On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette
abside, comme celles de Flandre, est un musée, et un musée varié. Il y
a de l'orfévrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y
a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des
tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui
pourrait être de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zæhringen, qui
sont dans le chœur, sont de très-belles lames noblement sculptées;
les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une à dentelures,
sont fort curieuses; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une
chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut,
rapporté de Palestine par un évêque de Freiburg. Le Christ et la croix
sont en cuivre doré rehaussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné
d'un style barbare, mais puissant, est vêtu d'une tunique richement
ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plate du côté. La statue
en pierre de l'évêque, adossée au mur voisin, le contemple avec
adoration. L'évêque est debout; il a une fière figure barbue, la mitre
en tête, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'épée au
côté, l'écu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur
un lion. C'est très-beau.
Je ne suis pas monté au clocher. Freiburg est dominé par une grande
colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aimé
monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un
ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son
aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour les pignons
taillés de la ville, les toits à girouettes, sur lesquels les tuiles
de couleur dessinent des arabesques; çà et là, parmi les maisons,
quelques vieilles tours carrées de l'ancienne enceinte; au delà de la
ville une immense plaine de velours vert frangée de haies vives sur
laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumières comme des
sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à
gauche, une hauteur boisée dont la forme rappelle la corne du duc de
Venise; pour horizon, quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute
la journée, mais quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est
éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de
la sombre flèche toute pénétrée des rayons du soleil.
Au moment où j'allais redescendre j'ai aperçu un sentier qui
s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce
sentier, et au bout de quelques pas je me suis trouvé brusquement
comme à la fenêtre sur une autre vallée toute différente de celle de
Freiburg. On s'en croirait à cent lieues. C'est un vallon sombre,
étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres,
resserré de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de
nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit
sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les
lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu.
A propos, à Freiburg j'ai mangé des truites du Haut-Rhin, qui sont
d'excellents petits poissons,--et fort jolis, bleus, tachés de rouge.
TABLE.
LETTRE XXIII. Mayence 1
LETTRE XXIV. Francfort-sur-le-Mein 19
LETTRE XXV. Le Rhin 35
LETTRE XXVI. Worms.--Mannheim 65
LETTRE XXVII. Spire 94
LETTRE XXVIII. Heidelberg 102
LETTRE XXIX. Strasbourg 163
LETTRE XXX. Strasbourg 175
LETTRE XXXI. Freiburg en Brisgaw 184
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9