On a longuement discuté sur l'usage de ces divers instruments; mais la

plupart des explications sont plutôt du domaine de l'imagination que de

celui de la science; car, ignorant complètement quels étaient les usages

des hommes aux temps de cette industrie, nous ne pouvons affirmer aucun

emploi d'une manière certaine. Les gens du Moustier, comme ceux de

Menton et de Taubach, connaissaient le feu. Ils ne semblent pas avoir

fait usage de l'os travaillé, ou du moins nous ne possédons pas

d'instruments de cette matière; à peine connaît-on quelques phalanges

de cheval[83] et des humérus de bison portant des stries qui, peut-être,

ont été entaillées par la main de l'homme. Les gens du Moustier

brisaient les os dans le sens de la longueur, afin d'en extraire la

moelle; mais il ne semble pas qu'ils en aient utilisé les esquilles,

tout au moins ils ne les ont pas façonnées.

[Illustration: Fig. 18.--Instruments de type quaternaire, Riv. Pénar

(Hindoustan Central). Rec. Seton Karr.]

[Note 83: Dr H. MARTIN, _Maillets ou enclumes en os de la Quina_ IV,

(1906), 155 et 189; A. DE MORTILLET, _Les os utilisés de la période

moustiérienne. Station de la Quina. Rev. préhist._ (1906), 231.]

[Illustration: Fig. 19.--Instruments de type moustiérien

(Trenton.--Coll. Abbott, d'après des Croquis du Dr L. Capitan).]

L'industrie moustiérienne se rencontre dans toute la France, on en a

constaté l'existence jusqu'en Croatie, dans d'autres régions telles que

la Tunisie, l'Égypte (_fig. 16_), la Syrie, au Somal (_fig. 17_), dans

les Indes (_fig. 18_), aux États-Unis (_fig. 19_); elle est intimement

mélangée avec celle dite acheuléenne et, dans les diverses stations, les

proportions des deux types sont sensiblement égales[84]. Ces similitudes

dans la forme des instruments portent à penser que ces industries se

sont, aux mêmes époques, étendues sur la majeure partie de l'Europe

occidentale et centrale; mais il n'en faudrait pas déduire que les

différents peuples qui habitaient nos pays étaient du même sang.

Quelques pierres taillées ne suffisent pas pour nous éclairer sur les

questions ethniques.

[Note 84: Cf. OBERMAIER, VI (1905), 19.]

CHAPITRE II

LES INDUSTRIES ARCHÉOLITHIQUES EN EUROPE

L'effondrement du continent septentrional qui, durant les temps de la

grande extension glaciaire, constituait le principal réservoir des

neiges et le point de départ des mers de glace, en causant la fusion de

ces grandes masses d'eau congelée, amena, en même temps que de

formidables inondations, un grand abaissement de la température moyenne

dans les régions voisines des anciens champs de glace; et cette période

de froid, qui dans nos régions fut assurément de longue durée, causa de

profondes modifications dans la flore, comme dans la faune, ainsi que

dans les conditions d'existence de l'homme. Très certainement alors

eurent lieu de grandes destructions par les eaux et d'importants

déplacements de populations, car, d'une part, l'aire habitable

s'accroissait par l'abandon que les glaces faisaient de vastes régions,

et d'autre part elle diminuait en raison de ce que bien des terres

disparaissaient peu à peu sous les eaux, momentanément ou pour toujours.

Dans bien des régions, telles l'Égypte, le Somal, la Mésopotamie,

l'Hindoustan, les populations furent balayées en même temps que la faune

qui vivait avec elle; aussi, dans ces pays, constatons-nous l'existence

d'un long hiatus au cours duquel aucune trace de l'homme ne se présente.

Cet hiatus correspond aux temps de l'industrie archéolithique. Ce

dépeuplement évident dans les régions que je viens de citer est moins

clair dans l'Occident européen, où il n'affecte que des pays de moindre

étendue. Après ce cataclysme la vie s'est conservée dans des «districts

de survivance», chez des hommes échappés à la mort par suite de la

ituation de leur habitat, et par d'autres qui ont eu le temps de

s'enfuir devant le danger. Là, dans ces «districts de survivance», se

sont développées de nouvelles industries, voulues par les nouvelles

conditions de la vie. L'Aurignacien, première phase de cette évolution,

en Occident, est né de l'industrie moustiérienne, cela ne fait aucun

doute aujourd'hui. Dès lors, commença la multiplication des humains dans

ces foyers d'où devait, peu à peu, partir la reconstitution de la

population du Globe. Partout où l'on rencontre des restes de l'industrie

archéolithiques des débuts, on peut tenir pour certain qu'il a existé

des «districts de survivance», partout où l'on constate l'existence

d'une lacune, à la suite du paléolithique, on peut être sûr qu'après

être demeuré pendant un temps plus ou moins long privé de population, ce

lieu a été colonisé de nouveau par des gens venus de l'extérieur, soit

des districts de survivance, soit de pays lointains.

Cette phase de la vie, dans nos pays, culture à laquelle on a

généralement donné le nom d'_âge du renne_, en raison de l'abondance de

ce cervidé dans la faune d'alors, que Piette désigne sous celui de

_période glyptique_ parce qu'on rencontre dans certaines localités des

matières dures, os, ivoire, pierre, bois de renne, sculptées ou gravées,

se sépare très nettement de la phase paléolithique par la stratigraphie

comme par les caractères propres à ses industries diverses. Le Dr

Hamy, dès 1870, dans son _Précis de paléontologie humaine_, avait

partagé la fin des temps quaternaires en trois époques successives après

celle du Moustier, la plus ancienne étant l'industrie d'Aurignac, puis

celle de Solutré, et enfin celle de la Madelaine, la plus récente, qui

termine la série de ce que nous nommons l'industrie archéolithique de

l'Europe occidentale. Cette succession est généralement admise

aujourd'hui[85].

[Note 85: BREUIL, _Essai sur la stratigraphie des dépôts de l'âge du

renne Congrès préhist. Fr._, Périgueux (1905), 75; E. CARTAILHAC id.,

83. Cependant A. DE MORTILLET (XL, dernière édition) et AL. GIROD, VIII

(1900), 309, persévéran dans leur erreur, placent encore l'Aurignacien

entre le Solutréen et le Magdalénien.]

Cette phase de l'industrie, très développée dans nos régions, dénote de

la part des habitants de nos pays des aptitudes inconnues jusqu'alors:

les arts débutent, ou du moins c'est à cette période que nous

rencontrons leurs premières manifestations.

Les industries archéolithiques et mésolithiques du silex présentent,

comme caractères généraux, que les instruments sont faits d'éclats

retouchés de diverses manières; elles diffèrent en cela de l'industrie

paléolithique qui utilisait le noyau même en le taillant sur ses deux

faces, et l'éclat en le retouchant d'un seul côté, celui qui est opposé

au bulbe de percussion. Les instruments moins anciens se présentent sous

un grand nombre de formes, très localisées, les unes indépendantes, les

autres procédant les unes des autres par transformations.

D'après les données actuelles, nous voyons que certaines régions, telle

l'Europe occidentale, ont connu de nombreuses formes de transition entre

le type chelléo-moustiérien et la pierre polie, alors que d'autres n'en

possèdent que quelques-unes et que, dans certains pays, on semble passer

directement de l'industrie paléolithique à la culture néolithique,

peut-être même à celle du métal, sans rencontrer la moindre trace d'une

phase quelconque archéolithique ou mésolithique. L'Égypte est dans ce

cas et l'Italie paraît être passée directement d'un type archéolithique

à l'industrie campignienne, sans avoir connu les formes solutréennes et

magdaléniennes.

En Amérique du Nord, les industries sont confuses entre la forme

acheuléenne et la pierre polie; on rencontre en même temps des

instruments appartenant à tous les types européens, depuis celui du

Moustier jusqu'à celui des Kjoekkenmoeddings danois et, pour une bonne

part, ces outils, ou tout au moins ces formes, étaient encore en usage

chez les Indiens, bien des années après la colonisation des côtes par

les Européens.

Afin de se rendre compte de ce qu'étaient les conditions de l'existence

de l'homme durant la période qui, en France, a connu les diverses

industries archéolithiques, il est nécessaire de se reporter aux

phénomènes qui prirent place, lors de la disparition des grands

glaciers, et d'examiner dans quel état les neiges laissèrent le sol.

Dans leur retrait, les glaces abandonnèrent peu à peu d'immenses

territoires, arides d'abord, quoique trempés d'humidité, coupés en tous

sens par des cours d'eau, couverts de fondrières, de marais, de lacs,

d'îlots de glace en fusion. C'est sur ces terres que peu à peu gagna la

zone des graminées. Il se forma, dans les contrées plates, d'immenses

prairies dont s'empara le gibier, suivi par les chasseurs, soit que

l'homme y fixât sa demeure, soit qu'il y vînt faire des expéditions de

chasse, pendant les saisons favorables seulement. En arrière, les forêts

gagnant progressivement sur les prairies, suivant de loin le mouvement

des glaces, offraient le facies des pays froids et cette première zone

forestière, de profondeur variable, se trouvait être elle-même

remplacée, plus en arrière encore, par des boisements de climats plus

tempérés, semés de clairières, de marais dans les bas-fonds, et de

pâturages sur les lieux élevés; flore et faune connurent tous les

intermédiaires entre les zones glacées et les pays vraiment chauds.

Il ne faut pas oublier que la fusion d'amas de glaces aussi importants,

absorbant une énorme quantité de chaleur, produit, dans son voisinage,

un abaissement intense de la température[86]; ce froid porta

principalement sur la zone des steppes, plus voisine des glaciers que

celle des forêts. Dans ces conditions les inégalités climatériques des

diverses parties de la France étaient beaucoup plus grandes qu'elles ne

le sont aujourd'hui, et l'ensemble était plus froid. Le renne se

multiplia rapidement, les équidés parcoururent en grandes troupes les

steppes de nos pays septentrionaux et centraux en compagnie des bisons,

si nombreux encore en Amérique du Nord en ces derniers siècles. Les

forêts offrirent aux mammouths la nourriture en même temps que les

retraites mystérieuses qu'affectionnent les pachydermes, les capridés

suivirent dans les montagnes le retrait des neiges. C'est dans ce milieu

complexe, varié à l'infini, que se développèrent, dans l'Europe

occidentale et centrale, les industries archéolithiques celles des

survivants aux désastres qui ont accompagné et suivi la disparition des

glaciers. Ailleurs, dans les régions plus voisines des tropiques, les

conditions de la vie étaient différentes.

[Note 86: Dans les mers septentrionales, d'après quelques auteurs,

on pourrait reconnaître, la nuit, la proximité d'un iceberg à un certain

abaissement rapide de la colonne thermométrique.]

Depuis quelques années, grâce aux travaux d'une pléiade d'observateurs

consciencieux, les découvertes portent leurs fruits; à la confusion bien

naturelle des débuts succèdent aujourd'hui des classifications

rationnelles, les dates relatives deviennent certaines, et l'aire

d'extension des industries diverses se précise. Les unes, largement

étendues, couvrent tous les pays qui séparent l'Espagne de la mer du

Nord; d'autres sont plus restreintes. L'homme est mieux armé contre les

difficultés de tout genre que lui oppose la nature et, peut-être aussi,

ces difficultés sont-elles moins grandes que par le passé; mais il est

beaucoup moins nombreux et laisse encore pendant longtemps d'immenses

territoires vides.

INDUSTRIE AURIGNACIENNE.

_Instruments en silex (fig. 20)_.--Les pointes et racloirs de type

moustiérien abondent dans les couches aurignaciennes; mais on rencontre

aussi bon nombre de formes jusqu'alors inusitées, entre autres des

racloirs taillés sur des éclats très épais, parfois même sur des blocs

ayant l'aspect de nuclei; ce dispositif a certainement été adopté pour

que l'outil présentât une plus grande résistance à la rupture; il était

donc destiné au travail de matières relativement dures. Puis viennent

des lames à encoche simple ou double, d'autres retouchées d'un seul

côté, formant ainsi des couteaux munis d'un dos; des perçoirs plus ou

moins fins de pointe, des burins busqués et des burins d'angle, destinés

au travail des matières résistantes, telles que la pierre, l'ivoire,

l'os, la corne, le bois dur, etc... toutes ces formes sont nouvelles et

quelques-unes persisteront jusqu'à l'apparition du métal.

_Instruments en os_.--L'outillage aurignacien en os est sommaire et

grossièrement travaillé, il se compose de pointes fendues ou non à la

base, de grosses épingles ou poinçons garnis d'une tête, de lissoirs et

d'os portant des traits assez profondément gravés. Mais nous ne savons

pas quel était l'usage de ces divers objets.

C'est avec l'industrie que nous venons d'examiner que se présentent les

premières tentatives artistiques de l'homme, ou du moins les plus

anciennes dont nous ayons actuellement connaissance. Ce sont des essais

de gravure sur roche tendre et de naïves sculptures en haut relief,

figurines représentant le plus souvent des femmes nues. Nous reviendrons

sur ce sujet en parlant de l'Art aux temps quaternaires, mais il était

utile de les citer ici, car la gravure et la sculpture expliquent

l'existence des burins trapus et des racloirs très épais, indispensables

pour entamer les matières dures.

Avec les restes de l'industrie aurignacienne, on rencontre les os de

tous les animaux dont l'homme faisait alors sa nourriture, et dont il

employait les dents et les os pour fabriquer les ustensiles nécessaires

à sa vie, les fourrures pour son vêtement, car il faisait froid. Ces

animaux sont: _Elephas primigenius, Rhinoceros tichorinus, Ursus

speloeus, Felis speloea, Hyæna spelæa, Equus caballus, Bison priscus,

Cervus megaceros_ (d'Irlande), le renne en très grand nombre, le

bouquetin (_Capra ibex_), le chevreuil (_Cervus capreolus_), un ours et

une hyène indéterminés.

Certes le gibier était abondant, mais souvent d'une capture difficile et

les carnassiers étaient redoutables. Comment ces hommes se seraient-ils

emparés d'animaux de cette puissance avec le seul outillage que nous

connaissons d'eux? Ce ne sont pas les petites pointes de silex du type

moustiérien qui étaient capables de les aider à jeter à terre un

mammouth ou un bison. Ils disposaient certainement d'armes plus

puissantes, faites de matières qui se sont corrompues, de bois ou de

corne, et probablement aussi employaient-ils les lacets, les pièges et

des fosses analogues à celles qui sont encore en usage dans l'Indo-Chine

pour s'emparer du tigre, fosses garnies de bambous effilés fichés dans

le sol, sur lesquels l'animal se transperce lui-même dans sa chute.

[Illustration: Fig. 20[87].--Industrie aurignacienne. Types principaux

de silex taillés.]

[Note 87: Fig. 20 n° 6, ne pas confondre avec la pointe fourchue

magdalénienne.]

Cette observation, d'ailleurs, quant à l'insuffisance de l'armement de

pierre, s'applique à toutes les phases du quaternaire, à bien des

peuplades sauvages de nos temps; mais de nos jours ces primitifs

accroissent l'efficacité de leurs flèches et de leurs piques par le

poison dont ils enduisent les pointes: peut-être en était-il de même à

ces époques reculées.

_La teinture_.--Nous ne possédons d'autres preuves de cet usage que la

présence dans les couches aurignaciennes des cavernes de couleurs

minérales. Dans la station des Roches (Indre), M. Septier a découvert

dix-sept échantillons de matières colorantes, dont une plaque de

sanguine, des terres argileuses rouges ou lie de vin, des grès

contenant de l'oxyde de fer, de l'ocre rouge et jaune, de fragments de

pyrolusite et d'oxyde de manganèse[88]. Des minerais de fer et de

manganèse ont été découverts dans la grotte des fées[89], et dans la

caverne aurignacienne des Cottés (Vienne) on a trouvé un canon de renne

gravé renfermant de l'ocre[90].

[Note 88: IX (1904), 265.]

[Note 89: V (1869), 387.]

[Note 90: BREUIL, VIII (1906), 53.]

Quel était l'usage de ces couleurs? les employait-on pour teindre les

peaux dont les Aurignaciens faisaient leurs vêtements, ou pour des

peintures corporelles, telles qu'ils s'en pratique encore chez de

nombreuses tribus sauvages, telles qu'elles étaient en usage dans

l'Égypte anté-historique, voire même chez les Ligures et les Gaulois? On

serait porté à croire que ces gens se couvraient le corps de peintures,

si l'on s'en rapporte aux objets qui accompagnaient les foyers de cette

époque au Crot-du-Charnier (Solutré): ornements grossiers de parure en

os et en ivoire, mélangés à des morceaux de matières colorantes et des

plaquettes de schiste qui, probablement, comme dans la vallée du Nil,

tenaient lieu de palette pour écraser et mélanger les couleurs avec

l'huile, la graisse ou l'eau.

INDUSTRIE SOLUTRÉENNE.

Les coupes relevées au Crot-du-Charnier, à Solutré (Saône-et-Loire)[91],

ne permettent aucun doute quant à la priorité de l'industrie

aurignacienne sur celle des Solutréens, la première de ces deux

industries étant représentée à la base par deux niveaux de foyers

séparés entre eux et recouverts par des zones d'éboulis. C'est au-dessus

de la dernière couche stérile que se trouvent les foyers solutréens

accompagnés d'une faune tout autre que celle des niveaux inférieurs. On

y rencontre en effet: le loup et le renard, _Hyæna spelæa, Ursus

speloeus_ et _U. arctos, Meles laxus, Mustella pustorius, Lepus timidus,

Elephas primigenius, Equus caballus, Cervus tarandus, Cervus

canadensis, Bos primigenius_, et des oiseaux indéterminés, échassiers,

rapaces, etc.[92]... Dans les couches intermédiaires, entre les foyers

des deux industries, est une assise composée entièrement d'ossements

d'équidés. On avait même pensé que les Solutréens avaient domestiqué le

cheval; mais cette opinion a été abandonnée[93].

[Note 91: Cf. ARCELIN, Bull. Sc. nat. Saône-et-Loire,

novembre-décembre 1901.]

[Note 92: XXVI, 134.]

[Note 93: LIX, 204.]

_Instruments en silex (fig. 21)_.--L'ensemble de cet outillage est

remarquable par la finesse de sa technique. Les instruments, toujours

composés d'éclats plus ou moins grands, habilement retouchés, sont de

deux natures différentes. Les uns sont taillés seulement sur une face,

pointes, grattoirs, perçoirs, scies, etc., analogues à ceux des

industries moustiérienne et aurignacienne; les autres, façonnés sur les

deux faces, mais peu épais sont des têtes de javelots, d'épieux, des

poignards (?); tous affectent la forme lancéolée de la feuille de saule

ou de celle de laurier; ils sont parfois arrondis à l'une de leurs

extrémités, alors que l'autre demeure aiguë.

C'est une véritable révolution qui s'opère dans le travail de la pierre,

lors de l'apparition de l'industrie solutréenne; et ce type de la pointe

lancéolée sera de tous les temps et de tous les pays à des époques

différentes. Au néolithique il se montre en Scandinavie, en Égypte, en

Tunisie, dans le centre de l'Afrique, en Susiane, au Mexique, aux

États-Unis, soit sous forme de pointes de flèches, soit de taille

suffisante pour armer des lances ou des javelots; on le connaît en

silex, en quartz, en pétro-silex, en obsidienne, etc...; mais on trouve

aussi des têtes de flèches à crans et à pédoncule. Tout l'outillage des

Aurignaciens se conserve, parfois même plus complet que dans cette

industrie; on y voit le racloir double, le perçoir simple ou double,

bref presque toutes les formes que peut prendre le silex sous la main

d'habiles ouvriers.

_Instruments en os_.--Une série de belles aiguilles en os percées d'un

chas et d'un travail délicat a été retirée de la couche de foyers où

ces instruments de couture étaient en compagnie de pointes de flèches à

crans, d'outils de bois de renne gravés au trait, de coquilles et de

dents d'animaux perforées pour la suspension, et les Solutréens se

livraient à des travaux d'art, gravaient sur les palettes des bois de

renne, des figures animales.

[Illustration: Fig. 21[94].--Industrie solutréenne. Types principaux de

silex taillés.]

[Note 94: Fig 21 nos 4 et 5 se rencontrent aussi et surtout dans

l'aurignacien supérieur.]

_Distribution géographique_.--Mais l'industrie solutréenne est cantonnée

dans une partie de nos pays et présente un intérêt plutôt local. Elle

fait presque complètement défaut dans le nord de la France, il en existe

des traces en Belgique, dans les îles Britanniques, sur le Rhin en

Bavière. Elle semble s'être surtout développée entre le Massif central

et le Jura d'une part, et d'autre part vers les Pyrénées et l'Espagne

dans la Catalogne.

Toutefois quelques découvertes faites à Prédmost (Moravie) et dans les

cavernes des environs d'Oïcow (Pologne russe)[95], en Wurtemberg et en

Hongrie ont paru pouvoir être attribuées à l'industrie solutréenne. Il

se peut que les formes soient analogues; mais, par suite de

l'éloignement de ces stations de l'aire solutréenne de France, déjà

restreinte, il est bien difficile d'admettre l'identité et le

synchronisme proposés par les Allemands.

[Note 95: Cf. LXIX, 143 et 174.]

Cette industrie, sûrement imposée par la faune et le climat d'une partie

seulement de la France, semble être très spéciale à nos pays. Certaines

de ses formes ont été en usage dans d'autres régions: la pointe de

flèche à crans, la pointe à pédoncule, le grattoir double, la pointe en

feuille de laurier, etc... Mais ces analogies ne doivent pas être prises

en considération autrement que pour constater une fois de plus que des

besoins analogues ont fait naître des instruments semblables: la

présence de pointe de type solutréen (épais) dans le paléolithique

inférieur de l'Égypte et de l'Algérie en est la preuve.

INDUSTRIE MAGDALÉNIENNE.

L'industrie dite magdalénienne, du nom de la grotte de la Madelaine,

dans la commune de Tursac (Dordogne), constitue, dans nos pays, la phase

finale de l'époque du renne, l'ultime témoin de la vie de l'homme

pleistocène; elle est la dernière des cultures que nous désignons sous

le nom d'archéolithiques.

À cette époque le climat de l'Europe occidentale demeure toujours très

froid; et il est à penser que les frontières des continents vers la mer

n'étaient pas établies telles qu'elles sont de nos jours, qu'il existait

encore quelques grandes terres s'opposant au passage des courants marins

qui font actuellement de nos pays des régions tempérées. Le climat de la

France était alors continental. La preuve en est dans ce que notre sol

nourrissait alors une faune arctique: antilope saïga, cerf du Canada,

boeuf musqué, lemming, renard bleu, ours gris et l'animal du nord par

excellence, le renne. Cependant les derniers mammouths et rhinocéros,

probablement coupés dans leurs migrations vers le sud, vivent encore

dans nos forêts; leur présence d'ailleurs ne doit pas surprendre; car,

malgré l'apparition de froids intenses, ils ont encore pendant longtemps

habité la Sibérie et, plus au nord, les îles Liakow.

L'homme vit toujours dans les cavernes et assurément aussi dans des

abris souterrains qu'il construit de ses mains. Il conserve les

habitudes de chasseur et de pêcheur, se nourrit de gibier et de poisson;

mais l'expérience des générations qui l'ont précédé lui enseigne des

perfectionnements nombreux dans le parti qu'il tire pour son armement

des matières dures animales, telles que l'os et l'ivoire; probablement

aussi emploie-t-il plus avantageusement le bois, la corne et toutes les

substances qu'il avait à sa disposition, mais qui n'ont pas résisté aux

injures des temps. Les Solutréens semblent avoir tiré de la taille du

silex tous les avantages qu'on en pouvait alors attendre; après eux,

c'est vers l'ivoire et l'os que se tourne l'attention des Magdaléniens

et, bien que conservant la plupart des formes de leurs prédécesseurs,

sauf toutefois la pointe en feuille de laurier et la pointe à cran, ils

créent une multitude d'instruments nouveaux en os et en ivoire,

instruments que, pour beaucoup, nous retrouvons encore en usage chez les

peuples primitifs de nos temps.

[Illustration: Fig. 22.--Industrie magdalénienne (types principaux de

silex taillés).]

L'Humanité préhistorique · 第 5 / 22 段