Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques

arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le _Palatinat_, une

belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription

en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES

CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS.

LETTRE XXVII

SPIRE.

Étymologie et histoire.--Le blé.--Le vin pied-d'oison.--La

cathédrale.--Quelle pensée y saisit le voyageur.--Détail des

empereurs enterrés à Spire.--Lueurs qui traversent les ténèbres

de l'histoire.--1693.--1793.--SOUVIENS-TOI DE CONRAD.

Bords du Nectar, octobre.

Que vous dirai-je de Spire, ou _Speyer_, comme la nomment les Allemands,

ou _Spira_, comme la nommaient les Romains? _Neomagus_, dit la légende.

_Augusta Nemetum_, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a

campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée,

Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un

temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donné à

la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la

capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs.

Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur

fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui

ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les

premiers siècles, les Vandales et les Alemans (_tous les hommes_,

hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les

Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans,

Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne

est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et

sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre

impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est

maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a

plus que huit mille.

Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le

ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église

haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que

les anciens registres appellent l'_incomparable_? Qu'est devenue

l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte

de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où

est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des

assesseurs-avocats, _lesquels_, dit une vieille charte, _sont faisans et

administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et

autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire

établi par Charles-le-Quint_? de cette haute juridiction, à laquelle

toutes les autres étaient _dévolues et ressortissantes en dernier

ressort_, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre

piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de

traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la

reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours

aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent

vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des

princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.

La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et

Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes

édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad Ier l'avait dédiée,

disent les chartes, à la «benoîte Vierge Marie.» Elle est encore

aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux

hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux

révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire

et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant.

Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu

l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la

remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée.

Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé

devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les

itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de

Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de

plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de

cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà j'aurai

bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises; cette fois

laissez-moi vous montrer Dieu.

De 1024 à 1308, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est

exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle,

neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de

Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frédéric Barberousse, Henri

VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de

Cornouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas

accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à

l'heure de leur mort les a portés ailleurs.

De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur

tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre,

Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre

points cardinaux: Lothaire II au monastère de Kœnigslutter, Othon

IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric II à

Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus.

Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, où est-il? dans le

Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne

de Kiffhœüser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de

Kaiserslautern, dit la légende du Rhin.

Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient

presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la

cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui

divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires,

_Clypei Militares_, hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la

Pologne adopta et refléta: si bien que, même dans ces derniers

siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la

vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir qui

garderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri

III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant

à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à

Henri Ier de France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le

vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami

des diètes, qui se qualifiait _empereur des Romains_; Philippe de

Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'était le

triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de

dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'était

Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le

champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son

meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi

de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et

domptait, la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables

électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme

dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de

France: si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on

doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de

l'empereur qui avait l'audace d'accepter.

Hélas! quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme

elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert

d'Autriche, à Gellheim, près Mayence, avait tué de sa main son cousin

et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de

Habsbourg tue, à Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur,

Albert d'Autriche. Albert, qui était borgne et laid, et conseillé,

disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipère, _sanguine

viperali_, avait été surnommé le _Régicide_; Jean fut surnommé le

_Parricide_.

Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les

mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la

diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à

quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et

gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés delà mystérieuse majesté

de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition

nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont

tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent

volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la

puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. _Ceux

de Flandres_, dit Philippe de Commines, _aiment toujours le fils de

leur prince; leur prince, jamais_. L'évêque d'Olmütz écrivait au pape

Grégoire X: _Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent_. Mais, dès

que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on

l'admire; dès qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'était donc

plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que

ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de

silence, de nuit et de vénération.

Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette

vénération? Ecoutez.

En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une armée

commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans

la Gazette des entresols du Louvre: ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11

avril.--Maréchal de Boufflers, maréchal duc de Lorges, maréchal de

Choiseul.--_Lieutenants généraux_: marquis de Chamilly, marquis de la

Feuillée, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel,

sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac.--_Maréchaux

de camp_: duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg,

marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont.

La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais

la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la

première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage,

se répandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du

Palatinat.

L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les

maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des

maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des

tombeaux.

Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la

mort.

Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La

guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y

accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux.

La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue

encore, la majesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire

d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats

fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des

squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes

de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre,

leurs bannières d'investiture, _hastas vexilliferas_. Ils vendirent à

des juifs ce que des papes avaient béni. Ils brocantèrent cette

pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent

avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus

rien de précieux dans ces sépulcres, quand il n'y eut plus que de la

poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui

avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied

dans une fosse commune les crânes de neuf césars.

Voilà ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans après, en 1793,

voici ce que fit Dieu:

Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire

impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal où toute la barbarie de dix

siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des

hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non

plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à

toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à tout le

passé du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes,

déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture des rois de

France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur œuvre redoutable,

venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et

profaner des ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient

mettre de la poussière en poussière. Ecoutez ceci:--le premier spectre

qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du

cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le

premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le

jeter au charnier, ce fut Louis XIV.

O représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre! admirez

cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout

d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux

empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis.

Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire,

le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant

d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce

duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment!

Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg,

où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une

admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être

n'eût pas été inutile au grand roi, car sur le portail principal de la

sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et

sévère qu'on y lit encore aujourd'hui:

MEMENTO CONRADI.

LETTRE XXVIII

HEIDELBERG.

L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de

Mannheim.--Heidelberg.--L'auteur donne beaucoup d'explications

sur lui-même.--La maison du chevalier de Saint-Georges.--Un

verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie

que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.--Détails peu connus sur

le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur

dans la forêt.--Rêverie.--Enigme sculptée dans la muraille

d'une masure.--Le _Chemin des philosophes_.--Soleil

couchant.--Paysage.--Choses crépusculaires et mystérieuses qui

commencent.--Nuit.--L'auteur au haut de la montagne.--Horrible

fosse entrevue.--Aventure surnaturelle du buisson qui

marche.--_Heidenloch!_--Traces des païens partout sur les bords

du Rhin.--Quelques-unes des visions du soir dans ces

vallées.--Neckarsteinach.--Les quatre châteaux.--Le

Schwalbennest.--Légende de Bligger le Fléau.--L'auteur laisse

éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes

femmes.--Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.--Ce que

l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.--Intérieur de la

ruine.--Magnificences que l'auteur y trouve.--Le burg sans

nom.--L'auteur y pénètre.--Le dedans d'une grosse

tour.--Mystères.--Ce que l'auteur y voit et y entend

d'effrayant à la nuit tombée.--Il se hâte de sortir du burg

sans nom.--Le Neckar au crépuscule.--Le

Petit-Geissberg.--Paysage qui raconte l'histoire.--Regard jeté

sur les choses et sur les ombres.--Le château de

Heidelberg.--Ce que c'était que le comte palatin.--Sens guelfe

et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.--Les

électeurs palatins avaient le goût des arts et des

lettres.--Frédéric le Victorieux.--Le château de Heidelberg à

vol d'oiseau.--Tous les genres de beauté y sont.--Traces des

guerres.--Ce que faisait madame la palatine afin de devenir

homme.--L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour

diriger un peu la dévastation.--La cour intérieure.--La façade

de Frédéric IV.--La façade d'Othon-Henri.--La façade de Louis

le Barbu.--Les colonnes de Charlemagne.--Comparaisons de ces

façades.--Tristesse.--Une remarque singulière.--Les rois et les

dieux.--L'auteur se figure le château à la clarté du

bombardement.--De quelle façon chaque statue de prince et

d'empereur a été mutilée.--Statue de Frédéric V.--Statue de

Louis V.--La tour de Frédéric le Victorieux.--Palais

d'Othon-Henri.--L'intérieur.--Enumération de tous les édifices

et de tous les palais que contenait le château de

Heidelberg.--Les tours.--Le gros tonneau.--Détails inconnus et

curieux.--Combien le gros tonneau tient de bouteilles de

vin.--Ce que le vin y devient.--Les petits tonneaux.--Un des

petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.--Ce qu'on

aperçoit dans l'obscurité.--PERKEO.--Moralité de toutes ces

sombres histoires.--Les fantômes et les revenants de

Heidelberg.--Jutha.--Les deux francs-juges.--Les musiciens

bossus.--La dame blanche.--Irrévérence de la dame blanche pour

la signature de M. de Cobentzel.--Les deux diables que l'auteur

voit en plein midi.--Détail des petites dévastations.--Les

architectes.--Les invalides.--Les Anglais.--La grille du perron

a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu

ses vandales.--Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de

lune.--Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.--Effets

vertigineux des rayons lunaires.--Serrement de cœur dans les

chambres désertes.--Incident.--A quel hideux fantôme l'auteur

est contraint de songer.--L'incident se comporte d'une façon

lugubre et inexplicable.--Colère des cariatides et des statues

contre l'auteur.--Il s'enfuit dans la cour.--La lune sur les

deux façades.--Retour à la ville.--POST-SCRIPTUM.--Imprécation

contre les poêles.

LETTRE XXVIII

Heidelberg, octobre.

Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une

lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; _je t'en veux

donner cent_, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme

vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes.

Je suis arrivé dans celle ville depuis dix jours, cher ami, et je ne

puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze

ans, êtes-vous venu à Heidelberg? surtout vous y êtes-vous arrêté? car

il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y

vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux

Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les

rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les

clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des

bilboquets _réussis_. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis

resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis

enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.

Heidelberg, située et comme réfugiée an milieu des arbres, à l'entrée

de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des

collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines,

ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à

façade rouge et à statues dorées, dite l'auberge du Chevalier de

Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et surtout sa

rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les

truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le

flot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de

tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être

sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai,

mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et

la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre

d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des

feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de

stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu

pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées,

des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse

d'Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et

Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres,

meubles et gens; et puis, çà et là, quelque chef-d'œuvre, _qualchè

bell' opera_, comme il le dit lui-même, une Junon, une Léda, un

Jupiter d'argent haut comme François Ier, ou une aiguière d'or pour

laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de

sept mille écus de rente.

Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous

connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez

assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un

sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la

visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre

feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je

questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est

tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en

passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout

cela; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More

sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le

Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui

se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui

fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue

sur un ruisseau d'eau vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis: car,

pour moi, _faire_ dérive fatalement et immédiatement d'_être_. Comme on

est, on fait.

Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces

décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en

irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous

les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression

effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire

déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges.

C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à

croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes

bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux

tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue;

enfin, toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée,

tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas

d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui

bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au

milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux: _Si Jehova

non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam_.

C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de

Trente-Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et

se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette

longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre

fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en

1635.

Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent

de fond en comble.

A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le

Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A

Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles;

puis, à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche

palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente-Ans la

guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé

aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac,

lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville

palatine et n'en fit qu'un tas de décombres.

Une seule maison survécut, la maison de 1595.

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