Magdaléniens au travail de l'ivoire, de l'os et du bois de cerf et de
renne, les contraignit à fabriquer toute une série d'instruments de
silex particulièrement appropriés aux services qu'ils en attendaient
pour ces travaux spéciaux; aussi voyons-nous paraître une foule de
formes inconnues jusqu'alors. Ce sont des lames retouchées sur les côtés
et munies d'un pédoncule probablement destiné à l'emmanchement, des
racloirs droits ou obliques, des lames à crans multiples pouvant remplir
le rôle de scies, des poinçons et burins, parfois d'une finesse extrême,
puis des types hybrides de grattoir-burin. Il en est de même si fins,
parmi ces instruments, qu'on a supposé qu'ils étaient destinés à percer
le chas des aiguilles d'os ou à piquer la peau pour les tatouages; mais
à côté de ces formes spéciales on retrouve les grands grattoirs simples
ou doubles, les lames simples ou retouchées, en abondance extrême, très
habilement enlevées des nuclei, lames de toutes tailles, depuis celles
de quelques millimètres de largeur jusqu'aux longs couteaux de vingt et
quelques centimètres de longueur, toutes en quantités innombrables dans
les cavernes.
_Instruments en os, en ivoire et en bois de renne et de cerf (fig.
23)_.--Nous n'envisagerons ici ces instruments qu'au point de vue de
leur usage; tous sont plus ou moins ornés, leurs caractères artistiques
seront traités dans le chapitre spécialement consacré aux arts.
Les instruments caractéristiques de l'industrie magdalénienne sont le
harpon et la pointe de sagaie, ces armes étant toujours fabriquées en
ivoire, en bois de renne ou en os.
La tête de sagaie est une simple tige de section ronde ou elliptique,
très effilée à la pointe et soit large à la base, soit amincie, suivant
que l'emmanchement se faisait par application sur l'extrémité de la
hampe ou par la pénétration dans le bois creusé à l'avance. Dans les
deux cas il était nécessaire de faire autour de cet emmanchement une
forte ligature au moyen de nerfs préparés à cet effet. Les peuples
primitifs modernes font grand usage de ces sortes d'armes et, dans nos
musées ethnographiques, nous en conservons des panoplies entières.
Des pointes de petites dimensions armaient les têtes des flèches; car il
est à penser que les Magdaléniens, si avancés sous le rapport de
l'outillage, qui connaissaient le propulseur tel que celui dont les
Australiens, les Tchouktches et les Esquimaux font encore usage[96],
n'ignoraient pas l'emploi de l'arc, peut-être même les Solutréens
étaient-ils déjà des archers.
[Note 96: Les Mexicains et les Péruviens précolombiens employaient
le propulseur.]
Le harpon magdalénien est une longue pointe à section ronde, garnie de
barbelures souvent très nombreuses, parfois rangées d'un seul côté, mais
fréquemment aussi sur les deux côtés; dans ce cas les barbelures
alternent à droite et à gauche, à distance égale les unes des autres.
Parmi ces harpons il en est de très petits qui, probablement, armaient
des flèches; ils sont exécutés sur le même modèle.
[Illustration: Fig. 23.--Industrie magdalénienne (instruments en os et
en ivoire).]
À la base de ces instruments, deux pointes saillantes permettent
d'assurer l'emmanchement et dans le cas où la hampe se séparerait de la
pointe, à servir de cran d'arrêt au fil flotteur.
Quant aux propulseurs, la grotte du Mas d'Azil (Ariège), la station de
Bruniquel (Tarn-et-Garonne) et bien d'autres localités nous en ont
fourni des spécimens, soit entiers, soit en fragments. Ce sont des
baguettes cylindriques munies d'un cran d'arrêt, semblables en tout aux
propulseurs modernes, mais le plus généralement ornées de sculptures
souvent très remarquables, représentant des animaux.
On rencontre, en outre, dans les grottes magdaléniennes, de singuliers
instruments dont on ignore l'usage et auxquels on a donné le nom de
«bâtons de commandement». Ce sont des morceaux de bois de renne coupés à
une petite distance en dessous et en dessus de la naissance d'un
andouiller, percés de larges trous circulaires et fréquemment ornés de
gravures représentant des animaux ou de simples lignes plus ou moins
régulières. On en rencontre des traces dès l'époque solutréenne; mais
c'est au magdalénien qu'ils sont le plus fréquents.
Il n'est pas d'explications qui n'aient été proposées quant à l'usage de
ces curieux instruments; la plus vraisemblable est celle qui leur
attribue une valeur magique ou religieuse[97].
[Note 97: Cf. XLVIII, I, 80.]
À cette liste, déjà longue, d'instruments en os, en ivoire et en bois de
renne, il faut ajouter les aiguilles, remarquables par leur facture et
surtout par l'habileté avec laquelle le chas en a été percé, des
épingles garnies ou non d'une tête, des spatules, des lissoirs, des os
effilés par polissage et des instruments de forme indéfinissable, dont
la destination demeure inconnue.
Quand on voit combien les Magdaléniens étaient devenus habiles dans le
travail de l'os, avec quel soin ils polissaient leurs instruments, on
est surpris de constater qu'ils n'ont jamais tenté de polir la pierre
elle-même. C'est par la finesse et la précision de la taille qu'ils
suppléaient au tranchant produit par l'usure et, leurs principales armes
étant en os et en ivoire, ils n'éprouvaient pas le besoin de les
remplacer par des instruments fragiles de silex.
_La céramique_.--Aucune de nos stations magdaléniennes n'a fourni de
poteries; mais les préhistoriens belges les plus dignes de foi affirment
l'existence, dans les stations de même époque des vallées de la Meuse et
de la Lesse, d'une céramique, très primitive il est vrai, mais
nettement caractérisée.[98] Cette poterie est faite à la main, d'une
pâte grossière et mal cuite. On n'en possède pas de vases entiers, mais
de simples fragments, qui semblent avoir appartenu à de grands bols
évasés et à fond plat.[99]
[Note 98: Cf. JULIEN FRAIPONT, La poterie en Belgique à l'âge du
mammouth, dans VII (1887).]
[Note 99: XXVI, I, 171.]
On sait que bien des tribus de nos temps, très primitives dans leur
culture, ne connaissent pas l'usage de la poterie et que, principalement
chez les nomades, les vases de terre sont exclus du mobilier par suite
de leur fragilité; les peuples plus avancés les remplacent par des
ustensiles métalliques, les plus barbares par des récipients de cuir ou
de bois. C'est probablement ce qui avait lieu chez les troglodytes
magdaléniens de nos régions. Cependant on rencontre parfois dans les
cavernes des géodes de silex, de tailles diverses, aussi amincies par
une taille grossière, et l'on trouve des galets creusés en forme de
mortier,[100] quelquefois munis d'une sorte de manche. On a comparé ces
pierres à cupules aux objets analogues dont se servent les sauvages de
l'Amérique du Sud pour se procurer du feu, en faisant tourner rapidement
dans ces cavités rugueuses un bâton de bois sec et inflammable.[101]
L'existence de la poterie dans une station n'implique donc pas, d'une
manière absolue, la nature et l'époque de l'industrie de ce gîte.
[Note 100: L et XIII, pl. XXII, 110.]
[Note 101: L, I, 249.]
_Distribution de l'industrie magdalénienne_.--Cette industrie semble
avoir occupé une aire considérable dans l'occident de l'Europe; on la
rencontre dans presque toute la France, dans le sud et le centre de
l'Angleterre, en Belgique, dans l'Allemagne centrale, l'Autriche, la
Hongrie, en Pologne et jusqu'en Russie. Au sud, dans les pays
méditerranéens on ne la connaît encore qu'en Espagne septentrionale,
mais elle se montre dans les cavernes de la côte syrienne. Elle s'étend
donc, sauf en ce qui concerne la Syrie, sur des régions qui, à ces
époques, jouissaient de climats analogues et possédaient à peu de
choses près la même flore et la même faune. La présence, dans les
assises magdaléniennes, de coquilles de l'Océan et de la Méditerranée,
employées comme parure, permet de penser qu'à cette époque les relations
commerciales, de proche en proche, étaient assez étendues déjà, et l'on
en a conclu que, débutant dans un de ses districts, ces formes se sont
répandues au loin. Cette explication certainement est satisfaisante,
parce que l'aire reconnue pour le magdalénien n'est pas immense, et que
par suite le magdalénien, créé pour des conditions spéciales, n'est pas
sorti de son milieu d'origine: quant à son foyer unique, son existence
est loin d'être démontrée; car il se peut fort bien que la plupart de
ses formes, étant voulues par les nouvelles conditions de la vie, soient
apparues en même temps dans bien des régions différentes, chez des
tribus très diverses au point de vue ethnique. Notre documentation
relative aux districts orientaux de Russie, de Pologne, de Hongrie et de
la Syrie est encore trop incomplète pour que nous soyons autorisés à
unifier toutes les industries d'aspect général magdalénien, et à les
considérer comme étant toutes contemporaines; nous ne savons même pas
s'il existe un synchronisme parfait entre les conditions climatétiques
de l'Occident et celles de l'Orient à l'époque du renne; si cet animal
s'est retiré vers le nord en partant de nos régions ou des steppes de
Russie. La présence actuelle de l'auroch dans les forêts de la
Lithuanie, et son existence en Germanie au temps de César et de Tacite,
alors qu'il avait disparu de la Gaule, semblerait indiquer que la
migration de ces animaux se serait produite d'abord d'ouest en est, au
travers de l'Europe centrale, en suivant les transformations
climatériques, puis du sud au nord, à partir des plaines russes, pour
gagner la Laponie et les côtés de l'océan Glacial. En ce cas,
l'industrie appropriée aux conditions de la vie du renne aurait suivi et
il n'existerait pour les diverses stations à partir des Alpes, aucun
synchronisme. D'ailleurs, bien des milliers d'années après l'extinction
de la culture magdalénienne dans nos pays, de nombreuses tribus
septentrionales ont encore conservé des souvenirs de ces industries;
et il n'est pas possible de nier que ces inventions, correspondant à des
usages spéciaux, ne sont pas nées partout où le besoin s'en est fait
sentir (_fig. 24_).
[Illustration: Fig. 24.--Silex taillés de l'industrie capsienne.--1 à 8
El Mekta (Tunisie).--9 à 15, Fum el Maza (Tunisie).]
L'industrie magdalénienne, même en Occident, est très loin d'être
homogène: dans les nombreuses stations où l'on trouve ses restes, elle
varie dans bien des détails de l'outillage, ainsi que dans le
développement plus ou moins grand des goûts artistiques; ce sont là
différences dues soit à des conditions régionales, soit à l'époque
relative des stations les unes par rapport aux autres; mais par suite de
la nature des recherches, des méthodes employées et des tendances
d'esprit des chercheurs, ces divers témoins de la vie magdalénienne ont
reçu des noms plus ou moins justifiés, chacun étant considéré, bien à
tort à notre avis, comme correspondant à des âges spéciaux. C'est ainsi
que nous voyons paraître les industries _éburnéenne, glyptique,
gourdanienne, larandienne, lortetienne, élaphotarandienne, hippiquienne,
équidienne, élaphienne,_ etc., auxquelles on a voulu, bien à tort, faire
jouer un rôle chronologique, désignations qui n'ont qu'une valeur
régionale, pour la plupart, et qui montrent qu'en dépit des théories
généralisatrices, les chercheurs, en contact avec la réalité, ont tous
une tendance à partager ces industries suivant les lieux et les climats,
et accordent au régionalisme préhistorique une très grande importance.
Après avoir fait l'exposé de tout ce que nous connaissons des industries
qui, dans nos pays, se sont développées aux temps quaternaires, il
semble utile de résumer en un tableau les faits les plus importants
relatifs à la vie de l'homme, au climat et à la faune. Nous empruntons
les principales lignes de ce tableau à M. M. Boule[102].
[Note 102: M. BOULE, VI (1906), 261; DÉCHELETTE, _op. cit._, 46.]
+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+
| |Alluvions des |_Elephas_ | |
| |plateaux. |_meridionalis_. | |
| _Pliocène_ |Moraines de la |_Rhinoceros_ | |
| supérieur |1re grande |_etruscus_. | |
| |extension |_Equus stenonis_,| |Industrie
| |glaciaire. |etc. | |éolithique(?)
|-------------| | | |
| |Couches de | | |
| |transition du | | |
| |Forest-bed, de |CLIMAT TEMPÉRÉ. | |
| |Saint-Prest de | | |
| |Solihac. | | |
|_Pleistocène_| |_Elephas_ | |
| inférieur |Moraines de la |_antiquus_, |Type |
| |IIe grande |_Rhinoceros_ |chelléen |-------------
| |période |_Mercki_, |prédominant|
| |glaciaire. |_Hippopotame_. | |
| | |CLIMAT FROID ET | |
| | |HUMIDE. | |
| | | |-----------|
| |Alluvions des |Époque de | |
| |terrasses |l'_Hippopotame_. | |
| |moyennes, tufs |CLIMAT DOUX. | |
| |calcaires. | | |
|-------------| |_Mammouth_, |Type |
| |Moraines de la |_rhinocéros à_ |acheuléen |
| |IIIe grande |_narines_ |prédominant|Industrie
| Moyen. |époque |_cloisonnées_, | |paléolithique
| |glaciaire. |_ours_, _hyène_. | |
| | |CLIMAT FROID ET | |
| | |HUMIDE. | |
|-------------| | |-----------|
| |Dépôts de | | |
| |remplissage des| | |
| |grottes, loess, |Époque | |
| |alluvions des |du _Mammouth_. |Type |
| |bas niveaux ou | |moustiérien|
| |des terrasses | |prédominant|
| |inférieures. | | |
| Supérieur | | | |-------------
| |Dépôt supérieur|Époque du | |
| |des grottes. |_Renne_, faune | |Industrie
| |Partie |des steppes. | |archéolitique
| |supérieure du |CLIMAT FROID ET | |
| |loess. |SEC. | |
| |Couches de |_Cervus elaphus_,| |Industrie
| |transition. |_Castor_. | |mésolithique
|-------------| | | |
| | |Espèces | |
| |Alluvions |actuelles, | |Industrie
| Actuel |récentes, |animaux | |néolithique:
| |tourbières. |domestiques. | |les métaux
| | |CLIMAT VOISIN | |
| | |DE L'ACTUEL. | |
+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+
[Illustration: Fig. 25.--Stations préhistoriques du désert entre la
vallée du Nil et les oasis Relevé de G. Legrain en 1897.]
On ne saurait trop insister sur ce fait que ce tableau n'est applicable
qu'aux pays occidentaux de l'Europe, tant par les phénomènes glaciaires
qu'il indique que par les climats, les faunes et les industries qui en
sont la conséquence; bien des régions n'ont pas connu les effets de la
période glaciaire, d'autres n'ont été affectés que par une grande
recrudescence de l'humidité atmosphérique: il en est résulté dans leurs
faunes des modifications tout autres que celles qui ont eu lieu dans nos
régions du Nord, et en conséquence la vie de l'homme y a suivi un cours
tout différent. C'est ainsi que les habitants de l'Égypte semblent être
passés directement de l'industrie paléolithique au néolithique,
peut-être même à l'énéolithique, et qu'il paraît en être de même pour la
Mésopotamie. Toutefois nous ne sommes pas autorisés à nier d'une manière
absolue l'existence des industries archéolithiques dans quelques parties
de ces pays orientaux, en nous basant sur ce que nous n'en avons pas
encore rencontré de traces. Il est certain qu'à la suite des grandes
inondations quaternaires ces régions sont demeurées longtemps désertes:
l'apparition soudaine de l'industrie énéolithique dans la vallée du Nil
et dans la Chaldée viendrait à l'appui de cette dernière hypothèse. Dans
les déserts égyptien (_fig. 25_), arabe et syrien, les instruments
paléolithiques sont extrêmement nombreux. La population a donc été
relativement fort dense dans ce pays; puis, nous l'avons vu, survient un
hiatus comprenant tout ce qui, dans l'Europe occidentale, correspond aux
industries archéolithiques et mésolithiques. On pourrait alléguer que
cette lacune n'est qu'apparente, qu'elle n'est due qu'à l'insuffisance
de nos recherches. Je ne le pense pas, étant données les immensités dans
lesquelles ne paraît aucune forme d'instrument qu'on puisse rattacher
aux industries archéolithiques.
CHAPITRE III
LES INDUSTRIES MÉSOLITHIQUES
Les palethnologues ont coutume de ranger, dans la phase industrielle
néolithique, des cultures très différentes de celles que nous venons
d'examiner et qu'ils considèrent comme formant la transition entre les
industries de la pierre éclatée et l'outil en pierre polie. D'une part
on trouve, dans les mobiliers appartenant à ces groupes, beaucoup
d'instruments qui leur sont communs avec ceux des Magdaléniens et,
d'autre part, apparaissent des formes nouvelles ne comprenant pas celles
de la pierre polie. En 1909[103] j'ai proposé pour ces industries
intermédiaires le nom de _Mésolithiques_.
[Note 103: XXXVII, 136 sq.]
«En réalité, dit J. Déchelette dans son _Manuel_[104], l'ancienne
technique, celle de la taille du silex, subsista parallèlement aux
procédés nouveaux. Plusieurs types d'outils, lames simples, lames à
encoches, grattoirs, perçoirs, etc., types qui forment le fond des
outillages en silex de tous les temps et de toutes les latitudes,
demeurent en usage, subissant parfois de légères modifications. Des
outils nouveaux, taillés de même par percussion ou par pression,
apparaissent à côté des types anciens.»
[Note 104: I, 308.]
Dans nos pays, à cette époque, les conditions de la vie s'étaient
modifiées: au froid sec des temps magdaléniens a succédé tout d'abord un
climat tempéré, humide, les glaciers se cantonnant peu à peu dans les
régions qu'ils occupent aujourd'hui. La faune actuelle s'établit alors,
le renne se retira dans les régions boréales et les pachydermes
disparurent, alors qu'ils avaient survécu aux froids intenses des
derniers temps quaternaires, et que, cependant, les conditions étaient
devenues pour eux en Gaule plus favorables que par le passé.
Cette disparition, coïncidant avec l'abandon des arts, si développés
chez les Magdaléniens, laissent à penser qu'en dépit des raisonnements
et des conclusions de la plupart des préhistoriens[105], il existe une
lacune dans nos connaissances, hiatus dont l'existence ne peut être
niée[106]. Les phénomènes qui ont pris place à cette époque et qui ont
causé cet hiatus étaient assurément d'ordre naturel, sans quoi le
mammouth, le bison et bien d'autres animaux encore ne se seraient pas
subitement éteints. Quant à la disparition des arts, elle est complète,
ou, du moins, les timides tentatives des premiers temps des industries
mésolithique et néolithique ne sont certainement pas une dégénérescence
de l'art des cavernes: car elles ne se présentent pas inspirées par le
même esprit.
[Note 105: Cf. XXVI, 1, 310; LIX, 265-282.]
[Note 106: Cf. LV, 247.]
À partir du début des industries mésolithiques, on constate une beaucoup
plus grande variété de cultures que dans les temps quaternaires. C'est
qu'au grand nombre de régions climatériques correspondent des besoins
spéciaux, et que l'esprit humain s'étant ouvert, il en résulte des
groupements plus intimes que par le passé, un grand développement des
goûts et des tendances régionales. Quant aux migrations auxquelles jadis
on attribuait peut-être trop d'importance, mais qu'on semble nier par
trop aussi aujourd'hui, elles ont assurément été pour beaucoup dans la
transformation des civilisations de l'Europe occidentale. Sans les faire
intervenir, on s'expliquerait malaisément que les tribus magdaléniennes,
demeurées dans leur pays d'origine, aient dépéri au point de ne rien
laisser de leur civilisation, au moment même où les conditions de leur
existence devenaient plus favorables. Quoi qu'il en soit, les cavernes
sont presque toutes délaissées à cette époque, bien qu'elles offrissent
toujours d'excellents abris. Sans aucun doute ces transformations
subites dans la vie résultent de causes profondes, et tout porte à
croire qu'elles sont dues à l'intervention de peuples nouvellement venus
dans nos pays.
Il ne faut pas oublier que la Sibérie qui, depuis les débuts de l'ère
glaciaire, était sans communications avec l'Europe, séparée qu'elle en
était par les glaciers des steppes russes et le lac aralo-caspien,
venait de s'ouvrir sur l'ancien monde et que ses hordes, chassées de
leur patrie par le froid s'ébranlaient pour venir, par vagues
successives, envahir l'Europe, l'Iran, les Indes à la recherche de plus
grandes facilités de la vie. Ces migrations d'Est en Ouest ont débuté de
très bonne heure et se sont poursuivies presque jusqu'à nos jours, les
flots succédant aux flots sans relâche. C'est dans ces mouvements qu'il
faut chercher la cause du trouble que nous constatons dans la succession
des industries occidentales, celle de l'apparition des brachycéphales,
celle des langues du groupe aryen. Une grande révolution s'accomplit
alors.
_Industrie azilienne_.--Parmi les rares découvertes capables de jeter
quelque lumière sur les débuts des industries mésolithiques, il convient
de citer en première ligne celles de Piette dans la grotte du mas d'Azil
(Ariège)[107].
[Note 107: PIETTE, XIII, Pau, 1892, II, 649; _id_., I (1895), 235;
_id_., VI.(1895), 276 _id_.(1896), 386. Les collections Piette sont
aujourd'hui au musée de Saint-Germain.]
Au-dessus de deux lits nettement caractérisés de l'industrie
magdalénienne séparée de ces dépôts par une bande de limon fluvial
jaune, se trouvaient les restes d'une culture à laquelle Piette a donné
le nom d'_époque azilienne_. Là se trouvaient des foyers, des amas de
peroxyde de fer, de nombreux os de cerf, aucun de renne, des silex
taillés du type magdalénien, en grande abondance, petits racloirs
arrondis, outils en «lame de canif», des harpons aplatis et perforés en
bois de cerf, des poinçons et lissoirs en os, des os brisés constatant
la présence dans la région du cerf commun, du chevreuil, de l'ours, du
sanglier, du castor, du blaireau, du chat sauvage, etc... Piette
rencontra de nombreux galets de schiste portant des marques tracées à
l'ocre rouge. Ce dernier fait, bien que très étonnant, se trouve
confirmé par des découvertes analogues dans d'autres cavernes, entre
autres dans celles de Cousade[108], près de Narbonne, et de la
Tourasse[109].
[Note 108: I (1895), 262.]
[Note 109: D'après l'abbé Breuil. Cf. XXVI, 1, 319.]
Dans cette même couche étaient deux squelettes dont nous aurons à parler
plus loin, au sujet des usages funéraires.
[Illustration: Fig. 26.--Harpons en os et en bois de cerf.--1-3, Mas
d'Azil.--2-4, Grotte de la Tourasse (Hte-Garonne).--5-6, Grotte de
Reilhac (Lot).]
Au-dessus de la couche azilienne, l'explorateur a rencontré un dernier
niveau archéologique renfermant, entre autres instruments, des outils en
pierre polie. L'industrie azilienne est donc intermédiaire entre celle
des Magdaléniens et la culture néolithique.
Ce n'est pas seulement au mas d'Azil qu'on rencontre les restes de cette
industrie; bien des grottes de l'Ariège, de la Haute-Garonne, en
contiennent, et si l'on s'en rapporte à la forme des harpons, on
retrouve cette même forme dans la Dordogne, et même en Écosse, dans la
caverne d'Oban (Argyllshire); mais il serait téméraire d'établir des
similitudes reposant seulement sur la forme d'un instrument.
_Industrie tourassienne_.--Parmi les industries mésolithiques, il
convient de citer, en passant, l'industrie nommée _tourassienne_, par G.
de Mortillet[110], que ce savant archéologue considérait comme l'étape
marquant la dégénérescence et l'extinction de l'industrie quaternaire.
Il y voyait une époque spéciale dont il croyait retrouver les traces
dans toute l'Europe, dans le bassin méditerranéen et jusqu'aux Indes. En
réalité, cette industrie ne semble pas correspondre à une culture
particulière, mais bien à des besoins spéciaux, mal définis encore,
communs à une foule de pays, probablement à des époques diverses,
comprenant, semble-t-il, la fin des industries mésolithiques et le
commencement de celles de la pierre polie.
[Note 110: _Évolution quaternaire de la pierre_, dans VIII (1897),
24. A. DE MORTILLET, _Les petits silex taillés à contours géométriques_,
VIII, VI (1896).]