Deux principes semblent régner déjà sur les esprits aux temps où les

occidentaux de l'Europe en étaient aux industries paléolithique et

archéolithique: le respect des morts, par suite, une croyance à la

survie, et peut-être aussi le totémisme, s'appliquant, comme chez les

populations primitives modernes, aux événements de l'existence.

Dans les grottes de Grimaldi, et dans beaucoup d'autres cavernes, on a

trouvé le mort enterré près de son foyer, entouré des objets qui lui

étaient familiers. Cette coutume, qui s'est continuée jusqu'à la fin de

l'usage de la pierre taillée, et qui, après l'apparition des métaux, a

pris plus de force encore, montre, à n'en pas douter, que nos

précurseurs sur le sol de la France possédaient déjà des notions sur le

culte des morts, croyaient à la vie future et, en conséquence, à une

puissance supérieure à celle des humains. Cette notion, d'ailleurs,

n'est pas spéciale aux races qui ont habité l'Occident européen à

l'époque quaternaire, elle est universelle; mais c'est dans nos cavernes

que s'en rencontrent, semble-t-il, les plus anciens témoignages

recueillis jusqu'ici.

Quant au totémisme, il est plus discutable; cependant, en étudiant les

peintures de nos grottes, et en comparant les résultats de nos

observations aux usages de certaines des peuplades sauvages vivant de

nos jours, certains archéologues ont été amenés à penser que les

Magdaléniens ne couvraient pas les parois de leurs habitations dans le

seul désir de satisfaire leurs goûts esthétiques, mais qu'ils

attachaient un sens superstitieux aux représentations qu'ils

figuraient[184].

[Note 184: Cf. S. REINACH, _l'Art et la Magie_. VI (1903), 257;

_id_., LX, I, Paris, 1905.]

«En Australie, comme en Amérique, dit Déchelette[185], les clans se

croient placés sous la protection d'un être tutélaire, ordinairement

d'un animal dont il importe, pour le salut commun, de se ménager les

faveurs. Cet animal totem devient par suite l'objet d'un culte constant.

Les clans apposent les images de leurs totems sur leurs armes offensives

et défensives. En outre, l'intervention de la magie permet d'en obtenir

la multiplication, profitable à la communauté. MM. Spencer, Gillen et

Frazer ont décrit les curieuses cérémonies qu'accomplissent dans ce but

les Australiens, au pied des parois rocheuses, tapissées de

représentations zoomorphes. Maintes particularités de ces pratiques

magiques se rapprochent aisément des faits observés dans les grottes

pyrénéennes et périgourdines.»

[Note 185: XXVI, I, 268.]

Il ne faudrait pas, cependant, abuser du totémisme et chercher à en

retrouver partout les traces. Nous ne connaissons pas tous les mobiles

des actions de l'homme à ces époques lointaines.

Les peintures de nos cavernes sont parfois situées dans des recoins ou

sur des anfractuosités de rochers peu accessibles; on a supposé qu'elles

ont été tracées dans ces endroits parce qu'elles auraient été interdites

(_Tabous_) aux femmes, aux enfants et, d'une manière générale, aux

non-initiés.

Ce n'est là qu'une hypothèse, vraisemblable il est vrai, mais qu'il

serait hasardeux de développer tout comme celle relative au totémisme;

car, là encore, nous ne pouvons pas déduire des superstitions des

sauvages modernes les idées en cours dans des temps aussi éloignés de

nous.

La croyance aux _larvæ_, c'est-à-dire aux spectres, aux revenants, qu'on

rencontre depuis les temps historiques les plus anciens, dans la

péninsule Italique, n'est certainement pas une conception spéciale aux

peuples européens; elle existait en Égypte sous une autre forme, mais à

coup sûr la crainte que les morts vinssent, par leurs apparitions,

troubler la quiétude des vivants eut, chez tous les humains, une grande

influence sur le respect qu'ils semblent avoir toujours témoigné à la

sépulture, objet d'une crainte mystérieuse, vague, mais intense chez les

primitifs, angoissante encore chez bien des modernes des plus

développés.

[Illustration: Fig. 141.--Sépulture néolithique d'El-Amrah

(Haute-Égypte).]

Avec l'apparition des industries néolithiques, le culte des morts

s'affirme sous des formes multiples, car les sépultures de ces époques,

très nombreuses dans tous les pays, sont en même temps extrêmement

variées.

La tombe en pleine terre, sans enveloppe protectrice du cadavre, est peu

commune dans nos pays. Cependant on la rencontre dans le département de

la Marne, entre autres, à Dormans: les corps accroupis ou repliés

étaient placés dans de petites fosses orientées du nord au sud.

[Illustration: Fig. 142.--Tombes des nécropoles de l'Arménie russe:

Industrie du fer.]

Ce mode de sépulture, le plus simple de tous, était en usage dans la

vallée du Nil, au temps où florissaient les industries néolithique et

énéolithique (_fig. 141_)[186]. Souvent alors on trouve le squelette

enfermé, cousu dans une peau d'antilope ou de gazelle, et l'apparition

du cuivre ne modifia pas cet usage. Dans les couches les plus profondes

du tell de Suse, les tombes présentent les mêmes caractères généraux.

[Note 186: Cf. XXIX.]

En Allemagne, ce mode d'inhumation est plus fréquent que dans la Gaule.

Nous avons vu qu'aux temps quaternaires le mort était fréquemment

enseveli dans les cavernes, auprès de son foyer. Aux temps néolithiques,

ces grottes, alors inhabitées pour la plupart, furent choisies pour

déposer les cadavres; telle celle de l'_homme mort_, dans la Lozère, où

se trouvait un vaste ossuaire. Fréquemment une muraille de pierres

sèches, fermant l'entrée de la caverne, abritait les corps contre les

carnassiers.

[Illustration: Fig. 143.--Crypte de Croizard. Vallée de Petit Morin

(d'après le baron de Baye).]

[Illustration: Fig. 144.--Crypte de Courgeonnet. Vallée de Petit Morin

(d'après le baron de Baye).]

Mais comme il n'existait pas de grottes naturelles dans tous les pays,

l'homme creusa dans le sol des abris artificiels. C'est dans le

département de la Marne qu'on peut le mieux étudier cette forme de

tombes. La vallée du Petit Morin en renferme un grand nombre[187]. Ce

sont de véritables hypogées, creusés dans la craie, très régulièrement,

composés d'une ou de deux chambres jadis fermées au moyen de dalles ou

de madriers. Une tranchée pratiquée dans les éboulis et les alluvions

avait permis d'atteindre les affleurements de la craie. Les squelettes

étaient nombreux, régulièrement rangés les uns par-dessus les autres, en

deux groupes laissant entre eux une sorte d'allée[188].

[Note 187: Baron DE BAYE, _Sur les cavernes sépulcrales dans le

département de la Marne_ (_Congr. internat, arch., Bruxelles_, 1872);

XXII. 1re édit., 1879.]

[Note 188: Ces cavernes artificielles très riches en instruments de

silex poli contenaient aussi quelques traces de cuivre, elles

appartiennent donc à l'énéolithique et non au néolithique.]

Certaines de ces grottes artificielles sont considérées par les

archéologues[189] soit comme étant des chapelles funéraires destinées à

la célébration de cérémonies rituelles, soit comme des sépultures

réservées à des personnages de rang élevé.

[Note 189: XXIV, 157.]

[Illustration: Fig. 145.--Dolmens: 1, Brantôme (Dordogne); 2, table des

marchands (Locmariaker, Morbihan); 3, Krukenn (Plouharnel, Morbihan); 4,

Lauzo (Orgnac, Ardèche); 5, Gramont (près Lodève, Hérault); 6,

Trie-Château (Oise).]

[Illustration: Fig. 146.--Dolmens, plans et coupes.]

Dans la majeure partie de l'Europe, dans les pays méditerranéens, en

Égypte et dans l'Asie antérieure, les hypogées sont nombreux; tous sont

inspirés par le même principe, le respect du mort, et le désir de

protéger ses restes contre les animaux et les hommes. Les tombes

pharaoniques de Thèbes, les sépultures achéménides de la Perside, sont

des grottes artificielles aux proportions monumentales. Mais creuser ces

hypogées exigeait de grands travaux, auxquels on ne pouvait se livrer

que pour un petit nombre de personnes; ce mode d'inhumation ne doit donc

être considéré que comme exceptionnel. Il en est de même pour les

dolmens, vastes chambres bâties en blocs de roches, puis, le plus

souvent, recouvertes de terre.

[Illustration: Fig. 147.--Distribution géographique des dolmens dans

l'ancien monde.]

Le dolmen[190] (_fig. 145_ et _146_) est un monument en pierre, de

dimensions variables, composé de murailles verticales formées de gros

blocs dressés et d'une ou plusieurs grandes dalles recouvrant l'édifice.

Certains dolmens ne renferment qu'une seule chambre, rectangulaire

(_fig. 145_ et _146_, nos 1, 3 et 4); d'autres en contiennent

plusieurs (_fig. 146_, nos 5 et 7), d'autres enfin sont munis d'une

galerie d'accès construite d'après les mêmes principes (_fig. 146_,

nos 1, 3 et 7), plus ou moins longue, plus ou moins large et haute.

Parfois les murs latéraux sont inclinés et donnent au dolmen l'aspect

d'une pyramide tronquée (_fig. 145_, nos 4 et 5); on connaît même des

allées couvertes dont les grandes dalles ne sont supportées que d'un

seul côté, ce qui donne au couloir une section triangulaire. On voit

aussi bon nombre de ces monuments formés d'une longue galerie sans

chambre spéciale (_fig. 146_, nos 2 et 6). Dans quelques pays, en

Irlande entre autres, les dalles du plafond sont remplacées par une

voûte en encorbellement, construite en petites pierres plates (_fig.

146_, n° 7). Le sol des dolmens est, en France, souvent dallé (_fig.

146_, nos 1 et 6).

[Note 190: De _dol_ = table et _men_ = pierre (en breton).]

[Illustration: Fig. 148.--Dolmen bâti de Nâmin, province d'Ardébil

(Perse) [relevés de l'auteur].]

Dans bien des cas les dolmens sont recouverts d'un monticule de terre

plus ou moins grand; mais nous ne pouvons pas affirmer que tous

occupaient l'intérieur d'un tumulus, et que ceux qui sont aujourd'hui

découverts, l'ont été, soit par la culture, soit par les pluies.

Dans les dolmens complets, avec tumulus, on constate la présence au

pourtour de la butte d'un cercle de grosses pierres destiné à limiter la

base du tertre. Souvent on rencontre de ces cercles de pierre isolés,

sans qu'un dolmen soit situé au centre. Pour la plupart ces cercles ne

sont que les ruines d'anciens tumuli: mais il ne faut pas les confondre

avec les _cromlechs_[191], monuments de destination inconnue, dont les

dimensions sont beaucoup plus grandes.

[Note 191: De _crom_ = courbe et _lec'h_ = pierre (en breton).]

L'apparition des dolmens[192] dans l'Europe occidentale semble coïncider

avec la seconde phase de l'industrie néolithique de la Suisse et de la

France; mais cette apparence semble être illusoire: car les plus anciens

de ces monuments, dont les mobiliers ne comprennent que des outils de

pierre, faits de roches dures importées renferment des traces de métal,

cuivre et or, d'autres sont franchement énéolithiques.

[Note 192: Cf. A. DE MORTILLET, VIII, XI.]

L'extension géographique des dolmens est immense (_fig. 146_); on les

rencontre depuis le sud de la Scandinavie jusqu'en Algérie, et depuis le

Portugal jusqu'aux Indes et au Japon[193]. Dans le nord de l'Asie

antérieure (talyche russe ou persan), ils appartiennent tous aux temps

des industries du cuivre et du bronze; il s'ensuit que si l'usage de

construire de semblables édifices est venu de l'Asie dans nos pays,

cette pratique a forcément amené avec elle la connaissance des métaux,

ce qui semble être le cas; car, en Europe occidentale, ces tombeaux

renferment des mobiliers d'apparence néolithiques mais certainement dus

à la pauvreté en cuivre de leurs constructeurs. L'hypothèse d'une

propagation en sens inverse est inacceptable, car elle supposerait que

les débuts du métal, dans les pays caspiens, sont postérieurs à ceux

dans l'Armorique et ce ne peut être, la civilisation asiatique remontant

à des âges beaucoup plus reculés que celle de l'Occident.

[Note 193: Cf. XXXVII 153 et notes 2, 3 et 4.]

Reste à supposer que l'idée de construire ces vastes sépultures est née

en des temps divers dans plusieurs pays, car le culte des morts est trop

ancien et trop répandu pour qu'on puisse expliquer sa généralisation par

sa propagation partant d'un foyer unique. La solution serait,

semble-t-il, dans une hypothèse mixte; car il n'est pas possible de

relier au grand groupe des dolmens asiatico-européens, les monuments du

Japon, de Madagascar et de l'Amérique du Sud.

Dans tous les pays, les plus anciens dolmens sont faits de matériaux de

grande taille, mal dégrossis; puis, peu à peu, les éléments des

murailles verticales diminuent de grosseur et bientôt les blocs latéraux

des débuts sont remplacés par un appareil en pierres brutes, il est

vrai, mais soigneusement établi. Seules les grandes dalles du toit

demeurent (_fig. 148_)[194] et, les dimensions du monument diminuant, on

en arrive au ciste.

[Note 194: XXXVI, IV, 1re part., 13 sq.; XXXV, VIII (1905), 251

sq.]

[Illustration: Fig. 149.--1, Menhir de Kérouézel à Porspoder

(Finistère); 2, Géant de Kerdil, Carnac (Morbihan); 3, Penmarch

(Finistère), hauteur 7 mètres.]

Ce n'est pas dire que l'usage d'enterrer les morts dans des coffres de

pierre soit postérieur aux dolmens; les deux genres de sépulture ont

certainement été usités en même temps dans les mêmes pays, mais le

principe de ces constructions funéraires est le même. D'autre part, la

conception du dolmen et de son tumulus, interprétée par des peuples de

grande culture, a produit en certains pays de véritables colosses;

témoin les pyramides royales égyptiennes de l'Ancien et du Moyen Empire.

Les dolmens ne sont pas les seuls monuments mégalithiques de l'antiquité

préhistorique: on rencontre également dans bien des régions des traces

inexpliquées encore de croyances religieuses ou superstitieuses, se

rapportant peut-être au culte des morts, et se manifestant sous forme de

pierres levées (menhirs)[195] (_fig. 149_), de portiques, rares

d'ailleurs, composés de deux montants verticaux et d'un linteau; enfin

des alignements de monolithes (_fig. 150_), le plus souvent associés à

des cromlechs. Les dolmens eux-mêmes présentent parfois des singularités

inexplicables: certains sont divisés en plusieurs chambres qui

communiquent entre elles par un trou circulaire percé dans la cloison

(_fig. 145_, nos 5 et 6; _fig. 146_, n° 6).

[Note 195: _Men_ = pierre, et _hir_ = long (en breton).]

[Illustration: Fig. 150. Alignements de Ménec à Carnac (Morbihan).]

En France, les menhirs sont plus nombreux encore que les dolmens. A. de

Mortillet en compte 6192, y compris les alignements et les

cromlechs[196]; et leur distribution ne concorde pas exactement avec

celle des dolmens. Le plus grand de ces monuments est le Men-er-Hroèck

(Pierre de la Fée), aujourd'hui renversé et brisé, qui mesurait 26m,

50 de longueur. Ce monolithe rappelle par ses dimensions les obélisques

d'Égypte; celui d'Hata Sou à Karnak est cependant beaucoup plus grand,

sa hauteur étant de 33m, 20. On se perd en conjectures sur la

destination primitive de ces monuments, mais aucune des hypothèses

proposées jusqu'ici ne repose sur des bases scientifiques.

[Note 196: A. DE MORTILLET, _Distribution des mégalithes en France_,

VIII (1901), 40.]

Il en est de même pour les alignements, longues files parallèles de

menhirs plantés en terre à des distances presque égales et dont on voit

encore les restes dans les départements du Morbihan et du Finistère. Ces

alignements, jadis, étaient beaucoup plus étendus: ce qu'il en reste

donne cependant encore une grande impression.

Les cromlechs sont de grands cercles de 50 ou 60 mètres de diamètre,

formés de menhirs. Ces monuments mégalithiques sont très répandus sur

notre sol, dans les îles Britanniques, en Suède, en Danemark. On en

rencontre quelques-uns dans l'Asie antérieure. Toutes les

interprétations qui ont été données à leur sujet sont du domaine de la

fantaisie.

Le petit nombre de sépultures quaternaires découvertes jusqu'à ce jour

ne permet pas d'établir les règles alors suivies dans la mise en terre

du mort, et nous n'avons, de ces temps, aucune indication quant aux

pratiques d'incinération que nous voyons souvent usitées par les

néolithiques de nos pays. Mais avec l'apparition de la pierre polie, nos

informations deviennent beaucoup plus sûres. Dans certaines régions,

telle la Scandinavie, les tombes néolithiques sont toutes d'inhumation,

alors qu'en France et surtout en Bretagne, on a fréquemment incinéré les

morts[197]. Dans les départements de la Marne, de l'Aisne, du Gard et en

beaucoup d'autres points de notre sol, la même observation a été

faite[198]; et cette coutume de détruire le corps par le feu, aurait

également été en vigueur aux mêmes époques en Thuringe et dans la Prusse

occidentale[199], alors que dans les îles Britanniques, en Italie et en

Suisse on n'a pas encore retrouvé de traces d'incinération.

[Note 197: XLV, 17.]

[Note 198: Cf. XXIV, 270.]

[Note 199: OLSHAUSEN, _Leicherverbrennung_, XX (1892), 163.]

D'ailleurs, dans les temps historiques, chez les Latins et les

Étrusques, la crémation et l'inhumation étaient également pratiquées;

seul l'Orient, et surtout l'Égypte, semble s'être refusé à la

destruction du corps. Cependant l'incendie des tombes royales primitives

de Négadah et d'Abydos permettrait de penser qu'à l'origine on

pratiquait, pour les grands personnages, l'incinération non seulement de

leur corps, mais de tous les biens leur ayant appartenu.

Quant au décharnement pré-sépulcral, il semble avoir été en usage dès

les temps quaternaires, si nous en jugeons par la couleur qui couvre les

ossements[200]. Pour les époques plus voisines de nous, cette pratique a

laissé de nombreuses traces dans l'Europe occidentale, centrale, en

Russie et, paraît-il, jusqu'au nord du Caucase.

[Note 200: PIETTE, VI (1896), 386.]

Pendant que florissait l'industrie du bronze dans nos pays, les coutumes

d'antan demeurèrent ce qu'elles étaient à l'époque des néolithiques;

toutefois on cessa peu à peu de bâtir des dolmens et ceux qui existaient

furent souvent employés comme ossuaires. Dès lors on enterra dans des

cistes, dans des fosses aux parois garnies de moellons, dans des

chambres bâties (_fig. 151_ et _152_), sur lesquelles on élevait un

tumulus qui, parfois, atteignait des proportions considérables. Celui de

Saint-Menoux (Allier) ne mesurait pas moins de 25 mètres de

diamètre[201]; il contenait quatre squelettes.

[Note 201: LIII.]

À cette époque la crémation était en usage également dans l'Europe;

mais, comme aux premiers temps, l'Asie ne l'adopta pas, ou du moins,

nous n'en avons jusqu'ici rencontré aucune trace. Là, dans certaines

régions, le nord-ouest de la Perse entre autres, on peut suivre les

diverses phases de passage du grand dolmen au ciste, et les mobiliers

funéraires vont en se perfectionnant au fur et à mesure que se

complique la construction funéraire.

[Illustration: Fig. 151 et 152.--Sépultures de l'industrie du fer à

Djonu (Talyche russe). Fouilles de l'auteur.]

Si les primitifs habitants des montagnes qui bordent au sud-ouest la mer

Caspienne ne brûlaient pas les morts avec leurs épouses comme on le

faisait aux Indes, du moins semble-t-il que l'homme les emmenait avec

lui dans l'autre monde. Une sépulture que j'ai eu la bonne fortune de

découvrir à Véri (Talyche russe) en 1890, est explicite à cet égard.

Un ciste aux contours irréguliers (_fig. 153_) renfermait quatre

corps[202]. À droite sont les restes de l'homme (n° 1), accompagnés de

ses armes: une épée, quatre poignards, plusieurs têtes de lances et bon

nombre de pointes de flèche; comme bijou, un torque et quelques perles,

de petits disques d'or. À gauche de l'homme, au milieu de la tombe, sont

deux crânes de femmes (nos II et III), entourés de perles, de disques

d'or; chacune a son torque, et des bracelets l'accompagnent; les armes

font complètement défaut. À gauche est un autre crâne féminin (n° IV),

entouré des mêmes bijoux et, près de là, un miroir de métal. (Dans la

figure 153, les vases ont été enlevés, afin qu'on se rende mieux compte

de la position des objets et des squelettes.)

[Note 202: Tous les objets trouvés dans ce tombeau sont au musée de

Saint-Germain.]

L'examen du mobilier de cette sépulture montre d'une façon très nette

que les trois femmes avaient accompagné leur maître dans la tombe. La

position des bijoux, l'ordre qui régnait dans leur distribution, et le

fait qu'aucun vase n'avait été brisé, prouve que ces femmes avaient été

mises à mort avant la fermeture de la chambre sépulcrale. Là s'arrêtent

nos constatations: mais elles sont fort importantes quant aux cérémonies

des funérailles, au temps du bronze dans cette région, car elles ouvrent

la voie aux comparaisons avec les Indes, où existait depuis des temps

fort reculés, sous une autre forme, le même rite du sacrifice des

femmes. Cette tombe rappelle celles des Scythes dont parle Hérodote.

Les moeurs à ces époques étaient fort variées et souvent de la plus

affreuse barbarie; ainsi M. Stolpe, savant suédois qui a étudié une

caverne de l'île Stôra Carlso (Gotland), a constaté que les habitants de

cette île aux temps néolithiques étaient cannibales[203]; et l'on trouve

encore mention du cannibalisme en Europe à l'époque historique[204].

[Note 203: LII, 20.]

[Note 204: _Id._, p. 20, et pour la Suisse, LXVIII, 150.]

Mais les néolithiques se livraient encore à d'autres pratiques sur les

morts, et ces usages ont laissé des traces. Ils découpaient des

rondelles dans les crânes, les trépanaient, non pas dans le but

chirurgical de cette opération de nos jours, mais pour en détacher des

fétiches; car ces rondelles ils les perçaient de trous pour les

suspendre ou les faire entrer dans leurs colliers[205]; et les Gaulois

eux-mêmes pratiquaient encore cet usage. On a découvert en Bohême, dans

l'oppidum de Stradonitz, un fragment de calotte crânienne orné de

dessins géométriques gravés, témoin d'un usage qu'on retrouve de nos

jours en Océanie.

[Note 205: Cf. G. DE MORTILLET, _Trépanation préhistorique_, I

(1882), 144.]

[Illustration: Fig. 153.--Sépulture de l'industrie du bronze à Véri

(Talyche russe). Fouilles de l'auteur (les vases ont été enlevés).]

Comme on le voit, les usages funéraires, aux temps préhistoriques, sont

extrêmement variés; nous ne possédons de renseignements que sur fort peu

d'entre eux, beaucoup nous échappent complètement.

En Perse, le Mazdéisme mit fin à la sépulture, et, dans le nord de

l'Iran, aux tombes de l'industrie du fer, succèdent des cases pour

l'exposition des cadavres[206]; ce n'est qu'avec la venue de l'Islam,

c'est-à-dire au VIIe siècle de notre ère, que les tombes

reparaissent. Or, l'on s'accorde pour assigner le XVe siècle avant

notre ère pour l'apparition dans la Médie de la doctrine zoroastrienne.

Cette date serait donc, à quelques siècles près, celle de la disparition

des sépultures de l'industrie du fer dans ce pays, si toutefois les

hommes de l'industrie du fer, dont nous avons retrouvé les sépultures,

se sont convertis au Mazdéisme.

[Note 206: Cf. _Rech. archéol._ (1896), 13-125: XXXVI, IV.]

L'Humanité préhistorique · 第 16 / 22 段