débris de cuisine, sont des buttes de détritus laissés par le
populations à proximité de leurs habitations, parfois sur le site même
de leur campement. Ces buttes sont de tous les temps et de tous les
lieux; en Europe occidentale et septentrionale, au Japon, au Brésil, au
Chili, en Patagonie, dans l'Amérique du Nord, on les rencontre sur les
côtes; en Égypte ils sont situés dans le désert, à quelques centaines de
pas de la zone qu'atteint le Nil dans ses crues. Envisagés dans leur
acception la plus large, ces restes de campements appartiennent à toutes
les époques, même aux temps modernes.
[Note 111: En danois _kjoekken_ signifie «cuire» et _moedding_ (au
pluriel _moeddinger_) «débris».]
En Danemark[112], les kjoekkenmoeddings renferment les restes de la plus
ancienne civilisation de la pierre connue dans les régions scandinaves.
Ces buttes se sont formées aussitôt que, le pays étant débarrassé de
glaces, l'homme en a pu prendre possession. Elles sont, en général,
larges de cinq à six mètres, hautes de deux ou trois et leur longueur
varie entre vingt et quatre cents mètres; elles se composent d'un amas
de coquilles et d'os, restes des produits de la chasse et de la pêche,
renferment des silex taillés d'un type spécial, racloirs, tranchets,
nuclei, couteaux, perçoirs, etc., des os, des bois de cerf travaillés,
et des fragments de poterie grossière. La hache polie fait complètement
défaut dans ces gisements qu'on juge être synchroniques de nos
campements campigniens du nord de la France. Dans ces buttes on trouve
fréquemment les foyers d'antan, encore en place, et parfois les
squelettes des hommes qui habitaient ces villages, formés probablement
de huttes de branchages recouvertes de mottes de terre et alignées en
une longue file sur le côté.
[Note 112: Cf. LXXV.]
_Industrie campignienne_.--Cette industrie, localisée au nord de la
Gaule, semble avoir, dans cette région, immédiatement précédé
l'industrie néolithique; son outillage se compose de racloirs, couteaux,
lames à encoches, perçoirs, des temps précédents, auxquels viennent
s'ajouter les tranchets, en grand nombre, et les pics.
Les stations de cette industrie se rencontrent principalement dans les
départements de la Somme et de la Seine-Inférieure, sous forme de fonds
de cabanes où, parmi les cendres, sur une hauteur de 0 m. 60 à 0 m. 80
et une largeur de 3 à 6 mètres se trouvent les foyers et les objets
divers les accompagnant: silex taillés, éclats, fragments de poterie
généralement grossière, mais dont quelques-uns sont parés d'ornements
géométriques gravés à la pointe dans la pâte molle, meules à bras et
molettes. On rencontre très rarement dans ces fonds de cabanes la hache
polie; toutefois la présence de cet instrument dans cette industrie est
encore discutée[113]. Les têtes de flèches lancéolées ou barbelées, si
abondantes dans l'outillage néolithique, font complètement défaut.
[Note 113: XXVI, I, 326.]
C'est en 1872 qu'a été découverte par Eugène de Morgan[114] la station
du Campigny, près de Blangy-sur-Bresles (Seine-Inférieure), et en 1886
Ph. Salmon proposa de créer une «époque campignienne».
[Note 114: LIV.]
Bien que beaucoup d'autres campements de cette nature aient été reconnus
en ces dernières années, les opinions sont encore partagées au sujet de
cette industrie qui n'a pas été rencontrée jusqu'ici en gisements
stratifiés, superposés à des industries plus anciennes, ou supportant
d'autres plus récentes. «Ces stations, très pauvres en haches polies,
disait G. de Mortillet[115], ont un cachet tout particulier; elles
pourraient bien représenter, en France, le commencement de l'époque
néolithique.»
[Note 115: XL, 2e edit., 518.]
Les industries mésolithiques, très nombreuses, assurément, ont été
jusqu'à ce jour fort mal étudiées, aussi bien dans notre pays qu'à
l'étranger; la raison en est que les gisements sont toujours isolés,
sans relations stratigraphiques avec les autres industries, que les
sépultures néolithiques sont le plus souvent des ossuaires où se
mélangent squelettes et mobiliers des époques diverses; dès lors on ne
peut savoir si déjà elles étaient en usage aux temps de l'industrie
mésolithique enfin que les types appartenant à ces industries qui se
trouvent dans les collections ont été, la plupart du temps, ramassés à
la surface du sol. Peut-être convient-il de ranger dans les industries
mésolithiques certains types de l'Afrique du Nord et de la Syrie. Tout
ce qu'il est possible d'affirmer à leur égard est qu'elles ne renferment
plus que très rarement des formes spéciales archéologiques, et que la
pierre polie ne se montre pas communément dans leurs gisements.
J'ai souvenir d'avoir, moi-même, en 1873, trouvé dans un fond de hutte
au Campigny, une hache néolithique en silex, polie et retaillée, au
tranchant, mais non repolie. Cette observation permettrait de supposer
que l'industrie campignienne aurait existé dans le nord de la France,
alors que le néolithique avait déjà pris son essor dans d'autres
régions, peut-être peu lointaines, et que les haches polies, très rares,
qu'on rencontre parfois dans les mobiliers campigniens parvenaient par
le commerce en Picardie. On peut opposer cependant à cette découverte
l'opinion que les villages campigniens n'ont pas cessé d'être habités
lors de l'apparition dans le pays de l'industrie néolithique et que, par
suite, la présence de haches polies dans les fonds de cabanes peut être
due à l'occupation postérieure du village par des hommes connaissant le
polissage du silex.
[Illustration: Fig. 27.--Silex taillés campigniens (Le Campigny,
Seine-Inférieure).]
CHAPITRE IV
LES INDUSTRIES NÉOLITHIQUES
Avec l'industrie néolithique, nous voyons, dans le monde entier, surgir
des innovations sans nombre; il apparaît clairement que cette phase du
développement de l'intelligence humaine fut celle qui ouvrit au progrès
ses véritables voies. Le polissage des matières dures qui, nous l'avons
vu, était appliqué à l'os et à l'ivoire, dès le pleistocène, dans les
industries solutréenne et magdalénienne, est alors général; il devient
d'usage pour aiguiser les roches les plus dures, le silex, le jade, la
diorite, la syénite, etc., et leur donner une forme reconnue pour être
la mieux adaptée à la destination des instruments. L'homme, toujours
chasseur et guerrier, façonne les pointes de ses flèches de mille
manières; mais le plus souvent, il s'inspire du harpon d'antan, et les
munit de barbelures (_fig. 28_). Il ne se contente plus des peaux de
bêtes pour se vêtir, mais tisse la laine et les fibres des plantes,
perfectionne ses arts céramiques, asservit les animaux à ses volontés,
élève le bétail, se construit des demeures sur terre et sur les eaux,
creuse des pirogues, enfin cultive les céréales. Les portes sont grandes
ouvertes pour qu'il entre véritablement dans le progrès; il lui suffira
de développer ses connaissances, d'améliorer ses moyens de fabrication
et, le jour où paraîtra le métal, il sera définitivement sorti de la
barbarie.
[Illustration: Fig. 28.--Pointes de flèche.--1-8, Abydos (Coll. de
l'auteur, don au Musée de St-Germain).--9-14, Ouargla (récolte
Pézard).--15. Suse (Musée de St-Germain).--16, Alcala
(Portugal).--17, Gironde (S.-G.).--18, Aveyron (S.-G).--19, Dolmen de
Gourillach (Finistère).--20, Fayoum.--21, Californie (obsidienne).--22,
Aveyron.--23, (id.).--24, Finistère.--25, Loir-et-Cher.--26, Abruzzes
(Italie).--27, Aube.]
En même temps qu'il améliore sa vie, sa pensée se développe, il cherche
le pourquoi des choses et, de ses méditations en présence des phénomènes
de la nature, des incidents de l'existence, s'affirment des idées
religieuses ou superstitieuses, ses sépultures témoignent d'une
croyance à la seconde vie, l'architecture commence avec les pierres
levées et les dolmens, les allées couvertes. L'ouvrier devient mineur,
va chercher dans le sein de la terre de belles matières afin d'en faire
ses outils et ses armes, il creuse le sol, attaque les bancs
géologiques, et cette matière première, ce silex devient un objet de
commerce très étendu, parce qu'il manque dans bien des régions. De
vastes ateliers se créent pour alimenter l'exportation de la pierre
taillée. Les beaux silex de Spiennes et du Grand Pressigny vont jusqu'en
Suisse et l'ambre arrive en Gaule de pays lointains. Enfin l'homme
protège ses agglomérations au moyen d'enceintes fortifiées, s'établit
dans des Acropoles.
Les arts glyptiques, disparus avec les Magdaléniens, leurs auteurs, sont
remplacés par de grossières représentations de l'homme lui-même, de ses
armes, et par des ornements géométriques indignes de la perfection
qu'atteint la taille de la pierre. En Égypte, en Scandinavie, grâce à
l'abondance et à la belle qualité du silex dans ces pays, cette pierre
se transforme en véritables oeuvres d'art, sous forme de couteaux, de
poignards, de têtes de javelots et de lances, de pointes de flèches, et
les ouvriers deviennent si habiles qu'ils taillent même des bracelets
légers et minces comme s'ils étaient faits de métal. Dans la vallée du
Nil, dans les pays élamites, en Syrie, en Crète, dans l'Hellade
d'aujourd'hui, la poterie peinte se montre, semblant n'être que la
descendance d'arts plus anciens, dont les origines sont encore
mystérieuses.
Mais, suivant les régions et suivant les peuples qui les habitent, il
s'établit une foule de foyers de la culture néolithique, chacun
possédant ses qualités propres, ses caractéristiques. Les types des
instruments diffèrent d'un pays à un autre[116], au point que, pour un
ethnologue accoutumé à manier les silex travaillés, il est aisé de
distinguer, à première vue, la provenance de chacun d'eux.
[Note 116: Cf. HANS HILDEBRAND, Sur la subdivision du nord de
l'Europe en provinces archéologiques, pour l'âge de la pierre polie
(Congrès de Bruxelles, 479-485).]
La multiplicité des foyers néolithiques ne fait aucun doute; mais il
nous serait impossible de fixer la position géographique d'un seul
d'entre eux et, bien certainement aussi, ces divers centres ont souvent
réagi les uns sur les autres. Les peuples, dans le monde entier,
étaient, après les temps quaternaires, fort mélangés; aussi leurs
industries s'enchevêtrent-elles d'une manière désespérante pour celui
qui s'efforce de trouver les origines même d'un seul des groupes
humains.
La propagation de l'ambre, matière nordique, jusque dans notre occident,
montre combien étaient étendues les relations d'alors, et bien des
preuves viennent nous convaincre que dans ces temps encore de grands
mouvements de peuples vinrent, à bien des reprises, changer la face des
choses en Europe. L'histoire légendaire nous entretient de quelques-uns
de ces mouvements.
Si le milieu recevant était compliqué par le fait de migrations
antérieures, le flot envahisseur ne l'était pas moins. Il y eut sûrement
une multitude de mouvements qui, ne touchant que les voies naturelles,
se recouvrirent, se croisèrent, laissant entre eux de vastes espaces
indemnes de leur action directe. Il semble, en effet, certain que ce ne
sont pas les mêmes hommes qui élevèrent les monuments mégalithiques, et
qui bâtirent les villages lacustres; que les divers types de l'industrie
néolithique, répondant à des tendances différentes, impliquent la
diversité des origines ethniques. Et, côte à côte, on rencontrait alors,
comme parfois encore de nos jours, des cultures très diverses comme
développement. L'examen des diverses tribus Peaux-Rouges de l'Amérique
méridionale en fournit aujourd'hui même de frappants exemples, et les
colonies hollandaises de la Malaisie montrent pour le moins trois degrés
d'avancement continuant à persister, quoique les trois classes d'hommes
vivent côte à côte. Pour ne parler que de l'Occident européen, n'est-il
pas concluant de constater qu'en France et en Angleterre la hache
néolithique polie est arrondie sur les côtés, que dans les pays
scandinaves et la Finlande, le nord de l'Allemagne, les îles de la mer
Baltique, elle est taillée et polie carrément sur ses bords, que dans
les palafittes son tranchant seul est poli, et qu'en Italie elle porte
une large rainure?
[Illustration: Fig. 29.--Armes et outils néolithiques de l'Amérique du
Nord.]
En se généralisant, le problème devient plus insoluble encore; car le
monde entier, ou presque entier, a connu la hache en pierre polie, comme
il a connu le coup de poing de type acheuléen: mais, alors que le coup
de poing est à peu de chose près du même type dans toutes les régions,
il n'en est pas de même pour la hache polie dont la forme varie à
l'infini, tout en conservant les mêmes principes statiques.
De même que pour l'étude des industries quaternaires, celles relatives
aux cultures néolithiques sont encore cantonnées dans les pays
européens, asiatiques de l'Ouest et africains du Nord; car ce que nous
savons du reste des vieux continents et du Nouveau Monde (_fig. 29_) est
encore bien imprécis. En Amérique, toutes ces civilisations, si
compliquées dans certaines régions, si primitives dans d'autres, toutes
comprises sous la vague appellation de pré-colombiennes, ne nous sont
connues ni par leur étendue géographique, ni par leur époque, alors que
pour celles de l'Ancien Monde, nous commençons à voir plus clair non
seulement dans leur étendue, mais aussi dans leur succession pour chaque
région.
[Illustration: Fig. 30.--Outillage néolithique de la Scandinavie
(Danemark et Scanie).]
Dans les pays scandinaves (_fig. 30_), on constate aux débuts
l'existence d'une industrie dans laquelle la hache est entièrement
polie, ou polie seulement sur son tranchant; puis vient l'apparition de
la hache percée, ou hache-marteau, dénotant une habileté consommée dans
le travail de la pierre; enfin l'établissement d'une phase de transition
répondant à l'apparition du métal (industrie énéolithique).
En Espagne[117], on distingue trois époques: une industrie locale,
d'aspect archaïque, avec quelques objets polis, probablement importés,
répondant à l'époque des kjoekkenmoeddings portugais (industrie
mésolithique?), mais non pas à celle de la civilisation analogue en
Scandinavie; ensuite, le plein développement du travail de la pierre
polie et de la poterie ornée, cette industrie rappelant beaucoup comme
art et comme technique, celle des premières villes d'Hissarlik; enfin
vient l'apogée de la taille du silex et le commencement des métaux
(énéolithique).
[Note 117: LXIII.]
En Suisse, l'industrie lacustre comprend trois périodes successives:
tout d'abord celle des haches, petites, à peine polies, fabriquées en
roches indigènes; les os sont alors travaillés d'une façon rudimentaire
et la poterie, grossière, n'est pas ornée (_fig. 31_); puis vient
l'industrie des haches plus grandes, simples ou perforées, de matière
souvent étrangère à la Suisse; la poterie, moins grossière, est alors
simplement ornée. Enfin paraissent les haches-marteaux perforées, qui
abondent dans certaines stations; le travail de la pierre, de l'os, de
la corne est dès lors à son apogée; on ne voit plus de roches
étrangères, la poterie s'orne de plus en plus; le métal fait son
apparition (énéolithique).
[Illustration: Fig. 31.--Outillage néolithique des Cités lacustres.
1, 2 et 3, Haches polies seulement au tranchant (lac de Neuchâtel) (1/3
G. N.).--4, Manche de hache (lac de Neuchâtel) (1/3 G. N.).--5, Hache
emmanchée (lac de Neuchâtel) (1/4 G. N.).--6, _Id_., lac de Chalins (1/4
G. N.),--7, Herminetie (lac de Bienne) (1/4 G. N.).--8, Ciseau,
Latringeu (Suisse) (1/2 G. N.).--9, Hache-marteau (lac de Neuchâtel)
(1/3 G. N.).--10, Arc (Robenhausen, Suisse) (1/8 G. N.).--11, Pointe de
flèche (lac de Neuchâtel). (G. N.).--12, Massue en bois d'if
(Robenhausen) (1/6 G. N,).--13, Poignard en bois d'if (Robenhausen) (1/2
G. N.).--14, Poinçon en os (lac de Neuchâtel) (1/2 G. N.).--15, Poinçon
en bois de cerf (lac de Chalins) (1/2 G. N.).--16, Scie montée en bois
(Robenhausen) (2/3 G. N.).--17, _Id_. (lac de Moosseedorf) (2/3 G.
N.).--18, Racloir en silex (lac de Neuchâtel) (2/3 G. N.).--19, Pointe
en silex (lac de Neuchâtel) (2/3 G. N.).--20, Épingle en os (lac de
Neuchâtel) (1/3 G. N.).--21, Aiguille en os (lac de Neuchâtel) (1/3 G.
N.)]
[Illustration: Fig. 32.--Couteaux de silex Messawiyeh (Haute-Égypte)
(Fouilles Garstang).]
[Illustration: Fig. 33.--Pointes de silex de la Haute-Égypte
1 et 2, Adimiyeh (Rech. Henri de Morgan).--3, 4 et 5, Négadah (Rech.
Flinders Petrie).]
En Italie, où l'on ne rencontre jamais de haches polies en silex, où
toutes sont façonnées dans des roches dures, il semble que dans cette
péninsule, deux courants néolithiques se soient réunis: l'un venant du
Jura et de la Suisse, qui, traversant les Alpes, serait descendu dans la
vallée du Pô et du Tessin, sans dépasser le Pô; l'autre arrivant du
bassin du Danube, par l'Istrie, l'Émilie et la Vénétie, se serait
avancé, en longeant les côtes adriatiques, jusque dans l'Apulie.
[Illustration: Fig. 31.--Haches en pierre polie. Tépéh Goulam (Poucht é
Kouh et Louristan).]
Pour la France, le sud de l'Angleterre et la Belgique[118], il semble
que nous devons adopter trois divisions: tout d'abord une industrie très
voisine du Campignien, mais possédant la hache polie et la tête de
flèche caractéristique du néolithique; ensuite celle de la
hache-marteau, correspondant à l'introduction des roches étrangères et à
l'apogée dans la taille du silex; enfin l'emploi du métal concurremment
avec l'industrie précédente; la poterie s'améliorant au cours de ces
trois phases.
[Note 118: Pour la Belgique, Rutot, LXII, divise le mésolithique et
le néolithique en cinq phases: 1° Tardenoisien; 2° Flénusien; 3°
Campignien; 4° Robenhausien; 5° Omalien.]
[Illustration: Fig. 35.--Hache-marteau en serpentine--Chaldée. (Coll. de
l'auteur, Musée de St-Germain).]
En Égypte (_fig. 32_ et _Fig. 33_)[119], il n'y aurait eu que deux
phases, celle de la hache polie du type européen, dans laquelle le silex
fait seul tous les frais de l'outillage[120], et la période énéolithique
dans laquelle le travail du silex atteint son apogée. Alors se trouve en
même temps l'emploi des roches dures et du métal; la poterie ornée de
peintures à l'ocre rouge atteint sa plus grande perfection. Nous verrons
plus loin que l'usage du métal dans la vallée du Nil et les arts
semblent être venus de l'Asie.
[Note 119: XXXIX.]
[Note 120: L'existence de cette phase dans la vallée du Nil est
douteuse.]
En Élam (_fig. 34_) et dans la Chaldée (_fig. 35_ et _36_), on rencontre
également deux phases, celle de la hache polie du type européen[121],
quoique plus plate, et l'industrie énéolithique, avec son admirable
céramique peinte déjà très stylisée, ses instruments variés, ses
haches-marteaux, ses pointes du type solutréen et ses armes et
ustensiles métalliques très primitifs.
[Note 121: Même observation que pour l'Égypte (note 2).]
[Illustration: Fig. 36.--Instruments de silex.--Yokha (Chaldée). Coll.
de l'auteur (Musée de St-Germain).]
Le Sahara et la Tunisie (_fig. 37_) montrent une industrie qui offre
beaucoup d'analogie avec celle de l'Égypte, mais on n'y rencontre pas
ces grandes lames merveilleusement ouvrées de la vallée du Nil.
L'industrie de la Palestine est plus proche parente de celle de l'Égypte
(_fig. 38_) que celle du Nord de l'Afrique.
[Illustration: Fig. 37.--Néolithique du Sahara (Rech. Pézard) (environs
de Ouargla). 1 et 3, Coquille d'oeuf d'autruche.--2, Silex blond
opaque.--4, Silex brun veiné de noir.--5, Silex gris, patine
blanche.--6, Silex blond opaque.--7 à 9, Silex jaune translucide.--10,
Silex blond opaque.--11, Silex opalin translucide.--12, Silex
jaune.--13, Silex opalin translucide.]
[Illustration: Fig. 38.--Instruments néolithiques, de la Palestine.
1-3, Sour Baher (Jérusalem).--4-5, Vallée d'Hesban (d'ap. Vincent.)]
Là, à peu de chose près, se bornent nos connaissances quant à la
division des industries néolithiques dans les pays explorés jusqu'à ce
jour. Comme on le voit, l'évolution de chaque pays a été indépendante
dans ses grandes lignes; mais aussi les différences constatées sont
souvent dues à des influences étrangères.
Quant à l'âge que l'on peut assigner à l'industrie néolithique, il est
naturellement variable suivant les pays. O. Montelius, s'appuyant sur la
stratigraphie du Tell de Suse et sur les observations de même ordre
faites en Égypte, accorde vingt mille ans à l'apparition de la hache
polie en Élam et dans la vallée du Nil. Cette estimation est beaucoup
trop élevée, car elle accorderait douze mille ans environ à la durée de
la phase néolithique pure dans ces deux pays, et l'importance des restes
laissés par cette industrie, en Égypte comme en Susiane, ne légitime
aucunement cette appréciation. Toutefois nous devons avouer que nous ne
possédons pas de base pour fixer chronologiquement les débuts de cette
culture dans aucun pays. Par suite, toute appréciation à cet égard ne
peut être que du domaine de l'imagination.
En ce qui concerne la limite inférieure, nous sommes moins mal
renseignés, parce que nous approchons des temps historiques. En Chaldée,
c'est vers la fin du sixième millénaire avant notre ère, que le métal
serait venu mettre fin à l'industrie néolithique dans cette région, si
toutefois elle a jamais existé, ce que je considère comme très peu
probable, et il en aurait été, à peu de chose près, de même en
Égypte[122]; tandis que c'est, au plus tôt, au XXXe siècle, que
serait née la civilisation égéenne, et que la Scandinavie n'aurait connu
le bronze qu'au XVIIIe ou XXIIe siècle avant J.-C. En Gaule, en
Suisse et dans les pays limitrophes, c'est vers le XXVe siècle que se
serait passée cette évolution; alors que la Finlande aurait, vers le
Ve, ou même le IIIe siècle avant le Christ remplacé ses armes de
pierre par des instruments de fer, sans passer par l'intermédiaire
presque général du cuivre et du bronze, et que bien des tribus de la
Polynésie et d'autres régions, découvertes par les Européens dans les
temps modernes, auraient attendu jusqu'au XVIIIe siècle ou au XIXe
siècle après J.-C. pour mettre de côté la hache de pierre et prendre
l'arme à feu. Nous avons vu précédemment que la Basse-Chaldée semble
n'avoir jamais connu l'homme en possession de l'industrie néolithique
proprement dite; qu'au moment où elle s'est peuplée, et que déjà les
habitants des montagnes qui la bordent au nord-est et au nord
connaissaient le cuivre.
[Note 122: XXXIX; _Le tombeau de Négadah_, Paris, 1897; XXXV.]
Dans une semblable étude, n'ayant en vue que l'exposé d'ensemble des
progrès de l'humanité, il serait hors de propos d'entrer dans la
description des innombrables industries néolithiques des régions
diverses; nous donnons en figures les principaux types de quelques-unes
d'entre elles, et le lecteur jugera par lui-même des caractéristiques.
Nous ferons cependant remarquer qu'aucun pays n'a jamais atteint la
perfection de l'Égypte et des pays scandinaves dans l'art de tailler la
pierre, et les ouvriers de la vallée du Nil dépassaient de beaucoup en
habileté ceux du Danemark et du sud de la Suède. Toutefois, dans l'une
comme dans l'autre de ces deux régions, il est fort possible qu'à
l'époque de la fabrication de ces admirables instruments, tant en
Scandinavie qu'en Orient, le cuivre ait été déjà connu, bien qu'on ne le
rencontre pas en Danemark et qu'en Égypte on trouve les mêmes silex
taillés avec et sans le métal.
Toutefois, avant d'en terminer avec les industries néolithiques, nous
montrerons, en citant un certain nombre de formes de haches polies,
combien sont variables ces instruments (_fig. 38_).