Les sept princes, qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge

étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le

sommet du Saint-Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les

quatre ducs, les quatre archi-maréchaux, les quatre landgraves, les

quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés,

les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les

quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre

comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons,

les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de

Souabes et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant

lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils

appelaient les autres princes _les têtes couronnées_, et se nommaient

_les mains couronnantes_. La bulle d'or les comparait aux sept dons du

Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du

chandelier de Salomon. Parmi eux la qualité électorale passait avant

la qualité royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite de

l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils

étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils

dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en

Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac

_Sieben Churfürsten_, les Sept-Électeurs.

Le Kœnigsstühl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres

aujourd'hui marquent la place du Kœnigsstühl; rien ne marque la

place des électeurs.

Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur à

Francfort, tantôt dans la salle du Rœmer, tantôt dans la

chapelle-conclave de Saint-Barthélemy, l'élection devint une cérémonie

compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut

minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le

matin du jour fixé pour l'élection, on fermait les portes de la ville,

les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la

cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus

de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet

électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient

solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait à

les garantir de la _surprise l'un de l'autre_; cela fait, ils se

prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de

l'archevêque de Mayence; puis on leur disait la messe; il s'asseyaient

sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire _fermait

les huis_ et ils procédaient à l'élection. Si bien closes que fussent

les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient.

Enfin les _très-révérends_ tombaient d'accord avec les _très-illustres_,

le roi des Romains était nommé, les princes se levaient de leurs

chaires, et pendant que la présentation du peuple se faisait aux

fenêtres du Rœmer, un des suffragants de Mayence chantait à

Saint-Barthélemy un _Te Deum_ Deum à trois chœurs sur les orgues de

l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de

l'empereur.

Le tout, au bruit _des grosses cloches sonnées sur les tours et des

gros canons qu'on laschoit de joye_, dit, dans son curieux manuscrit,

le narrateur anonyme de l'élection de Mathias II.

Sur le Kœnigsstühl, la chose se faisait plus simplement et plus

grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement

sur la plate-forme par les quatorze degrés qui avaient chacun un pied

de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple

de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le siége royal.

L'archevêque de Mayence debout disait: _Très-généreux princes, le

Saint-Empire est vacant_. Puis il entonnait l'antiphone _Veni, Sancte

Spiritus_, et les archevêques de Cologne et Trèves chantaient les

autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept

prêtaient serment, les séculiers la main sur l'Évangile, les

ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et

touchante, qui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un

exemplaire de l'Évangile. Après le serment, on les voyait assis en

cercle se parler à voix basse; tout à coup l'archevêque de Mayence se

levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé

au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du

nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire

plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait:

_Vivat rex!_

Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125, le même aigle,

l'aigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'Orient et sur

la bannière de l'empire d'Occident; mais le ciel vermeil de l'aurore

se reflétait dans l'une, et le ciel froid du Septentrion dans l'autre.

La bannière d'Orient était rouge; la bannière d'Occident était bleue.

Lothaire substitua à ces couleurs la couleur de sa maison, or et

sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplacé sur la bannière

impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux

empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une

tête. Mais, à la fin du quinzième siècle, quand l'empire grec eut

croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux

empires, regarda à la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux têtes.

Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux

têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la

colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le

recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa

poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld.

Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l'honneur du

nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et de la façon dont elle

flottait, le peuple concluait des présages. En 1346, quand les

électeurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du

Kœnigsstühl Charles, margrave de Moravie, roi des Romains, quoique

Louis V vécût encore, au cri de _vivat rex!_ la bannière impériale tomba

dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400,

le fatal présage s'accomplit: Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.

Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de

Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un

empereur, Sigismond, et s'effaça à jamais devant la maison d'Autriche.

Après avoir laissé derrière soi le lieu où fut le Kœnigsstühl, jeté

bas, comme chose féodale, par la Révolution française, on monte vers

Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout

à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une

maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'un tour énorme

qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des

nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée

autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi.

Au milieu du Rhin, devant la ville, souvent à demi voilé par les

brumes du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d'eau un édifice

oblong, étroit, de haut bord, dont l'avant et l'arrière coupent le

flot comme une proue et une poupe, dont les fenêtres larges et basses

imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure

duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des

grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors

d'œuvre se suspendent, ainsi que des barques et des chaloupes, aux

flancs de cette étrange construction qui livre au vent, comme les

banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.

Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub; ce navire de

pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l'ancre

devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz.

Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence

symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le _Rocher des comtes

palatins_, qu'au moyen d'une échelle, laquelle aboutissait à un

pont-levis qu'on voit encore. Il y avait là des cachots pour les

prisonniers d'État, et une petite chambre où les comtesses palatines

étaient forcées d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre

distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creusé

dans le roc plus bas que le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'était

pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a changé de maître. M. de

Nassau possède le Louvre palatin; le palais est désert, aucun berceau

princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne

trouble ces voûtes noires. Il n'y a plus que le puits mystérieux qui

se remplit toujours. Hélas! une goutte d'eau qui filtre à travers un

rocher se tarit moins vite que les races royales.

Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du

Kœnigsstühl. Le Rhin voyait, presque au même point, une femme

enfanter le comte palatin, et l'empire enfanter l'empereur.

Du Taunus aux Sept-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui

encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite: Ehrenfels,

Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenstein et

Sternberg qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck,

Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze châteaux sur la rive gauche:

Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg,

Furstemberg, Stahleck, Schœnberg, Rheinfels, Rheinberg,

Stolzenfels, Rheineck et Rolandseck, en tout, vingt-neuf forteresses à

demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des

volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et complètent

d'une façon formidable la figure sévère des collines. Quatre de ces

châteaux ont été bâtis au onzième siècle: Ehrenfels par l'archevêque

Siegfried, Stahleck par les comtes palatins, Sayn par Frédéric,

premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne; Hammerstein par

Othon, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle:

Gutenfels par les comtes de Nuringen, Rolandseck par l'archevêque

Arnould II, en 1149; deux au treizième; Furstemberg par les palatins,

et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen;

quatre au quatorzième: Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein;

Fursteneck, en 1348, par l'archevêque Henri III; le Chat, en 1383, par

le comte de Katzenellenbogen; et la Souris, dix ans après, par un

Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle: Philipsburg, bâti,

de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe le Jeune. Quatre de ces

citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable,

Brichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites en

1282 par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par l'empereur

Henri V; cinq par Louis XIV, en 1689, Fursteneck, Stahleck,

Schœnberg, Stolzenfels et Hammerstein; une par Napoléon, le

Rheinfels; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire,

Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein,

Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par

Jean le Batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a

démoli Vogtsberg, ancienne demeure d'un seigneur voué, comme le nom

l'indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la Souris. Une

nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs: Heinburg,

Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont

sortis de l'ombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis

ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au milieu de

l'histoire, que cette épaisse obscurité où l'on aperçoit confusément,

vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane, guerroyant

les seigneurs, et où l'on distingue, plus loin encore, dans les

ténèbres grossissantes du douzième siècle, le fantôme formidable de

Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques

forteresses, dont l'histoire est perdue, sont à demi romaines et à

demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées

apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique

éparse çà et là dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine

Bacharach et qu'on dit fondé par les Huns, a vu mourir Herman au

douzième siècle; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach

l'ont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 1640.

Schœnberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la légende

des Sept Sœurs, a vu naître le grand général Frédéric de

Schœnberg, dont la singulière destinée fut d'affermir les Bragance

et de précipiter les Stuart. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin

en 1225, au maréchal de Tallard en 1692, et s'est rendu à la

République française en 1794. Le Stolzenfels était la résidence des

archevêques de Trèves. Rheineck a vu s'éteindre le dernier comte de

Rheineck, mort en 1544 chanoine-custode de la cathédrale de Trèves.

Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des

archevêques de Mayence, le choc de l'empereur Henri II en 1017, la

fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de trente ans, le

passage des Suédois et des Espagnols, la dévastation des Français en

1689 et la honte d'être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la fière

guérite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et

de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 1504 et en

1631 par les Messois, en 1620 et en 1642 par les impériaux, vendu en

1289 par Garnier de Munzenberg à l'électeur palatin Louis le Sévère,

moyennant deux mille cent marcs d'argent, a été dégradé en 1807 pour

un bénéfice de six cents francs. Cette longue et double série

d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur

front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les

légendes, commence devant Bingen, par le château d'Ehrenfels à droite

et la tour des Rats à gauche, et finit à Kœnigswinter par le

Rolandseck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et

digne d'être noté chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre

du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi

le Cornu, la tour des Rats faisant face à l'Ehrenfels, c'est la fable

et l'histoire qui se regardent.

Je n'enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que

tout voyageur aperçoit en passant. Mais pour peu qu'on pénètre dans

les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque

pas. Dans la seule vallée de la Wisper, sur la rive droite, en une

promenade de quelques lieues j'en ai constaté sept: le Rheinberg,

château des comtes du Rhingau, écuyers-tranchants héréditaires du

Saint-Empire, éteints au dix-septième siècle; redoutable forteresse

qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch; dans les

broussailles, Waldeck; sur la montagne, à la crête d'un rocher de

schiste, près d'une source d'eau minérale qui arrose quelques chétives

cabanes, le Sauerburg, bâti en 1356 par Robert, comte palatin, et

vendu mille florins pendant la guerre de Bavière, par l'électeur

Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal; Heppeneff, détruit on

ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Mayence; Nollig, ancien

castrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la forêt

vis-à-vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis-à-vis du

prêtre dans l'ancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent,

le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société,

renouvelées chaque année, ont survécu.

Si l'on explore les Sept-Monts, on y trouve, à l'état de tronçons

enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et six châteaux: le

Drachenfels, ruiné par Henri V; le Wolkenburg caché dans les nuées,

comme le dit son nom, ruiné par Henri V; le Lowenberg, où se sont

réfugiés Bucer et Mélanchton, où se sont enfuis après leur mariage,

qui glorifiait l'hérésie, Agnès de Mansfeld et l'archevêque Guebhard;

le Nonnenstromberg et l'Oelberg, bâtis par Valentinien en 368; et le

Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient

la guerre aux électeurs de Cologne.

Dans la plaine, du côté de Mayence, c'est Frauenstein, qui date du

douzième siècle; Scharfenstein, fief archiépiscopal; Greifenklau, bâti

en 1350. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient

ce nom, Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, _Goding_, qui s'y

tenait au moyen âge? est-ce de _Wodan_, le monstre à dix mains, que les

Ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologiste n'a décidé cette

question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques,

avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 362, en avait

fait un camp; l'archevêque Théodoric, en 1210, un château; l'électeur

Frédéric II, en 1375, une forteresse; l'électeur de Bavière, en 1593,

une ruine; le dernier électeur de Cologne, Maximilien-François, en a

fait une vigne.

Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par

la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets

témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont

encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme les

coulisses éternelles du sombre drame qui depuis dix siècles se joue

sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au

milieu des péripéties providentielles, tous ces acteurs si hauts, si

étranges ou si redoutables: Pépin, qui donnait des villes au pape;

Charlemagne vêtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre,

s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa

forte main l'éléphant Abulabaz; Othon le Lion secouant sa crinière

blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannière ornée d'anges,

victorieuse à la bataille de Mersebourg; Henri le Boiteux; Conrad le

Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa à Rome quatre

papes allemands; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre

papal: _Petra dedit Petro, Petrus diadema Rudolpho_; Godefroi de

Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre

des ennemis de l'empire; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés

de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire

d'Allemagne dont le profil ne soit dessiné sur leurs vénérables

pierres; le vieux duc Welf, Albert l'Ours; saint Bernard; Barberousse,

qui se trompait de main en tenant l'étrier du pape; l'archevêque de

Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan;

Richard Cœur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric II, le doux

empereur au visage grec, ami des poëtes comme Auguste, ami des califes

comme Charlemagne, étudiant dans sa tente-horloge, où un soleil d'or

et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont

contemplé, à leur rapide apparition, le moine Christian prêchant

l'Evangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand maître

de l'ordre teutonique, grand bâtisseur de villes; Ottocar, roi de

Bohême; Frédéric de Bade et Conradin de Souabe, décapités à seize ans;

Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth; Frédéric

le Mordu, qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère;

et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint

gris. Ils ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg:

_Gloire à Dieu! guerre au monde!_ Ils ont logé Sigismond, cet empereur

dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier

empereur qui ait été excommunié; Frédéric III, le dernier empereur qui

ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles

IV pour n'être resté à Rome qu'un jour et lui criant: _Que diraient

vos aïeux les Césars s'ils vous rencontraient à cette heure dans les

Alpes, la tête baissée et le dos tourné à l'Italie?_ Ils ont regardé

passer, humiliés et furieux, l'Achille allemand, Albert de

Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon,

Charles le Téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Ils

ont regardé passer, hautains et superbes, sur leurs mules et dans

leurs litières, côtoyant le Rhin en longues files, les évêques

occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean

Huss; en 1431, au concile de Bâle pour déposer Eugène IV; et en 1519 à

la diète de Worms pour interroger Luther. Ils ont vu surnager,

remontant sinistrement le fleuve d'Oberwesel à Bacharach, sa blonde

chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint

Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhin en

1287. Ils ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de

velours, sous un poêle d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de

cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des Magyares, la rumeur

des Mogols arrêtés par Henri le Pieux au treizième siècle, le cri des

Hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre,

les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit

tumultueux des Turcs remontant le Danube après la prise de

Constantinople, la cage de fer où la vengeance des rois promena Jean

de Leyde, enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau

Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant étinceler en étoiles de

diamants sur son bouclier le mot _nondum_, Wallenstein servi par

soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son

petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thuringienne,

la colère de Louis XIV, la colère de Frédéric II, la colère de

Napoléon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou

effrayèrent l'Europe, ont frappé comme des éclairs ces vieilles

murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des Suisses

détruisant l'antique cavalerie à Sempach, et du grand Condé détruisant

l'antique infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles,

glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets

de la lance, l'ordre-hérisson si fatal aux escadrons, les brusques

voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de

Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout

subi. Aujourd'hui, mélancoliques la nuit quand la lune revêt leur

spectre d'un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil,

remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le

temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une

ombre qui va s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le

passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli.

O nobles donjons! ô pauvres vieux géants paralytiques! ô chevaliers

affrontés! un bateau à vapeur, plein de marchands et de bourgeois,

vous jette en passant sa fumée à la face!

LETTRE XXVI

WORMS.--MANNHEIM.

Nuit tombante.--Dissertation profonde et hautement philosophique

sur les appellations sonores.--Le voyageur croit être un moment

Micromégas se baissant et cherchant une ville à terre dans

l'herbe--A quoi bon avoir été une grande chose!--Les quatorze

églises de Worms.--Le pauvre hère et le gros

gaillard.--Dialogues.--Un monosyllabe accompagné de son

commentaire.--Dans quel cas un aubergiste est majestueux.--O

inégale nature!--Le voyageur a un peu peur des fées et des

revenants.--Il prend le parti d'adresser de plates flatteries à

la lune.--Un spectre.--A quel genre d'exercice se livrait ce

spectre.--Autre monosyllabe accompagné d'un autre

commentaire.--Où le lecteur apprend dans quels endroits se

mettent les vieux numéros d'un vieux journal.--Le spectre

devient de plus en plus aimable et caressant.--Entrée à

Worms.--Par malheur, le voyageur connaît si bien le Worms

d'autrefois, qu'il ne reconnaît plus le Worms d'à présent.--Ce

qu'on s'expose à voir quand on regarde par le trou des

serrures.--Saint Ruprecht.--Mélancolie à propos d'un garçon

tonnelier.--L'auberge du _Faisan_ (qui est peut-être l'auberge du

_Cygne_, à moins que ce ne soit l'auberge du _Paon_. Lecteur,

défiez-vous de l'auteur sur ce point.)--A quoi étaient occupés

deux hommes dans la salle à manger, et ce que faisait un

troisième.--Eloquence d'un sot.--Le voyageur continue à décrire

le gîte.--La chambre à coucher.--Le tableau du chevet du

lit.--Deux amants s'enfuyant à travers une épouvantable

orthographe.--L'auteur se promène dans Worms.--Allocution aux

Parisiens.--L'agonie d'une ville.--Ce que Perse et Horace ont

dit de la Petite-Provence qui est aux Tuileries.--Conseils

indirects aux jeunes niais qui gâtent le costume des hommes en

France à l'heure qu'il est.--La cathédrale de Worms.--Le

dehors.--L'intérieur.--Le temple

luthérien.--Mannheim.--L'unique mérite de Mannheim.--Par quels

gens Mannheim serait admiré.--Encore la figure de rhétorique

que le bon Dieu prodigue.--Intéressante inscription recueillie

à Mannheim.

Bords du Neckar, octobre.

Le Rhin, Tome III · 第 4 / 14 段