Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner

idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et

voici ce qui m'en reste: une longue rue délabrée, des maisons basses,

une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé

d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phalsbourg, et voici

ce que j'en ai gardé: un bruit de chaînes et de ponts-levis, des

soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifiées

sous lesquelles s'engouffrait la voiture.

De Vitry-sur-Marne à Nancy, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de

bien remarquable. Il est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir.

Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une

longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis XV en

pierres de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière

y passe. Je suppose que c'est l'Ornain; mais je n'affirme rien en fait

de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne

pour avoir confondu la Vilaine avec le Couasnon. Les naïades sont

susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves

aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit.

A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de

province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville

du Midi et qui va passer ses vacances à Bade, _parce que_, dit-il, _tout

le monde va à Bade_. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce

digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent

le chou.

Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de

cent façons, pour voir si je le trouverais _mangeable_, comme parle

Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu

casser qui ne fût stupide. Il y a beaucoup de gens comme cela. J'étais

comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux

bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre.

La ville de Bar est dominée par un immense coteau vignoble qui est

tout vert en août et qui, au moment où j'y passais, s'appuyait sur un

ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert,

qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de

Bar-le-Duc, la mode est que les maisons de quelque prétention aient,

au lieu de porte bâtarde, un petit porche en pierre de taille, à

plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que

j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai

dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée

par les architectes. Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un

toit prouve la pluie; plat, le soleil; chargé de pierres, le vent.

Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le

courrier de la malle y a commandé quatre cents pots de confitures pour

sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais de la ville il y

entrait un vieux cheval éclopé, qui s'en allait sans doute chez

l'équarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux _saval_ de notre douce

enfant, de notre chère petite D..., lequel est resté si longtemps

exposé à tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un

coin du balcon de la Place-Royale, avec un nez en papier gris, ni

oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? c'est mon pauvre

cheval de Bar-le-Duc.

De Vitry à Saint-Dizier, le paysage est médiocre. Ce sont de grosses

croupes à blé, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison.

Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant

pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est

désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles

au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du

ciel.

On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les collines, dans

de petites vallées vertes au fond desquelles coule presque toujours un

petit ruisseau. Par instants on aperçoit le bout d'un clocher.

Une fois ce bout de clocher m'a présenté un aspect singulier. La

colline était verte; c'était du gazon. Au-dessus de cette colline on

ne voyait absolument rien que le chapeau d'étain d'une tour d'église,

lequel semblait posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau

était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le

clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici: un immense

tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa

sonnette.

Après Saint-Dizier, la route est agréable. Une fraîche chevelure

d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les

collines s'efflanquent et prennent par moments un faux air de

montagnes. Ce qui aide à l'illusion, c'est que parfois, et malgré le

joli aspect, la terre est maigre, le haut des collines est malade et

pelé. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa séve

jusque-là. Cela ne grandit les collines qu'en apparence, mais enfin

cela les grandit.

Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se

rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Ligny sont

toutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient

glissé du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante à

voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine.

Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la

malle-poste à monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la

voiture à pied et voir la ville.

J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne

d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, cette odieuse

église qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de près n'en

tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul;

il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée,

la malle y descend au galop, le soleil se couchait, il jetait un

admirable rayon horizontal sur la façade de la cathédrale; l'édifice a

un aspect de vétusté singulière, il a de la masse, c'était très-beau.

En approchant, j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de

délabrement que de vieillesse, que les tours étaient octogones, ce qui

m'a déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au

couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne

condamne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez

belle. Au moment où nous passions le pont de Toul, mon compagnon de

voyage m'a demandé si la maison de Lorraine n'était pas la même chose

que la maison de Médicis.

Nancy, comme Toul, est dans une vallée, mais dans une belle, large et

opulente vallée. La ville a peu d'aspect; les clochers de la

cathédrale sont des poivrières pompadour. Cependant je me suis

réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais

grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de-Ville est une des

places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes

que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et

merveilleusement ajustée, avec toutes sortes de choses qui sont bien

ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet: des fontaines en rocaille,

des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer

épaisses, dorées et ouvragées, une statue du roi Stanislas, un arc de

triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles,

élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles

intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à

compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.

J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et

à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture

du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son

mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices

en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute

colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à

Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que

le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre

végétation. On dirait qu'une séve a circulé dans le granit; elle s'y

est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de

prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le

ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement

jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas

à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.

Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du

dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore

l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même

que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des

édifices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de

vilains pieds.

J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la

malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première.

Etais-je plus fatigué? la route était-elle meilleure? Le fait est que

je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi.

C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.

Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me

frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, penchait en

avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.

C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé,

les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait

rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze

d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du

Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en

temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et

éblouissant: au premier plan, une futaie sous laquelle se dérobait la

montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant

comme des éclairs; au fond une ligne sombre, confuse et épaisse,--la

forêt Noire,--tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces

spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les

autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que

j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg

avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses

détours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je

n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela

l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit

violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage

fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des

montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté

du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée

émerveille; la nuit, elle fascine.

La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de

lieue.--Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma

gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes

de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable

azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans

passaient déjà allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et

violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations

pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du

Chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il

faisait froid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment

après le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait,

c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez

dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge.

Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers

devenaient magnifiques; j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés

de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la

vieille ville allemande.

Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons

étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là,

je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de

trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la

voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite

remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre.

Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et

j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme

cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme

après la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de

montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil

baignait çà et là de larges vallées. L'œuvre de Dieu faite pour

les hommes, l'œuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la

cathédrale, luttaient de grandeur.

Je n'ai jamais rien vu de plus imposant.

LETTRE XXX

STRASBOURG.

La cathédrale.--La façade.--L'abside.--L'auteur s'exprime avec

une extrême réserve sur le compte de Son Eminence monseigneur

le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.--Les vitraux.--La

chaire.--Les fonts baptismaux.--Deux tombeaux.--Quelques

âneries à propos d'un Anglais.--Le bras gauche de la croix.--Le

bras droit.--Le suisse mal venu et mal mené.--Le Munster.--Qui

l'auteur rencontre en y montant.--L'auteur sur le

Munster.--Strasbourg à vol d'oiseau.--Panorama.--Statues des

deux architectes du clocher de Strasbourg.--Saint-Thomas. Le

tombeau du maréchal de Saxe.--Autres tombeaux.--Au-dessus du

prêtre, le curé; au-dessus du curé, l'évêque; au-dessus de

l'évêque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape;

au-dessus du pape, le sacristain.--Le gros bedeau joufflu offre

à l'auteur de le conduire dans une cachette.--Un comte de

Nassau et une comtesse de Nassau sous verre.--Quelle est la

dernière humiliation réservée à l'homme.

Septembre.

Hier j'ai visité l'église. Le Munster est véritablement une merveille.

Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail

roman; il y a sur la façade de très-superbes figures à cheval, la

rosace est noble et bien coupée, toute la face de l'église est un

poëme savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette

cathédrale, c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa

couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat.

J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.

L'église n'a pas été terminée. L'abside, misérablement tronquée, a été

arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du

collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de

tapis courant. C'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, excepté

quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute

l'église est honteusement badigeonnée; quelques parties de sculpture

ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée

par toutes mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle,

gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement

on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même

époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une

broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans

une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du

temps de Louis V, est cette pensée redoutable que l'art gothique a

exprimée sous toutes les formes: un lit sous lequel est un tombeau, le

sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la mort à l'éternité.

Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et

mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais; il dort.

Au-dessous, dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une

énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer;

c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les

architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous vous

souvenez des tombeaux de Brou), ceux du quatorzième le cachaient;

c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux

anneaux.

Au plus profond de ma rêverie, j'ai été distrait par un Anglais qui

faisait des questions sur l'affaire du collier et sur madame de

Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout

autre lieu je n'aurais pu m'empêcher de rire. Après tout, j'aurais eu

tort. Qui n'a pas son coin d'ignorance grossière? Je connais et vous

connaissez comme moi un savant médecin qui dit _poudre_ DENTIFRICE, ce

qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus

quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la Chambre des

députés, dit: _monsieur Réaumur_, _monsieur Fahrenheit_, _monsieur

Centigrade_. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé

le prétérit _recollexit_. Raulin, très-docte recteur de l'Université de

Paris au quinzième siècle, s'indignait que les écoliers écrivissent:

_mater tuus, pater tua_, et il disait: _Marmouseti_. Le barbarisme

faisait la morale au solécisme.

Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler

est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit il y a une

chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette

chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le

mur. Une figure peinte et sculptée s'appuie sur cette balustrade, et

semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est

vis-à-vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut

que cette figure représente le premier architecte du Munster, Herwyn

de Steinbach.

Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie

de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plaît, je

reste longtemps avec elle. J'étais donc tête à tête avec le grand

Herwyn et profondément pensif depuis plus d'une grosse heure,

lorsqu'un bélître est venu me déranger. C'était le suisse de l'église,

qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathédrale.

Figurez-vous un horrible suisse, mi-parti d'Allemand et d'Alsacien, et

me proposant ses _explications_:--_Monsir, fous afre pas fu lé

champelle?_--J'ai congédié assez durement ce marchand de baragouin.

Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est

un charmant petit édifice fantastique du seizième siècle. On est en

train de la restaurer et elle est recouverte d'une chemise en

planches.

L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût

pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la

plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq

cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés

d'escaliers à jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette

monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d'air et de lumière, évidée

comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre

et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au

haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur

qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son

guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au

point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement

dite. Quatre escaliers à jour en spirale, correspondant aux quatre

tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de

pierre amenuisée et ouvragée, s'appuie sur la flèche, dont ils suivent

l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ

trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait

le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très-hautes et

très-étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien

qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi

une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé.

Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler.

L'entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer. On n'ouvre

cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg,

et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui

vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de

distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui

relient les meneaux. Il y a huit jours trois femmes, trois Allemandes,

une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste

personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne

monte jusqu'à la lanterne. Là, il n'y a plus d'escalier, mais de

simples barres de fer disposées en échelons.

D'où j'étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds,

vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de

lucarnes, coupée de tours et d'églises aussi pittoresque qu'aucune

ville de Flandre. L'Ill et le Rhône, deux jolies rivières, égayent ce

sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout

autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne

pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une

lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur

lui-même. En faisant le tour du clocher, on voit trois chaînes de

montagnes, les croupes de la forêt Noire au nord, les Vosges à

l'ouest, au midi les Alpes.

On est si haut que le paysage n'est plus un paysage; c'est, comme ce

que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie,

mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des

ombres et des lueurs, des frémissements d'eaux et de feuilles, des

nuées, des pluies et des rayons de soleil.

Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets.

Au moment où j'étais sur le Munster, il a tout à coup dérangé les

nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis

le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la

plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais

la côte magnifique à douze lieues au fond de l'horizon à travers une

gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin;

à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient à

travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient;

des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs,

mugissaient dans une prairie à droite; d'autres pucerons bleus et

rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l'exercice à feu dans le

polygone à gauche; un scarabée noir, qui était une diligence, courait

sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline, le

château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme

une pierre précieuse. Moi, j'allais d'une tourelle à l'autre,

regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans

un seul rayon de soleil.

Chaque tourelle fait face à une nation différente.

En redescendant, je me suis arrêté quelques instants à l'une des

portes hautes de la tourelle-escalier. Des deux côtés de cette porte

sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux

grands poëtes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés

en arrière, comme s'ils s'émerveillaient de la hauteur de leur

œuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi

statue qu'eux-mêmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on

m'a fait écrire mon nom dans un livre; après quoi je m'en suis allé.

Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intérêt.

Le Rhin, Tome III · 第 12 / 14 段