La caractéristique des temps où florissaient les industries

archéolithiques est l'Art; et ses manifestations nous apparaissent,

montrant qu'il a déjà atteint une grande perfection; encore ne

connaissons-nous pas ses chefs-d'oeuvre. On a pensé que ces goûts étaient

nés dans l'occident de l'Europe, sous l'influence de civilisations

étrangères: et M. Sophus Müller[174] est allé jusqu'à proposer de voir

dans nos arts quaternaires de l'Occident un rayonnement de la

civilisation égyptienne pré-pharaonique. Il n'est rien qui puisse

légitimer une semblable hypothèse; d'ailleurs une telle supposition

entraînerait au point de vue chronologique, des concordances auxquelles

nous ne sommes pas autorisés.

[Note 174: LXXI, 8.]

Il ne semble pas être nécessaire de torturer la chronologie pour

rattacher nos civilisations à de si lointains foyers; car rien ne

s'oppose à ce que les goûts esthétiques soient nés dans nos propres

pays, s'y soient développés dans des cantons qui jusqu'ici ne nous ont

pas encore livré leurs secrets, et que les tribus artistes, changeant de

place, soient venues habiter nos cavernes, que par influence leurs arts

se soient répandus autour de leur domaine, ou bien que, changeant

elles-mêmes d'habitat, elles aient laissé de leurs traces dans des

régions beaucoup plus étendues que celles qu'elles occupèrent en un même

temps. Il serait donc téméraire de chercher, dès aujourd'hui, l'origine

de cette culture, de même qu'il serait prématuré de vouloir classer

définitivement les oeuvres d'art quaternaires, soit suivant la nature de

leur exécution, soit d'après leur âge relatif ou leur distribution

géographique. Chaque jour apporte de nouvelles découvertes, qui parfois

bouleversent toutes les idées admises jusque-là: nous n'en sommes

encore, pour ces questions, qu'à la période dans laquelle la science

doit se contenter d'enregistrer les documents.

Piette, nous l'avons vu[175], a proposé de créer une période glyptique

parce que, dans ses fouilles, au niveau aurignacien de Bassempouy, il a

rencontré bon nombre de statuettes d'ivoire représentant pour la plupart

des femmes nues; mais ces constatations sont très localisées, et ce

n'est pas de l'absence presque complète d'autres oeuvres artistiques

qu'il faut déduire que la sculpture sur ivoire était seule en usage à

l'époque où florissait l'industrie aurignacienne; la gravure ne fait pas

absolument défaut dans les couches aurignaciennes et solutréennes.

[Note 175: _Supra_, p. 55.]

En réalité, dit Déchelette[176], l'art quaternaire a compté deux phases

distinctes: celle du style archaïque ou primitif et celle du style libre

ou évolué. Réaliste et naturaliste dès son origine, il conserve ce même

caractère pendant toute la durée de son développement, bien que la

dégénérescence des types introduise peu à peu dans ces créations des

formes conventionnelles, parfois même d'un schématisme obscur.

[Note 176: XXVI, I 213.]

[Illustration: Fig. 100.--Statuettes quaternaires.--1 Villendorf

(Autriche): Aurignacien ou Solutréen. Musée de Vienne.--2 et 2_a_,

Bassempouy (Landes).--3 à 5, Aurignaco-solutréen: 3 et 3_a_, Grotte de

Grimaldi à Menton; 4 et 4_a_, Homme (?). Bassempouy (Landes); 5,

Rochebertier (Charente.)]

Il ne me semble pas possible de suivre Déchelette dans cette

classification: car le caractère artistique des figurines aurignaciennes

paraît résulter non pas de l'archaïsme, mais bien de conceptions

relatives à la fertilité de la femme, conception semblable à celle des

Chaldéens primitifs, et cette pensée semble ne plus exister dans

l'esprit des Magdaléniens; ce serait donc à des mobiles très différents

qu'ont obéi les artistes à ces deux époques.

[Illustration: Fig. 101.--Représentations gravées de l'homme.--1 et 2,

Laugerie Basse(Dordogne): gravés sur bois de renne. 3. Mas d'Azil

(Ariège). 4, La Madeleine. 5 et 6, Marsoulas (Hte-Garonne): sur

rochers.]

Les figurines aurignaciennes présentent des caractères stéatopygiques

très accentués (_fig. 100_ nos 1 et 3), ce qui, d'une part, les

rapproche des statuettes céramiques de la vallée du Nil et de la

Chaldée, et d'autre part de la conformation physique des Hottentotes;

nous nous trouvons donc en présence de conceptions d'un caractère

religieux ou bien de la représentation fidèle de la nature. Toutefois,

dans le même gisement à Bassempouy, se trouvaient également des modèles

plus élancés, se rapprochant des formes régulières de la femme (_fig.

100_, n° 4) et aussi une figurine de jeune fille portant une longue

chevelure (_fig_. 100, n° 2). Ces sculptures montrent, principalement la

tête de jeune fille, un réel talent; elles sont très supérieures aux

représentations humaines laissées par les Magdaléniens (_fig. 100_, n°

5), car à l'époque de ces derniers, nous ne rencontrons que des images

très grossières, gravées sur os, sur ivoire (_fig. 101_, nos 1 à 4)

ou sur les rochers (_fig. 101_, nos 5 et 6). On remarquera d'ailleurs

que hommes comme femmes paraissent être figurés couverts de longs

poils[177] et que leurs cheveux ne semblent pas être crépus comme dans

la statuette aurignacienne de Villendorf. Il n'y aurait donc pas

identité dans les types ethniques qui ont servi de modèles.

[Note 177: H. BREUIL (_in litt. 10 janv. 1923_) pense que ce sont là

de simples hachures et non la figuration d'une toison.]

[Illustration: Fig. 102.--Mammouth (Font de Gaume).]

Parmi les très nombreux dessins et les sculptures sur os et ivoire que

nous possédons de l'art magdalénien il en est extrêmement peu figurant

l'homme, et ces dessins sont tous d'une barbarie extrême. Le Magdalénien

qui, comme nous l'allons voir, était passé maître dans la représentation

des animaux, se montrait d'une extraordinaire inhabileté dans le dessin

anatomique de l'homme; là, peut-être, est la cause de la grande rareté

des figurations humaines.

[Illustration: Fig. 103.--Bison (Altamira).]

Sauf quelques cervidés en pierre découverts à Solutré, les

représentations animales que nous connaissons actuellement appartiennent

toutes au Magdalénien; elles sont sculptées, gravées ou peintes. Dans le

premier cas elles ornent des instruments d'usage et sont de petite

taille; dans le second, elles sont soit tracées sur des plaques de

pierre, d'ivoire, d'os ou de corne, et ont alors de médiocres

dimensions, soit gravées sur les rochers, alors elles se présentent de

toutes les grandeurs, jusqu'à la taille naturelle, même quand elles

figurent de grands animaux.

Le nombre des sculptures, des gravures et des peintures représentant

les animaux aujourd'hui connues, est très considérable, grâce surtout

aux magnifiques relevés de MM. Breuil et Obermaier, et chaque jour on

découvre de nouvelles cavernes dont les parois sont couvertes de

peintures. Presque toujours, dans la gravure et la peinture les figures

se recouvrent les unes les autres, sans que l'artiste eût pris soin de

respecter le sujet déjà tracé sur la surface qu'il avait choisie; il en

résulte souvent un enchevêtrement de motifs divers. Ailleurs les sujets

sont isolés, tout comme dans la sculpture. On connaît aussi quelques

compositions d'ensemble, figurant des groupes d'animaux et non plus un

fouillis de dessins en désordre[178].

[Note 178: CARTAILHAC, VI (1903), 180.]

[Illustration: Fig. 104.--Rhinoceros tichorinus (Font de Gaume).]

Le mammouth que nous possédons sculpté, gravé sur ivoire et peint sur

les parois des cavernes (_fig. 102_), est représenté couvert d'une

épaisse toison, armé de défenses puissantes; ses formes trapues sont

généralement exagérées à dessein pour donner l'impression de la masse.

Le bison, très fréquent dans les cavernes (_fig. 103_), représenté le

plus souvent de grandeur naturelle, et parfois en bandes nombreuses, est

généralement fort habilement rendu; l'encolure très large donne une

impression de grande force, la tête petite est enfoncée dans les

épaules; les cornes sont menaçantes et la finesse des membres rend à

merveille l'agilité, la rapidité à la course de ce grand ruminant, dont

les Magdaléniens faisaient leur gibier favori.

[Illustration: Fig. 105.--Ours gravé sur un caillou roulé. Grotte de

Massat (Ariège). 1/2 gr.]

Puis vient le rhinocéros (_R. tichorinus_) (_fig. 104_), plus rarement

figuré, mais dont les formes sont habilement rendues; le corps long, les

membres courts, les deux cornes allongées, cet hôte des forêts est

encore de nos jours un terrible lutteur; jusqu'en ces derniers temps la

peau du rhinocéros résistait à la balle, et l'on se demande comment

l'homme quaternaire, sommairement armé, pouvait se rendre maître de ce

dangereux animal.

[Illustration: Fig. 106.--Sanglier (Altamira).]

L'ours, très nombreux en ces temps, figure cependant très rarement dans

les grottes (_fig. 105_), mais les rares dessins gravés que nous en

possédons ne sont pas moins d'une grande exactitude; tous les caractères

de l'animal sont rendus par quelques traits et son attitude elle-même,

si caractéristique, est traduite avec une surprenante fidélité.

Le sanglier (_fig_. 106) n'est pas très commun dans les peintures des

cavernes; celui que nous reproduisons d'après H. Breuil, et qui est

peint dans la grotte d'Altamira, montre l'animal chargeant ou fuyant.

Les proportions sont heureuses, et le mouvement est très habilement

rendu.

[Illustration: Fig. 107.--_Cervus elaphus_ (Altamira).]

[Illustration: Fig. 108.--_Cervus elaphus_. Cav. Lorthet. Coll. Piette

(Musée de Saint-Germain). Gravé sur bois de renne.]

[Illustration: Fig. 109.--Chevreuil (Font de Gaume).]

Le _Cervus elaphus_ (_fig_. 107, 108), très abondant à cette époque,

grande ressource des chasseurs, figure sur une multitude d'objets; il

est sculpté ou gravé, peint sur les parois des rochers. Cet animal est

toujours admirablement rendu, quelle que soit sa position, et les

artistes modernes auraient grand'peine à lui donner cette vie qu'on

rencontre dans la plupart de ses dessins quaternaires.

Le chevreuil (_fig_. 109) est très rarement représenté; toutefois dans

tous les dessins que nous possédons de cet animal, les proportions sont

heureuses et l'attitude est bonne.

Le cheval, l'un des animaux les plus répandus de ces temps, fait parfois

les frais de décoration d'une caverne presque entière. On le voit sous

toutes ses formes, au repos et en course (_fig. 110_), isolé ou en

bandes, et dans tous les cas il est dessiné avec justesse. Sculptée, son

image (_fig. 111_) ne peut avoir la souplesse du dessin, mais les

proportions sont bien gardées. Une tête du Mas d'Azil le montre

hennissant (_fig. 112_); ce morceau de sculpture est l'un des plus

remarquables objets d'art parmi ceux que nous possédons des temps

quaternaires.

[Illustration: Fig. 110.--Cheval (Font de Gaume).]

Le loup, bien que rare, figure également dans les cavernes (_fig. 113_)

et ne le cède en rien aux autres représentations d'animaux, quant à

l'exactitude du dessin et au rendu de l'allure.

Toute la grande faune de nos pays à ces époques se trouve représentée:

_Bos urus_ et bison, bouquetin, antilope Saïga, cerf, chamois, chèvre,

élan, sanglier, ours et renard, glouton et phoque sont gravés côte à

côte sur les rochers, avec les grands pachydermes, le rhinocéros et le

cheval. Ces représentations sur les parois des cavernes semblent être à

peu de chose près contemporaines. Cependant, de nouveaux dessins venant

le plus souvent recouvrir les anciens, on peut croire que les types

divers ont été successivement figurés, suivant leur prédominance dans

les vallées et les forêts.

Les poissons n'ont pas été oubliés par les artistes: on les trouve

gravés (_fig. 114_) et l'on reconnaît le brochet, la truite, l'anguille.

[Illustration: Fig. 111 et 112.--Chevaux: 1, Grottes des Espeluges

(Lourdes), Magdalénien; 2, Mas d'Azil.]

Par contre, les végétaux (_fig. 115_) sont bien pauvrement représentés

dans l'art des cavernes; à peine cite-t-on quelques rares gravures

figurant des plantes qu'il n'est pas possible d'identifier. D'ailleurs

chez tous les peuples primitifs les pensées artistiques se sont

attachées à la faune, mais bien rarement à la flore qui, ne rendant que

des services secondaires, n'exigeant pas de lutte pour s'en emparer,

attirait moins les regards que ces animaux qu'on devait poursuivre,

contre lesquels il fallait combattre pour obtenir leur chair et posséder

leur peau, leur ivoire, leurs cornes, toutes matières dont on

fabriquait alors les ustensiles nécessaires à la vie. Mais les

Magdaléniens n'ont pas seulement copié la nature; ils sont allés plus

loin dans leur progrès artistique et ont introduit dans le décor

l'ornementation géométrique, produit de la stylisation (_fig. 116_) chez

un peuple ayant connaissance du grand art, efforts d'enfance chez celui

qui ne sait pas observer la nature et la rendre par le dessin.

[Illustration: Fig. 113.--Loup (Font de Gaume).]

[Illustration: Fig. 114.--Poissons (Lorthet).]

[Illustration: Fig. 115.--Végétaux: 1 et 2, Laugerie Basse; 3, Le

Veyrier (Hte-Savoie); 4, Grotte du trilobite (Yonne).]

Dans ces ornements nous voyons figurer la spirale, dont la présence aux

temps quaternaires réduit à néant toutes les théories sur sa migration à

des époques postérieures.

L'ornementation géométrique n'est pas très abondante; cependant, on la

rencontre, gravée sur des os et des bois de renne; probablement

entrait-elle dans le tatouage et la peinture corporelle, dans la parure,

et il est à croire que les peaux dont on se vêtissait, pour se garantir

contre les froids intenses de ces temps, étaient, elles aussi,

enluminées de peinture représentant des ornements géométriques.

Là s'arrête ce que nous savons des arts quaternaires, mais avant de les

quitter il convient d'ajouter encore quelques mots au sujet des procédés

techniques en usage pour la sculpture, la gravure et la peinture.

Les matières employées pour la sculpture étaient (_fig. 117_) l'ivoire

de mammouth, l'os, les bois de cerf et de renne, les roches tendres

telles que la statéite, l'albâtre gypseux, les calcaires et autres

substances qu'entamait assez aisément le silex.

L'ouvrier faisait grand usage de la scie; c'est avec elle qu'il coupait

les os, et détachait des blocs d'ivoire ces longues esquilles qu'il

transformait en aiguilles, en épingles, en poinçons, voire même en

poignards; le grattoir et les lames à encoche permettaient ce travail;

puis il reprenait la scie pour tracer les ornements géométriques, et le

burin pour graver les traits courbes. Une foule d'instruments de formes

diverses lui étaient nécessaires pour sculpter les matières dures; mais

le silex était là, sous sa main, il le façonnait suivant ses besoins.

Nous ne possédons plus, aujourd'hui, que les images tracées sur les

parois des cavernes, parce qu'elles se sont trouvées à l'abri des

intempéries, mais il est à penser que les rochers extérieurs, les

falaises portaient également des représentations, probablement moins

confuses que celles des grottes, parce que l'artiste, disposant de

grandes surfaces, n'était pas, comme dans les cavernes, contraint à

dessiner sur d'anciennes représentations. Ces oeuvres extérieures

communes à tous les peuples primitifs, dont on rencontre les traces dans

tous les pays du monde, sont aujourd'hui perdues dans nos régions.

[Illustration: Fig. 116.--Dessins magdaléniens de type géométrique. 1,

2, 5, Lourdes;--3, 4, Les Espelongues d'Arudy (Htes-Pyrénées);--6, 7,

8, 9, Laugerie Basse (Dordogne);--10, Marsoulas (Hte-Garonne);--11,

Saint-Marcel (Indre).]

Si nous en jugeons par les représentations qui figurent dans nos

grottes, l'artiste esquissait son sujet probablement au charbon, ou à

l'ocre; puis il arrêtait ses lignes au burin de silex, sans les graver

profondément; enfin, avec une pâte composée d'ocre rouge ou de minerai

noir de manganèse, et d'huile ou de graisse, voire même d'eau, il

donnait à son oeuvre le coloris. Dans ces peintures, deux tons seulement

figurent le rouge et le noir qui, par leur mélange, fournissent le brun.

Nous ne voyons jamais le vert ni le bleu, qu'on eût pu cependant obtenir

avec les minéraux du cuivre; mais n'oublions pas que seules les couleurs

minérales ont pu se conserver au travers des âges, et que tous les tons

obtenus au moyen de substances organiques, animales ou végétales, ont

disparu. Nous pouvons donc nous faire une idée nette de l'art du dessin,

mais le coloris nous échappe. Ce coloris devait jouer un grand rôle; car

il permettait à l'artiste de travailler sur une paroi déjà recouverte de

figures qu'il faisait aisément disparaître en les lavant d'abord, puis

en les recouvrant de tons vifs. Ainsi s'explique l'enchevêtrement des

représentations sur les rochers de nos grottes.

On sait que les tapis orientaux sont tous colorés au moyen de teintures

d'origine végétale, et que, dans nos industries tinctoriales encore,

malgré les découvertes de la chimie, les végétaux n'ont pas cessé leur

rôle, bien loin de là.

Il est à remarquer que les Magdaléniens ne se contentaient pas des

oeuvres purement artistiques, mais qu'ils adaptaient l'art à

l'ornementation des objets usuels, comme l'ont fait les Chaldéens, les

Égyptiens et les Grecs primitifs, les Mexicains, les Australiens, les

Mincopies et les Hyperboréens; d'ailleurs, pour la plupart, les peuples

barbares ont appliqué l'art aux objets de la vie courante. Nous

possédons, des cavernes, de très nombreux instruments, des armes, dans

lesquels les motifs artistiques, d'exécution très soignée, sont souvent

déformés, comprimés par les nécessités de l'usage. De même, dans la

plupart des ivoires japonais et chinois, les motifs se plient soit à la

forme originelle de la matière, soit aux commodités d'emploi de

l'instrument. Il tombe sous le sens que ces conceptions artistiques très

primitives sont nées chacune chez les peuples qui nous en ont transmis

les témoignages, et qu'inspirées par l'esprit pratique, elles n'ont

entre elles rien de commun.

[Illustration: Fig. 117.--Sculptures quaternaires: 1, Bruniquel

(Tarn-et-Garonne); 2, Mas d'Azil (Ariège); 3, Laugerie Basse (Dordogne);

4, La Madeleine (Dordogne).]

Avec la fin de l'industrie magdalénienne les arts disparaissent soudain,

sans que nous puissions être certains des causes de cet abandon.

Quelques efforts étaient encore à faire, dans l'étude anatomique de

l'homme et dans celle du règne végétal, pour que les populations de

l'Ouest européen parvinssent au _grand Art_: car elles étaient

certainement mieux douées que les peuples (Chaldéens, Égyptiens,

peut-être même que les Hellènes) dont nous avons reçu les principes de

l'art moderne. Non seulement elles possédaient au plus haut degré

l'esprit d'observation, mais elles avaient encore la conception du rendu

par des procédés simplifiés à l'extrême. Comme le Japonais, l'Égyptien

et surtout le Grec de la belle époque, le Magdalénien savait rendre son

impression par un seul trait; le détail qui, chez les Orientaux et chez

nous-mêmes, a porté tant de préjudice à l'esthétique, était pour lui

secondaire; la ligne, l'attitude dominaient chez ses artistes. La

disparition de l'art magdalénien a été un grand malheur pour l'humanité

qui, sans ce désastre, eût rapidement progressé, et la belle période du

siècle de Périclès fût survenue, peut-être, quelques milliers d'années

plus tôt.

[Illustration: Fig. 118.--Représentation de l'homme à l'industrie du

bronze (Italie).]

Nos observations jusqu'à ce jour, au point de vue de l'art quaternaire,

n'ont porté que sur l'occident de l'Europe; il est à penser, d'ailleurs,

que l'aire occupée par les artistes magdaléniens ne s'étend pas fort

loin; car les populations qui occupaient le bassin méditerranéen

n'appartenaient pas toutes à des races susceptibles de profiter des

enseignements d'un peuple supérieurement doué. La disparition de cette

école, déjà fort évoluée, montre que si elle est due à une invasion de

nos pays, ce qui semble être fort probable, les nouveaux arrivés

n'étaient pas aptes à recevoir le progrès artistique. N'en a-t-il pas

été d'ailleurs de même quand les tribus germaniques se sont précipitées

sur l'empire romain? Si, à cette époque, les arts n'ont pas entièrement

disparu, c'est que la grande majorité de la population, nombreuse

alors, est demeurée d'esprit gréco-latin.

[Illustration: Fig. 119.--Première phase de céramique peinte susienne et

céramique rustique incisée.]

En quittant l'art quaternaire de l'Europe occidentale, nous sommes

obligés de nous transporter en Orient pour retrouver les arts; car, dans

nos pays, le goût esthétique a disparu et les manifestations informes

qui, après un long hiatus, succèdent à l'art des cavernes, appartiennent

aux temps de l'industrie néolithique, c'est-à-dire sont de beaucoup

postérieures aux origines artistiques de la Chaldée, de l'Élam et de

l'Égypte.

Les premiers hommes venus se fixer sur les monticules qui devaient plus

tard porter la grande ville de Suse, la capitale de l'Élam,

connaissaient le cuivre, nous l'avons dit, et s'en faisaient des armes

en même temps qu'ils taillaient encore le silex et l'obsidienne. Ces

colons étaient déjà d'une culture très avancée, ils se vêtaient de

tissus: l'oxyde des haches de cuivre de leurs tombeaux nous en a

conservé les empreintes; ils étaient agriculteurs, éleveurs et se

montraient fort habiles dans la fabrication des vases de pierre; les

roches les plus dures, aussi bien que la stéatite et l'albâtre calcaire

ou gypseux obéissaient également à leur ciseau. Enfin, ils apportaient

en même temps l'un des plus beaux arts céramiques de la préhistoire

humaine.

Les vases proto-susiens faits d'une pâte fine, sont tournés, très

réguliers et fort élégants de forme; ils sont couverts de fines

peintures noires ou brunes suivant le degré de cuisson, et ces motifs

figurent des animaux et des plantes, représentations déjà très stylisées

(_fig. 119_, nos 1 à 7), par conséquent éloignées de plusieurs

siècles du naturalisme originel. Toutes les sépultures de la nécropole

primitive de Suse renferment de ces vases et ne contiennent aucune

céramique d'autre nature; cependant, dans ces couches profondes, à

quelques mètres seulement au-dessus des graviers en place géologique, on

trouve fréquemment des tessons de poterie incisée (_fig. 119_, nos 8

et 9), ornée de dessins géométriques, de ces pâtes grossières, mal

cuites, de ces motifs primitifs que nous avons coutume de ranger dans

les industries néolithiques. Les proto-Susiens avaient donc, pour leur

usage courant, conservé les modèles des anciens temps; mais ils ne les

considéraient pas comme assez précieux pour les faire accompagner leurs

morts dans l'autre vie. Il est à penser que les animaux et les végétaux

stylisés des vases de la nécropole avaient une valeur religieuse ou

magique: nous reviendrons à ce sujet en parlant des conceptions

philosophiques (ch. XIV).

Ce n'est pas en Susiane, ce n'est pas non plus en Chaldée qu'est née

cette curieuse céramique; elle est arrivée toute formée sur les rives de

la Kerkha; or elle ne figure pas les animaux qui vivaient alors dans le

pays des deux fleuves, l'hippopotame, le rhinocéros, peut-être même

l'éléphant; son motif principal est le bouquetin aux longues cornes,

animal des montagnes, absent en Chaldée et dans la plaine élamite,

encore abondant, de nos jours, dans toutes les chaînes de l'Asie

antérieure. On en doit donc conclure que c'est ailleurs, dans des

districts montagneux, que sont nés les premiers rudiments de l'art

proto-susien; mais où? dans quelle région? Nous l'ignorons encore.

Toutefois la présence du métal, le cuivre, nous reporte vers le massif

montagneux du nord, vers l'Anatolie, l'Arménie, la Transcaucasie,

berceau, croyons-nous de la métallurgie.

[Illustration: Fig. 120.--Seconde phase de la céramique peinte

susienne.]

À cette belle poterie, succède celle d'une autre école: la pâte est plus

grossière, la peinture moins fixe, mais de deux couleurs, le rouge et le

brun, et le naturalisme reprend, mélangé aux motifs géométriques; nous

nous trouvons encore en présence de stylisations (_fig. 120_), mais

avancées à tel point qu'elles deviennent incompréhensibles (cf. _fig.

120_ dessin de droite). Ces vases sont parfois de grande taille, on les

trouve aussi bien à Suse qu'à Tépèh Aliabad, dans le Poucht è Kouh.

L'Humanité préhistorique · 第 14 / 22 段