à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des
mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives.
Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante
vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux
châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se
regardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble
s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où
elle se pelotonne dans ses murailles et d'où elle observe depuis six
cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir
pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des
bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure
chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes
parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là,
parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins
habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures cet
ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure
où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de
nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.
Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach.
De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième
une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complétement
ruinés, dévastés et déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir
plusieurs fois.
L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui
_Schwalbennest_, ce qui veut dire le _nid d'hirondelle_. Il est en effet
posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur
une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès
rouge.
C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable
gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de
Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.
Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point.
L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire.
La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur
capitaine assiéger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties le Fléau
extermina les assiégeants.
Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait
avec un bras de forgeron.
Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.
Quand Bligger entendit lire au pied de sa muraille, par un des
bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa
les épaules.
Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et
la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la
nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.
Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher
d'où le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le
Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne
rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir,
seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.
Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de
Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le
pavé.
Il était mort.
Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se
croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan,
laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier
de pierre, qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui
dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach.
Cette famille est aujourd'hui éteinte.
Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout
aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les
mariages des rois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du
peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est
petit: moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes
femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus
magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant
à moi, Homère me paraît si sublime, que je range l'_Iliade_ parmi les
contes de bonnes femmes.
A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la
bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu'il écrit à
propos de Macbeth: _Multa hic fabulose affingunt; sed, quia theatris
aut fabulis milesiis sunt aptiora quam historiæ, ea omitto._ Ce que
Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakspeare.
Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime
les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses
légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au
niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus
que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de
solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald
assassina, dans le château de Fores, le roi Duff, il y eut des
prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.
Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce
ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour
où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de
l'histoire, c'est de l'épopée.
Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fière et sombre mine. C'est
un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée
disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis;
une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce
bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne
presque en surplomb sur le Neckar.
J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile
bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis
entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées,
aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et
avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle
de la porte: _Quand la porte du tombeau s'est fermée sur une famille
pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se
fermer._
L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres
soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle, où a résonné
la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur
le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à
goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs
s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par
la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des
larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas
humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon
apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent
leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande
salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore
royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la
vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans
l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique.
L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date
pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus
formidable encore que le Nid-d'Hirondelle.
Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce
n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une
masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme
imprime la forme à l'édifice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un
rocher percé comme un poumon de trous et de cœcums; c'est un énorme
madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses
antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de
toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de
toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.
Je suis entre là avec beaucoup de peine, en faisant dans les
broussailles un bruit de bête fauve.
Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour
carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de
laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante
pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le
pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible
est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.
La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est
une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des
angles du mur, et que j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans
les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la
retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure
étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi
dans un petit carrefour singulier: c'étaient quatre cellules
oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de
la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les
quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurez-vous le
dedans du moule où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces
quatre cellules étaient des embrasures d'onagres on de fauconneaux. Du
point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première
meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en
face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur
la colline; et, par la quatrième, à sa gauche, les deux autres
châteaux de la vallée. Cette serre d'aigle, qui avait pour ongles
quatre machines de guerre, était l'intérieur de la tour ronde.
Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie
massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.
Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs,
doit être charmante.
Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa
légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y
sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre
d'aucun n'en est ressortie.
Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant
que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu
à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du
silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom
de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous
savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au
soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une
mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret
fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaiement à travers le
tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes
chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la
symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans
nom, au crépuscule, c'est la même chose, devenue horrible. Tous les
monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le
vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau,
le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse
et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les
branches. Et puis, des grondements sourds, des frappements bizarres,
des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs
faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les
êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais
hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris
affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce
sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans
d'autres instants, on croit entendre marcher dans le taillis à
quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent
d'eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle
fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une
chouette qui vous regarde.
Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où
poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres
du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie
lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui
ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide,
m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or,
dans un écartement de montagnes.
Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.
Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en
chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de
Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà.
La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par
intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes
ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le
frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent
dans les rapides comme des flèches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni
passants, ni maisons, la vallée est muette, la rivière est déserte, et
les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des
formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer
le soir à fleur d'eau.
Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de
clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier.
Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais la «même
chose», et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui
parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.
Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie
qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline que l'on
appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une
forteresse bâtie par Conrad de Hohenstauffen, comte du Saint-Empire,
duc des Francs et beau-frère de l'empereur Barberousse. Des débris de
cette forteresse, incendiée en 1278 en même temps que la ville de
Heidelberg, les Suédois firent en 1633 un retranchement en pierres
sèches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un
paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre.
La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'Océan vu de la
falaise de Boisrosé. L'horizon est immense. Mannheim, Philippsburg,
les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des
plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les
Vosges.
A droite, sur le Heiligenberg, coupe boisée qu'on appelait il y a deux
mille ans le _mont Pirus_, et il y a mille ans le _mons Abrahæ_, des
ruines qu'on aperçoit racontent la même histoire que les ruines du
donjon de Conrad sur le Geissberg. Les Romains avaient érigé là un
temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux
temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais
que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis
le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la
démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par
le comte de Tilli, s'emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l'abbaye
romane de Théodroch, et construisirent avec les décombres des
batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui,
avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois
francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des
villages voisins font des cabanes.
Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille
sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de
Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique
paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur
les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du
spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.
Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces
ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes,
Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux,
Gustave-Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi
et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds
les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les Romains en ruine;
au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les Palatins en ruine;
au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au
quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui
partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques,
c'est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer,
profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre
fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et
rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et
manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers,
c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes
travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves
toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de
pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs
toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours
frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur
immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est
venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans
leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir
immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.
Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il
y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu et qui
submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et
repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie
sur le Geissberg, ce serait impossible.
Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du
Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense
lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre,
le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme
le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition
raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir
sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif, qui rongea
la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus
largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au
Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en
plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.
Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui
ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le
premier, Bonaparte le dernier.
Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque
périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans l'air
ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur
valeur politique, il se forme des nœuds d'événements comme il se
forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.
Heidelberg est une de ces villes.
Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne
à vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que
d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le
contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en
crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg,
résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les
rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé
sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant; cela
tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne
sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de
sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin
Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Etéocle
et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin
Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur
Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le
palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ier d'Espagne l'empereur
Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur
du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg
un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur,
_votre simoniaque Balthazar Kossa_. Un siècle après, Luther se réfugie
à Mannheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric.
J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un
instant, Frédéric le Victorieux, le grand Titan de Heidelberg. En
1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême
malgré l'empereur, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un
vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là,
pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin,
la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe; la
guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses
formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière,
Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a
lancé l'excommunication; Louis XIV y a lancé la foudre.
On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 1764, la
veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et
y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand
malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine
d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans
aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage pompadour); la veille
de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la
porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour
octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques
heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en
1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par
Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et
avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux
châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des
palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragédie,
_par un coup de tonnerre_.
Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure,
de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar,
se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château.
Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a
mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé
Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois
étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces
quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des
demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans
David il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a
au-dessous d'elle son inscription, qui achève d'expliquer la pensée
hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué on lit:
LE DUC JOSUÉ (HERZOG JOSHUA)
PAR L'AIDE DE DIEU
A FAIT PERIR
TRENTE ET UN ROIS
Samson, dans sa légende, devient presque un électeur palatin:
SAMSON LE FORT
ÉTAIT LE LIEUTENANT DE DIEU
ET GOUVERNA ISRAEL
DURANT VINGT ANS
Hercule, c'est Frédéric II, qui dit, après avoir sauvé deux fois
l'Allemagne et battu les Turcs à la tête de l'armée de la
confédération germanique:
JE SUIS HERCULE
FILS DE JUPITER
CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX
BIEN CONNU
David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d'une main et la
tête du géant de l'autre, c'est l'usurpateur légitimé par la gloire,
Frédéric le Victorieux, qui semble dire à l'empereur Adolphe:
DAVID ÉTAIT UN JEUNE GARÇON
COURAGEUX ET PRUDENT
A L'INSOLENT GOLIATH
IL A TRANCHÉ LA TÊTE
Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti.