calcaire tendre (Musée du Caire, n° 14518; Quibell, _Archaïc abjects_);
2, Kjoekkenmoedding d'Adimiyèh: stéatite (Musée du Caire); 3, Thèbes:
pierre noire (Muséedu Caire); 4, Hiérakopolis, stéatite.]
Cette écriture chaldéenne avait, elle aussi, pour origine l'hiéroglyphe
(_fig_. 179), mais ces hiéroglyphes différaient de ceux de Suse, quand
ils ont fait leur apparition en Élam, partant de bases différentes, mais
suivant les mêmes principes. Il semble certain que les cunéiformes
chaldéens étaient déjà beaucoup plus avancés que ceux des
proto-Élamites. Les deux peuples tendaient vers des résultats analogues,
et c'est l'écriture qui était la plus avancée qui prévalut. En Égypte,
il ne fut tout autrement, parce que ce n'est plus l'argile qui tenait
lieu de support à l'écriture, mais la pierre tendre ou dure qui abonde
dans la vallée du Nil.
Cependant, dans les sépultures les plus anciennes, et dans ces tombes
seulement, nous rencontrons des cylindres, en tout semblables à ceux de
la Susiane, couverts de figurations et d'hiéroglyphes primitifs (_fig.
180_). Ces sortes de cachets sont nombreux dans les tombeaux de la
première dynastie, à Négadah et Abydos; et dans ces deux localités on
trouve également les empreintes de ces cylindres sur de larges bouchons
d'argile fermant de grands vases.
[Illustration: Fig. 181.--Hiéroglyphes égyptiens archaïques. Tablette de
schiste (Musée du Caire).]
[Illustration: Fig. 182.--Tablette d'ivoire du trésor royal de Khemaka
représentant le roi Ten dansant devant Osiris (Semti, 1re dyn., vers
4266 av. J.-C.).]
Le sceau chaldéo-élamite a donc eu son temps dans la vallée du Nil; mais
son existence ne devait pas être de longue durée car bientôt il a été
remplacé par le véritable cachet indigène, par l'ancêtre du scarabée.
C'est au cours du temps où le cylindre était en usage que se sont
définitivement formés les hiéroglyphes (_fig. 181_ et _182_), procédé
d'écriture dont l'emploi s'est continué jusqu'au troisième siècle de
notre ère, pour le moins. Les matériaux que la nature mettait à la
disposition des scribes, en Égypte et en Chaldée, ont donc été la cause
de la conservation du système hiéroglyphique dans la vallée du Nil, et
de la formation du cunéiforme dans les contrées asiatiques.
[Illustration: Fig. 183.--Inscription hiéroglyphique hétéenne de
Djerablus (d'après Wright _The Empire_, pl. X).]
Mais ce n'est pas seulement en Égypte que l'hiéroglyphe a connu la
fortune; on l'employa aussi chez les Hétéens (_fig. 183_), en Crète
(_fig. 184_) lors de la troisième période du Minoen, en Chine, dans la
Transcaucasie, au Mexique.
Puis, dans certaines régions vinrent des écritures inspirées par la
simplification des signes hiéroglyphiques, l'hiératique et le démotique
égyptien entre autres, et peut-être aussi les écritures crétoises.
Nous ne connaissons les hiéroglyphes hétéens que par les inscriptions
rupestres de la Cappadoce, et nous ignorons tout de leurs débuts comme
de leur descendance. Pour ceux de la Crète, les opinions sont partagées;
les uns les considèrent comme indigènes de l'île les autres, et nous
nous rangerons à cet avis, comme provenant de pays étrangers. En Chine,
l'hiéroglyphe est la source des signes encore en usage dans la majeure
partie de l'Orient asiatique. Dans l'Amérique centrale, ils ont vécu
jusqu'aux temps de la conquête espagnole. Quant aux autres tentatives,
elles ne semblent pas avoir laissé de traces dans les écritures plus
récentes.
[Illustration: Fig. 184.--Disque de Phaestos (île de Crète).]
Nous n'avons pas à entrer ici dans la descendance qu'eurent certains de
ces systèmes primitifs. Toutefois il est intéressant de faire observer
que le berceau des écritures est dans l'Asie antérieure et que de là,
par les Phéniciens et les Hellènes, cette connaissance s'est répandue
tout d'abord dans les pays méditerranéens, tandis que les peuples de
l'Europe et de l'Asie centrale, de l'Occident européen et de l'Orient
asiatique étaient privés de ce grand levier du progrès. Ce n'est que
très tardivement, quelques siècles seulement avant notre ère, que
lentement se propagea l'usage de l'écriture chez les peuples barbares.
Les inscriptions, étrusques, ibériennes, rhunes, etc., etc., sont
apparues seulement à des époques voisines du Christ, parfois même dans
les premiers siècles de notre ère. On s'explique aisément, dès lors,
pourquoi pendant plusieurs millénaires la Chaldée, l'Assyrie, l'Égypte,
les côtes et les îles de la Méditerranée et l'Asie antérieure sont
demeurées les maîtresses incontestées de la civilisation.
Quand on considère, dans leur ensemble, les efforts de l'humanité pour
en arriver à figurer la pensée, on voit que dans bien des régions et
chez bien des peuples, en des temps très différents, cette nécessité est
apparue; mais on constate, aussi que, dans la plupart des cas, les
tentatives sont demeurées infructueuses, que dans trois foyers seulement
le succès, plus ou moins complet, a couronné les efforts, enfin que le
seul centre qui soit parvenu à vaincre toutes les difficultés est celui
de l'Asie antérieure et de l'Égypte. C'est de là que grâce à l'écriture,
la lumière s'est répandue sur le monde entier.
Certes, dans ce domaine restreint, tous les efforts n'ont pas été
récompensés de même manière, les hiéroglyphes crétois, hétéens,
proto-anganistes ont disparu sans laisser de descendance, l'écriture
cunéiforme, après une longue et utile carrière, s'est éteinte à son
tour, seule la méthode de l'Égypte a survécu, non pas dans sa forme
pharaonique, mais par ses dérivés d'où, pense-t-on, sont sortis les
caractères phéniciens, ancêtres de notre écriture actuelle.
Assurément les cinq familles d'hiéroglyphes orientaux, comme les
langages des peuples qui en faisaient usagé, sont indépendantes les unes
des autres; mais est-il possible d'admettre que, dans un espace aussi
restreint, chez des peuples aussi proches voisins les uns des autres,
ces tentatives n'ont pas eu une origine commune? Ce n'est pas croyable,
on ne peut s'empêcher de voir, à des époques très anciennes, une
pictographie commune, dont chaque peuple aurait tiré parti suivant les
besoins de son langage, d'après son génie personnel, indépendamment de
ses voisins.
CHAPITRE IV
LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX
Il ne peut être question des relations commerciales qui,
vraisemblablement, ont déjà existé dans nos pays dès le temps des
industries paléolithiques; il se faisait bien certainement des échanges
de clan à clan, de tribu à tribu, mais ces opérations n'ont pas laissé
de traces; c'est avec l'apparition de l'industrie néolithique seulement
que nous constatons dans les stations de l'homme, parmi les débris
laissés par leur vie, la présence de matières étrangères à la région, et
par conséquent importées. C'est ainsi que le silex d'aspect résineux du
Grand Pressigny se rencontre dans tout le centre et l'est de la France
et jusqu'en Suisse. Déjà, de proche en proche, vers la fin de
l'archéolithique, des coquillages, provenant de l'Océan, aussi bien que
de la Méditerranée se rencontraient ensemble dans les cavernes au centre
de la France, employés dans la parure; mais ces trouvailles ne sont pas
concluantes quant à l'existence d'un commerce réel; à ces époques, les
tribus d'alors guerroyaient sans repos, et l'on peut attribuer à des
prises sur l'ennemi vaincu la présence de ces coquilles marines chez des
populations vivant éloignées des côtes.
Mais il ne peut en être de même pour les objets néolithiques rencontrés
au loin du gisement naturel de la matière dont ils sont faits, car nous
connaissons, en assez grand nombre, les fabriques de ces instruments
créées dans un but indéniable d'exportation.
Ce commerce du silex prit une grande importance, cela ne fait pas de
doute; mais encore l'aire de son exportation était-elle forcément
limitée aux régions pauvres en matières propices pour la taille. Il est
d'autres minéraux, destinés à entrer dans la parure: la callaïs[210], la
turquoise et les pépites d'or que nous voyons figurer dans les mobiliers
des dolmens[211] et dans certaines grottes de la France occidentale et
centrale ainsi que du Portugal. On ne les retrouve ni dans l'Europe
centrale, ni dans les palafittes; bien certainement elles étaient
extraites de gisements situés dans nos pays, mais que nous ne
connaissons plus; ces matières ont fait l'objet d'un commerce restreint
à l'Europe occidentale.
[Note 210: La callaïs de Plind est une matière minérale dure,
translucide, souvent marbrée de veines blanches, bleues ou brunes.]
[Note 211: Cf. DÉCHELETTE, _Manuel_, I, 621.]
[Illustration: Fig. 185.--Carte des routes commerciales de l'ancien
monde.]
Quelques archéologues[212] ont pensé que la callaïs nous venait de
l'Orient; mais ce ne peut être; car, en cas de transport partant de
contrées éloignées, on ne rencontrerait dans les pays parcourus par les
caravanes, ce qui n'est pas. Il en est de même pour la turquoise. Quant
à l'or, il existe à l'état natif dans bon nombre de cours d'eau
français, espagnols, autrichiens, hongrois, etc... en France,
spécialement dans le bassin du Rhône; il n'est donc pas surprenant de le
rencontrer dans les dolmens du sud de notre pays, jusqu'en Bretagne[213]
et en Portugal[214], en compagnie de la callaïs.
[Note 212: Cazalis de Foudouce entre autres.]
[Note 213: Cf. PITRE DE LISLE, _Notice sur les fouilles du tumulus
de la Motte Sainte-Marie_ (Loire-Inférieure), dans _Bull. archéol_.,
1891, 38.]
[Note 214: Cf. E. CARTAILHAC, _Les Grottes artificielles sépulcrales
du Portugal._ V (1885), 16.]
L'ambre présente beaucoup plus d'importance, au point de vue commercial,
que les matières dont nous venons de parler. Il en existe quelques
gisements en France, et l'on ramasse cette matière sur certains coteaux
de la Seine-Inférieure, mélangés avec les cailloux du diluvium. Mais les
véritables gisements étaient ceux des côtes scandinaves et germaniques
de la mer Baltique et de la mer du Nord. Ce sont ces gisements qui nous
sont signalés par les auteurs de l'antiquité, sources dont parle
Hérodote qui, après nous avoir avoué son ignorance de la géographie du
nord de l'Europe, assure avoir entendu dire que l'ambre arrivait en
Grèce par le fleuve Éridan (l'Elbe ou la Vistule).
L'exemple le plus ancien de l'emploi de l'ambre en Europe occidentale se
trouve dans la grotte d'Aurésan (Hautes-Pyrénées), qui est contemporaine
du renne; mais certainement l'ambre de cette époque provenait de la
France elle-même.
Aux temps de l'industrie néolithique, l'ambre était encore rare en
Gaule, mais il abondait dans les pays de production, en Allemagne du
Nord, en Suède et en Danemark. C'est que les marchés n'étaient pas
encore établis. Bientôt, avec l'apparition du bronze, il fit l'objet
d'un commerce considérable, et se répandit dans toute l'Europe et dans
les pays méditerranéens. L'apogée de ce trafic est à l'époque de la
métallurgie du fer, et l'usage de l'ambre se continuera longtemps
encore après l'occupation romaine de nos pays, car il n'est pas de
collier frank qui ne renferme ses perles de succin.
L'Asie antérieure méridionale ne semble pas avoir connu l'ambre, mais
cette matière était en usage en Égypte dès la XIIe dynastie;
toutefois on doit faire remarquer que cet ambre ne provient pas des pays
du Nord, mais d'autres régions que nous ne saurions déterminer, car le
succin des tombes égyptiennes est beaucoup plus rouge que celui de la
Baltique. D'ailleurs, à l'époque des Amenemhat et des Ousertesen,
l'Europe entière était encore plongée dans la barbarie; quelques peuples
débutaient dans l'industrie des métaux, et les Égyptiens, très puissants
en Afrique, poussaient au loin vers le sud leurs expéditions. C'est
probablement du Soudan qu'ils ont également rapporté ces perles
d'améthyste des colliers des princesses (XIIe dynastie), pierre d'un
violet vineux profond, dont nous ignorons actuellement les gisements
naturels, et qui ne se rencontre pas dans le commerce moderne.
Jamais dans mes fouilles en Asie antérieure je n'ai rencontré la moindre
trace d'un commerce de l'Ambre, aussi bien dans les dolmens du cuivre et
du bronze, dans les tombes de l'industrie du fer, que dans les ruines de
la ville de Suse, il n'existait donc aucune relation entre les contrées
baltiques et l'Asie antérieure. De même l'Ambre ne se rencontre, aux
époques anciennes, ni en Sibérie, ni dans l'Inde. Cette remarque réduit
à néant toutes les hypothèses relatives non seulement à l'origine
européenne des peuples de langue aryenne, mais toutes celles concernant
des mouvements vers l'Est, de peuples de l'Occident, tout au moins à
partir de l'époque à laquelle les industries néolithiques et
énéolithiques étaient florissantes dans nos régions, elle exclue
l'Europe des foyers de la métallurgie, ce que nous venons de voir en ce
qui regarde l'Ambre baltique est également vrai pour la callaïs.
Mais il est d'autres matières encore dont on a longtemps attribué au
commerce la présence dans nos pays. Dès l'époque des dolmens de la
Bretagne et celle des palafittes de la Suisse se montrent sous forme de
haches des matières précieuses, inconnues jusqu'alors dans l'armement
préhistorique: ce sont des néphrites, des jadéites, des chloromelanites,
des saussurites[215] dont on ne s'expliqua pas tout d'abord la
provenance, et dont l'origine fut l'objet de longues discussions. On
s'accorda pendant longtemps pour faire venir de l'Orient, de la Sibérie
et de la Chine ces belles matières; mais quelques découvertes faites en
Suisse de ces substances, dans leur gisement originel, viennent de
montrer que ces matières existant en Europe, il est inutile d'aller
chercher au loin leur provenance. Il est à remarquer, d'ailleurs, que
les jades ne se rencontrent aux temps préhistoriques dans aucun pays de
l'Asie antérieure ni dans la vallée du Nil, et que si cette pierre était
venue d'Orient en Europe, elle eût également pénétré dans ces pays
beaucoup plus avancés que les nôtres, et où l'on était fort amateur de
raretés minéralogiques. Même aux plus belles époques historiques, alors
que les lapidaires pharaoniques recherchaient avec grand soin les
matières rares, jamais on ne voit figurer le jade dans la joaillerie.
Les Perses eux-mêmes n'en ont pas fait usage.
[Note 215: Cf. A. DAMOUR, XIV, LXI (1865), séances des 21 et 28
août.]
Il est encore une autre matière qui, dans les civilisations de la pierre
polie, et au début des métaux, a joué un rôle important: l'obsidienne ou
verre de volcan. On rencontre cette substance à l'état de coulée entre
des lits de tuf ponceux, dans les massifs volcaniques. Elle est vert
sombre (Mexique, Colombie), noirâtre et presque opaque (Archipel grec),
presque incolore, simplement enfumée et quelquefois veinée de bandes
rouges opaques (Alagheuz, en Arménie russe). Presque toujours elle est
translucide, et parfois transparente comme du verre de vitre.
Les gisements naturels de l'Auvergne, de la Bohême, de la Hongrie, des
îles Éoliennes et des environs de Naples semblent avoir été fort peu
exploités et mis à profit seulement pour des besoins locaux; mais les
obsidiennes de l'île de Milo ont fait l'objet d'un commerce important
sous forme de lames, tout comme les silex du Grand Pressigny, dans des
proportions cependant beaucoup plus réduites; car les nuclei de Milo
atteignent rarement 10 centimètres de longueur.
Quant aux obsidiennes de l'Alagheuz, grâce aux veines rouges qu'elles
contiennent fréquemment, on peut suivre le développement de leur
commerce jusqu'en Susiane. En effet, les fragments et les éclats de
cette roche sont nombreux dans les couches anciennes des tells de
l'Élam, du Poucht-è-Kouh, du Louristan, du pays des Bakthyaris et de
tout l'occident du plateau persan. Dans le petit Caucase et le talyche
on en faisait de magnifiques pointes de flèches, même au temps
relativement récents des armes de fer.
Dans le Nouveau Monde, non seulement au Mexique et en Colombie,
l'obsidienne a été transformée en magnifiques instruments, mais on
l'exportait, et il n'est pas un camp indien, dans les territoires
méridionaux des États-Unis, qui ne contienne ses pointes de flèches et
ses têtes de pique en obsidienne.
Au Japon, l'obsidienne fait presque tous les frais de l'outillage
néolithique, et l'usage s'en prolonge longtemps encore après
l'apparition du bronze.
Il est à remarquer que, dans nos pays d'Europe comme en Orient
méditerranéen, l'obsidienne paraît n'avoir été en usage que lors des
industries énéolithiques, elle accompagne le métal. Cependant au pied de
l'Alagheuz, dans le massif du mont Ararat, cette matière paraît avoir
été employée pour tailler des outils archéolithiques, le silex
n'existant pas dans cette région[216].
[Note 216: J. DE MORGAN. Les stations préhistoriques de l'Alagheuz
(Arménie russe), dans _Rev. de l'École d'anthrop_., XIXe année, t.
VI, 1909, p. 189-203.]
En Égypte, l'obsidienne était importée, soit des Îles, soit de l'Arabie,
car il n'existe pas de volcans plus proches de la vallée du Nil. Là nous
la rencontrons, dans le tombeau de Négadah sous forme de petits vases:
mais jamais cette matière n'a servi en Égypte à la fabrication des armes
ou des instruments, elle n'a jamais joué le rôle du silex.
Comme on le voit, dès les temps de l'industrie néolithique, dans tous
les pays les instincts du négoce se sont fort développés; mais tout
d'abord les matières d'échanges étaient peu nombreuses, ensuite les
moyens de communication faisaient défaut; on voyageait par terre ou sur
les fleuves à l'aide de pirogues et, quoi qu'en aient pensé beaucoup
d'archéologues, on ne s'aventurait guère sur les mers, si ce n'est pour
aller à la pêche: les embarcations étaient encore trop peu stables pour
qu'il fût possible de se risquer au loin, le long de côtes souvent fort
inhospitalières. À ce point de vue, la mer Méditerranée se montrait
beaucoup plus affable pour les navigateurs que les flots de l'Océan;
aussi ne devons-nous pas être surpris de voir débuter la navigation dans
cette mer intérieure bien longtemps avant qu'elle osât affronter les
vagues de la «Grande Verte».
Mais, avec l'apparition des métaux, les conditions des voyages se
modifièrent rapidement. Sanchoniathon nous dit que les premiers
navigateurs de Tyr[217], ayant coupé un gros arbre, l'ébranchèrent, puis
le roulèrent à la mer et, étant montés dessus à califourchon, partirent
à la découverte de pays inconnus. Certes nos hommes de la pierre polie
étaient moins primitifs que ces Phéniciens légendaires, car ils
creusaient des pirogues parfois de grande taille, mais les instruments
métalliques permettant un travail plus rapide et plus précis, on en vint
vite à la construction de réels vaisseaux et, dès lors, le cabotage se
développa au long des côtes. Il en résulta un accroissement notable des
relations commerciales, et d'autre part, de jour en jour, les
marchandises négociables devenaient plus nombreuses; dans ce commerce
aussi bien sur terre que par eau, les métaux occupaient la première
place; puis ce fut le sel gemme ainsi que des salaisons dont les
continents étaient friands.
[Note 217: D'après EUSÈBE, _Proep. evang._, 1, X, 10.]
Quand on marque sur la carte les régions où se rencontrent le plus
fréquemment les trouvailles de lingots de bronze, on voit qu'en France
ces dépôts sont cantonnés sur les côtes de l'Océan et de la Manche,
autour des mines de cuivre et des gisements naturels de sel, puis près
des passages donnant accès de la Gaule en Italie. C'est donc que les
transports de métaux qu'on allait chercher dans les Cornouailles, se
faisaient par mer, que les salins se faisaient payer leurs produits en
métal, et que les Pré-Gaulois fournissaient le nord de l'Italie en
passant les Alpes.
La Scandinavie, bien qu'elle fût riche en cuivre, ne possédait pas
l'étain; elle le recevait exclusivement, pensons-nous, des îles
Britanniques sous forme de lingots de bronze; car c'est le bronze qui
voyageait et non les métaux isolés.
Que recevait la Gaule en échange de ses produits, et que donnait-elle en
paiement de leurs métaux aux métallurgistes d'outre-mer? Certainement
des étoffes, car tous les peuples primitifs en sont fort amateurs; des
produits manufacturés, qu'on découvre communément dans les palafittes et
dans les sépultures: ce sont des bijoux d'or, des poignards et des
casques italiques, des masses d'armes ibériques, scandinaves[218], des
instruments et objets de parure de toute nature, des perles de verre
assurément d'origine méditerranéene, des armes de type hongrois.
Rencontrant ces diverses marchandises sur le continent, nous sommes
autorisés à croire qu'elles poursuivaient leur chemin au de là de la
Manche, et gagnaient les pays miniers[219].
[Note 218: Cf. O. MONTELIUS, V (1880), 86.]
[Note 219: Cf. E. CHANEL, _Note sur une épée en bronze trouvée à
Beynort (Ain), Bull. arch_. (1908), 309; LXVIII, 237.]
Le commerce des métaux en Gaule ne se faisait pas uniquement avec les
peuples de l'Occident: le monde grec, de proche en proche, apportait
aussi son contingent; nous en avons la preuve dans les poids de certains
saumons de métal trouvés, soit en France, soit dans le nord de
l'Italie: ces lingots présentent généralement la forme d'une hache à
deux tranchants et leur poids, assez régulier, est celui qui était en
usage dans la Méditerranée hellénique.
Les considérations dans lesquelles nous venons d'entrer ne concernent,
somme toute, que les régions occidentales de l'Europe et ont rapport
seulement à de basses époques; car les relations entre la Gaule ou
l'Angleterre et le monde hellénique ne peuvent être beaucoup plus
anciennes que le second millénaire avant notre ère. Mais elles ne
touchent en rien au commerce de l'Asie antérieure et de l'Égypte aux
temps prédynastiques, alors que le monde grec n'était pas encore sorti
de l'ombre, et que les Sémites des côtes phéniciennes étaient bien loin
de songer à franchir les colonnes d'Hercule.
Des peuples descendus des montagnes venaient d'occuper la Chaldée
sortant des eaux, et ils apportaient avec eux le cuivre dont ils
transmettaient la connaissance à l'Égypte; mais d'où venaient ces
hommes? Ce n'est pas du plateau de l'Iran, inhabité durant les temps
quaternaires; ni de la Transcaucasie; probablement est-ce des montagnes
de l'Arménie, de la Haute-Assyrie. Quoi qu'il en soit, quelques siècles
après leur installation dans l'Élam et le pays des deux fleuves, ils
connaissaient le bronze d'étain; l'Égypte, la Syrie les accompagnaient
dans cette nouvelle voie à la métallurgie. Nous avons vu plus haut que,
d'après des indications qui n'ont pas encore pu être vérifiées, il
existait dans ces parages des gisements naturels d'étain, et que ces
mines ne sont plus exploitées depuis bien des siècles. Il est à penser
que c'est de ces montagnes qu'est venu le bronze dans les premiers temps
de son emploi, tant en Chaldée qu'en Égypte; car il est inadmissible
qu'à des époques reculées les Orientaux se soient pourvus de ce métal
soit au Portugal, soit dans les îles de l'Océan; ils ne pouvaient pas
plus le recevoir de l'Asie centrale ou méridionale.
On peut attribuer à nos pays bien des découvertes, on est justifié, dans
bien des cas, à rejeter les explications dans lesquelles l'influence
centrale asiatique est mise en jeu, mais en ce qui regarde la Chaldée et
l'Égypte, nous sommes obligés de recourir à l'Asie antérieure elle-même
pour expliquer la présence de l'étain dans les débuts de l'industrie du
bronze.