détails que nécessite un embarquement.
[Note 22: Le régiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.]
C'est aux Antilles que le régiment de Vermandois allait tenir
garnison. La traversée ne présenta aucun incident remarquable; on fit
bonne chère à bord; on y trouva des officiers de marine, qui
sympathisèrent de jeunesse, de gaieté, avec les passagers; on y joua
même un peu; mais tout se passa très bien. Une naïveté d'un camarade
de mon père amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune
homme était horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de
céder à un perfide conseil, et il écrivit au commandant «qu'il le
priait en grâce d'arrêter le bâtiment (qui faisait grand sillage vent
arrière) ne fut-ce que pour quelques minutes». Il paraît que le
commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il répondit
immédiatement au bas de la lettre: «Pas possible, Monsieur, nous
sommes à la descente.» Mon père racontait ses histoires avec une grâce
parfaite; il les embellissait de traits piquants, de détails
scientifiques; il en était de même de ses lettres: le fond n'y était
pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude
de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son
style, auraient supposé un homme d'une éducation littéraire soignée.
On a souvent dit que Mme de Sévigné n'écrivait pas correctement, et
l'exemple de mon père me fait pencher à trouver ce fait possible.
L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux
colonies était, sans doute, très bonne; mais c'était vraiment tomber
de Charybde en Scylla. Les Antilles étaient alors dans leur plus beau
temps; la ville du Cap-Français, à Saint-Domingue, celle du Fort-Royal
de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence,
le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes
conviennent si bien au caractère des créoles, ne s'y serait-il pas
établi en souverain; comment, lorsqu'il se présentait sous les formes
les plus séduisantes, mon père aurait-il résisté?
Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles françaises;
c'étaient donc, tous les jours, des dîners somptueux, des bals
splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a
rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore
existante, Mme Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais été égalées, ne
laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner
chez elle, sans les faire participer à un repas exquis; et l'on
passait de la table à la salle à manger à celle du Pharaon ou du
Craëbs, qui étaient couvertes de quadruples, de moïdes[23], de louis
d'or; à peine l'argent blanc osait-il s'y montrer!
[Note 23: Moïde ou Moïdore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.]
Dans ces temps de préjugés sur la naissance, c'était déroger que
d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici,
l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose, à la
réputation de chance habituellement contraire de Mme Anfoux, en
perpétuait l'usage.
J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui réveillait tous les
jeunes souvenirs de mon père; et j'entendais toujours, en même temps,
une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de
tel jour ou sur le dîner qui l'avait précédée. Mon père aimait
passionnément la bonne chère: c'était un travers du temps et un
nouveau résultat de l'absence de goûts plus solides; il poussait
celui-ci jusqu'à se mêler de cuisine, et il prétendait tenir de la
meilleure source le secret de la combinaison de certains plats où
vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli
ces notions chez les Bénédictins du Fort-Royal, au couvent desquels il
y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces
dîners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur,
pas un coup n'étaient oubliés; mille amusantes anecdotes s'y
trouvaient groupées; il était vraiment facile d'y assister en idée, de
s'en représenter la réalité.
Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappelé en France[24], il est
question de quatre cent mille francs qu'il avait conservés de ses
gains au jeu, dans les colonies. Son régiment avait fait un long
séjour dans ces pays; il y était même devenu si populaire que j'en ai
retrouvé le nom dans quelques chansons de nègres, qui ont été chantées
jusqu'à moi.
[Note 24: Le régiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service
de terre et envoyé en garnison à Metz.]
Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y avait de
quoi faire tourner la tête à bien des gens! Mon père fut de ce nombre,
et comme il se rendait à la garnison de Metz, il ne crut pas pouvoir
être digne de la société des dames chanoinesses de cette ville, où
l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans s'annoncer par
le fracas d'un équipage à la dernière mode et de tous les accessoires
d'usage, comme domestiques, livrée, chevaux de main, toilette et
habits fort riches, etc. Un petit nègre était même de la maison comme
signe caractéristique de luxe et cachet de position. Toutefois tant de
constance de la part de la fortune devait se démentir. Sans te
raconter toutes les tribulations que le chevalier de Beauregard
éprouva à Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce qu'il
avait, et au delà, qu'il emprunta, que son père refusa de payer, qu'il
fut emprisonné pour dettes, qu'il fut sur le point d'être destitué,
enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mère, en pleurs,
parvint à fléchir son mari; mais plus de trente mille francs y
passèrent, c'est-à-dire plus que sa légitime, en y comprenant les
dettes précédemment acquittées.
Empressons-nous de jeter un voile sur cette période fatale; et, pour
respirer plus à l'aise, reprenons mon père en garnison à Béziers, où
il se rendit après avoir quitté Metz, songeant à se marier, et ayant
fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais violée, de
ne plus, à l'avenir, se livrer qu'à des jeux appelés de commerce; tels
que piquet, reversis, boston, etc., et qu'à un taux de société.
L'époque où mon père quitta Metz est, à peu près, celle où éclata la
guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique. À l'exception,
toutefois, d'un très petit corps d'armée qui y fut envoyé sous les
ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme
puissance maritime.
Le régiment de Vermandois, où mon père était alors
capitaine-commandant, continua donc, pendant cette période, à rester
en garnison en France, et particulièrement dans le Midi.
Les parades ou revues de ce régiment étaient fort brillantes, à
Béziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la
Citadelle, d'où l'oeil plane sur la verdoyante plaine de Saint-Pierre,
et, par delà, va se perdre dans les flots azurés de la Méditerranée
qui paraissent, eux-mêmes, bornés par un horizon à demi-teintes roses
et bleues particulières à ces beaux climats. Deux balcons qui
donnaient sur cette place appartenaient à M. Valadon[25],
docteur-médecin formé à l'École de Montpellier, renommé pour son
savoir, maître d'une jolie fortune, allié à plusieurs des meilleures
familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et
beau-frère de Bouillet[26] de l'Académie des Sciences de Berlin[27],
qui était en même temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en
Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que
l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, décorer ces balcons;
l'aînée de ces demoiselles était une jolie brune, vive, piquante,
mariée douze ou quinze ans après à M. d'Hémeric, retiré du service
comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies spirituelles ont,
jusqu'à sa mort, attiré chez elle l'élite de la société. L'autre,
moins jolie, peut-être, mais plus grande, plus belle femme, fut celle
qui ne put voir, sans émotion, les grâces, la bonne mine du chevalier
de Beauregard, âgé pourtant d'un peu plus de quarante ans, et qui
devint ma mère.
[Note 25: D'après le _Registre des Délibérations du chapitre de
Saint-Nazaire de Béziers_. M. E. Sabatier (_Histoire de la ville et
des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 400), cite M.
Valadon comme étant premier consul de Béziers, le 13 novembre 1771. Il
s'agit là probablement du grand-père de l'auteur.]
[Note 26: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, né à Béziers, en 1729. D'après M.
Henri Julia (_Histoire de Béziers ou Recherches sur la province du
Languedoc_, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la Faculté de
Montpellier, et publia plusieurs mémoires. Jean-Henri-Nicolas Bouillet
était le fils de Jean Bouillet, médecin, physicien et astronome, qui
jouit pendant sa vie d'une réelle célébrité, et qui, né en 1690, à
Servian près Béziers, mourut dans cette dernière ville, en 1777.]
[Note 27: Jean-Henri-Nicolas Bouillet était membre de l'Académie
de Béziers, que son père fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques
Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de
1766 réorganisèrent sous le nom d'_Académie royale des Sciences et
Belles-Lettres_. Appartenait-il, en outre, à l'Académie des Sciences
de Berlin? Cela ne me paraît pas probable, et je crois que l'auteur
l'a confondu, à ce point de vue, avec son père.]
Il était dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se
manifesterait encore dans cette circonstance, où il faut tant de
prudence et d'égards. M. Valadon, en père éclairé, avait pris des
informations qui lui avaient fait connaître les fautes encore récentes
du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui
blessèrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques ménagements,
un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de là, le
prétendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune coeur; il
menaça de se tuer si l'objet de ses voeux ne consentait pas à un
enlèvement, et il assigna une heure pour cet enlèvement, garantissant,
au reste, que tout serait prêt pour un mariage en règle, à la première
poste où on s'arrêterait. Mlle Valadon résistait; mais malheureusement
le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon père, était dans une
position à peu près pareille; les deux jeunes personnes furent
initiées au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous les
quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accepté autrement,
consentirent à un départ simultané.
Les torts furent grands de tous les côtés; mais, au moins, les paroles
furent observées, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et
l'on s'était à peine aperçu du départ des fugitives qu'elles
rentrèrent chez leurs pères, conduites par leurs maris, et implorant
un pardon peu mérité. M. Valadon avait le coeur trop gros pour que la
scène se passât sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il
termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des
sanglots avaient fréquemment interrompues: «Vous, Monsieur, pourquoi
me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser?
«Et vous, ma fille, vous avez, malgré moi, malgré vos devoirs, voulu
vous lancer dans une sphère qui n'est ni la vôtre, ni la mienne;
puissé-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!...» Hélas, il ne
dit que trop vrai!
Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies
par les stipulations de notre Code civil actuel, hâta peut-être la
mort de mon grand-père, qui eut lieu peu de temps après; et l'on peut
croire qu'alors il était encore sous l'influence des impressions
fâcheuses qu'il en avait éprouvées, car il ne laissa à ma mère que la
portion nommée légitime, résolution qu'il n'aurait pas prise, sans
cela, on peut le présumer; quoique les usages du Languedoc fussent et
soient toujours défavorables aux cadets.
Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui
prospéra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre
consommé de ma mère, de sa tendresse pour son mari, et du changement
heureux qui s'opéra dans les habitudes de mon père. Il fut un
excellent mari; et sa femme l'en récompensa par son dévouement,
dévouement si passionné qu'il finit par lui coûter la vie à elle-même,
comme tu le verras plus tard.
Ta tante Eugénie fut le premier de ces enfants; dès qu'elle fut d'âge
à pouvoir profiter des leçons d'un pensionnat, on la plaça dans celui
qui était alors connu très avantageusement dans toute la France sous
le nom de couvent de Lévignac, près Toulouse. Quand elle en sortit,
c'était une demoiselle d'une grande instruction, de manières très
distinguées, d'une belle taille, et douée d'une figure où des yeux
noirs veloutés faisaient une impression profonde, entourés qu'ils
étaient d'une peau éblouissante de blancheur, de sourcils d'ébène, et
de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef
d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal,
l'agréable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron de Maureilhan,
revenait à vingt-cinq ans d'une émigration où il avait été entraîné à
l'âge de quinze, et quoique dans une position bien inférieure à celle
du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune, sa demande de la
main de ma soeur fut acceptée par elle, et tous les jours elle s'en
applaudit.
Joséphine fut le second enfant de mon père. Celle-ci avait, sans
mélange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est-à-dire un
teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrême douceur,
quoique très vifs, et des cheveux d'un blond cendré charmant. Elle
était remarquablement belle; mais sa beauté ne put la sauver du
trépas; et à peine commençait-elle à frapper tous les regards qu'elle
fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba.
Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la
petite vérole fondit sur moi avec toute sa malignité. Les médecins me
laissèrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tête;
mais ma mère me découvrit vivement, et m'embrassa, m'étreignant avec
tant de tendresse que j'en fus ranimé! Il ne m'est resté de cette
affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation,
peut-être, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment sérieuse.
Quant à ma taille, elle est exactement devenue celle de mon père, cinq
pieds cinq pouces.
Adélaïde, qui fut ma troisième soeur, mourut extrêmement jeune. Enfin,
après une interruption assez longue, naquit ton oncle Laurent[28]; et,
quatre ans après, c'est-à-dire en 1792, un sixième enfant, qui reçut
le nom d'Aglaé, mais qui, comme Adélaïde, nous fut enlevée en bas âge.
[Note 28: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de
Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptême. On avait
voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont
nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire,
pourquoi l'auteur de ces _Mémoires_, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux,
fut toujours appelé Léon par les siens.]