disparition du jour se répandait sur tout l'horizon autour de nous.
Qui est triste à ces heures-là? est-ce la nature? est-ce nous-mêmes?
Un crêpe blanc montait des profondeurs de cette immense vallée des
Vosges, les roseaux du fleuve bruissaient lugubrement, le dampfschiff
battait l'eau comme un gros chien fatigué; tous les voyageurs,
appesantis ou assoupis, étaient descendus dans la cabine, encombrée de
paquets, de sacs de nuit, de tables en désordre et de gens endormis;
le pont était désert; trois étudiants allemands y étaient seuls
restés, immobiles, silencieux, fumant, sans faire un geste et sans
dire un mot, leurs pipes de faïence peinte; trois statues; je faisais
la quatrième, et je regardais vaguement dans l'étendue. Je me disais:
«Je n'aperçois rien à l'horizon. Nous ne serons pas à Worms avant la
nuit noire. C'est étrange. Je ne croyais pas que Worms fût si loin de
Mayence.--Tout à coup le dampfschiff s'arrêta.--Bon, me dis-je, l'eau
est très-basse dans cette plaine, le lit du Rhin est obstrué de bancs
de sable; nous voilà engravés.»
Le patron du bateau sortait de sa cellule. «Eh bien! capitaine, lui
dis-je,--car vous savez qu'aujourd'hui on met sur toute chose un mot
sonore: un comédien s'appelle artiste; un chanteur virtuose; un patron
s'appelle capitaine;--eh bien! capitaine, voilà un petit contretemps.
Du coup nous n'arriverons pas avant minuit.» Le patron me regarda avec
ses larges yeux bleus de Teuton stupéfait, et me dit: «Vous êtes
arrivés!» Je le regarde à mon tour, non moins stupéfait que lui. En ce
moment, nous dûmes faire admirablement les deux figures de
l'étonnement français et de l'étonnement allemand.
«Arrivés, capitaine?
--Oui, arrivés.
--Où?
--Mais à Worms!»
Je m'exclame, et je promène mes yeux autour de moi. «A Worms!
rêvais-je tout éveillé? Etais-je le jouet de quelque vision
crépusculaire? Le patron raillait-il le voyageur? L'Allemand en
donnait-il à garder au Parisien? Le Germain se gaussait-il du Gaulois?
A Worms! Mais où était donc cette haute et magnifique ceinture de
murailles flanquées de tours carrées qui venait jusqu'au bord du
fleuve prendre fièrement le Rhin pour fossé? Je ne voyais qu'une
immense plaine dont de grandes brumes me cachaient le fond, de pâles
rideaux de peupliers, une berge à peine distincte, tant elle était
mêlée aux roseaux, et sur la rive même, tout près de nous, une belle
pelouse verte où quelques femmes étendaient leur linge pour le faire
blanchir à la rosée.
Cependant le patron, le bras tendu vers l'avant du bateau, me montrait
une façon de maison neuve, carrée, plâtrée, à contrevents verts, fort
laide, espèce de gros pavé blanchâtre que je n'avais pas aperçu
d'abord.
«Monsieur, voilà Worms.
--Worms! repris-je; Worms cela! cette maison blanche! Mais c'est tout
au plus une auberge!
--C'est une auberge en effet. Vous y serez à merveille.
--Mais la ville?
--Ah! la ville! c'est la ville que vous voulez?
--Mais sans doute.
--Fort bien. Vous la trouverez là-bas, dans la plaine; mais il faut
marcher! il y a un bon bout de chemin. Ah! monsieur vient pour la
ville? En général, il est fort rare qu'on s'arrête ici; mais messieurs
les voyageurs se contentent de l'auberge. On y est très-bien. Ah!
monsieur tient à voir la ville? c'est différent. Quant à moi, je passe
ici toujours assez tard le soir, ou de très-bonne heure le matin, et
je ne l'ai jamais vue.»
Ayez donc été ville impériale! ayez eu des gaugraves, des
archevêques-souverains, des évêques-princes, une pfalz, quatre
forteresses, trois ponts sur le Rhin, trois couvents à clocher,
quatorze églises, trente mille habitants! ayez été l'une des quatre
cités maîtresses dans la formidable hanse des cent villes! soyez pour
celui qui s'éprend des traditions fantastiques, comme pour celui qui
étudie et critique les faits réels, un lieu étrange, poétique et
célèbre autant qu'aucun autre coin de l'Europe! ayez dans votre
merveilleux passé tout ce que le passé peut contenir, la fable et
l'histoire, ces deux arbres, plus semblables qu'on ne pense, dont les
racines et les rameaux sont parfois si inextricablement mêlés dans la
mémoire des hommes! soyez la ville qui a vu vaincre César, passer
Attila, rêver Brunehaut, marier Charlemagne! soyez la ville qui a vu
dans le Jardin des Roses le combat de Sigefroi le Cornu et du dragon,
et devant la façade de sa cathédrale cette contestation de Chrimhilde
d'où est sortie une épopée, et sur les bancs de la diète cette
contestation de Luther d'où est sortie une religion! soyez la Vormatia
des Vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des poëtes, le
chef-lieu des héros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs,
la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms, en un mot, pour qu'un
rustre, ivre de tabac, qui ne sait même plus s'il est Vangion ou
Némète, dise en parlant de vous: «_Ah! Worms! cette ville! c'est
là-bas! je ne l'ai jamais vue!_»
Oui, mon ami, Worms est tout cela. Une ville illustre, comme vous le
voyez. Résidence impériale et royale, trente mille habitants, quatorze
églises, dont voici les noms, aujourd'hui complétement oubliés. C'est
pour cela que je les enregistre:
Le Munster.
Sancta-Cæcilia.
Saint-Vesvin.
Saint-André.
Saint-Mang.
Saint-Johann.
Notre-Dame.
Saint-Paul.
Saint-Ruprecht.
Predicatores.
Saint-Lamprecht.
Saint-Sixt.
Saint-Martin.
Saint-Amandus.
Cependant je m'étais fait descendre à terre, à la grande surprise de
mes compagnons de voyage, qui semblaient ne rien comprendre à ma
fantaisie. Le dampfschiff avait repris sa route vers Mannheim, me
laissant seul avec mon bagage dans une étroite barque que secouait
violemment le remous du fleuve, agité par les roues de la machine.
J'avais abordé le débarcadère sans trop remarquer deux hommes qui
étaient là debout pendant que la barque s'approchait et que le bateau
à vapeur s'éloignait. L'un de ces hommes, espèce d'hercule joufflu aux
manches retroussées, à l'air le plus insolent qu'on pût voir,
s'accoudait, en fumant sa pipe, sur une assez grande charrette à
bras. L'autre, maigre et chétif, se tenait, sans pipe et sans
insolence, près d'une petite brouette, la plus humble et la plus
piteuse du monde. C'était un de ces visages pales et flétris qui n'ont
pas d'âge, et qui laissent hésiter l'esprit entre un adolescent tardif
et un vieillard précoce.
Comme je venais de prendre terre, et pendant que je considérais le
pauvre diable à la brouette, je ne m'étais pas aperçu que mon sac de
nuit, laissé sur l'herbe à mes pieds par le batelier, avait subitement
disparu. Cependant un bruit de roues en mouvement me fit tourner la
tête: c'était mon sac de nuit qui s'en allait sur la charrette à bras,
gaillardement traînée par l'homme à la pipe. L'autre me regardait
tristement, sans faire un pas, sans risquer un geste, sans dire un
mot, avec un air d'opprimé qui se résigne auquel je ne comprenais rien
du tout. Je courus après mon sac de nuit.
«Hé, l'ami! criai-je à l'homme, où allez-vous comme cela?»
Le bruit de sa charrette, la fumée de sa pipe, et peut-être aussi la
conscience de son importance, l'empêchaient de m'entendre. J'arrive
essoufflé près de lui, et je répète ma question.
«Où nous allons? dit-il en français et sans s'arrêter.
--Oui, repris-je.
--Pardieu, fit-il, là!»
Et il montrait d'un hochement de tête la maison blanche, qui n'était
plus qu'à un jet de pierre.
«Hé! qu'est cela? lui dis-je.
--Hé! c'est l'hôtel.
--Ce n'est pas là que je vais.»
Il s'arrêta court. Il me regarda, comme le patron du dampfschiff, de
l'air le plus stupéfait; puis, après un moment de silence, il ajouta
avec cette fatuité propre aux aubergistes qui se sentent seuls dans
un lieu désert, et qui se donnent le luxe d'être insolents parce
qu'ils se croient indispensables:
«Monsieur couche dans les champs?»
Je ne crus pas devoir m'émouvoir.
«Non, lui dis-je; je vais à la ville.
--Où ça, la ville?
--A Worms.
--Comment, à Worms?
--A Worms!
--A Worms?
--A Worms!
--Ah!» reprit l'homme.
Que de choses il peut y avoir dans un _ah!_ Je n'oublierai jamais
celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de
l'indignation, de la raillerie, de l'ironie, de la pitié, un regret
profond et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en
somme, une certaine nuance de haine. Ce _ah!_ voulait dire: «Qu'est-ce
que c'est que cet homme-là? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé?
Cela va à Worms! Qu'est-ce que cela va faire à Worms? Quelque
intrigant! quelque banqueroutier qui se cache! Donnez-vous donc la
peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils
voyageurs! Cet homme me frustre. Aller à Worms, c'est stupide! Il eût
bien dépensé chez moi dix francs de France; il me les doit! c'est un
voleur. Est-il bien sûr qu'il a le droit d'aller ailleurs? Mais c'est
abominable cela! Et dire que je me suis commis jusqu'à lui porter ses
effets! un mauvais sac de nuit! Voilà un beau voyageur, qui n'a qu'un
sac de nuit! Quelles guenilles y a-t-il là dedans? A-t-il une chemise
seulement? Au fait, il est visible que ce Français n'a pas le sou. Il
s'en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut
rencontrer cependant! A quoi est-on exposé! Je devrais peut-être
offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah! il faut en avoir pitié.
Qu'il aille où il voudra, à Worms, au diable! Je fais aussi bien de le
planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche!»
O mon ami, avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont
vides et des monosyllabes qui sont pleins?
Tout cela dit dans cet _ah!_ il saisit ma «sacoche» et la jeta à terre.
Puis il s'éloigna majestueusement avec sa charrette. Je crus devoir
faire quelques remontrances.
«Eh bien! lui dis-je, vous vous en allez ainsi? vous me laissez là
avec mon sac de nuit? Mais, que diable, prenez au moins la peine de le
reporter où vous l'avez pris.»
Il continuait de s'éloigner.
«Eh! rustre!» lui criai-je.
Mais il n'entendait plus le français; il poursuivit son chemin en
sifflant.
Il fallait bien en prendre mon parti. J'aurais pu courir après lui, me
fâcher, m'emporter; mais que faire d'un rustre, à moins qu'on ne
l'assomme? Et, pour tout dire, en me comparant à cet homme, je doute
que de nous deux l'assommé eût été lui. La nature, qui ne veut pas
l'égalité, ne l'avait pas voulue entre ce Teuton et moi. Evidemment,
là, au crépuscule, en plein air, sur la grande route, j'étais
l'inférieur et lui le supérieur.
O loi souveraine du coup de poing, devant laquelle tous les passants
sont parfaitement inégaux! _Dura lex, sed lex!_
Je me résignai donc.
Je ramassai mon sac de nuit et le pris sous mon bras; puis je
m'orientai. La nuit était pleinement tombée, l'horizon était noir, je
n'apercevais rien autour de moi que la masse blanchâtre et indistincte
de la maison à laquelle il m'avait plu de tourner le dos. Je
n'entendais que le bruit vague et doux du Rhin dans les roseaux.
_Vous trouverez Worms là-bas_, avait dit le capitaine du bateau en me
montrant le fond de la plaine. _Là-bas!_ rien de plus. Où aller avec ce
_là-bas_? Etait-ce à deux pas? Etait-ce à deux lieues? Worms, la ville
des légendes, que j'étais venu chercher de si loin, commençait à me
faire l'effet d'une de ces villes-fées qui reculent à mesure que le
voyageur avance.
Et ces terribles et ironiques paroles de l'homme à la charrette me
revenaient à l'esprit: _Monsieur veut coucher dans les champs?_ Il me
semblait entendre les génies familiers du Rhin, les duendes et les
gnomes me les répéter à l'oreille avec des rires goguenards. C'était
précisément l'heure où ils sortent, mêlés aux sylphes, aux masques,
aux magiciennes et aux brucolaques, et où ils vont à ces danses
mystérieuses qui laissent de grandes traces circulaires sur les
pelouses foulées, traces que les vaches, le lendemain matin, regardent
en rêvant.
La lune allait se lever.
Que faire? assister à ces danses? Cela serait curieux. Mais coucher
dans les champs, cela est dur. Revenir sur mes pas? demander
l'hospitalité à cette auberge que j'avais dédaignée? affronter un
nouveau _ah!_ du rustre à la charrette? qui sait? me faire peut-être
fermer la porte au nez et entendre derrière moi, autour de moi, dans
les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agités des
trembles, redoubler les éclats de rire des gnomes à l'œil
d'escarboucle et des duendes aux faces vertes?
Etre ainsi humilié devant les fées! faire sourire d'un sourire de
pitié moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais.
Plutôt coucher à la belle étoile! plutôt marcher toute la nuit!
Après avoir tenu conseil avec moi-même, je me décidai à retourner au
débarcadère. Là, je trouverais sans doute quelque sentier qui me
mènerait à Worms.
La lune se levait.
Je lui adressai une invocation mentale où je fis un abominable mélange
de tous les poëtes qui ont parlé de la lune, depuis Virgile jusqu'à
Lemierre. Je l'appelai _pâle courrière_ et _reine des nuits_, et je la
priai de m'éclairer un peu, en lui déclarant effrontément que je
sentais que _Diane est la sœur d'Apollon_, et, me l'étant ainsi
rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement à
marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin.
J'avais à peine fait quelques pas, plongé dans une profonde rêverie,
lorsqu'un léger bruit m'en tira. Je levai la tête. On a raison
d'invoquer les déesses. La lune me permit de voir. Grâce à un rayon
horizontal qui commençait à argenter la pointe des folles avoines, je
distinguai parfaitement devant moi, à quelques pas, à côté d'un vieux
saule dont le tronc ridé faisait une horrible grimace, je distinguai,
dis-je, une figure blême et livide, un spectre qui me regardait d'un
air effaré.
Ce spectre poussait une brouette.
«Ah! fis-je, voilà une apparition.»
Puis, mes yeux tombant sur la brouette, et le second mouvement
succédant au premier:
«Tiens! dis-je, c'est un portefaix.»
Ce n'était ni un fantôme ni un portefaix; je reconnus le deuxième
témoin de mon débarquement sur cette rive jusque-là peu hospitalière,
l'homme au visage pâle.
Lui-même, en m'apercevant, avait fait un pas en arrière et paraissait
médiocrement rassuré. Je crus à propos de prendre la parole:
«Mon ami, lui dis-je, notre rencontre était évidemment prévue de toute
éternité. J'ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup
trop plein, vous avez une brouette tout à fait vide; si je mettais mon
sac sur votre brouette? hein? qu'en dites-vous?»
Sur cette rive gauche du Rhin, tout parle et comprend le français, y
compris les fantômes.
L'apparition me répondit:
«Où va monsieur?
--Je vais à Worms.
--A Worms?
--A Worms.
--Est-ce que monsieur voudrait descendre au _Faisan_?
--Pourquoi pas?
--Comment! monsieur va à Worms?
--A Worms.
--Oh!» fit l'homme à la brouette.
Je voudrais bien éviter ici un parallélisme qui a tout l'air d'une
combinaison symétrique; mais je ne suis qu'historien, et je ne puis me
refuser à constater que ce _oh!_ était précisément la contre-partie et
le contraire du _ah!_ de l'homme à la charrette.
Ce _oh!_ exprimait l'étonnement mêlé de joie, l'orgueil satisfait,
l'extase, la tendresse, l'amour, l'admiration légitime pour ma
personne et l'enthousiasme sincère pour mes pfennings et mes
kreutzers.
Ce _oh!_ voulait dire: «Oh! que voilà un voyageur admirable et un
magnifique passant! Ce monsieur va à Worms! il descendra au _Faisan_!
Comme on reconnaît bien là un Français! Ce gentilhomme dépensera au
moins trois thalers à mon auberge! Il me donnera un bon pourboire.
C'est un généreux seigneur et à coup sûr un particulier intelligent.
Il va à Worms! il a l'esprit d'aller à Worms, celui-là! A la bonne
heure! Pourquoi les passants de cette espèce sont-ils si rares? Hélas!
c'est pourtant une situation élégiaque et intéressante que d'être
hôtelier dans cette ville de Worms, où il y a trois auberges ouvertes
tous les jours pour un voyageur qui vient tous les trois ans! Soyez le
bienvenu, illustre étranger, spirituel Français, aimable monsieur!
Comment! vous venez à Worms! il vient à Worms noblement, simplement,
la casquette sur la tête, son sac de nuit sous le bras, sans pompe,
sans fracas, sans chercher à faire de l'effet, comme quelqu'un qui est
chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation
française! Vive l'empereur Napoléon!»
Après ce beau monologue en une syllabe, il prit ma sacoche et la mit
sur sa brouette en me regardant avec un air aimable et un ineffable
sourire qui voulait dire: «Un sac de nuit! rien qu'un sac de nuit! que
cela est noble et élégant de n'avoir qu'un sac de nuit! On voit que ce
recommandable seigneur se sent grand par lui-même, qu'il se trouve
avec raison assez éblouissant comme il est, et qu'il ne cherche pas à
effacer le pauvre aubergiste par des semblants d'opulence, par des
étalages de paquets, par des encombrements de valises, de
portemanteaux, de cartons à chapeau et d'étuis à parapluie, et par de
fallacieuses grosses malles, qu'on laisse dans les auberges pour
répondre de la dépense, et qui ne contiennent le plus souvent que des
copeaux et des pavés, du foin et de vieux numéros du _Constitutionnel_!
Rien qu'un sac de nuit! c'est quelque prince.»
Après cette harangue et un sourire, il souleva joyeusement les bras de
sa brouette enfin chargée, et se mit en marche en me disant d'un son
de voix doux et caressant: «Monsieur, par ici!»
Chemin faisant il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre
diable vient tous les jours au débarcadère attendre les voyageurs. La
plupart du temps, le bateau passe sans s'arrêter. A peine y a-t-il un
voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mélancolique
que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et
les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau
s'arrête, le signal se fait, le batelier du débarcadère se détache, va
au dampfschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu
jusqu'à six à la fois! Oh! l'admirable aubaine! Les nouveaux
arrivants débarquent avec cet air ouvert, étonné et bête qui est la
joie de l'aubergiste; mais, hélas! l'aubergiste du bord de l'eau les
happe et les avale immédiatement. Qui est-ce qui va à Worms? qui
est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme
voit la grande charrette de l'hôtel riverain s'enfoncer sous les
arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des
valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne à la lueur
des étoiles avec sa brouette vide. De pareilles émotions l'ont maigri;
mais il n'en vient pas moins là chaque jour, avec la conscience du
devoir accompli, à ce débarcadère ironique, à cette station dérisoire,
regarder l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge
voisine s'emplir. Il ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait
aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se résigne, il amène
sa brouette, et il proteste, autant qu'une petite brouette peut
protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa
physionomie, devenue impassible à force d'humiliations subies et de
mécomptes soufferts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au
faible et au petit la résignation mêlée à la persévérance. A côté du
superbe, et bouffi, et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel
ne daigne même pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprimé
obstiné, patient et tenace, cette attitude sérieuse et inexprimable de
l'eunuque devant le pacha, du pêcheur à la ligne en présence du
pêcheur à l'épervier.
Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes;
nous avions franchi, à l'aide de je ne sais quel informe assemblage
de vieilles poutres et de vieux pilotis ornés d'un chancelant tablier
de planches à claire-voie, le petit bras du Rhin sur lequel on voyait
encore, il y a deux siècles, le beau pont de bois couvert aboutissant
à la grande et fière tour carrée ornée de tourelles à cul-de-lampe,
bâtie par Maximilien. La lune avait emporté toutes les brumes qui s'en
allaient au zénith en blanches nuées; le fond du paysage s'était
nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses
tours et ses clochers, ses pignons, ses nefs et ses contre-nefs,
apparaissait à l'horizon, immense masse d'ombre qui se détachait
lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un
grand vaisseau de la nuit à l'ancre au milieu des étoiles.
Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand
bras. Nous prîmes à gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre
qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauwenbruder n'existait
plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures,
nous arrivâmes à un vieux pont délabré, probablement construit sur
l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont
franchi, j'entrevis dans son développement cette superbe muraille de
Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de
l'enceinte qui regardait le Rhin. Hélas! qu'en restait-il? quelques
pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons
de tours affaissés sous le lierre ou transformés en logis bourgeois,
avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à
treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de
tour ronde qui se profilait à l'extrémité orientale de la muraille me
parut devoir être la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard,
je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë
du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la
Frauwenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle
est remplacée, à ce qu'il m'a paru, par un jardin de maraîcher. Du
reste, l'antique Worms était déjà endormie; tout s'y taisait
profondément; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Prés du
sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de
tabac qui entourent la ville, une vieille femme, courbée dans les
broussailles, cherchait des herbes au clair de lune.
Nous entrâmes dans la ville: aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis
ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrâmes dans la vieille cité
féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie
qui avait été une porte-forteresse et qui n'était plus qu'une brèche.
Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. Il y a des fermes
installées dans d'anciens châteaux qui ont de ces entrées-là.
Puis nous prîmes à droite, mon compagnon sifflant et poussant gaiement
sa brouette, moi songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille
muraille à l'intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de
ruelles désertes. L'aspect de la ville était toujours le même. Une
tombe plutôt qu'une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un
passant dans les rues.
Il était environ huit heures du soir.
Cependant nous parvînmes à une place assez large, à laquelle
aboutissait le tracé de ce qui, à la clarté de la lune, me parut être
une grande rue. Un des côtés de cette place était occupé par la ruine
ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille église.
«Quelle est cette église?» dis-je à mon guide, qui s'était arrêté pour
reprendre haleine.
Il me répondit par cet expressif haussement d'épaules, qui signifie:
_Je ne sais pas._
L'église, au contraire de la ville, n'était ni déserte ni silencieuse,
un bruit en sortait, une lueur s'en échappait à travers la porte.
J'allai à cette porte. Quelle porte! Représentez-vous quelques ais
grossièrement rattachés les uns aux autres par des traverses informes
constellées de gros clous, laissant entre eux de larges espaces
inégaux par le bas, ébréchés par le haut, et barricadant, avec cette
sorte d'insolence du manant qui serait maître chez le seigneur, un
magnifique et royal portail du quatorzième siècle.
Je regardai par les claires-voies, et j'entrevis confusément
l'intérieur de l'église. Les sévères archivoltes du temps de Charles
IV s'y dégageaient péniblement dans les ténèbres au milieu d'un
inexprimable encombrement de tonnes, de fûts cerclés et de barriques
vides. Au fond, à la clarté d'une chandelle de suif posée sur une
excroissance de pierre qui avait dû être le maître-autel, un
tonnelier, à manches retroussées et en tablier de cuir, chevillait un
gros tonneau. Les douves retentissaient sous le maillet avec ce bruit
de bois creux, si lugubre pour quiconque a entendu le marteau des
fossoyeurs résonner sur un cercueil.