palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que
l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le
globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis
Charles-Quint il le joignait à ses armes.
Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement
et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle Rupert
l'Ancien fondait l'Université de Heidelberg; au dix-septième le
palatin Charles était docteur de l'Université d'Oxford. Othon le
Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri
appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une
vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants.
Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François Ier, comme plus
tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. _Molte volte_,
dit Paul Lamozzo, _si dilettava di prendere lo stilo in mano e
esercitarsi nel disegnare e dipingere_.
C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias
Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au
quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire et dont le
vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire
n'a pas de figure plus fière. Il débute par l'usurpation, car son
pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il défend le
Palatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape;
il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes;
il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute
l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim;
il donne au margrave Charles de Bade, à l'évêque Georges de Metz, au
comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses
prisonniers le fameux _repas sans pain_; il déclare la guerre aux
burgraves-bandits et en purge le Neckar comme Barberousse et Rodolphe
de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un
camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand
Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.
Héros à double profil dans lequel la Providence ébauchait d'avance ces
deux grands hommes.
Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la
forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique
manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus
illustre habitant.
Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville,
que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit
de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon
qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu,
raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à
l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont
Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé.
Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices
où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des
tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet,
des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme
au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus, comme à
la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à
Meung-sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme
à Chambord, de la terreur comme à Chillon.
Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez
vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé
ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre
reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les
entrailles des maîtresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils
ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus
délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles
de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée et de la salle des
Chevaliers par où sautait la palatine afin de tâcher de _devenir homme_.
Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée
d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il
y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des
merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.
Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château
par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on
regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement
composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la
grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui
a été la tour de la cloche; et, à son centre, d'un hôtel à deux
pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on
regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie.
J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si j'avais eu
l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage
exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon
qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade.
Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.
Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement
_utilisé_ en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui
racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien,
lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression
n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est
tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles
devant les Noces de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour
un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout
vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de
Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de
cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où
se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus
fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a
l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses
chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de
molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux
grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté.
A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le
Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes
d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où
s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit
gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui
vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au
quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir
vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le
château des palatins à Heidelberg.
[2] Premier rang à partir du haut du palais: Charlemagne,
empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc de
Bavière et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe Ier, palatin.
Deuxième rang: Louis de Bavière, empereur; Rupert II, empereur;
Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième
rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux, palatin;
Frédéric II, palatin; Othon-Henri, palatin. Quatrième rang:
quatre palatins: Frédéric le Pieux, Louis, Jean-Casimir, et
Frédéric IV, constructeur du palais.
La maison palatine remontait par les femmes à Charlemagne.
Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines
taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se
fait jour.
Les deux façades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur à
cette cour sont en grès rouge et les statues qui les couvrent sont en
grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs
étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est
rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle
de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est
toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse.
Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.
Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans
leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange
destinée des chefs-d'œuvre de marbre et de pierre; un stupide
passant les défigure, un absurde boulet les anéantit; et ce ne sont
pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms.
Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes
qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la
renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette
illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador
inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a
composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano, perdu dans
l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir
de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de
Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de
marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas,
Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire,
c'est l'oubli.
Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le
vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient
comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour
la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.
Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui
ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux
de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère
brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels
qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé,
n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés sans
les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire,
les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour
genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de
Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque
tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage;
Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri,
le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le
Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les
reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut,
près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son
globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son
sceptre.
Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous
mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le
tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère
des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont là encore, défendant
leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide,
la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière
grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a
percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre
de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le
sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le
combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jehovah.
Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri
et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit
du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine,
devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une
troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit
Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers entourant
Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans
relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans
la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leur crâne de fer;
les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées
de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV,
dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des
empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux
et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins
et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les
dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette
pluie de bombes.
Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes
pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu
quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai
qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes
semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à
cette ruine qui a été la Grosse-Tour.
Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute
qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les
Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux
à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de
Savoie, qui la refusa; puis à Christian IV, roi de Danemark, qui la
refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé
par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner
à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et
banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme
était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait
apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas
Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait
l'exil.
Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque
entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême, d'où la
guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui
l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.
Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait
qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la _tour jamais
vide_ est vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y
a plus de lions dans la Tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en
Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa
_Grosse-Tour_, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus
haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde
tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.
Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce
palais-forteresse. C'était la _Tour de Frédéric le Victorieux_.
Vers 1455, Frédéric Ier, voulant rendre son château inexpugnable, fit
élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des
montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts pieds,
bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui
regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit dresser
dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella
dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d'énormes anneaux de
fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière petit-neveu Frédéric IV
exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone.--Quand
cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du
roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.
Aujourd'hui la _Tour de Frédéric le Victorieux_ s'appelle la _Tour
Fendue_.
Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie gît dans le fossé.
D'autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé
depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs
griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abîme.
A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine
ravissante; c'est l'intérieur de ce palais d'Othon-Henri, dont
jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là,
debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la
pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans
toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes
de la renaissance, douze joyaux d'orfévrerie, douze chefs-d'œuvre,
douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes
racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes
des palatins, _cousule dignæ_. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a
d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la réalité; c'est à la
fois une lutte et une harmonie, La nature, qui rivalise avec
Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des
broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait
laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou
de la feuille sculptée.
Quant à moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me
semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est
maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies
de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles
quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y
rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des
empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces
Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu'ils voyaient
sortir de la tête de Frédéric IV ou V, par la grâce de Dieu, comte
palatin du Rhin, vicaire du Saint-Empire romain, électeur, duc de
Haute et Basse-Bavière? Un grand seigneur couchait dans cette chambre
avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n y a
plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette
chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est
bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être
baisées par les fleurs et regardées par les étoiles.
La nature, juste et sainte, fait fête à cette œuvre, dont les
hommes ont oublié l'ouvrier.
Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines,
de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à
saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de
l'Allemagne;
Outre la grande Place d'Armes,
Les deux arsenaux,
Le Jeu de balle de l'électeur Charles,
La Ménagerie des lions,
La Volière,
La Maison des oiseaux,
La Maison du plumage,
La grande Chancellerie,
L'Hôtel des Monnaies, flanqué de quatre tourelles.
Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique
unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes:
Un du quatorzième siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe Ier;
Un du quinzième siècle, le palais de l'empereur Rupert;
Trois du seizième: le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et
le palais d'Othon-Henri;
Trois du dix-septième: le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric
V, et le palais d'Elisabeth.
Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.
Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers
du dedans, il y avait neuf tours extérieures:
La tour Charles,
La Rondelle,
La Grosse Tour,
La tour de Frédéric le Victorieux,
La tour Jamais-Vide,
La tour de Communication,
La tour du Géant,
La Tour Octogone,
et cette tour de la Librairie, qui a renfermé la _Bibliothèque
palatine_ du Vatican, et dont, en 1622, les manuscrits grecs et les
missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux
de l'armée impériale.
Cinq de ces tours subsistent encore:
La tour de la Librairie,
La Tour Octogone,
La Grosse Tour,
La Tour Fendue,
Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée.
Bizarre destinée! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes
et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de
Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus
aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau.
Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis
est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.
Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique,
ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces,
d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres
et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y
a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le
perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande
histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une
porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de
descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie,
les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux
des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie
pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on
aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de
cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua.
Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez
Homère.
Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite,
présente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de
diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure
un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l'électeur
Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent à l'entour
et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux
cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles
bouteilles; d'où il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg
cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la
remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et
on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Celte
futaille-monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première
fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la
plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.
Le vin s'y améliorait.
Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg,
couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595 par l'électeur
Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de
luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l'a fait démolir vers
1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.
Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les
profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient
ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient
guère que la hauteur d'un premier étage. Il y en avait dix ou douze.
Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule, à
quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du
Gros Tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne,
fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de
l'écusson de Bavière et de trois têtes de lions sur chacune de ses
faces, et par les soldats français de quelques coups de hache. C'était
en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent
l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la
citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau.
Ce petit tonneau est vide depuis 1800.
En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit
tout à coup, derrière des madriers qui l'étançonnent, une singulière
statue de bois sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est
une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté
duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle
sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre
brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous
frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette
horloge, c'est sa bouffonnerie.