1693[1], les Français revinrent; les soldats de Louis XIV violèrent à
Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux
palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la
résidence électorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla.
Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville
fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de
cendres.
[1] A l'occasion de ce siége, où la ville fut enlevée en douze
heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal
souvenir que dix siècles peut-être n'effaceront pas, il n'est pas
sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et
quelques pages curieuses extraites de la Gazette des entresols du
Louvre, déjà citée dans la lettre XVII. Il va sans dire que ces
extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils
peuvent faire naître dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce
livre n'a eu l'intention ni de les chercher, ni de les éviter.
_Gazette_ du 28 may.
«Le sieur de Mélac, lieutenant général, occupe les hauteurs
au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons.
Il a chassé les ennemis d'une redoute d'où l'on peut battre à
revers les ouvrages de la place.
«On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du
Nekre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de
Chamilly, lieutenant général: du costé du front des ouvrages de
terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie.»
(Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)
«Six cents hommes des troupes de Hesse-Cassel vinrent pour
ravitailler la place.
«Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante:
«Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de
Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils
estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et
cinquante cavaliers du régiment colonel général de Mélac, et de
Lalande, qui portoient des grenadiers en croupes. La seconde
compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin
entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur
teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite
dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne
soutenoient la compagnie de grenadiers: la cavalerie et les
dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis
de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la
seconde traverse. Mais ils firent ferme à la dernière. Le sieur de
Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les
ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils
firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des
vignes: mais la cavalerie les contraignit enfin à prendre la
füite. Les uns taschèrent à remonter le costeau par dedans les
vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebelingen
qui est au pié de la montagne. Néantmoins, ayant esté renforcés
par un nombre de païsans armés, ils se mirent en devoir de revenir
à la charge, mais les grenadiers les poussèrent si vivement,
qu'ils les obligèrent à prendre derechef la füite après leur avoir
tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers.
Les François n'ont eu dans cette affaire que trois hommes
blessés,--qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat
de Picardie et un cavalier du régiment de Mélac.»
_Gazette_ du 1er juin.
«22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les
batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein
jour. On les poussa jusqu à la porte de la ville, qu'ils
fermèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de
hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu'à la
porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent
dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tués ou pris.
«... Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu'ils
pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'empescher. Le
chasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut
pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et
sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents
soldats prisonniers qui avoient esté mis dans la grande église,
mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville, et
quoi qu'on pût faire pour l'éteindre, en brûla la grande partie.
On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de
bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. Ou s'est
aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis.»
«Paris, 30 may 1693. Le roi partit de Compiègne le 22 du mois pour
aller coucher à Roye: le 23 il coucha à Péronne, le 24 à Cambray,
et le 25 au Quesnoy.
«Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir
Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère
des Capucines.»
_Gazette_ du 6 juin.
«... La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les
dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la
piller.... Les soldats ne purent estre arrestés, quelque peine que
se donnassent les officiers pour empescher les süites du désordre
et l'embrasement de la ville; quoy qu'ayant esté prise d'assaut,
elle eust pu n'être pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoit
fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec
leurs femmes et leurs enfants dans la grande église, comme en un
lieu de seurté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux
clochers, d'où il se communiqua aux maisons de la ville et des
fauxbourgs: où il avoit esté encore mis par hasard en quelques
endroits, et s'estoit répandu presque partout, quelque soin qu'on
prist pour l'éteindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit
dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un
capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagné d'un
lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue.
On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq
mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils.
Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du
chasteau.»
_Même numéro._
Du Quesnoy, le 2 juin 1693.
«Le 28 du mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc
de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le
31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté
nomma l'abbé de la Luzerne à l'évesché du Cahors, et l'abbé de
Denonville à l'évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un
canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de
l'église de Sens, et un autre au sieur Basire.»
De Paris, le 6 may 1693.
(_Sic._ Erreur, le 6 juin.)
«Le premier de ce mois, on chanta en l'église de Notre-Dame, par
l'ordre du roy, le _Te Deum_ en actions de grâces de la réduction de
Heidelberg. Les Compagnies y assistèrent avec les cérémonies
accoutumées, et le soir, il y eut des feux dans toutes les rues.»
Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre
résultat. En arrivant au camp des Impériaux à Heilbron, le général
Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut
traduit devant des juges militaires et condamné à mort. Il eut la
tête tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés
dans le procès qu'on lui fit, et partagèrent son sort.
C'était encore, c'était toujours la maison de 1595.
Aujourd'hui, la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours
vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château
dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à
présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait
étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les
matins en passant que Jéhova a été l'ouvrier et que Jéhova a été le
sauveur.
Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance
s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'effet de ce
grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que
l'architecte a gravée au-dessus: _Præstat invicta Venus_, laquelle doit
elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se
couronne le fronton: _Soli. Deo. Gloria._
La miraculeuse maison saluée, je passe le pont et je m'en vais dans la
montagne.
Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le
chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les
arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse; et, plongé
dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la
méditation de la Bible, je cherche Dieu.
Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le
paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense
que toutes les faces de Jéhova veulent et doivent être contemplées, et
cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous
le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que
l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie,
et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé
parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres,
haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient
l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent
parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon
rien avec un petit morceau de tout.
Je vais ainsi toute la journée sans trop savoir où je suis, l'œil
le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les
bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les
pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils
revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Palès
creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je
mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire,
toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des
filets auteur de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les
amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis je regarde couler
au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau
semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d'argent
de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les
feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien
désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane
même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans
cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune
montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres,
là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n'est
mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre
par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute.
Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un
enfant.
Les montagnards de ces forêts voisines de la forêt Noire ont une
espèce de chant clair-obscur qui est charmant.
Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et
accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se
dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me
sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et
de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur
grand chapeau à la Henri IV, les jeunes filles et les vieilles femmes
me considèrent comme un passant familier, et me disent: «Goodtag.» A
propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je
traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes
filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.--Je dessine ça et
là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres
féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires,
les cabanes sont construites avec des ruines de châteaux; cela fait
d'étranges édifices. L'autre jour j'ai rencontré une masure de paysan
ainsi composée: quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte
et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière
couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde
bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une
autre lame de grès rouge, grand bas-relief représentant un poing
crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la
hache, cette date effacée, 16..; au-dessous du billot, cette autre
date, 1731; entre les deux dates, ce mot RENOVATUM. Rien de plus
mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas
l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit
la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux
bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles
lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers
ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion? que
signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice?
Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une
chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de
vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre
énigme.
A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le
haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et
les feuilles, j'ai déchiffré le mot _Burg Freyheit_.
Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par
le chemin dit des _Philosophes_, lequel chemin s'en va je ne sais où,
comme il sied à un chemin de philosophes, et j'étais dans un vallon
quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par
un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays,
sentiers-escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un
mur cyclopéen posé à plat sur le sol, attribués d'ailleurs par les
ignorants aux géants et par les savants aux Romains, c'est-à-dire
toujours aux géants.
Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin.
C'était un de ces sinistres soleils couchants où le soleil semble
s'abîmer pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit,
informe et nageant dans une immense mare de sang.
Je montais lentement à cette lueur.
Peu à peu elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à mi-côte je me
retournai.
Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages
crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horizon comme
d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues
sous la brume, semblent être la trace argentée.
Le mont devenait très-âpre, l'escalier de rochers s'allongeait
indéfiniment; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains
s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui
invite le voyageur à continuer.
Je repris donc mon ascension.
Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-côtés du mont, la lune, la
pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les
plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi;
et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à
glisser à fleur de terre dans les broussailles noires comme un disque
splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de
sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier
des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.
Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce
qui me convenait fort. En même temps mon ombre se mit à marcher à côté
de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après j'étais au
haut de la montagne. D'en bas je ne la croyais pas si haute. Soit dit
en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues
d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes
sur les grands hommes.
Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage, ni une étoile.
C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au
sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le
vent, ce que j'avais sous les yeux n'était pas un paysage, mais une
grande carte géographique presque circulaire, estompée par la
distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand
Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la
terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se
sait Dieu et qu'on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre à celui
qui a les royaumes du ciel c'est là un trait de stupidité, disons-le
entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de
Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable.
Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière,
pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.
Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperçus à quelques pas d'un
sentier à peine distinct, sous des buissons hérissés (à propos de
buissons, le mot _horridus_ manque dans notre langue: il dit moins
qu'_horrible_ et plus que _hérissé_), j'aperçus, dis-je, une espèce de
trou vers lequel je me dirigeai.
C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds,
large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces
rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de
la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges
dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante
maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les
herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques
sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un
gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit
trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du
sixième siècle.
Du reste aucun degré pour descendre dans l'excavation.
Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que
l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues
au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette
mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le
ciel pour plafond.
Qu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez: je
m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la
lune et le désert ne m'en disent; j'écarte les ronces avec ma canne,
je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche
sur cette ombre.
En ce moment-là j'entends une voix grave et cassée prononcer
distinctement derrière moi ce mot: _Heidenloch_.
Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie: _trou
des Païens_.
Je me retourne.
Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire.
Rien de plus.
Seulement il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une
trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute
broussaille que je n'ai pas encore remarquée.
Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans
les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à
explorer le bord de la fosse.
Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière
moi les trois syllabes étranges: _Heidenloch_.
Pour le coup, je me retourne vivement, et à mon tour je dis à haute
voix: _Qui est là?_
En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson
involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est
rapprochée de quelques pas.
Je répète: _Qui est là?_ et, au moment où j'allais marcher résolûment à
elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la
troisième fois la voix décrépite qui dit: _Heidenloch_.
Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est
tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes
du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit et me
montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se
retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et
j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à
gros nœuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la
débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se
balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle
me regardait avec ses yeux gris en répétant: _Heidenloch! Heidenloch!_
On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son
arbre sur son dos.
C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper
des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger et qui
lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa
chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des
géants.
Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec
admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus
énorme fagot.
Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace
gracieuse, qui était il y a cinquante ans un frais et charmant
sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et,
au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle
s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son
explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre
ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.
Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant le
_trou des Païens_, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un
géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp
romain ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou
la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli, dont les parois
silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de
squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de
l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette
aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.
Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un
sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute
l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.
Au reste, les païens, c'est-à-dire les Sicambres, selon les uns, et
les Romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans
les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et
l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autre _trou
des Païens_ aussi nommé Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne
Vinicella, il y a la _rue des Païens_, Heidengass; et à Wiesbade,
l'ancien Visibadum, il y a le _mur des Païens_, Heidenmauer.
Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le
tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à
une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le _pont
des Païens_, Heidenbrukke, parce qu'il me paraît évident que c'est la
ruine d'un pont bâti là par les Suédois pendant la guerre de trente
ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque
un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin
au dix-septième siècle, c'est la grande guerre classique, la guerre
romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre
punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente
ans.
Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne
pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes
parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent
la parole aux passants.
L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire
et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une
grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la
vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en
triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour,
et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans,
habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur
un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors
aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine: une porte cintrée en bas,
deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour,
c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa
gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux
de braise.
A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas
levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées
d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à
des ruines et les ruines à des rochers.
Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce
d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.