Du Munster je suis allé à Saint-Thomas, qui est la plus ancienne

église de la ville, et où est le tombeau du maréchal de Saxe. Ce

tombeau est à Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est à Chartres,

une chose fort célèbre, fort vantée et fort médiocre. C'est une

grande machine d'opéra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et

sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'être l'auteur et

le guide--_auctor et dux_--des victoires du maréchal de Saxe. On vous

ouvre une armoire dans laquelle il y a une tête à perruque en plâtre;

c'est le buste de Pigalle.--Heureusement il y a autre chose à voir à

Saint-Thomas: d'abord l'église elle-même, qui est romane, et dont les

clochers trapus et sombres ont un grand caractère; puis les vitraux,

qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur

partie inférieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent

dans cette église. L'un de ces tombeaux est du quatorzième siècle;

c'est une lame de pierre incrustée droite dans le mur, sur laquelle

est sculpté un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le

cœur du chevalier, dans une boîte en vermeil, avait été déposé dans

un petit trou carré creusé au ventre de la figure. En 93, des Brutus

locaux, par haine des chevaliers et par amour des boîtes en vermeil,

ont arraché le cœur à la statue. Il ne reste plus que le trou carré

parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpté un colonel

polonais, casque et panache en tête, dans cette belle armure que les

gens de guerre portaient encore au dix-septième siècle. On croit que

c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux

merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout

chargé de blasons dans le style opulent du seizième siècle, est le

cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans

cette église; l'autre, plus curieux encore, sinon plus beau, est caché

dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Règle générale: les

sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher parce qu'ils se font

payer pour laisser voir. De cette façon on fait suer des pièces de

cinquante centimes à de pauvres sarcophages de granit qui n'en

peuvent mais. Celui-ci est du neuvième siècle; grande rareté. C'est le

cercueil d'un évêque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de

haut, à en juger par son étui. Magnifique sarcophage du reste, couvert

de sculptures byzantines, figures et fleurs, et porté par trois lions

de pierre, un sous la tête, deux sous les pieds. Comme il est dans une

armoire adossée au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est

fâcheux pour l'art; il vaudrait mieux que le cercueil fût en plein air

dans une chapelle. L'église, le sarcophage et le voyageur y

gagneraient; mais que deviendrait le sacristain? Les sacristains avant

tout; c'est la règle des églises.

Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonnée en

jaune vif.

J'allais sortir, quand mon sacristain protestant, gros suisse ronge et

joufflu, d'une trentaine d'années, m'a arrêté par le bras:

«Voulez-vous voir des momies?--J'accepte.» Autre cachette, autre

serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'égyptien.

C'est un comte de Nassau et sa fille qu'on a trouvés embaumés en

fouillant les caves de l'église, et qu'on a mis dans ce coin sous

verre. Ces deux pauvres morts dorment là au grand jour, couchés dans

leurs cercueils, dont on a enlevé le couvercle. Le cercueil du comte

de Nassau est orné d'armoiries peintes. Le vieux prince est vêtu d'un

costume simple coupé à la mode de Henri IV. Il a de grands gants de

peau jaune, des souliers noirs à hauts talons, un collet de guipure et

un bonnet de linge bordé de dentelle. Le visage est de couleur bistre.

Les yeux sont fermés. On voit encore quelques poils de la moustache.

Sa fille porte le splendide costume d'Elisabeth. La tête a perdu forme

humaine; c'est une tête de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet

de rubans roses est seul resté sur le crâne nu. La morte a un collier

au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de

rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches, et une petite croix

de chanoinesse richement émaillée sur la poitrine. Elle croise ses

petites mains grises et décharnées et elle dort sur un lit de linge

comme les enfants en font pour leurs poupées. Il m'a semblé en effet

voir la hideuse poupée de la Mort. On recommande de ne pas remuer le

cercueil. Si l'on touchait à ce qui a été la princesse de Nassau, cela

tomberait en poussière.

En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je

ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le

sacristain,--toujours le sacristain,--m'a expliqué qu'il y a huit ans,

lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que

dites-vous de cela? A quoi bon avoir été comte de Nassau pour être,

deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français? La

Bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses,

toutes les humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle

avait dit: «Les vivants te disperseront comme la poussière, te

fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier;» mais

elle n'avait pas dit: _Ils finiront par te cirer comme une paire de

bottes!_

LETTRE XXXI

FREIBURG EN BRISGAW.

Profil pittoresque d'une malle-poste badoise.--Quelle clarté les

lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de

Bade.--Encore un réveil au point du jour.--L'auteur est outré

des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend

avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui.--Ciel du

matin.--Vénus.--Ce qui se dresse tout à coup sur le

ciel.--Entrée à Freiburg.--Commencement d'une aventure

étrange.--Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que

devenir, regarde une fontaine.--Suite de l'aventure

étrange.--Mystères de la maison où il y avait une lanterne

allumée.--Les spectres à table.--Le voyageur se livre à divers

exorcismes.--Il a la bonne idée de prononcer un mot

magique.--Effets de ce mot.--La fille pâle.--Dialogue effrayant

et laconique du voyageur et de la fille pâle.--Dernier

prodige.--Le voyageur sauvé miraculeusement rend témoignage à

la grandeur de Dieu.--N'est-il pas évident que baragouiner le

latin et estropier l'espagnol, c'est savoir

l'allemand?--L'_hôtel de la Cour de Zæhringen_.--Ce que le

voyageur avait fait la veille.--Histoire attendrissante de la

jolie comédienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept

sous.--Le Munster de Freiburg comparé au Munster de

Strasbourg.--Un peu d'archéologie.--La maison qui est près de

l'église.--Parallèle sérieux et impartial au point de vue du

goût, de l'art et de la science, entre les membres des conseils

municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer

du Sud.--Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère

sur les bords du Rhin.--L'église de Freiburg.--Les

verrières.--La chaire.--L'auteur bâtonne les architectes sur

l'échine des marguilliers.--Tombeau du duc Bertholdus.--Si

jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de

ne point le laisser monter.--Sarcophages.--Le chœur.--Les

chapelles de l'abside.--Tombeaux des ducs de

Zæhringen.--L'auteur déroge à toutes ses habitudes et ne monte

pas au clocher.--Pourquoi.--Il monte plus haut.--Freiburg à vol

d'oiseau.--Grand aspect de la nature.--L'autre vallée.--Quatre

lignes qui sont d'un gourmand.

6 septembre.

Voici mon entrée à Freiburg:--il était prés de quatre heures du matin;

j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise,

armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux

postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule

de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis

autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts

sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos

lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon

compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent,

architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne,

comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais

endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de

l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je

m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels,

et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de

l'œil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une

perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière

le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force

contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant

toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des

soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps

en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me

saluait ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans

l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une

chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par

moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en

colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus

de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que

ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à

houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements

du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant, et

faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes.--Je me

réveillai tout à fait.--Il avait plu toute la nuit, mais le vent

dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà

et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite

s'étendait une vaste plaine brune à peine effleurée par le crépuscule;

à ma gauche, derrière une colline sombre au sommet de laquelle se

dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait

vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages,

Vénus rayonnait.--Vous savez comme j'aime Vénus.--Je la regardais sans

pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la

route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de

l'horizon. Nous étions à Freiburg.

Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve

et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et

voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive

lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas

fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans

la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec

quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour

moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui

m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens,

autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son

portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes réclamations

les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un

mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous

baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant

par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel: c'était

la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? où aller? Ici

on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart

étaient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient

tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi

les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes

je restais seul sous la porte cochère. La voiture était repartie. Ici,

je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non-seulement mes

hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à

devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas providentiel; et

me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte,

perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis

à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui

n'abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour;

je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme

qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes

badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute

consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une

exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau

dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant.

Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages

de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai

avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbron, qui

devait couronner ce charmant petit édifice, par une méchante

Renommée-girouette de fer-blanc peint. Après avoir tourné autour de la

fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.

A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanterne allumée

brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.

Personne sous la porte cochère.

J'appelle, on ne me répond pas.

Devant moi, un escalier; à ma gauche, une porte bâtarde.

Je pousse la porte au hasard; elle était tout contre, elle s'ouvre.

J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une

vague fenêtre à ma gauche.

J'appelle.

«_Hé! quelqu'un!_»

Pas de réponse.

Je tâte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre.

Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte

entre-bâillée.

Je vais à cette porte et je regarde.

Voici l'effrayant qui commence.

Dans une salle oblongue, soutenue à son milieu par deux piliers, et

très-vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des

chandelles posées de distance en distance, des formes singulières

étaient assises.

C'étaient des êtres pâles, graves, assoupis.

Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande

femme blême, coiffée d'un béret surmonté d'un énorme panache noir. A

côté d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux,

enveloppé d'une immense robe de chambre à ramages, avec un bonnet de

soie noire sur les yeux. A côté du jeune homme, un vieillard à visage

vert dont la tête portait trois étages de coiffures: premier étage, un

bonnet de coton; deuxième étage, un foulard; troisième étage, un

chapeau.

Puis s'échelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes

de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrés, et engloutis sous

d'immenses feutres; faces bistres avec des yeux d'émail.

Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue

comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle.

Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche

et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau.

Aucun d'eux ne disait mot.

De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à

leurs lèvres la tasse blanche où fumait une liqueur noire qu'ils

buvaient gravement.

Je compris que ces spectres prenaient du café.

Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire

un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai

vaillamment dans la salle.

Point; aucun effet.

La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me

regarde fixement, avec des yeux blancs, et se remet à boire son

philtre.

Du reste, pas une parole.

Les autres fantômes ne me regardaient même pas.

Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la

table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce

château d'Udolphe:

--Messieurs, n'est-ce pas ici une auberge?

Ici le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement

inarticulé qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne

bougèrent pas.

Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voilà criant à

tue-tête:--Holà! hé! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les

diables! l'hôtelier! le garçon! quelqu'un! _Kellner!_

J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot:

_Kellner_, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serré

dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu'il pourrait m'être

bon.

En effet, à ce cri magique: _Kellner!_ une porte s'ouvrit dans la partie

ténébreuse de la caverne.

_Sésame, ouvre-toi!_ n'aurait pas mieux réussi.

Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui

vint droit à moi:

Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant

sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d'un énorme papillon

noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes.

Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du

cou, comme si ce gracieux spectre eût eu à cacher la ligne rouge et

circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette.

--Kellner? me dit-elle.

Je répondis avec intrépidité:--Kellner!

Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre.

Nous rentrâmes dans les chambres par où j'étais venu, et, au beau

milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un

sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur un

sac de nuit.

Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'éveilla;

la jeune fille et lui échangèrent quelques paroles à voix basse, et

deux minutes après nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort

confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux

blancs comme neige.

Or, j'étais à l'_hôtel de la Cour de Zæhringen_.

Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe:

A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise m'ayant entendu

parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en

retournait à Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la

Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand,

et ne s'était plus autrement inquiété de moi. A Freiburg, le kellner,

c'est-à-dire le factotum de l'hôtel de Zæhringen, attendait la

malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait

montré à lui à mon insu, en lui disant: _Voilà un voyageur pour vous_,

puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me démenais au

milieu des Allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les

devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, où il dormait

dans la salle basse. Vous devinez le reste.

Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté: c'est

qu'en sortant de la poste j'ai pris à droite, et non à gauche. Dieu

est grand.

Les spectres impassibles qui buvaient du café étaient tout bonnement

les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à

profit l'heure de répit que la voiture leur accorde au point du jour;

braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient

étranges et auxquels je devais paraître absurde. La jeune fille,

c'était une jolie servante de l'hôtel de Zæhringen. Le grand papillon

noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans

de soie noire ajustés en cocarde sur le front, cousus à une calotte

également noire, quelquefois brodée d'or à son sommet, derrière

laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les

deux bouts de l'épaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale,

tombent également derrière le dos.

Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg.

La nuit tombait quand j'ai passé le Rhin, à Kehl, sur le pont de

bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les

douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefs et je

suis allé regarder le Rhin au crépuscule. Cette contemplation m'a fait

passer le temps de la douane et m'a épargné le déplaisir de voir ce

que mon compagnon l'architecte m'a raconté ensuite d'une pauvre

comédienne allant à Carlsruhe; assez jolie bohémienne, que les

douaniers se sont divertis à tourmenter, lui faisant payer dix-sept

sous pour une _tournure_ en calicot non ourlée, et lui tirant de sa

valise tous ses clinquants et toutes ses perruques, à la grande

confusion de la pauvre fille.

Le munster de Freiburg, à la hauteur près, vaut le munster de

Strasbourg. C'est, avec un dessin différent, la même élégance, la même

hardiesse, la même verve, la même masse de pierre rouillée et sombre,

piquée çà et là de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur.

L'architecte du nouveau clocher de fer à Rouen a eu, dit-on, le

clocher de Freiburg en vue. Hélas!

Il y a deux autres clochers à la cathédrale de Freiburg. Ceux-là sont

romans, petits, bas, sévères, à pleins cintres et à dentelures

byzantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du

transsept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite

nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte,

indépendant de l'église, quoiqu'il y adhère. Il est bâti à l'entrée de

la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes

et dorées, du plus grand intérêt. Sur la place de l'église, il y a

une jolie fontaine du seizième siècle, et en avant du porche, trois

colonnes du même temps, qui portent la statue de la Vierge entre les

deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes

le pavé dessine un labyrinthe.

A droite, l'ombre de l'église abrite, sur la même place, une maison du

quinzième siècle, à toit immense en tuiles de couleur, à pignons en

escaliers, flanquée de deux tourelles pointues, portée sur quatre

arcades, percée de baies charmantes, chargée de blasons coloriés, avec

balcon ouvragé au premier étage, et, entre les fenêtres-croisées de ce

balcon, quatre statues peintes et dorées, qui sont Maximilien Ier,

empereur; Philippe Ier, roi de Castille; Charles-Quint, empereur;

Ferdinand Ier, empereur. Cet admirable édifice sert à je ne sais quel

plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonné en rouge. De

ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs

églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.

Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite

d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe

qu'elle aurait pu être accommodée en couleur de betterave. Les

vitraux, à peu près tous conservés, sont d'une merveilleuse beauté.

Comme la flèche occupe sur la façade la place de la grande rosace, les

bas-côtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des

triangles de l'effet le plus mystérieux et le plus charmant. La

chaire, gothique flamboyant, est superbe, la coiffe qu'on y a ajoutée

est misérable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voilà ce

que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter à leur

fantaisie ces beaux édifices. Toute la partie basse de l'église est

romane, ainsi que les deux portails latéraux, dont l'un, celui de

droite, est masqué par un porche de la Renaissance. Rien de plus

curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de

la Renaissance; l'archivolte byzantine, si austère, l'archivolte

néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles

sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie

et fait qu'elles se touchent sans se heurter.

Un cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux côtés le bas de la

grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait être dessiné à part. Le

style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique.

Au pied de l'une de ces arcades gît un duc Bertholdus, mort en 1218,

sans postérité, et enterré sous sa statue: _sub hâc statuâ_, dit

l'épitaphe. _Hæc statua_ est un géant de pierre à long corsage, adossé

au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du

douzième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce

serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre

monter un soir mon escalier.

Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pavée de

pierres tumulaires verdies de mousse; on use avec les talons les

blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, fiers

gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la

main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier.

Avant d'entrer au chœur, il faut admirer deux portiques exquis de

la Renaissance, situés, l'un à droite, l'autre à gauche, dans les bras

de la croisée; puis, dans une chapelle grillée, au fond d'une petite

caverne dorée, on entrevoit un affreux squelette vêtu de brocart d'or

et de perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres

chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent:

l'une est pleine de statues, c'est la Cène, Jésus, tous les apôtres,

le traître Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ

au tombeau; deux funèbres pages, dont l'une achève l'autre, le verso

et le recto de ce merveilleux poëme qu'on appelle la Passion. Des

soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ.

Le Rhin, Tome III · 第 13 / 14 段