Qu'était-ce que cette église? Au-dessus du portail s'élevait une

puissante tour carrée qui avait dû porter une haute flèche. Nous

venions de laisser à gauche, un peu en arrière, les quatre clochers de

la cathédrale. J'apercevais à quelque distance en avant, vers le

sud-ouest, une abside qui devait être l'église des Prédicateurs, il

est vrai que je ne retrouvais pas à gauche le clocher de Saint-Paul

engagé entre ses deux tours basses; mais nous n'étions pas assez

avancés dans la ville ni assez près de la porte Saint-Martin pour que

ce fût Saint-Lamprecht; d'ailleurs je ne voyais pas la petite flèche

de Saint-Sixte, qui aurait dû être à droite, ni l'aiguille plus élevée

de Saint-Martin, qui aurait dû être à gauche. J'en conclus que cette

aiguille devait être Saint-Ruprecht.

Une fois ces conjectures fixées et cette découverte faite, je me remis

à regarder l'intérieur misérable de ce vénérable édifice, cette

chandelle luisant dans cette ombre qu'avaient étoilée les lampes

impériales des couronnements, ce tablier de cuir s'étalant où avait

flotté la pourpre, ce tonnelier seul éveillé dans la ville accablée et

endormie, martelant une futaille sur le maître-autel! et tout le passé

de l'illustre église m'apparaissait. Les réflexions se pressaient dans

mon esprit. Hélas! cette même nef de Saint-Ruprecht avait vu venir à

elle en grande pompe, par la grande rue de Worms, des entrées

solennelles de papes et d'empereurs, quelquefois tous les deux

ensemble sous le même dais, le pape à droite sur sa mule blanche,

l'empereur à gauche sur son cheval noir comme le jais, clairons et

tibicines en tête, aigles et gonfalons au vent, et tous les princes et

tous les cardinaux à cheval en avant du pape et de l'empereur, le

marquis de Montferrat tenant l'épée, le duc d'Urbin tenant le sceptre,

le comte palatin portant le globe, le duc de Savoie portant la

couronne!

Hélas! comme tout ce qui s'en va s'en va!

Un quart d'heure après, j'étais installé dans l'auberge du _Faisan_,

qui, je dois le dire, avait le meilleur aspect du monde. Je mangeais

un excellent souper dans une salle meublée d'une longue table, et de

deux hommes occupés à deux pipes. Malheureusement la salle à manger

était un peu éclairée, ce qui m'attrista. En y entrant on n'apercevait

qu'une chandelle dans un nuage. Ces deux hommes dégageaient plus de

fumée que dix héros.

Comme je commençais à souper, un troisième hôte entra. Celui-là ne

fumait pas; il parlait. Il parlait français avec un accent

d'aventurier; on ne pouvait distinguer en l'écoutant s'il était

Allemand ou Italien, ou Anglais ou Auvergnat; il était peut-être tout

cela à la fois. Du reste, un grand aplomb sur un petit esprit, et, à

ce qu'il me parut, quelques prétentions de bellâtre; trop de cravate,

trop de col de chemise; des œillades aux servantes; c'était un

homme de cinquante-huit ans mal conservé.

Il entama un dialogue à lui tout seul et le soutint; personne ne lui

répondait. Les deux Allemands fumaient, je mangeais.

«Monsieur vient de France! beau pays! noble pays! le sol classique! la

terre du goût! patrie de Racine! Par exemple, je n'aime pas votre

Bonaparte! l'empereur me gâte le général. Je suis républicain,

monsieur. Je le dis tout haut, votre Napoléon est un faux grand homme:

on en reviendra. Mais que les tragédies de Racine sont belles! (Il

prononçait _pelles_.) Voilà la vraie gloire de la France. On n'apprécie

pas Racine en Allemagne; c'est une terre barbare; on y aime Napoléon

presque autant qu'en France. Ces bons Allemands sont bien nommés les

bons Allemands. Cela fait pitié; ne le pensez-vous pas, monsieur?»

Comme la fin de mon perdreau coïncidait avec la fin de sa phrase, je

répondis en me tournant vers le garçon: _Une autre assiette_.

Cette réponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il

continua.

«Monsieur a raison de venir à Worms. On a tort de dédaigner Worms.

Savez-vous bien, monsieur, que Worms est la quatrième ville du

grand-duché de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms

possède une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On

y fait du tabac, du sucre de saturne; on y fait du vin, du blé, de

l'huile. Il y a dans l'église luthérienne une belle fresque de

Seekatz, ouvrage du bon temps; 1701 ou 1712. Voyez-la, monsieur,

Worms a de belles routes bien percées, la route neuve, la gaustrasse,

qui va à Mayence par Hessloch; la route du Mont-Tonnerre, par le val

de Zell. L'ancienne voie romaine qui côtoie le Rhin n'est plus qu'une

curiosité. Et quant à moi, monsieur,--êtes-vous comme moi?--je n'aime

pas les curiosités. Antiquités, niaiseries. Depuis que je suis à

Worms, je n'ai pas encore été voir ce fameux Rosengarten, leur jardin

des roses, où leur Sigefroi, à ce qu'ils disent, a tué leur dragon.

Folies! amères bêtises! Qui est-ce qui croit à ces contes de vieilles

femmes après Voltaire? invention de la prêtraille. Oh! triste

humanité! jusqu'à quand te laisseras-tu mener par des sottises? est-ce

que Sigefroi a existé? est-ce que le dragon a existé? Avez-vous de

votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier,

avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible?

est-ce qu'une bête, voyons, parlons sérieusement, est-ce qu'une bête

peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu désorganise

tout; il commencerait par réduire en cendres, monsieur, l'infortuné

animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossières erreurs. L'esprit

n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau.

Faites-y attention. C'est du Boileau! (Il prononçait _tu poilu_.) C'est

comme leur arbre de Luther! Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour

leur arbre de Luther, qu'on voit en allant à Alzey par la

Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther?

un voltairien a pitié d'un luthérien. Et quant à leur église de

Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des

cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'à

cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en,

monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge! Ah! Français! vous

êtes de bons vivants, vous autres! et goûtez aussi, croyez-moi, du

vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois

verres de ces trois vins, je viendrais à Worms.»

Il s'arrêta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause

pour dire à son voisin: «Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon

inventaire de fin d'année à moins de sept chiffres.»

Ceci répondait sans doute à une question que l'autre fumeur lui avait

faite avant mon arrivée; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands,

n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe: la

conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée.

Cette fumée me servit; mon souper était fini, et, grâce au brouillard

des deux pipes, je pus disparaître sans être aperçu, laissant le

péroreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre

les bouffées de paroles et les bouffées de tabac.

On m'installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lavée et

froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches au lit. Je

dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de

draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort

grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont

construit les matelas ont prévu des Patagons, ceux qui ont coupé le

linge ont prévu des Lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur

médiocre et fatigué accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le

lit comme la servante le lui fait.

Ma chambre était du reste meublée un peu au hasard, comme sont en

général les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui

emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais

quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres

d'hôtellerie. Ainsi, entre les deux fenêtres, un canapé était remplacé

par deux coussins posés sur une grosse malle de bois évidemment

laissée là par un voyageur. D'un côté de la cheminée, à un clou, était

accroché un petit baromètre portatif en bronze; de l'autre côté il ne

restait que l'autre clou, auquel avait dû jadis figurer le _pendant_

naturel, quelque thermomètre portatif et commode, probablement emporté

par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette même cheminée, entre deux

bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue

Saint-Denis, il y avait un véritable vase antique, en terre grossière,

trouvé sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de

buire romaine à large panse comme on en déterre en Sologne, sur les

bords de la Sauldre; vase assez précieux d'ailleurs, quoiqu'il n'eût

ni la pâte des vases de Nola, ni la forme des vases de Bari.

Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces

gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a

inondé toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image était

gravée cette inscription, dont je conserve même l'orthographe: «BIANCA

ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS LES APENINS. La crinte

detre poursuivis leur a fait choisir un chemin peu fréquenté, où ils

s'égarent plusieurs jours. La jeune Bianca, ayant les pieds déchirés

par les ronses et les pierres, s'est fait une chaussure avec des

plantes.»

Le lendemain, je me promenai dans la ville.

Vous autres Parisiens, vous êtes tellement accoutumés au spectacle

d'une ville en crue perpétuelle, que vous avez fini par n'y plus

prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle

végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une forêt.

On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des

fondations, mais des racines, de vivantes racines où la séve coule. La

petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble,

que le jeune chêne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et

jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'échelle qu'on

porte, l'échafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le câble qui

crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de

l'édifice qu'on bâtit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau; grès

taillé, lave de Volvic, macadamisage, dallage de bitume, pavage de

bois. Vous vous absentez deux mois, à votre retour vous trouvez tout

changé. Devant votre porte il y avait un jardin; il y a une rue; une

rue toute neuve, mais complète, avec des maisons de huit étages, des

boutiques au rez-de-chaussée, des habitants du haut en bas, des femmes

aux balcons, des encombrements sur la chaussée, la foule sur les

trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au

miracle, vous ne croyez pas rêver tout éveillés. Non, vous trouvez

cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle,

voilà tout. Une chose seulement vous étonne: le locataire du jardin

avait un bail, comment cela s'est-il arrangé? Un voisin vous

l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a

donné cent mille francs pour s'en aller, il s'en est allé. Cela

redevient tout simple. Où s'arrêtera cette croissance de Paris? qui

peut le dire? Paris a déjà débordé cinq enceintes fortifiées, on parle

de lui en faire une sixième; avant un demi-siècle il l'aura emplie,

puis il passera outre. Chaque année, chaque jour, chaque heure, par

une sorte de lente et irrésistible infiltration, la ville se répand

dans les faubourgs, et les faubourgs deviennent des villes, et les

faubourgs deviennent la ville. Et, je le répète, cela ne vous

émerveille en rien, vous autres Parisiens. Mon Dieu! la population

augmente, il faut bien que la ville s'accroisse; que vous importe!

vous êtes à vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde.

Avant-hier une révolution, hier une émeute, aujourd'hui le grand et

saint travail de la civilisation, de la paix et de la pensée. Que vous

importe le mouvement des pierres dans votre banlieue, à vous,

Parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans

l'univers! Les abeilles ne regardent pas la ruche, elles regardent les

fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les idées.

Et vous ne songez même pas, au milieu de ce formidable et vivant

Paris, qui était la grande ville, et qui devient la ville géante,

qu'ailleurs il y a des cités qui décroissent et qui meurent.

Worms est une de ces villes.

Hélas! Rome est la première de toutes; Rome qui vous ressemble, Rome

qui vous a précédés, Rome qui a été le Paris du monde païen.

Une ville qui meurt! chose triste et solennelle! Les rues se défont.

Où il y avait une rangée de maisons, il n'y a plus qu'une muraille; où

il y avait une muraille, il n'y a plus rien. L'herbe remplace le pavé.

La vie se retire vers le centre, vers le cœur, comme dans l'homme

agonisant. Ce sont les extrémités qui meurent les premières, les

membres chez l'homme, les faubourgs dans les villes. Les endroits

déserts perdent les maisons, les endroits habités perdent les étages.

Les églises s'effondrent, se déforment et s'en vont en poussière, non

faute de croyances comme dans nos fourmilières industrielles, mais

faute de croyants. Des quartiers tout entiers tombent en désuétude. Il

est presque étrange d'y passer; des espèces de peuplades sauvages s'y

installent. Ici ce n'est plus la ville qui se répand dans la campagne,

c'est la campagne qui rentre dans la ville. On défriche la rue, on

cultive le carrefour, on laboure le seuil des maisons; l'ornière

profonde des chariots à fumier creuse et bouleverse les anciens

dallages; les pluies font des mares devant les portes; le caquetage

discordant des basses-cours remplace les rumeurs de la foule. D'une

place réservée aux cérémonies impériales on fait un carré de laitues.

L'église devient une grange, le palais devient une ferme, la tour

devient un pigeonnier, la maison devient une baraque, la boutique

devient une échope, le bassin devient un étang, le citadin devient un

paysan; la cité est morte. Partout la solitude, l'ennui, la poussière,

la ruine, l'oubli. Partout, sur les places désertes, sur les passants

enveloppés et mornes, sur les visages tristes, sur les pans de murs

écroulés, sur les maisons basses, muettes et rares, l'œil de la

pensée croit voir se projeter les longues et mélancoliques ombres d'un

soleil couchant.

Malgré tout cela, à cause de tout cela peut-être, Worms, encadrée par

le double horizon des Vosges et du Taunus, baignée par son beau

fleuve, assise parmi les innombrables îles du Rhin, entourée de son

enceinte décrépite de murailles et de sa fraîche ceinture de verdure,

Worms est une belle, curieuse et intéressante cité. J'ai vainement

cherché la partie de la ville bâtie en dehors de cette ligne de murs

et de tours carrées, qui, de la porte de Saint-Martin, allait couper

le Rhin à angle droit. Ce faubourg n'existe plus. Je n'ai trouvé aucun

vestige de la New-Thurm, qui en terminait l'extrémité orientale avec

sa flèche aiguë et ses huit tourelles. Il ne reste pas pierre sur

pierre de cette magnifique porte de Mayence, qui avoisinait la

New-Thurm, et qui, avec ses deux hauts beffrois, vue du Rhin parmi les

clochers, ressemblait à une église, et, vue de la plaine parmi les

tours, ressemblait à une forteresse. La petite nef de Saint-Amandus a

disparu; et, quant à Notre-Dame, jadis si étroitement serrée par les

maisons et les toits, elle est aujourd'hui au milieu des champs.

Devant le portail des vierges sages et des vierges folles, des jeunes

filles qui sont belles comme les sages et gaies comme les folles,

étendent sur le pré leur linge lavé au Rhin. Entre les contre-forts

extérieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent

au soleil. _Aprici senes_, dit Perse; _solibus apti_, dit Horace.

Comme j'errais par les rues, un élégant du pays, passant à quelques

pas de moi, m'a ébloui tout à coup. Ce brave jeune homme portait

héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un

pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu'à la

cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui

montait jusqu'au milieu des oreilles; et le collet de son habit,

ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu'à l'occiput. Si

j'en juge d'après cet échantillon, voilà où en est l'élégance à Worms.

Un vrai maçon endimanché, moins l'œil spirituel et satisfait, moins

la joie parfaite et naïve. Je me suis souvenu que c'était là

l'accoutrement des élégants sous la Restauration. Vous savez que je ne

dédaigne aucun détail, et que pour moi tout ce qui touche à l'homme

révèle l'homme. J'examine l'habit comme j'étudie l'édifice. Le costume

est le premier vêtement de l'homme, la maison est le second. L'élégant

de Worms, anachronisme vivant, m'a remis sous les yeux tous les

progrès que le costume a faits en France, et par conséquent en Europe,

depuis vingt ans, grâce aux femmes, aux artistes et aux poëtes.

L'habillement des femmes, si risiblement laid sous l'Empire, est

devenu tout à fait charmant. L'habillement des hommes s'est amélioré.

Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges.

L'habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui

profite aux hommes bien faits en développant les hanches et en

dégageant les épaules, et aux hommes mal faits en dissimulant la

maigreur et la ténuité des membres. On a ouvert et baissé le gilet; on

a rabattu le col de la chemise; on a rendu par le sous-pied quelque

forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait

être mieux encore. Nous sommes loin, pour la grâce et pour

l'invention du vêtement, de ces exquises élégances de François Ier, de

Louis XIII, et même de Louis XV. Il nous reste à faire encore bien des

pas vers le beau et vers l'art, dont le costume fait partie; et cela

est d'autant plus chanceux, que la mode, qui est la fantaisie dans la

pensée, marche indifféremment en avant ou en arrière. Il suffit, pour

tout gâter, d'un niais riche et jeune fraîchement arrivé de Londres.

Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparaître les petits

chapeaux velus, les grands cols droits, les manches à gigot, les

queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les

pantalons à la cheville, et que mon grotesque élégant de Worms ne

reviendra pas un élégant de Paris. _Di! talem avertite_ vestem!

La cathédrale de Worms, comme les dômes de Bonn, de Mayence et de

Spire, appartient à la famille romane des cathédrales à double abside,

magnifiques fleurs de la première architecture du moyen âge, qui sont

rares dans toute l'Europe, et qui semblent s'épanouir de préférence

aux bords du Rhin. Cette double abside engendre nécessairement quatre

clochers, supprime les portails de façade, et ne laisse subsister que

les portails latéraux. La parabole des vierges sages et des vierges

folles, déjà sculptée à Worms sur l'un des tympans de Notre-Dame, est

reproduite sur le portail méridional du dôme. Sujet charmant et

profond, souvent choisi par ces sculpteurs des époques naïves, qui

étaient tous des poëtes.

Quand on pénètre dans l'intérieur de l'église, l'impression est à la

fois variée et forte. Les fresques byzantines, les peintures

flamandes, les bas-reliefs du treizième siècle, les chapelles exquises

du gothique fleuri, les tombeaux néo-païens de la renaissance, les

consoles délicates sculptées aux retombées des arcs-doubleaux, les

armoiries coloriées et dorées, les entre-colonnements peuplés de

statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles

extraordinaires où tous les styles, toutes les époques, toutes les

fantaisies, toutes les modes, tous les arts, vous apparaissent à la

fois. Les rocailles exagérées et violentes des derniers

princes-évêques, qui étaient en même temps archevêques de Mayence,

font dans les coins de gigantesques coquetteries. Çà et là de larges

pans de muraille, autrefois peinte et ornée, aujourd'hui nue,

attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrès du goût.

Cela s'appelle simplicité, sobriété, que sais-je? Oh! que «le goût» a

mauvais goût! Heureusement la forêt d'arabesques et d'ornements qui

emplissait la cathédrale de Worms était trop touffue pour que le goût

ait pu la détruire entièrement. On en retrouve à chaque pas de

magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je

crois, de sacristie, j'ai admiré plusieurs merveilles du quinzième

siècle: une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de

laquelle est figuré Jésus entouré des apôtres, les apôtres petits

comme des enfants, Jésus grand comme un géant; plusieurs pages

sculpturales tirées des deux Testaments, vastes poëmes de pierre

composés plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs;

enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, œuvre qui

fait qu'on se récrie et qu'on rêve, tant la délicatesse curieuse et

parfaite des détails s'allie, sans la troubler, à la fierté sublime de

l'expression.

Dans une place étroite, assez sombre et fort laide, à quelques pas de

la cathédrale de Worms, à côté de ce merveilleux édifice qui se permet

d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystère, la couleur et la forme,

qui revêt une pensée impérissable et éternelle de tout ce prodigieux

luxe d'images et de métaphores de granit; tout à côté, dis-je,--comme

la critique à côté de la poésie,--une pauvre petite église

luthérienne, coiffée d'un chétif dôme romain, affublée d'un méchant

fronton grec, blanche, carrée, anguleuse, nue, froide, triste, morose,

ennuyeuse, basse, envieuse,--proteste.

Je relis ces lignes que je viens d'écrire, et je serais presque tenté

de les effacer. Ne vous y méprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce

que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux

ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre

deux religions. Toute religion m'est vénérable. Le catholicisme est

nécessaire à la société, le protestantisme est utile à la

civilisation. Et puis, insulter Luther à Worms, ce serait une double

profanation. C'est à Worms surtout que le grand homme a été grand.

Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en présence de ces

penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le

bien et le vrai, et qui ont généreusement dépensé leur génie pour

accroître, ceux-ci la foi divine, ceux-là la raison humaine. Leur

œuvre est sainte pour l'univers et sacrée pour moi. Heureux et

bénis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les

catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent,

comme les protestants, de toute religion une philosophie.

Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du

Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la

même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville,

c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves

bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour

l'harmonieux, et qui admirent de tout leur cœur la tragédie

française et le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort

Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une

rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les

façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à

angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au

cordeau: c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part.

Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses.

Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de

Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge

avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique

avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le passé est à

Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse: ne

concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.)

Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de

bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous

dise où est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes,

j'aime les vieilles.

Je n'en admire pas moins cette riche plaine où Mannheim est assise, et

qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les

collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de

Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de

Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se

donnent la main.

Le Rhin, Tome III · 第 6 / 14 段