_Instruments en silex (fig. 22)_.--La grande importance donnée par les

Magdaléniens au travail de l'ivoire, de l'os et du bois de cerf et de

renne, les contraignit à fabriquer toute une série d'instruments de

silex particulièrement appropriés aux services qu'ils en attendaient

pour ces travaux spéciaux; aussi voyons-nous paraître une foule de

formes inconnues jusqu'alors. Ce sont des lames retouchées sur les côtés

et munies d'un pédoncule probablement destiné à l'emmanchement, des

racloirs droits ou obliques, des lames à crans multiples pouvant remplir

le rôle de scies, des poinçons et burins, parfois d'une finesse extrême,

puis des types hybrides de grattoir-burin. Il en est de même si fins,

parmi ces instruments, qu'on a supposé qu'ils étaient destinés à percer

le chas des aiguilles d'os ou à piquer la peau pour les tatouages; mais

à côté de ces formes spéciales on retrouve les grands grattoirs simples

ou doubles, les lames simples ou retouchées, en abondance extrême, très

habilement enlevées des nuclei, lames de toutes tailles, depuis celles

de quelques millimètres de largeur jusqu'aux longs couteaux de vingt et

quelques centimètres de longueur, toutes en quantités innombrables dans

les cavernes.

_Instruments en os, en ivoire et en bois de renne et de cerf (fig.

23)_.--Nous n'envisagerons ici ces instruments qu'au point de vue de

leur usage; tous sont plus ou moins ornés, leurs caractères artistiques

seront traités dans le chapitre spécialement consacré aux arts.

Les instruments caractéristiques de l'industrie magdalénienne sont le

harpon et la pointe de sagaie, ces armes étant toujours fabriquées en

ivoire, en bois de renne ou en os.

La tête de sagaie est une simple tige de section ronde ou elliptique,

très effilée à la pointe et soit large à la base, soit amincie, suivant

que l'emmanchement se faisait par application sur l'extrémité de la

hampe ou par la pénétration dans le bois creusé à l'avance. Dans les

deux cas il était nécessaire de faire autour de cet emmanchement une

forte ligature au moyen de nerfs préparés à cet effet. Les peuples

primitifs modernes font grand usage de ces sortes d'armes et, dans nos

musées ethnographiques, nous en conservons des panoplies entières.

Des pointes de petites dimensions armaient les têtes des flèches; car il

est à penser que les Magdaléniens, si avancés sous le rapport de

l'outillage, qui connaissaient le propulseur tel que celui dont les

Australiens, les Tchouktches et les Esquimaux font encore usage[96],

n'ignoraient pas l'emploi de l'arc, peut-être même les Solutréens

étaient-ils déjà des archers.

[Note 96: Les Mexicains et les Péruviens précolombiens employaient

le propulseur.]

Le harpon magdalénien est une longue pointe à section ronde, garnie de

barbelures souvent très nombreuses, parfois rangées d'un seul côté, mais

fréquemment aussi sur les deux côtés; dans ce cas les barbelures

alternent à droite et à gauche, à distance égale les unes des autres.

Parmi ces harpons il en est de très petits qui, probablement, armaient

des flèches; ils sont exécutés sur le même modèle.

[Illustration: Fig. 23.--Industrie magdalénienne (instruments en os et

en ivoire).]

À la base de ces instruments, deux pointes saillantes permettent

d'assurer l'emmanchement et dans le cas où la hampe se séparerait de la

pointe, à servir de cran d'arrêt au fil flotteur.

Quant aux propulseurs, la grotte du Mas d'Azil (Ariège), la station de

Bruniquel (Tarn-et-Garonne) et bien d'autres localités nous en ont

fourni des spécimens, soit entiers, soit en fragments. Ce sont des

baguettes cylindriques munies d'un cran d'arrêt, semblables en tout aux

propulseurs modernes, mais le plus généralement ornées de sculptures

souvent très remarquables, représentant des animaux.

On rencontre, en outre, dans les grottes magdaléniennes, de singuliers

instruments dont on ignore l'usage et auxquels on a donné le nom de

«bâtons de commandement». Ce sont des morceaux de bois de renne coupés à

une petite distance en dessous et en dessus de la naissance d'un

andouiller, percés de larges trous circulaires et fréquemment ornés de

gravures représentant des animaux ou de simples lignes plus ou moins

régulières. On en rencontre des traces dès l'époque solutréenne; mais

c'est au magdalénien qu'ils sont le plus fréquents.

Il n'est pas d'explications qui n'aient été proposées quant à l'usage de

ces curieux instruments; la plus vraisemblable est celle qui leur

attribue une valeur magique ou religieuse[97].

[Note 97: Cf. XLVIII, I, 80.]

À cette liste, déjà longue, d'instruments en os, en ivoire et en bois de

renne, il faut ajouter les aiguilles, remarquables par leur facture et

surtout par l'habileté avec laquelle le chas en a été percé, des

épingles garnies ou non d'une tête, des spatules, des lissoirs, des os

effilés par polissage et des instruments de forme indéfinissable, dont

la destination demeure inconnue.

Quand on voit combien les Magdaléniens étaient devenus habiles dans le

travail de l'os, avec quel soin ils polissaient leurs instruments, on

est surpris de constater qu'ils n'ont jamais tenté de polir la pierre

elle-même. C'est par la finesse et la précision de la taille qu'ils

suppléaient au tranchant produit par l'usure et, leurs principales armes

étant en os et en ivoire, ils n'éprouvaient pas le besoin de les

remplacer par des instruments fragiles de silex.

_La céramique_.--Aucune de nos stations magdaléniennes n'a fourni de

poteries; mais les préhistoriens belges les plus dignes de foi affirment

l'existence, dans les stations de même époque des vallées de la Meuse et

de la Lesse, d'une céramique, très primitive il est vrai, mais

nettement caractérisée.[98] Cette poterie est faite à la main, d'une

pâte grossière et mal cuite. On n'en possède pas de vases entiers, mais

de simples fragments, qui semblent avoir appartenu à de grands bols

évasés et à fond plat.[99]

[Note 98: Cf. JULIEN FRAIPONT, La poterie en Belgique à l'âge du

mammouth, dans VII (1887).]

[Note 99: XXVI, I, 171.]

On sait que bien des tribus de nos temps, très primitives dans leur

culture, ne connaissent pas l'usage de la poterie et que, principalement

chez les nomades, les vases de terre sont exclus du mobilier par suite

de leur fragilité; les peuples plus avancés les remplacent par des

ustensiles métalliques, les plus barbares par des récipients de cuir ou

de bois. C'est probablement ce qui avait lieu chez les troglodytes

magdaléniens de nos régions. Cependant on rencontre parfois dans les

cavernes des géodes de silex, de tailles diverses, aussi amincies par

une taille grossière, et l'on trouve des galets creusés en forme de

mortier,[100] quelquefois munis d'une sorte de manche. On a comparé ces

pierres à cupules aux objets analogues dont se servent les sauvages de

l'Amérique du Sud pour se procurer du feu, en faisant tourner rapidement

dans ces cavités rugueuses un bâton de bois sec et inflammable.[101]

L'existence de la poterie dans une station n'implique donc pas, d'une

manière absolue, la nature et l'époque de l'industrie de ce gîte.

[Note 100: L et XIII, pl. XXII, 110.]

[Note 101: L, I, 249.]

_Distribution de l'industrie magdalénienne_.--Cette industrie semble

avoir occupé une aire considérable dans l'occident de l'Europe; on la

rencontre dans presque toute la France, dans le sud et le centre de

l'Angleterre, en Belgique, dans l'Allemagne centrale, l'Autriche, la

Hongrie, en Pologne et jusqu'en Russie. Au sud, dans les pays

méditerranéens on ne la connaît encore qu'en Espagne septentrionale,

mais elle se montre dans les cavernes de la côte syrienne. Elle s'étend

donc, sauf en ce qui concerne la Syrie, sur des régions qui, à ces

époques, jouissaient de climats analogues et possédaient à peu de

choses près la même flore et la même faune. La présence, dans les

assises magdaléniennes, de coquilles de l'Océan et de la Méditerranée,

employées comme parure, permet de penser qu'à cette époque les relations

commerciales, de proche en proche, étaient assez étendues déjà, et l'on

en a conclu que, débutant dans un de ses districts, ces formes se sont

répandues au loin. Cette explication certainement est satisfaisante,

parce que l'aire reconnue pour le magdalénien n'est pas immense, et que

par suite le magdalénien, créé pour des conditions spéciales, n'est pas

sorti de son milieu d'origine: quant à son foyer unique, son existence

est loin d'être démontrée; car il se peut fort bien que la plupart de

ses formes, étant voulues par les nouvelles conditions de la vie, soient

apparues en même temps dans bien des régions différentes, chez des

tribus très diverses au point de vue ethnique. Notre documentation

relative aux districts orientaux de Russie, de Pologne, de Hongrie et de

la Syrie est encore trop incomplète pour que nous soyons autorisés à

unifier toutes les industries d'aspect général magdalénien, et à les

considérer comme étant toutes contemporaines; nous ne savons même pas

s'il existe un synchronisme parfait entre les conditions climatétiques

de l'Occident et celles de l'Orient à l'époque du renne; si cet animal

s'est retiré vers le nord en partant de nos régions ou des steppes de

Russie. La présence actuelle de l'auroch dans les forêts de la

Lithuanie, et son existence en Germanie au temps de César et de Tacite,

alors qu'il avait disparu de la Gaule, semblerait indiquer que la

migration de ces animaux se serait produite d'abord d'ouest en est, au

travers de l'Europe centrale, en suivant les transformations

climatériques, puis du sud au nord, à partir des plaines russes, pour

gagner la Laponie et les côtés de l'océan Glacial. En ce cas,

l'industrie appropriée aux conditions de la vie du renne aurait suivi et

il n'existerait pour les diverses stations à partir des Alpes, aucun

synchronisme. D'ailleurs, bien des milliers d'années après l'extinction

de la culture magdalénienne dans nos pays, de nombreuses tribus

septentrionales ont encore conservé des souvenirs de ces industries;

et il n'est pas possible de nier que ces inventions, correspondant à des

usages spéciaux, ne sont pas nées partout où le besoin s'en est fait

sentir (_fig. 24_).

[Illustration: Fig. 24.--Silex taillés de l'industrie capsienne.--1 à 8

El Mekta (Tunisie).--9 à 15, Fum el Maza (Tunisie).]

L'industrie magdalénienne, même en Occident, est très loin d'être

homogène: dans les nombreuses stations où l'on trouve ses restes, elle

varie dans bien des détails de l'outillage, ainsi que dans le

développement plus ou moins grand des goûts artistiques; ce sont là

différences dues soit à des conditions régionales, soit à l'époque

relative des stations les unes par rapport aux autres; mais par suite de

la nature des recherches, des méthodes employées et des tendances

d'esprit des chercheurs, ces divers témoins de la vie magdalénienne ont

reçu des noms plus ou moins justifiés, chacun étant considéré, bien à

tort à notre avis, comme correspondant à des âges spéciaux. C'est ainsi

que nous voyons paraître les industries _éburnéenne, glyptique,

gourdanienne, larandienne, lortetienne, élaphotarandienne, hippiquienne,

équidienne, élaphienne,_ etc., auxquelles on a voulu, bien à tort, faire

jouer un rôle chronologique, désignations qui n'ont qu'une valeur

régionale, pour la plupart, et qui montrent qu'en dépit des théories

généralisatrices, les chercheurs, en contact avec la réalité, ont tous

une tendance à partager ces industries suivant les lieux et les climats,

et accordent au régionalisme préhistorique une très grande importance.

Après avoir fait l'exposé de tout ce que nous connaissons des industries

qui, dans nos pays, se sont développées aux temps quaternaires, il

semble utile de résumer en un tableau les faits les plus importants

relatifs à la vie de l'homme, au climat et à la faune. Nous empruntons

les principales lignes de ce tableau à M. M. Boule[102].

[Note 102: M. BOULE, VI (1906), 261; DÉCHELETTE, _op. cit._, 46.]

+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+

| |Alluvions des |_Elephas_ | |

| |plateaux. |_meridionalis_. | |

| _Pliocène_ |Moraines de la |_Rhinoceros_ | |

| supérieur |1re grande |_etruscus_. | |

| |extension |_Equus stenonis_,| |Industrie

| |glaciaire. |etc. | |éolithique(?)

|-------------| | | |

| |Couches de | | |

| |transition du | | |

| |Forest-bed, de |CLIMAT TEMPÉRÉ. | |

| |Saint-Prest de | | |

| |Solihac. | | |

|_Pleistocène_| |_Elephas_ | |

| inférieur |Moraines de la |_antiquus_, |Type |

| |IIe grande |_Rhinoceros_ |chelléen |-------------

| |période |_Mercki_, |prédominant|

| |glaciaire. |_Hippopotame_. | |

| | |CLIMAT FROID ET | |

| | |HUMIDE. | |

| | | |-----------|

| |Alluvions des |Époque de | |

| |terrasses |l'_Hippopotame_. | |

| |moyennes, tufs |CLIMAT DOUX. | |

| |calcaires. | | |

|-------------| |_Mammouth_, |Type |

| |Moraines de la |_rhinocéros à_ |acheuléen |

| |IIIe grande |_narines_ |prédominant|Industrie

| Moyen. |époque |_cloisonnées_, | |paléolithique

| |glaciaire. |_ours_, _hyène_. | |

| | |CLIMAT FROID ET | |

| | |HUMIDE. | |

|-------------| | |-----------|

| |Dépôts de | | |

| |remplissage des| | |

| |grottes, loess, |Époque | |

| |alluvions des |du _Mammouth_. |Type |

| |bas niveaux ou | |moustiérien|

| |des terrasses | |prédominant|

| |inférieures. | | |

| Supérieur | | | |-------------

| |Dépôt supérieur|Époque du | |

| |des grottes. |_Renne_, faune | |Industrie

| |Partie |des steppes. | |archéolitique

| |supérieure du |CLIMAT FROID ET | |

| |loess. |SEC. | |

| |Couches de |_Cervus elaphus_,| |Industrie

| |transition. |_Castor_. | |mésolithique

|-------------| | | |

| | |Espèces | |

| |Alluvions |actuelles, | |Industrie

| Actuel |récentes, |animaux | |néolithique:

| |tourbières. |domestiques. | |les métaux

| | |CLIMAT VOISIN | |

| | |DE L'ACTUEL. | |

+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+

[Illustration: Fig. 25.--Stations préhistoriques du désert entre la

vallée du Nil et les oasis Relevé de G. Legrain en 1897.]

On ne saurait trop insister sur ce fait que ce tableau n'est applicable

qu'aux pays occidentaux de l'Europe, tant par les phénomènes glaciaires

qu'il indique que par les climats, les faunes et les industries qui en

sont la conséquence; bien des régions n'ont pas connu les effets de la

période glaciaire, d'autres n'ont été affectés que par une grande

recrudescence de l'humidité atmosphérique: il en est résulté dans leurs

faunes des modifications tout autres que celles qui ont eu lieu dans nos

régions du Nord, et en conséquence la vie de l'homme y a suivi un cours

tout différent. C'est ainsi que les habitants de l'Égypte semblent être

passés directement de l'industrie paléolithique au néolithique,

peut-être même à l'énéolithique, et qu'il paraît en être de même pour la

Mésopotamie. Toutefois nous ne sommes pas autorisés à nier d'une manière

absolue l'existence des industries archéolithiques dans quelques parties

de ces pays orientaux, en nous basant sur ce que nous n'en avons pas

encore rencontré de traces. Il est certain qu'à la suite des grandes

inondations quaternaires ces régions sont demeurées longtemps désertes:

l'apparition soudaine de l'industrie énéolithique dans la vallée du Nil

et dans la Chaldée viendrait à l'appui de cette dernière hypothèse. Dans

les déserts égyptien (_fig. 25_), arabe et syrien, les instruments

paléolithiques sont extrêmement nombreux. La population a donc été

relativement fort dense dans ce pays; puis, nous l'avons vu, survient un

hiatus comprenant tout ce qui, dans l'Europe occidentale, correspond aux

industries archéolithiques et mésolithiques. On pourrait alléguer que

cette lacune n'est qu'apparente, qu'elle n'est due qu'à l'insuffisance

de nos recherches. Je ne le pense pas, étant données les immensités dans

lesquelles ne paraît aucune forme d'instrument qu'on puisse rattacher

aux industries archéolithiques.

CHAPITRE III

LES INDUSTRIES MÉSOLITHIQUES

Les palethnologues ont coutume de ranger, dans la phase industrielle

néolithique, des cultures très différentes de celles que nous venons

d'examiner et qu'ils considèrent comme formant la transition entre les

industries de la pierre éclatée et l'outil en pierre polie. D'une part

on trouve, dans les mobiliers appartenant à ces groupes, beaucoup

d'instruments qui leur sont communs avec ceux des Magdaléniens et,

d'autre part, apparaissent des formes nouvelles ne comprenant pas celles

de la pierre polie. En 1909[103] j'ai proposé pour ces industries

intermédiaires le nom de _Mésolithiques_.

[Note 103: XXXVII, 136 sq.]

«En réalité, dit J. Déchelette dans son _Manuel_[104], l'ancienne

technique, celle de la taille du silex, subsista parallèlement aux

procédés nouveaux. Plusieurs types d'outils, lames simples, lames à

encoches, grattoirs, perçoirs, etc., types qui forment le fond des

outillages en silex de tous les temps et de toutes les latitudes,

demeurent en usage, subissant parfois de légères modifications. Des

outils nouveaux, taillés de même par percussion ou par pression,

apparaissent à côté des types anciens.»

[Note 104: I, 308.]

Dans nos pays, à cette époque, les conditions de la vie s'étaient

modifiées: au froid sec des temps magdaléniens a succédé tout d'abord un

climat tempéré, humide, les glaciers se cantonnant peu à peu dans les

régions qu'ils occupent aujourd'hui. La faune actuelle s'établit alors,

le renne se retira dans les régions boréales et les pachydermes

disparurent, alors qu'ils avaient survécu aux froids intenses des

derniers temps quaternaires, et que, cependant, les conditions étaient

devenues pour eux en Gaule plus favorables que par le passé.

Cette disparition, coïncidant avec l'abandon des arts, si développés

chez les Magdaléniens, laissent à penser qu'en dépit des raisonnements

et des conclusions de la plupart des préhistoriens[105], il existe une

lacune dans nos connaissances, hiatus dont l'existence ne peut être

niée[106]. Les phénomènes qui ont pris place à cette époque et qui ont

causé cet hiatus étaient assurément d'ordre naturel, sans quoi le

mammouth, le bison et bien d'autres animaux encore ne se seraient pas

subitement éteints. Quant à la disparition des arts, elle est complète,

ou, du moins, les timides tentatives des premiers temps des industries

mésolithique et néolithique ne sont certainement pas une dégénérescence

de l'art des cavernes: car elles ne se présentent pas inspirées par le

même esprit.

[Note 105: Cf. XXVI, 1, 310; LIX, 265-282.]

[Note 106: Cf. LV, 247.]

À partir du début des industries mésolithiques, on constate une beaucoup

plus grande variété de cultures que dans les temps quaternaires. C'est

qu'au grand nombre de régions climatériques correspondent des besoins

spéciaux, et que l'esprit humain s'étant ouvert, il en résulte des

groupements plus intimes que par le passé, un grand développement des

goûts et des tendances régionales. Quant aux migrations auxquelles jadis

on attribuait peut-être trop d'importance, mais qu'on semble nier par

trop aussi aujourd'hui, elles ont assurément été pour beaucoup dans la

transformation des civilisations de l'Europe occidentale. Sans les faire

intervenir, on s'expliquerait malaisément que les tribus magdaléniennes,

demeurées dans leur pays d'origine, aient dépéri au point de ne rien

laisser de leur civilisation, au moment même où les conditions de leur

existence devenaient plus favorables. Quoi qu'il en soit, les cavernes

sont presque toutes délaissées à cette époque, bien qu'elles offrissent

toujours d'excellents abris. Sans aucun doute ces transformations

subites dans la vie résultent de causes profondes, et tout porte à

croire qu'elles sont dues à l'intervention de peuples nouvellement venus

dans nos pays.

Il ne faut pas oublier que la Sibérie qui, depuis les débuts de l'ère

glaciaire, était sans communications avec l'Europe, séparée qu'elle en

était par les glaciers des steppes russes et le lac aralo-caspien,

venait de s'ouvrir sur l'ancien monde et que ses hordes, chassées de

leur patrie par le froid s'ébranlaient pour venir, par vagues

successives, envahir l'Europe, l'Iran, les Indes à la recherche de plus

grandes facilités de la vie. Ces migrations d'Est en Ouest ont débuté de

très bonne heure et se sont poursuivies presque jusqu'à nos jours, les

flots succédant aux flots sans relâche. C'est dans ces mouvements qu'il

faut chercher la cause du trouble que nous constatons dans la succession

des industries occidentales, celle de l'apparition des brachycéphales,

celle des langues du groupe aryen. Une grande révolution s'accomplit

alors.

_Industrie azilienne_.--Parmi les rares découvertes capables de jeter

quelque lumière sur les débuts des industries mésolithiques, il convient

de citer en première ligne celles de Piette dans la grotte du mas d'Azil

(Ariège)[107].

[Note 107: PIETTE, XIII, Pau, 1892, II, 649; _id_., I (1895), 235;

_id_., VI.(1895), 276 _id_.(1896), 386. Les collections Piette sont

aujourd'hui au musée de Saint-Germain.]

Au-dessus de deux lits nettement caractérisés de l'industrie

magdalénienne séparée de ces dépôts par une bande de limon fluvial

jaune, se trouvaient les restes d'une culture à laquelle Piette a donné

le nom d'_époque azilienne_. Là se trouvaient des foyers, des amas de

peroxyde de fer, de nombreux os de cerf, aucun de renne, des silex

taillés du type magdalénien, en grande abondance, petits racloirs

arrondis, outils en «lame de canif», des harpons aplatis et perforés en

bois de cerf, des poinçons et lissoirs en os, des os brisés constatant

la présence dans la région du cerf commun, du chevreuil, de l'ours, du

sanglier, du castor, du blaireau, du chat sauvage, etc... Piette

rencontra de nombreux galets de schiste portant des marques tracées à

l'ocre rouge. Ce dernier fait, bien que très étonnant, se trouve

confirmé par des découvertes analogues dans d'autres cavernes, entre

autres dans celles de Cousade[108], près de Narbonne, et de la

Tourasse[109].

[Note 108: I (1895), 262.]

[Note 109: D'après l'abbé Breuil. Cf. XXVI, 1, 319.]

Dans cette même couche étaient deux squelettes dont nous aurons à parler

plus loin, au sujet des usages funéraires.

[Illustration: Fig. 26.--Harpons en os et en bois de cerf.--1-3, Mas

d'Azil.--2-4, Grotte de la Tourasse (Hte-Garonne).--5-6, Grotte de

Reilhac (Lot).]

Au-dessus de la couche azilienne, l'explorateur a rencontré un dernier

niveau archéologique renfermant, entre autres instruments, des outils en

pierre polie. L'industrie azilienne est donc intermédiaire entre celle

des Magdaléniens et la culture néolithique.

Ce n'est pas seulement au mas d'Azil qu'on rencontre les restes de cette

industrie; bien des grottes de l'Ariège, de la Haute-Garonne, en

contiennent, et si l'on s'en rapporte à la forme des harpons, on

retrouve cette même forme dans la Dordogne, et même en Écosse, dans la

caverne d'Oban (Argyllshire); mais il serait téméraire d'établir des

similitudes reposant seulement sur la forme d'un instrument.

_Industrie tourassienne_.--Parmi les industries mésolithiques, il

convient de citer, en passant, l'industrie nommée _tourassienne_, par G.

de Mortillet[110], que ce savant archéologue considérait comme l'étape

marquant la dégénérescence et l'extinction de l'industrie quaternaire.

Il y voyait une époque spéciale dont il croyait retrouver les traces

dans toute l'Europe, dans le bassin méditerranéen et jusqu'aux Indes. En

réalité, cette industrie ne semble pas correspondre à une culture

particulière, mais bien à des besoins spéciaux, mal définis encore,

communs à une foule de pays, probablement à des époques diverses,

comprenant, semble-t-il, la fin des industries mésolithiques et le

commencement de celles de la pierre polie.

[Note 110: _Évolution quaternaire de la pierre_, dans VIII (1897),

24. A. DE MORTILLET, _Les petits silex taillés à contours géométriques_,

VIII, VI (1896).]

L'Humanité préhistorique · 第 6 / 22 段