Cette désignation de «domaine primitif» semble être bien hasardeuse et

dictée par la réaction, de mode aujourd'hui, contre les origines

orientales des peuples de langue aryenne. Nos renseignements, bien

qu'ils soient incomplets, certainement nous montrent les Celtes

s'étendant jusqu'aux rives du Pont Euxin sur le bas Danube; mais ils ne

nous disent pas s'il en existait encore plus loin, dans les steppes

russes, et si ces peuples n'y avaient pas vécu jadis.

M. Hoernes[141], l'un des préhistoriens les plus versés dans l'étude de

la civilisation dite hallstattienne, se base principalement, dans sa

classification, sur les caractères de la céramique et des fibules. Sans

disconvenir que ces deux éléments présentent un grand intérêt, nous

ferons cependant observer que la véritable caractéristique de cette

culture est l'introduction du naturisme dans l'art géométrique,

caractère qui la distingue très nettement de la civilisation du bronze

dans l'occident et le centre de l'Europe et qui, par ses conceptions et

sa technique, l'éloigne des cultures chaldéenne, égyptienne et

préhellénique, tout en laissant entrevoir une certaine parenté, très

éloignée, avec les goûts mycéniens.

[Note 141: LXX, 54.]

Mais les traces de l'esprit hallstattien ne sont pas limitées à

l'Europe, nous en retrouvons au loin dans l'Asie Antérieure du nord, au

sud du Caucase et dans les pays caspiens.

Au cours de l'industrie du fer, on voit paraître, en Arménie russe, une

civilisation très différente de celle des sépultures plus anciennes; et

cette culture se retrouve, bien qu'elle soit modifiée dans bon nombre de

détails, tant dans le Talyche russe et persan que dans l'Osséthie, voire

même dans le Daghestan. Sa caractéristique est dans les représentations

humaines et animales, dont la technique et le style paraissent dériver

pour toutes du style géométrique.

En Osséthie, cette culture semble ne pas encore user industriellement du

fer, toutes les armes étant faites de bronze; mais ce n'est là qu'une

apparence, car la grande prédominance du cuivre chez les Ossèthes

provient uniquement du voisinage de riches mines de ce métal. En

Arménie elle comprend le fer, l'argent et le plomb. Quant à la

céramique, elle possède dans les trois régions la même technique

ornementale, l'incision, souvent très soignée, et le lissage; elle

fournit des formes animales en Arménie et en Perse, fait nouveau dans

ces régions.

[Illustration: Fig. 66.--Industrie du fer, Arménie russe.]

[Illustration: Fig. 67.--Têtes de flèches des sépultures de l'industrie

du fer dans le nord de la Perse. 1-2, Bronze.--3, Fer.--4-5, Obsidienne

transparente enfumée.--6, Obsidienne à veines rouges.--7, Jaspe

rouge-feu (Talyche).]

Mais si l'on rapproche ce groupe industriel de celui de Hallstadt, on

est frappé des analogies que présentent ces deux cultures; toutefois,

dans le Hallstattien, il faut faire la part des influences

méditerranéenes, exclure leurs produits, ce qui est aisé d'ailleurs; on

se trouve alors en présence d'analogies telles qu'il est impossible de

ne pas rapprocher ces deux industries et, par suite, les peuples qui en

étaient les auteurs. L'ornementation des vases de Bavière, de style dit

géométrique, est identiques à celles du Lelwar et d'Hélénendorf.

[Illustration: Fig. 68.--Hélénendorf (Transcaucasie).]

Dans la parure, nos bracelets hallstattiens ne diffèrent en rien de ceux

de l'Orient, les torques sont les mêmes, et il en est ainsi des anneaux

d'oreilles, des bagues, des pendeloques, des fibules; on rencontre

également les ceintures de bronze, mais la plupart des nôtres sont

inspirées par l'Étrurie ou la Grèce. Les trousses de toilette, la forme

des armes, les nécessaires de tout genre, les grandes fourches de

bronze, tout est sinon semblable, du moins fort analogue. Seules les

épingles diffèrent; mais celles du Lelwar ne sont que des imitations

transformées des épingles des industries précédentes du fer dans le même

pays.

Le mode de sépulture est à peu de chose près le même en Orient qu'en

Occident: le corps, allongé (jadis il était accroupi), est recouvert

d'un amas de pierres.

De même que le bronze a fait son apparition en des temps divers, dans

les différents pays, de même le fer s'est montré, suivant les lieux, à

des époques très variées. En Chaldée, en Élam et en Égypte on a connu ce

métal dès des temps fort anciens; mais, dans ces régions, l'usage du

bronze étant resté prédominant, soit pour des causes religieuses, soit,

plutôt, parce que le fer à l'état naturel était rare dans ces parties du

monde antique, il en résulte que nous ne savons pas préciser l'époque à

laquelle son usage industriel fut introduit. Il en est tout autrement en

ce qui concerne les régions nordiques, tant en Asie qu'en Europe.

Dans la Transcaucasie, on distingue deux formes successives de

l'industrie du fer, très différentes d'aspect et certainement

appartenant à des groupes ethniques divers. La première, très spéciale,

semble n'être, somme toute, qu'une continuation des usages de la culture

du bronze dans ces pays; elle est localisée dans les montagnes de

l'Arménie. La seconde au contraire, nous venons de le voir, est celle

qui paraît avoir été soit la mère, soit la soeur du hallstattien de

l'Occident. Cette dernière, d'ailleurs, si nous en jugeons par les

mobiliers funéraires, aurait emprunté quelques détails à la civilisation

qui l'avait précédée dans la Transcaucasie.

[Illustration: Fig. 69.--Épées et poignards hallstattiens de l'Occident

européen.]

En Occident, seule la seconde culture caucasienne trouve son équivalent;

mais elle est, dans nos pays, suivie d'une autre phase qu'on a coutume

de désigner sous le terme d'industrie de la Tène, du nom de la localité

où elle est le mieux représentée. Cette industrie de la Tène était celle

de la Gaule à l'époque de la conquête romaine. Elle est fort imprégnée

de l'esprit méditerranéen ainsi que de goûts venus du Nord, de

l'Allemagne septentrionale et de la Scandinavie, et ne semble pas être,

comme le Hallstattien, d'origine orientale.

À cette époque, dans tout l'Occident et le Centre européens, la culture

hellénique et celle des Italiotes prend de plus en plus d'importance; la

monnaie, grecque tout d'abord, puis indigène au type grec, fait son

apparition, et l'histoire proprement dite commence.

Ailleurs, dans le nord de la Russie et en Finlande, l'usage du fer

succède directement à celui de la pierre polie. Il en est de même dans

l'Afrique centrale et sur le Haut Nil, probablement en des temps plus

anciens qu'en Europe. Aux Indes, ce progrès paraît avoir été dû à la

conquête alexandrine, ou tout au moins l'avoir précédée de peu de

siècles. Quant aux pays extrême-orientaux, nous ne pouvons encore juger

de leur évolution.

Au Nouveau Monde, en Océanie, dans la Polynésie, chez les tribus du Nord

sibérien, l'apparition du fer est toute récente; elle date de la

découverte de ces terres par les explorateurs de notre époque.

CHAPITRE VIII

LE TRAVAIL DES MATIÈRES DURES

Nous avons vu que les plus anciens produits de l'industrie humaine dont

nous ayons actuellement connaissance, sont des instruments en pierre

éclatée, silex, quartzite, grès siliceux, quartz, suivant que le pays

fournissait naturellement l'une ou l'autre de ces roches, soit dans les

affleurements des couches géologiques, soit dans les alluvions.

Dans toutes les contrées et dans tous les temps préhistoriques, le silex

a toujours été préféré aux autres roches, parce qu'il s'éclate aisément

et que ses éclats sont extrêmement tranchants. Le silex est une

substance très résistante, que seul le choc sur un corps dur peut

émousser; il se prête admirablement à la taille par percussion et ses

éclats sont rapidement façonnés soit à petits coups, soit par la

pression, car il suffit de comprimer obliquement, au moyen d'un corps de

dureté moyenne, le tranchant d'un éclat de silex, pour déterminer la

levée de petits éclats, et en répétant cette opération, on donne

aisément une forme intentionnelle à l'instrument. Le retouchoir peut

être en silex ou en toute autre pierre de dureté moyenne, voire même en

bois, en os, en corne; car la pression à exercer pour obtenir les

retouches est fort légère.

Le grès siliceux, les quartzites, le quartz et le cristal de roche, de

dureté égale ou supérieure même au silex, ne possèdent pas les qualités

de cette matière et se fendent gauchement, n'obéissent, semble-t-il,

qu'à regret aux volontés de l'ouvrier qui les façonne. Il en est résulté

tout d'abord que ces roches n'ont été employées qu'à défaut de silex et

que, dans les temps où les relations entre peuplades étaient devenues

faciles, le silex a fait l'objet d'un commerce fort étendu.

D'autres matières, telles le jade et l'obsidienne, ont été d'usage

également; mais le jade, substance très dure, ne se taille que très

difficilement, par percussion, et n'obéit guère qu'au polissage; aussi

ne le rencontre-t-on que dans les dernières industries néolithiques, en

même temps que la serpentine, la diorite et autres roches de filons dont

l'emploi était inconnu avant que l'homme appliquât à la pierre le

polissage que, depuis longtemps déjà, il pratiquait pour l'ivoire, l'os

et la corne.

Quant à l'obsidienne, qui se taille de merveilleuse manière, elle

présente le grand défaut d'être trop fragile. Cette roche volcanique a

cependant été fort employée dans l'antiquité préhistorique, pour cette

raison qu'elle peut, pour bien des usages, remplacer le silex toujours

absent dans les pays où elle-même se rencontre naturellement au milieu

des coulées de laves. Cette matière a été très employée au Mexique, au

Japon, dans les îles grecques de la Méditerranée, en Transcaucasie et

dans l'Arménie. Elle se taille tout comme le silex, mais ne se prête pas

au polissage.

Quand on frappe obliquement sur un noyau de silex, soit à l'aide d'un

marteau, soit avec un simple galet de pierre dure, on lève un éclat dont

la face fraîche présente une surface légèrement bombée, saillante à

proximité du point qui a reçu le coup. Cette protubérance se nomme

«bulbe de percussion». Ce bulbe existe dans les éclats de toutes les

roches dures. Il en résulte, sur le noyau, une cavité correspondante.

Si, après avoir déterminé sur un noyau le départ d'un certain nombre

d'éclats sur le même côté, on frappe dans l'autre sens, on produit un

tranchant fort aigu, suivant une ligne sinueuse dont les saillants et

les rentrants peuvent être atténués par de nouvelles tailles moins

violentes; on parvient alors à façonner un tranchant très régulier. Ces

deux types sont ceux de l'industrie paléolithique, le chelléen montrant,

le plus souvent, les tranchants sinueux et l'acheuléen présentant les

bords coupants à peu de chose près réguliers. Avec l'industrie

moustiérienne la taille devient plus soignée dans les coups de poing;

mais l'homme fait surtout usage d'éclats qu'il retaille sur les bords,

d'un seul côté seulement, soit par percussion, soit par pression. Nous

avons vu qu'avec les industries archéolithiques, le coup de poing

disparaît; mais son procédé de taille sur les deux faces est, dès lors,

appliqué à l'éclat; il en résulte l'apparition des nuclei, noyaux sur

lesquels on prend les lames pour les façonner ensuite de cent manières

différentes, suivant les besoins, en les retouchant sur une seule face

ou des deux côtés.

L'industrie mésolithique montre de grands progrès quant à la variété des

formes; on voit paraître entre autres le tranchet, précurseur de la

hache qui, plus tard, sera polie; mais le tranchet, en général, n'est

taillé que d'un seul côté, l'autre demeurant plat.

En Égypte et aux Indes[142], ce tranchet se montre sous la forme d'une

véritable hache, concurremment avec une autre disposition dans laquelle

l'instrument est dégrossi sur les deux faces; son taillant est alors

obtenu au moyen d'un coup habilement frappé sur le côté de l'outil ainsi

préparé. Toutefois, dans la hache-tranchet de l'Égypte, le tranchant est

souvent produit par une série de retouches, ce qui l'éloigne du

véritable tranchet campignien, comme celui des Indes.

[Note 142: Notes communiquées par H. SETON KARR (Rivière Pensar).]

La hache polie se montre dans l'industrie néolithique, en même temps

qu'un grand nombre de formes nouvelles, et son usage se continue au

cours des industries énéolithiques, voire même du bronze; car le métal

était encore très rare alors et, pour bien des usages de la vie, on

conservait l'emploi des anciens instruments.

C'est dans l'industrie néolithique et énéolithique que se rencontrent

les chefs-d'oeuvre de la taille du silex, et l'on a peine à concevoir que

des ouvriers fussent assez habiles pour tailler avec une pareille

perfection ces grandes lames égyptiennes, quelquefois polies d'un côté,

toujours si minces et portant les traces d'enlèvement des éclats de

retouche fait avec une régularité mathématique. Les néolithiques, tant

en Égypte que dans les pays scandinaves, étaient passés maîtres dans

leur art. Sur le Nil on façonnait même de légers bracelets en silex,

parfaitement circulaires et polis à l'extérieur. Dans le Jutland et la

Scanie, on excellait dans la fabrication des poignards. Quelques pièces

trouvées en France même ne sont pas négligeables mais il reste à savoir

si elles sont vraiment indigènes; car, à cette époque, le commerce du

silex avait pris une grande extension.

[Illustration: Fig. 70.--Nos 1-2, nucleus (Grand-Pressigny).--Nos

3-4, 1re lame. N°5, 2e lame.--N° 6, 2e lame.]

Le silex se trouve, dans le nord de l'Europe, par gros rognons au milieu

des assises du terrain crétacé supérieur (Cénomanien, Turonien et

Sénonien); c'est surtout dans la craie qu'il s'est formé, alors qu'elle

se déposait, la silice se concentrant dans les vides laissés par le

moulage et la disparition des corps organiques enfouis dans la vase. Les

spongiaires ont été la cause principale de cette concentration. Dans le

sud de l'Angleterre, le nord de la France, la Belgique, le nord de

l'Allemagne et le Danemark se trouve, dans la craie blanche, le plus

beau silex du monde. En Suède il n'existe pas de craie à silex[143].

[Note 143: J. DE MORGAN, 1882. _Les terrains crétacés de la

Scandinavie_, X.]

En Algérie et en Tunisie, les silex abondent dans les mêmes terrains

qu'en Europe occidentale, alors qu'en Égypte c'est dans les couches

tertiaires (nummulitiques) qu'il se rencontre; toutefois, dans les

coteaux de la vallée du Nil, la qualité de cette matière ne le cède en

rien à celle de nos silex occidentaux.

Pour alimenter le commerce et fournir de silex les populations qui n'en

possédaient pas de gisements dans leur sol, il se forma des centres de

la taille: des ateliers s'établirent en Belgique, dans le bassin de la

Loire, au Grand Pressigny. Dans cette dernière localité se fabriquaient

de superbes lames qui étaient exportées dans tout l'Occident européen;

mais il ne semble pas qu'on y eût taillé en grand nombre d'autres

instruments. Au Grand Pressigny, entre autres, les nuclei abandonnés,

après qu'ils eurent rendu les services qu'on attendait d'eux, se

rencontrent dans les champs par milliers et milliers. Ce sont de longs

blocs de silex retaillés à grands éclats sur toutes les faces, mais dont

une seule était préparée pour l'enlèvement des lames. Ils sont très

variables de dimensions: on en voit présentant plus de cinquante

centimètres de longueur (_fig. 70_).

C'est par percussion que ces grandes lames étaient enlevées; il

fallait, à coup sûr, une bien grande habileté de main et des précautions

spéciales pour que la vibration ne brisât pas ces couteaux si longs et

si minces, si fragiles. Certes on rencontre des débris; mais ils sont en

bien petit nombre si l'on tient compte du nombre énorme des nuclei, et

par suite de la production des lames.

La taille des lames d'obsidienne, dans les îles de l'Orient

méditerranéen, se faisait de la même manière, mais nuclei et lames

n'atteignent pas de grandes dimensions: les plus grands nuclei ne

dépassent jamais une vingtaine de centimètres de longueur (_fig. 71_).

[Illustration: Fig. 71. Nucleus et lames d'obsidienne (Phylacopi, île de

Milo).]

Bientôt les affleurements de silex ayant été exploités, les ouvriers

songèrent à creuser des puits dans le sol pour aller y chercher les

couches riches en silex. D'ailleurs ces ouvriers avaient probablement

reconnu que cette matière à l'état frais, et conservant encore son «eau

de carrière», se taille plus aisément que celle qui, pendant longtemps,

a été exposée au contact de l'air et aux intempéries.

C'est en 1867 que des géologues belges[144] découvrirent à Spiennes,

près de Mons, les premières de ces curieuses mines; mais par la suite la

même industrie fut reconnue dans l'Aveyron (_fig. 72_), par MM. Boule

et Cartailhac[145], puis dans le département de l'Oise[146], dans celui

de la Marne[147], en Angleterre, dans le Norfolk et le Sussex[148].

Enfin, dans ces dernières années, Seton Karr a découvert en Égypte de

très vastes exploitations (_fig. 73_ et _74_).

[Note 144: XLIV.]

[Note 145: V, 1887, 8.]

[Note 146: Cf. FOUJU, VI (1891), 445; _L'Homme_ (1884), 447.]

[Note 147: J. DE BAYE, V (1885), 464; XXII, 2e édit., 64.]

[Note 148: Chanoine GRENWELL, XVII (1871), nouv. série, II, 419:

col. A. LANE Fox. XVI, V, 1876.]

[Illustration: Fig. 72.--Puits d'extraction du silex à Mur-de-Barrez

(Aveyron). D'après M. Boule (Mat. 1887, p. 8).]

À Spiennes, les néolithiques ont foré des puits de 0 m. 60 à 0 m. 80 de

diamètre jusqu'à une profondeur atteignant parfois 12 mètres, au travers

des couches du quaternaire et du tertiaire, puis de la craie, jusqu'à

parvenir au banc des silex de la meilleure qualité. À cette profondeur

ils avaient pratiqué dans tous les sens, des galeries irrégulières

hautes de 0 m. 50 à 2 mètres et larges de 1 mètre à 2 m. 50. Dans ces

galeries on a retrouvé des pics en bois de cerf et en silex, des

marteaux, des haches polies, le tout accompagné de cendres, de bois

calciné, et, autour de ces puits sur environ vingt-cinq hectares, le

sol est couvert d'éclats et de rebuts de la taille; c'est là que se

trouvait l'atelier.

Ces sortes d'exploitations ont certainement été fort nombreuses dans nos

pays; mais les terres qui recouvrent les puits ayant été cultivées

depuis de longues années, il est fort difficile de reconnaître leur

emplacement. En Égypte, les conditions sont tout autres; c'est dans le

désert que les néolithiques ont ouvert leurs mines, et le sol est encore

dans l'état même où ils l'ont laissé, il y a de cela plus de six mille

ans (_fig. 73_); on voit encore les buttes de décombres (_fig. 74_),

haldes du travail des mineurs laissées autour du puits, et ces buttes

s'alignent en nombre infini sur les bords de certains vallons connus

dans ces temps pour la richesse en silex des couches qui se trouvent

sous les alluvions quaternaires. Ces travaux, considérables, sont

assurément contemporains de la belle industrie du silex en Égypte;

c'est-à-dire que, commencés peut-être avant l'apparition du métal, ils

se sont continués sous les rois dont les restes ont reposé dans les

nécropoles de Négadah et d'Abydos.

[Illustration: Fig. 73.--Croquis topographique des mines de silex de

Ouadi el Cheikh (Égypte), d'après les relevés de Seton Karr.]

Bien longtemps avant de polir le silex, les matières sédimentaires

siliceuses et les roches cristallines, les hommes avaient travaillé et

poli l'os et l'ivoire et quelques ustensiles de pierre; ils n'ignoraient

donc pas cette méthode de travail mais, pour des causes qui nous

échappent, ils ne l'employaient pas et ce n'est que très tardivement

qu'ils en firent usage.

[Illustration: Fig. 74.--Mines de silex de Ouadi el Cheikh, d'après une

photographie de H.-W. Seton Karr.]

L'instrument, taillé avec beaucoup de soin, présentait la forme qu'il

devait avoir après le polissage. Pour les outils de silex, par de

petites retouches habilement faites, on enlevait le plus qu'il était

possible des arêtes par trop saillantes, et, pour les autres roches,

c'est par un piquage, au moyen d'un percuteur pointu, d'une roche très

résistante qu'on amenait l'instrument à sa forme; puis en le frottant

sur une substance plus dure et, probablement aussi, en s'aidant de sable

et d'eau, on enlevait tous les saillants des retouches.

Cette opération se faisait soit sur un rocher, soit sur une grosse

pierre apportée dans le campement et auquel nous donnons le nom de

polissoir. Nous connaissons des polissoirs des industries

aurignacienne[149], magdalénienne[150], azilienne[151]: mais ces

pierres ne servaient alors qu'au polissage des os et de l'ivoire, à la

fabrication des aiguilles et des épingles. C'est au néolithique que

commence le polissage de la pierre, il ne s'applique qu'à quelques

instruments seulement, haches, erminettes, gouge, ciseau et casse-tête,

dans le monde entier, couteaux et bracelets en Égypte seulement; et

encore les instruments polis ne le sont-ils souvent qu'au tranchant.

Toutefois il est à remarquer que dans le sud de l'Europe, en Italie, en

Grèce et en Espagne les haches polies de silex font défaut[152] et qu'en

Afrique du Nord elles semblent également manquer, ou du moins être

extrêmement rares.

[Illustration: Fig. 75.--Pic de mineur de Ouadi el Cheikh (musée de

Saint-Germain récoltes de Seton Karr) et son emmanchement.]

[Note 149: Grotte du Trilobite.]

[Note 150: Grotte de Combarelles.]

[Note 151: Grotte du Mas-d'Azil.]

[Note 152: XXVI, I, 512.]

[Illustration: Fig. 76.--La «Pierre aux dix doigts», Villemaure (Aube).]

Les polissoirs sont le plus souvent en grès dur; on en connaît cependant

en granit, en quartzite ou en toute autre roche dure. Dans la Dordogne

on a fréquemment employé des dalles de silex[153]. L'un des plus

remarquables est celui dit «la pierre aux dix doigts» (fig. 76), de

Villemaure, dans l'Aube[154].

[Note 153: Dr TESTUT, V (1888), 77.]

[Note 154: A. DE MORTILLET, _Les polissoirs de Villemaure (Aube)_,

IX (1906), 44, fig. 26 et 27.]

Mais à côté de ces polissoirs fixes, sur lesquels on frottait

l'instrument qu'on désirait achever, il est bon nombre de polissoirs à

main et d'aiguisoirs qui certainement n'étaient pas destinés au

polissage des outils de pierre, mais servaient pour l'os, l'ivoire ou la

corne. On les rencontre en grand nombre dans les stations néolithiques;

quelques-uns même sont percés et pouvaient être suspendus à la ceinture.

[Illustration: Fig. 77.--Bas-relief de la VIe dynastie d'Égypte. La

fabrication des vases de pierre.]

[Illustration: Fig. 78.--1 à 5, Vases de pierre. El Amrah

(Hte-Égypte).]

Le néolithique, vers son apogée, a connu les instruments perforés pour

recevoir leur emmanchement, haches, marteaux, masses, casse-têtes, etc.,

qu'on rencontre dans tous les pays du monde. Ces armes presque toujours

faites de pierre très dure, diorite, serpentine ou autre, ont été

longtemps en usage, car on les trouve fréquemment avec des instruments

de bronze; mais on aurait grand tort de les considérer comme

représentant une époque[155] car, dans les diverses régions où elles se

rencontrent, l'industrie énéolithique ne peut être considérée comme de

la même antiquité. En Égypte et en Chaldée, les masses de formes

diverses sont extrêmement anciennes et leur usage s'est, dans la

Mésopotamie, conservé jusqu'à nos jours. Les Arabes des tribus, en

effet, sont encore armés d'un casse-tête fait d'un court bâton muni, à

l'une de ses extrémités, d'une grosse boule de bitume.

[Note 155: Comme le fait DÉCHELETTE, XXVI, I, 519.]

Quant à la perforation du trou d'emmanchement, elle se faisait, comme de

nos jours encore, par rotation d'un foret circulaire, généralement

creux, actionné, soit à la main, soit à l'aide d'un archet, agissant sur

la pierre à percer; le sable mouillé jouait un grand rôle dans ce

travail qui permettait aussi le forage des vases de pierre dure, cristal

de roche, obsidienne, cornaline, etc... Certains bas-reliefs de l'ancien

empire égyptien nous montrent des ouvriers occupés à ce travail (_fig.

77_).

L'Humanité préhistorique · 第 10 / 22 段