Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres,
Charlemagne n'a plus de sceptre, Frédéric le Victorieux n'a plus de
tour, le roi de Bohème n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus de tête,
le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet,
cet autre globe royal; tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint,
hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire,
il dit: «Me voici!» Il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa
perruque de fou mi-partie verte et rouge; il vous regarde, il vous
arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade
stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus
lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas
tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.
C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait PERKEO. Il
était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de
laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin
du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire,
vers 1710, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne,
ces ombres qui passaient alors.
Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on
mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric Ier, roi de
Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses
bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais
à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. _Cela fit
très-fort rire_, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une
époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les
hommes!
Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.
Au fond, dans la gaieté grimaçante de ce misérable, il y avait
nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur
tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la
cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par
instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre de ces ruines,
elles reparaissent; elles font lire distinctement la pensée secrète du
bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y
a laissé que l'ironie.
Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.
Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste,
la seconde fois il effraye. Rien de plus sinistre que le rire
immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à
ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n'était pas ivre, et ce
masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un
bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge.
Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.
Pardon, cher Louis, si je profite de la transition; mais, à propos de
fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et
beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promènent dans les
nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la
femme d'Anthyse, duc des Francs, qui s'assied, pâle et couronnée, sous
les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont
les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher à côté
de la statue de Jupiter, sur la frise inaccessible du palais
d'Othon-Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers
qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle.
Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voûtes, et dont on
entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655,
dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte Frédéric de Deux-Ponts et
lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se
montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle
ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu'elle ne
reconnaît point le traité de Lunéville.
Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce
vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres
diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de
ces immenses ramoneurs de la forêt Noire, lesquels étaient venus
visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des
palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs
dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils
portent en châle, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de
l'Odéon mettant en scène Robin des Bois dans les ruines de Heidelberg.
Aucun genre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici je vous
ai parlé de M. de Tilli, du comte de Birkenfeld, du maréchal de
Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands
démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la
trace des lions, on n'aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu
pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels,
se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il
était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil
édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complétement démoli
deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon-Henri. Des
Anglais ont brisé à coups de marteau, pour les emporter, les
cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de
construire un conduit d'eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les
voûtes de la salle des chevaliers, afin de faire avec les briques du
ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la
Place-Royale, monument rare et complet de la serrurerie du
dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle madame de
Sévigné, qui avait vu passer les _oiseaux des Tournelles_, qu'avaient
coudoyée Corneille allant chez Marion de Lorme et Molière allant chez
Ninon de Lenclos, a été vendue cette année, devant ma porte, _cinq
sous la livre_. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont
fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de
la chose étaient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires.
Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer
de la Renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre _au
poids et à moins de six liards la livre_. Je cite le texte même du
marché. Qu'en dites-vous? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous.
* * * * *
Vous m'avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où
j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg;
et je m'y suis oublié moi-même, tant j'y avais été saisi d'une rêverie
profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répandues sur le
ciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis
sur la même pierre, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi
et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a
sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit: je me suis levé et je
suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les
ruines. Au moment ou j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages
diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce
magnifique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi,
au milieu d'une vaste broussaille, la Tour Fendue, dont je voyais
l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je
distinguais les fosses nasales, la voûte du palais, la double arcade
sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros
pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons
déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les
saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je
n'ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de
mort posée sur ce grand néant qui s'appelle le Château des Palatins.
La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L'idée m'a pris
d'y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la Tour Carrée m'ont
laissé passer. J'ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la
vieille herse de fer, et j'ai pénétré dans la cour. La lune avait
presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu'une clarté
blême.
Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine,
éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une
douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le
frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces le ne sais
quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune
voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumières;
une sorte de demi-jour rêveur modérait tout, éclairait tout et voilait
tout. L'enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver
jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune; et dans
les profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors
inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.
C'était l'heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont
plus des façades, mais des visages.
Je m'avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit,
et j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne
étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient
l'_horreur des bois sacrés_. Il y a une sorte de terreur insurmontable
dans le sinistre mêlé au superbe.
Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron
sans rampe et je suis entré dans le vieux palais sans toit
d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que
marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des
hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont
encore leur signification distincte; se dire: «Voici la salle à
manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la
cheminée,» et de sentir l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel
au-dessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la
figure d'une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main
invisible comme le couvercle d'une boîte, devient une chose lugubre et
sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un
tombeau on sent l'âme de l'homme; dans ceci on sent son ombre.
Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des
chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier
d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste
de la ruine. C'était une sorte de râlement faible, strident, continu,
mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt
paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné du taillis
ou de l'édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre
les fentes du pavé. D'où venait ce bruit? de quel être nocturne
était-ce le cri ou le frappement? je l'ignore, mais cela ressemblait
au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de songer, en
l'écoutant, à ce hideux fileur de légendes qui file la nuit dans les
ruines de la corde pour les gibets.
Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte
comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a
cessé, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a
cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs je n'ai rien vu qu'une grande
chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait
fait sortir d'une des consoles sculptées de la muraille, et qui
promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble
fait pour l'intérieur des tours effondrées.
Vous dirai-je tout? pourquoi non? n'êtes-vous pas l'homme qui
comprenez tous les rêves de l'esprit? Il me semblait que je gênais
quelqu'un dans cette ruine. Qui? Je l'ignore. Mais il est certain que
je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je l'avais dérangée.
Tons les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la
fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres,
les sirènes à double queue, l'Amour ailé qui joue depuis trois siècles
avec une guirlande sur le seuil de la salle des chevaliers, les deux
Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées
sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux
dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre de
leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; le rictus
des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait
saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule à
laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donné le sourire
indéfinissable des figures de Prudhon; deux sphinx casqués, à mamelles
de femme et à oreilles de faune, paraissaient chuchoter à voix basse
en me regardant, _transversa tuentes_; et je croyais entendre respirer
les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis
depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière
de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de
moi sur toutes ces murailles, et chaque fois que je m'approchais d'une
porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard
mystérieux.
Etes-vous visionnaire comme moi? avez-vous éprouvé cela? Les statues
dorment le jour, mais la nuit elles se réveillent et deviennent
fantômes.
Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentré dans la cour,
toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur
quelconque dans la salle des chevaliers.
Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout
à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages; le
palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement,
magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles
et formidables; tandis qu'à ma droite la façade d'Othon, dressée toute
noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d'éblouissants rayons de
lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois.
Je vous ai dit _éclairé comme en plein jour_; j'ai tort, c'était tout
ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une
lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle
n'exagère aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brisées
et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux
édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit
que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune
la tristesse des statues.
A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé;
_simulacra_. Chose singulière, il m'avait semblé, l'instant
d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me
regardaient avec colère; il me semblait maintenant que tous ces vieux
princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un œil bon
et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le
rayonnement fantastique de la lune. L'un d'eux, qui a été atteint et à
demi renversé par une bombe, Jean-Casimir, adossé à la muraille, avec
sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de
Henri IV exhumé.
Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis
encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière
moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson
d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de
longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux
du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au
fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes,
toutes portes fermées; sous Heidelberg j'entendais passer le Neckar,
qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les
pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans
le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la grandeur de la
nature et l'éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme
représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas
lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et
vivante, cette ville endormie et ce palais mort.
_POST-SCRIPTUM_
Carlsrühe, novembre.
Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et
pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez
voir Heidelberg.
Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J'ai eu
de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu
montagnard. J'ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des
poêles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas
encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé,
un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poêles dont tes tuyaux se
tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une
vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace
les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie.
A ce petit inconvénient près,--l'asphyxie soir et matin,--le pays est
vraiment admirable. Il pleut toute la nuit; j'entends, tout en
dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends à
d'horribles journées mouillées; mais, je ne sais comment cela se fait,
le matin les nuées se déchirent, les brumes s'envolent, et je vois
les plus belles choses du monde.
Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.
Adieu, cher ami. A bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre
bonne main. Aimez-moi.
1839
LETTRE XXIX
STRASBOURG.
Ce qu'on voit d'une fenêtre de la _Maison-Rouge_.--Parallèle entre
le postillon badois et le postillon français, où l'auteur ne se
montre pas aveuglé par l'amour-propre national.--Une nuit
horrible.--Nouvelle manière d'être tiré à quatre
chevaux.--Description complète et détaillée de la ville de
Sézanne.--Peinture approfondie et minutieuse de
Phalsbourg.--Vitry-sur-Marne.--Bar-le-Duc.--L'auteur fait des
platitudes aux naïades.--Tout être a l'odeur de ce qu'il
mange.--Théorie de l'architecture et du climat.--Haute
statistique à propos des confitures de Bar.--L'auteur songe à
une chose qui faisait la joie d'un
enfant.--Paysages.--Ligny.--Toul.--La cathédrale.--L'auteur dit
son fait à la cathédrale d'Orléans.--Nancy.--Croquis galant de
la place de l'Hôtel-de-Ville.--Théorie et apologie du
rococo.--Réveil en malle-poste au point du jour.--Vision
magnifique.--La côte de Saverne.--Paragraphe qui commence dans
le ciel et qui finit dans un plat à barbe.--Les paysans.--Les
routiers.--Wasselonne.--La route tourne.--Apparition du
Munster.
Strasbourg, août.
Me voilà à Strasbourg, mon ami. J'ai ma fenêtre ouverte sur la place
d'Armes. J'ai à ma droite un bouquet d'arbres, à ma gauche le Munster,
dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment; devant moi, au
fond de la place, une maison du seizième siècle, fort belle, quoique
badigeonnée en jaune avec contrevents verts; derrière cette maison,
les hauts pignons d'une vieille nef, où est la bibliothèque de la
ville; au milieu de la place, une baraque en bois d'où sortira,
dit-on, un monument pour Kléber; tout autour, un cordon de vieux
toits assez pittoresques; à quelques pas de ma fenêtre, une
lanterne-potence, au pied de laquelle baragouinent quelques gamins
allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de
poste anglaise, calèche ou landau, s'arrête devant la porte de la
_Maison-Rouge_,--que j'habite,--avec son postillon badois. Le postillon
badois est charmant; il a une veste jaune vif, un chapeau noir verni à
large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse
avec une énorme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos
postillons, à nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un
mythe; une vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton,
voilà le postillon français. Maintenant, sur le tout, postillon
badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres,
baraques et clocher, posez un joli ciel mêlé de bleu et de nuages, et
vous aurez une idée du tableau.
J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai passé deux nuits en
malle-poste, ce qui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre
machine humaine. C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste.
Au moment du départ, tout va bien, le postillon fait claquer son
fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans
une situation étrange et douce, le mouvement de la voiture donne à
l'esprit de la gaieté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la
nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupières
s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis
repart comme le vent, il fait tout à fait nuit, on s'endort, c'est
précisément ce moment-là que la route choisit pour devenir affreuse;
les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle se met à danser.
Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avec ses lacs
et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis.
Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la
secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoignée
en passant: un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant, et
un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche,--le tangage et
le roulis. Il résulte de cette heureuse complication que toute
secousse se multiplie par elle-même à la hauteur des essieux, et
qu'elle monte à la troisième puissance dans l'intérieur de la voiture;
si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois
de suite la tête au même endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer
un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-là, on n'est plus dans
une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit
entrée en fureur. La confortable malle inventée par M. Conte se
métamorphose en une abominable patache, le fauteuil-Voltaire n'est
plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on
rejaillit contre son voisin,--tout en dormant. Car c'est là le beau de
la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, l'infernale
voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est
comparable aux rêves d'un sommeil cahoté. On dort et l'on ne dort pas,
on est tout à la fois dans la réalité et dans la chimère. C'est le
rêve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupière. Tout a un
aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le
ciel est noir, ou plutôt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille
éperdument à travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent
une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par
intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent
brusquement dans la clarté, et s'évanouissent; les flaques d'eau
petillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle;
les buissons prennent des airs accroupis et hostiles; les tas de
pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement;
les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants
hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route;
tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un
spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement
le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement: _Route de
Coulommiers à Sézanne._ La nuit, c'est une larve horrible qui semble
jeter une malédiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a
l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres
vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme
une poignée d'aspics; le fouet du postillon est une vipère volante qui
suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre; au loin,
dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa
qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un
dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un
cyclope fatigué, et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui
travaille avec douleur dans les ténèbres.--Tout vit dans cette vie
affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.
Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent
et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle
sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise.
Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées.
Vers cinq heures du matin, on se croit brisé; le soleil se lève, on
n'y pense plus.
Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici
des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le
jour, quand la route est bonne,--ce qui est rare en France.