Énéolithique.--Rech. H. de Morgan.]
Dès le temps des industries de la pierre éclatée, l'homme travaillait le
bois; dans les dernières périodes, dans celles qui ont précédé
l'apparition du métal, il abattait de gros arbres, dont il creusait le
tronc pour en faire des pirogues[156], sortes d'auges allongées, rondes
ou carrées aux extrémités. Il coupait aussi et taillait en pointe les
pieux de ses villages lacustres et les poutres de ses habitations.
Certes ce travail exigeait beaucoup de patience, nous le savons, ayant
vu les Indiens de l'Amérique méridionale se livrer à ces travaux; mais
on n'en parvenait pas moins à ses fins, tout comme si l'on avait disposé
de haches métalliques. Le temps alors était le principal facteur de
toutes les oeuvres, il l'est encore chez les peuples primitifs; les
Indiens de l'Alaska polissent l'ivoire de morse en le frottant pendant
des semaines et des mois dans le creux de leur main, et obtiennent ainsi
un lustre que jamais ne produirait un procédé plus rapide.
[Note 156: Moringen et Robenhausen (Suisse),
Saint-Aubin-en-Charollais (Saône-et-Loire), etc...]
DEUXIÈME PARTIE
LA VIE DE L'HOMME PRÉHISTORIQUE
CHAPITRE I
L'HABITATION
Nous ne savons rien de l'habitation des hommes antérieurement à
l'apparition de l'industrie moustiérienne; les cavernes, cependant,
étaient ouvertes; car, dans la plupart d'entre elles, on trouve à la
base du remplissage des dépôts de résidus de la vie des animaux
sauvages. On est donc amené à penser, soit que le pays n'était pas
habité antérieurement à l'existence des moustiériens, soit, comme nous
l'avons dit plus haut, que les industries chelléennes et acheuléennes
sont contemporaines du moustiérien, répondaient à des besoins que
n'avaient pas les populations troglodytes, et que Chelléens et
Acheuléens se construisaient des hottes dans les pays dépourvus d'abris
naturels. Il n'est pas possible, en effet, d'admettre que ces gens ne se
seraient pas mis à couvert dans les grottes qui s'offraient à eux.
Les cavernes ayant conservé les vestiges provenant des générations qui
s'y sont succédé, apportent des renseignements des plus précis quant à
la vie des hommes paléolithiques et archéolithiques. Dans celles de
Grimaldi (grotte des Enfants), les dépôts de remplissage s'accumulaient
avant les fouilles sur 10 mètres environ de hauteur. À la base était une
couche renfermant des coprolithes d'hyènes, puis s'étageaient neuf
zones de foyers distincts, tous appartenant au quaternaire. Les couches
profondes étaient caractérisées par la présence d'ossements du
_Rhinoceros Mercki_[157], et cet exemple n'est pas isolé; car toutes nos
cavernes ont été habitées de même manière, avec plus ou moins de
régularité. Quelques-unes cependant, provisoirement abandonnées par
l'homme, sont devenues, à nouveau, le repaire des carnassiers; puis
elles ont été reconquises, et les foyers succèdent aux couches dans
lesquelles les produits de l'industrie sont absents.
[Note 157: Cf. LXIV: _Historique et description_, par le chanoine DE
VILLENEUVE; _Anthropologie_, par le Dr VERNEAU; _Géologie et
Paléontologie_, par MARCELLIN BOULE.]
En dehors des cavernes, nous ne connaissons avec certitude rien de
l'habitation des hommes durant les temps quaternaires; c'est avec les
industries mésolithiques qu'apparaissent les premières traces de huttes
bâties en plein air. Les kjoekkenmoeddings danois et les stations
campigniennes montrent l'homme construisant ses abris en clayonnages de
branches enduits de pisé, et ces huttes primitives le plus souvent sont
groupées en villages et généralement défendues, soit par la nature, soit
par des palissades. Ces maisons primitives étaient de petite taille,
circulaires et offraient 2m, 50 au plus de diamètre. Dans certains
cas, les unes servaient d'habitation et les autres de cuisine[158]. En
général, les villages se trouvent à proximité des cours d'eau; car il ne
faut pas oublier que, bien que s'adonnant à l'élevage et à la culture
des céréales, les mésolithiques et néolithiques tiraient encore de la
chasse et de la pêche une grande partie de leur subsistance. Bon nombre
de ces agglomérations avoisinaient les gisements les plus importants de
silex, d'obsidienne ou plus tard de métaux, causes de l'établissement de
véritables fabriques pour l'exportation. Le sol devait fournir la vie et
les groupes, chacun peu nombreux, trouvaient aisément leur subsistance
autour des villages.
[Note 158: ROLLAIN, _Habitations néolithiques du plateau des Hautes
Brugères (Villejuif)_, I (1899), 204.]
Le mode d'existence des hommes à cette époque ne les portait
généralement pas à bâtir de véritables cités: cependant certaines
agglomérations peuvent prendre le nom de ville, tel est le camp de
Chassey, dans la Côte-d'Or, qui ne couvre pas moins d'une douzaine
d'hectares, et le Campigny (Seine-Inférieure), dont les huttes
s'étendent sur trois ou quatre hectomètres carrés. Plus en aval, dans la
vallée de la Bresle, près du village d'Incheville, un plateau portait
également un camp campignien, probablement fortifié; et ce camp mesurait
plusieurs centaines de mètres de longueur. Citons encore les bourgs de
Catenoy (Oise); de Camp-Barbet, à Janville, dans le même département:
celui de Peu-Richard, commune de Thénac, dans la Charente-Inférieure.
Quant aux fabriques d'instruments de pierre, elles variaient suivant la
nature du sol et les besoins de l'exportation. Dans beaucoup de
localités on taillait des armes et des outils de toutes formes, alors
que dans d'autres on ne fabriquait que certains types. En Normandie et
en Champagne, on polissait les haches; dans le Calvados et la Seine, on
taillait les grattoirs. Le Grand Pressigny, nous l'avons vu, était un
centre de fabrication des grandes lames.
Mais ce n'est pas seulement en France qu'on rencontre les restes
d'agglomérations humaines des derniers temps de la pierre. En Belgique,
dans la province de Liège, sont les traces de nombreux villages de ces
temps[159]. En Italie, d'intéressantes découvertes ont été faites dans
les Abruzzes, dans le Reggianais, dans les provinces de Mantoue, de
Brescia, etc.[160].
[Note 159: Cf. MARCEL DE PUYDT, II (1888 à 1903).]
[Note 160: Cf. PIGORINI, XXI (1875), 175.]
Ce que nous connaissons des huttes de l'Allemagne nous montre que les
moeurs qui ont présidé à la construction des habitations différaient de
celles de nos pays. Les huttes étaient rectangulaires, construites en
charpente garnie de treillages de branches, enduits de pisé, peint en
diverses couleurs[161] d'ornements géométriques. En Bohême, en Hongrie,
en Bosnie en Transylvanie et jusqu'en Roumanie on a relevé les traces
de villages néolithiques; mais si l'on compare ces découvertes entre
elles, on constate de sensibles différences, soit dans la construction
des abris, soit dans la céramique, soit dans l'outillage de pierre, dont
le principe reste cependant le même d'une manière générale.
[Note 161: Cf. LXXIV.]
Il est bien difficile de distinguer entre les maisons néolithiques et
celles des gens en possession du métal, les goûts différaient suivant
les contrées, suivant la nature des matériaux que la nature mettait à la
disposition de l'homme et, d'ailleurs ces habitations ne peuvent être
datées que par les objets qu'on rencontre dans leurs ruines. Les maisons
de Megasa et Phaestos attribuées par MM. Dawkins et Mosso au néolithique
sont, sans qu'aucun doute soit possible, énéolithiques, d'après les
objets qu'elles contiennent, autant que par leur mode de bâtisses. De
même à Orchomène les constructions avec soubassements en pierre et
murailles en briques crues, appartiennent à une civilisation déjà fort
avancée, dans laquelle le métal était certainement connu. C'est à tort
que Schliemann les attribue au néolithique.
L'Europe était alors peuplée de tribus appartenant à des races très
diverses, de moeurs très différentes, et les variations dans les usages,
qui se feront sentir plus encore après l'apparition des métaux, en sont
la meilleure des preuves.
Dans les plaines et les vallées fertiles et giboyeuses, l'homme devait
se tenir en garde contre les animaux sauvages et aussi contre ses
voisins; les luttes étaient alors incessantes entre les tribus, comme
elles le sont encore de nos jours chez les nomades soit pour la
possession des terrains de chasse et de pêche, soit pour celle des
pâturages et des terres de culture. La sécurité n'était donc que très
relative. Ne savons-nous pas qu'avant d'avoir été presque anéantis par
les Européens, les Indiens des États-Unis étaient perpétuellement en
guerre entre eux? Aussi voyons-nous presque tous les villages
néolithiques entourés de murailles de défense. Malheureusement ces sites
ayant été habités longtemps encore après l'apparition du métal, il est
impossible d'attribuer d'une manière certaine aux néolithiques les
fortifications dont nous reconnaissons les restes.
[Illustration: Fig. 80.--Urne funéraire en forme de cabane (Étrurie).]
Toujours à la recherche de conditions d'existence plus favorables, les
néolithiques, dans les régions des lacs, n'ont pas manqué de se mettre à
l'abri de leurs ennemis en bâtissant leurs habitations sur l'eau. Malgré
les moyens rudimentaires dont ils disposaient, ces hommes, abattant les
arbres de leurs forêts, en firent des pieux qu'ils enfoncèrent dans la
vase des lacs, puis sur ces pieux ils établirent un plancher plus ou
moins étendu, et c'est là qu'ils construisirent leurs demeures. Ce
procédé, ignoré dans nos pays avant l'apparition de la pierre polie, est
encore en usage dans l'Extrême-Orient et l'Océanie. La baie de
Singapoure m'en a fournit un frappant exemple: là, toute une population
chinoise, composée en grande partie de pêcheurs, vit encore sur l'eau.
En Suisse, on compte aujourd'hui plus de deux cents palafittes[162]. Ces
sortes de stations sont nombreuses dans nos lacs français des Alpes et
du Jura; on en rencontre jusqu'en Écosse et en Russie.
[Note 162: LXVIII.]
D'ailleurs, la construction sur pilotis n'est pas réservée aux
habitations bâties sur l'eau. Dans toute la Malaisie, les maisons sont
établies sur pieux, et leur plancher est situé à quelques mètres du sol;
c'est ainsi que les indigènes se protègent contre les miasmes et les
animaux nuisibles. C'est sur ce même principe qu'ont été construits les
terramares de la Haute-Italie[163].
[Note 163: Cf. O. MONTELIUS d'ap. L. PIGORINI, _Civ. prim. Ital._]
Quant aux _crannogs_ de l'Irlande et de l'Écosse, leur construction
partait de la même conception; mais ce principe de se défendre par l'eau
était réalisé sous une forme différente de celle des palafittes. Les
crannogs sont des îlots faits de main d'homme produits par la
surélévation artificielle de bas-fonds couverts d'eau en hiver,
émergeant en été.
On conçoit que les habitants des palafittes aient jeté à l'eau tous les
débris de leur vie, et que, bien souvent, des objets utiles soient
tombés par mégarde. Aussi parmi la forêt des piquets encore plantés dans
la vase, marquant la position des villages, la drague ramène-t-elle tout
le mobilier de ces temps: instruments de pierre, de métal, os et bois
travaillés, poteries, jusqu'à des fragments d'étoffes et de filets, des
cordages, conservés par la tourbe, des pirogues creusées dans le tronc
d'un arbre, des fruits, des graines, bref tout ce qui se rencontrait
alors dans l'existence courante, et, grâce à ces innombrables restes,
nous possédons mille renseignements sur la vie intime de ces
populations.
Quant aux pilotis qui demeurent en place depuis tant de siècles, ils
permettent de juger de l'importance des diverses agglomérations et
d'établir le plan de leur contour.
À Robenhausen (en Suisse), sur le lac de Pfaeffikon, la surface de la
bourgade était, à peu de chose près, d'un hectare et demi, et le village
s'élevait à trois mille pas environ de la rive du lac. Un pont très long
mettait en communication le bourg avec la terre.
Longtemps encore après l'apparition des métaux, les vieilles coutumes,
quant à la construction des habitations, subsistèrent dans nos pays;
nous possédons dans les bas-reliefs romains, surtout dans ceux de la
colonne Trajane, des représentations très concluantes à cet égard; et
quelques urnes funéraires de l'Étrurie et du Latium (_fig. 80_) nous
donnent l'exacte reproduction des huttes de ces temps en ces pays.
L'homme ne songea que beaucoup plus tard à construire des murailles pour
ses habitations; son premier soin fut de faire usage de la pierre pour
conserver les ossements de ses morts; ce n'est que longtemps après qu'il
prit soin de protéger sa propre vie, en élevant des remparts de défense.
Toutefois on doit remarquer que dans l'Orient méditerranéen les
populations, dès les temps de l'industrie énéolithique, construisaient
en pierres sèches les murailles de leurs habitations; qu'en Asie, on
faisait usage de mottes irrégulières d'argile, à Suse entre autres, pour
le rempart préhistorique, et que ce mode de construction se transforma
rapidement en Égypte, et donna naissance à la brique dont les sépultures
des dynasties Thiuites sont bâties; les tombes royales de Négadah et
d'Abydos sont faites de briques crues. Quelque temps après, on employa
même ces matériaux pour élever les remparts protecteurs des villes. Les
murailles d'El Kab sont un bel exemple de l'architecture militaire
primitive. Plus tard, sous la XIIe dynastie, les pyramides des
Ousertesen et des Amenemhat se composaient encore d'un énorme noyau de
briques crues, revêtu d'un parement de pierre; et, bien des siècles
après, sous les Achéménides de Perse, tout était fait de grandes briques
crues, maisons, palais et remparts, bien que la brique cuite fût déjà
connue tout au moins depuis le temps des Patésis d'Élam. En Gaule, en
Grèce, dans toute l'Europe, en Égypte même, la brique cuite n'est
apparue, et ne devint d'un usage courant, que lors de la conquête
romaine.
Les nomades de nos temps vivent sous la tente, abri fait de peaux, ou de
toile grossière de crin, qu'ils chargent sur leurs bêtes, dès que les
pâturages sont épuisés autour de leur campement; car à peine restent-ils
quelques semaines sur le même point. Il en était certainement de même
aux temps préhistoriques chez les nomades chasseurs ou pasteurs soit
que le gibier fût épuisé, soit que l'herbe eût été mangée par les
troupeaux. Or ces changements continuels ne laissent aucune trace
durable; en quelques jours, la pluie et le vent disséminent les cendres
des foyers; il ne reste sur le sol que quelques pierres demi-calcinées,
et de rare objets oubliés ou abandonnés; c'est ainsi que s'expliquent
les innombrables trouvailles d'objets isolés qu'on fait dans tous les
pays, et que rien ne vient corroborer entre elles.
Les agglomérations préhistoriques, dans les divers pays, diffèrent
beaucoup par leur taille: nous avons vu que la palafitte de Robenhausen
mesurait environ 1 hectare et demi de superficie. Ces proportions se
retrouvent dans quelques citadelles primitives; à Murcens (Lot), au mont
Beuvray (Saône-et-Loire), les dimensions sont égales à celles de
Robenhausen. Alise Sainte-Reine (Côte-d'Or) occupait une superficie de 9
700 ares; Gergovie, 7 000 ares; et la Rome palatine couvrait 1320 ares,
alors que Tyrinthe n'était que de 200 ares, Athènes de 250 et Mycènes de
300.
Il est à remarquer que l'usage de s'établir dans des lieux élevés, de
construire des acropoles entourées de murailles, paraît avoir été
apporté par les peuples venus de la Sibérie; car toutes les grandes
villes fondées par les peuples de vieille souche se trouvent dans les
vallées au bord des cours d'eau. Thèbes, Abydos, Memphis, Our, Ourouk,
Babylone, Suse, sont situées dans la plaine. Alors que Rome, Athènes,
Ecbatane, Alise, et une foule de villes et de bourgades fondées par les
nouveaux venus (Aryem) ont leur Acropole ou sont tout entières bâties
sur les hauteurs. En Gaule les exemples du choix des hauteurs sont
innombrables, l'occupation des îles et la construction des cités
lacustres, des crannogs appartiennent au même besoin de protection
naturelle des agglomérations.
CHAPITRE II
LA CHASSE, LA PÊCHE, LA DOMESTICATION DU BÉTAIL ET L'AGRICULTURE
_La chasse_.--Chez les peuples les plus primitifs, de nos jours, comme
par le passé, la chasse, la pêche et la récolte des plantes et des
graines sauvages sont les seuls moyens qu'a l'homme de se procurer sa
nourriture; et il en était de même dans les phases les plus reculées de
la préhistoire. Les débris qu'on rencontre dans les alluvions ne nous
renseignent pas à cet égard en ce qui concerne la vie des populations
qui taillaient les coups de poings chelléen et acheuléen, mais dans les
cavernes, aux niveaux dits moustiériens, la grande abondance d'ossements
des animaux qui, à l'état sauvage, peuplaient alors plaines, vallées et
montagnes, ne laisse subsister aucun doute quant aux travaux des
troglodytes. Ils étaient chasseurs et certainement aussi pêcheurs: la
capture du gibier et du poisson était leur principale occupation.
Cependant la vie n'était pas aussi facile qu'on serait en droit de le
croire; car, pendant toute la durée des temps quaternaires, l'homme
avait à se mesurer avec de terribles adversaires, soit qu'il luttât
contre eux pour assurer sa subsistance, soit qu'il eût à défendre sa
propre vie; et ce n'est certainement pas avec l'aide seule des
instruments grossiers de silex dont il disposait, qu'il pouvait se
rendre maître des pachydermes, des rhinocéros, des bisons et de tous ces
grands herbivores dont il faisait sa nourriture habituelle, qu'il était
à même de vaincre l'ours et le lion. Assurément, de même que bon nombre
de sauvages modernes, il faisait grand usage des lacets, des pièges, de
ces fosses dont on use encore dans l'Indo-Chine pour capturer le tigre
royal, et de plus, il fabriquait des armes puissantes de bois dur, des
épieux, dont peut-être même la pointe était empoisonnée. Une tige de
buis ou de chêne convenablement préparée devient, entre les mains d'un
homme adroit et vigoureux, un moyen d'attaque très redoutable.
[Illustration: Fig. 81.--Lions et chiens de chasse. Bas-relief du
tombeau de Méra, à Saqqarah (VIe dynastie).]
Chez les peuplades sauvages modernes, ces sortes d'armes, fort usitées,
varient de forme et de nature suivant leur destination. La pique, le
javelot, l'épieu garni d'une pointe de silex, d'os, de corne ou
simplement d'un bois dur affilé, sont les principaux instruments de
chasse des primitifs et, aux temps préhistoriques comme de nos jours,
ils servaient aussi bien contre l'homme que pour abattre les animaux
sauvages.
Dès avant l'introduction dans nos pays de l'industrie néolithique, l'arc
et la flèche avaient certainement fait leur apparition; c'était un grand
progrès sur le propulseur, car les projectiles atteignaient de grandes
distances, jusqu'à quatre et cinq cents mètres (à l'époque romaine), et
permettaient de frapper l'ennemi ou le gibier sans lui donner l'éveil.
L'homme pouvait dès lors lutter contre le lion et l'ours sans exposer sa
vie autant que par le passé. Cependant, dans les contrées chaudes, le
chasseur n'avait pas affaire seulement aux grands carnassiers. En
Égypte, le crocodile sortant la nuit des marais venait parcourir les
villages en quête de proies, tout comme le font encore les alligators de
l'Amérique centrale, et ni la flèche, ni l'épieu n'avaient d'effet sur
leur armure. Ces monstres atteignaient parfois d'énormes proportions et,
tandis que les habitants réfugiés dans leurs palissades n'osaient pas en
sortir, le lion, quittant ses repaires du désert, venait rôder autour
des huttes et des enclos du bétail. En Chaldée, le souvenir de ces
luttes contre le roi des animaux est demeuré pendant des siècles très
vif dans les esprits, la glyptique et la sculpture en font foi; alors
que les bas-reliefs égyptiens des premiers temps historiques nous font
assister le plus souvent (_fig. 81_) à des exploits cynégétiques plus
pacifiques; ce sont généralement des chasses à la gazelle, à l'antilope,
ou bien aux oiseaux d'eau, dans les marais. L'arc et le filet jouent le
grand rôle.
Dans les kjoekkenmoeddings de l'Égypte et de nos pays, dans les cavernes,
on trouve des amas considérables d'os brisés, restes de repas que les
hommes de ces temps ne prenaient pas la peine d'écarter de leur demeure;
et ces débris varient suivant les époques, fournissent, pour chaque
temps, la liste des animaux sauvages dont l'homme faisait sa nourriture.
À Solutré l'on n'a pas trouvé moins de cent mille équidés, dont les os
étaient amoncelés autour des anciennes habitations. Mais, alors que dans
les régions extra-européennes on voit sur les rochers figurer l'homme à
la poursuite du gibier, ces sortes de représentations n'existent pas
chez nous pour les temps quaternaires, bien que nos cavernes soient
couvertes de peintures; c'est plus tard seulement, avec l'industrie
néolithique, qu'elles se montrent. Cette remarque est d'importance en ce
qui regarde l'esprit dans lequel ont été dessinées les représentations
magdaléniennes.
L'introduction de l'élevage et de l'agriculture chez les peuples de tous
les pays n'a pas arrêté les exploits des chasseurs; mais dès lors, la
capture du gibier, n'étant plus indispensable à la vie, n'a plus joué
qu'un rôle secondaire dans les occupations. Les néolithiques,
semble-t-il, tiraient autant de ressources des animaux sauvages que de
leurs troupeaux, si nous en jugeons par les ossements qu'on rencontre
dans la vase sous les cités lacustres; et ce n'est que beaucoup plus
tard, aux temps historiques, que la chasse est devenue un agréable
passe-temps, un luxe que les plus grands rois ne dédaignaient pas. Mais,
avec l'apparition des métaux, l'armement devenant plus puissant,
l'abondance du gibier diminua et bien des espèces disparurent. C'est
ainsi que la cavalerie romaine de Julien le philosophe abattait de ses
flèches les dernières troupes d'autruches du désert euphratique, que le
lion disparut de la Grèce continentale et de l'Asie mineure, lors des
débuts de l'histoire dans ces pays, que les _bos urus_ de l'Europe
occidentale furent exterminés dans les premiers siècles de notre ère.
[Illustration: Fig. 82.--Faucons de chasse: 1, entravé; 2, libre,
Arménie russe. Seconde industrie du fer.]
Aux temps de l'industrie du fer, nous voyons paraître dans la
Transcaucasie l'emploi du faucon pour la chasse (_fig. 82_), et cet
usage si cher à nos seigneurs du moyen âge, est demeuré en vigueur
jusqu'à nos jours chez les Orientaux.
* * *
_La pêche._--Si l'homme poursuivait le gibier, il ne négligeait
certainement pas le poisson, alors d'une abondance extrême dans les lacs
et les cours d'eau; abondance que nous ne connaissons plus aujourd'hui
que dans les pays neufs, où les moyens de pêche modernes n'ont pas
encore été appliqués.
Pour les temps les plus anciens, contemporains de l'industrie
paléolithique, les documents nous manquent pour apprécier les méthodes
de pêche; mais dès l'apparition du harpon, c'est-à-dire dès les débuts
des industries archéolithiques, nous sommes assurés que nos
prédécesseurs sur le sol des Gaules chassaient le poisson. Quant aux
lignes de pêche de ces temps, nous n'en avons pas rencontré de traces;
il est juste de dire que l'hameçon pouvait être fait de deux esquilles
d'os ou de bois dur attachées ensemble et formant un angle aigu;
cependant les microlithes géométriques (Tardenoisien ou Tourassien)
paraissent avoir été taillés pour armer des engins de pêche.
[Illustration: Fig. 83.--Harpons et instruments de pêche.--N°1, Ivoire.
N°2, Cuivre (Abydos). N°3, Silex (Hélouan). N°4, Emmanchement du n°3.
N°5, Corne de cerf (lac de Neuchâtel). N°6, Robenhausen (Suisse). N°7,
Flotteur en bois de pin (Robenhausen, Suisse). (Nos 5, 6, 7, d'après
A. de Mortillet.)]