était encore voisin de l'animal, il songeait déjà certainement aux
moyens de munir son bras d'une arme capable d'accroître ses forces
d'attaque et de défense et, peu à peu, la pensée lui vint d'adapter à
ses besoins les armes que lui fournissait le milieu dans lequel il
vivait; il usa d'une branche d'arbre, la cassant à la longueur
convenable pour sa taille, et, en dégrossissant la pierre, en la rendant
tranchante, il créa ces outils grossiers pour lesquels on a proposé le
nom d'éolithes; mais ces instruments primitifs présentent de telles
ressemblances avec les «jeux de la nature» que, bien qu'on ne puisse
mettre en doute leur existence, nous ne les pouvons distinguer avec
sûreté des pierres éclatées par les forces naturelles. Certains
archéologues ont cru pouvoir affirmer que ces outils primitifs étaient
en usage durant l'époque tertiaire. L'abbé Bourgeois, en 1867, pensa
voir une taille intentionnelle sur des silex (_fig_. 7, nos 1, 2 et
2_a_) appartenant au niveau aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher); en
1871, le géologue portugais Carlos Reibero en signalait d'autres dans
les couches plus anciennes d'Otta (_fig_. 7, nos 3 et 3_a_) (vallée
du Tage); et G. et A. de Mortillet, dans leur _Musée
préhistorique_[61], figurent des éolithes de Puy-Courny, près d'Aurillac
(_fig. 7_, nos 4 et 4_a_), instruments qui appartiendraient au
Miocène et seraient comme ceux de Thenay et d'Otta nettement tertiaires;
tout dernièrement des fouilles pratiquées à Ipswich, en Angleterre, ont
donné des résultats analogues, mais quelque peu plus probants au dire
des savants qui ont assisté aux recherches.
[Note 61: 2° édit., pl. IV.]
Le plus grand défenseur des éolithes tertiaires a été le géologue belge
A. Rutot[62], qui non seulement les considérait comme représentant les
premiers essais de l'homme dans la taille du silex, mais pensait qu'ils
constituaient une industrie spéciale qui, débutant dans le Pliocène, se
serait continuée jusqu'aux temps modernes parallèlement aux autres
industries de la pierre (_fig. 7_, nos 5 et 6). Aucun fait cependant
n'est venu confirmer cette hypothèse; bien au contraire, M. Boule,
professeur au Muséum de Paris, a péremptoirement démontré[63] que les
malaxeurs industriels de Guerville, près de Mantes, en mélangeant des
argiles et des craies pour la fabrication du ciment, fabriquent des
éolithes en tout semblables aux échantillons de M. Rutot, et que, par
suite, les actions naturelles sont amplement suffisantes pour produire
ce que l'on a considéré comme des retouches intentionnelles.
[Note 62: VII (1907), VIII, 283; et _Bull. Soc. belge géol._ (1907),
XXI, 211.]
[Note 63: M. BOULE, _L'origine des éolithes_; VI (1905), 263.]
Il n'en est pas moins vrai que nous ne pouvons nier les probabilités de
l'existence d'une industrie très inférieure à celle du type
paléolithique, ainsi que de la vie de l'homme vers les derniers temps du
tertiaire. Malheureusement nous ne connaissons que bien peu de chose des
dépôts terrestres laissés sur les continents durant les périodes miocène
et pliocène; presque tous ont été lavés par les eaux lors des grandes
inondations quaternaires et d'autres se sont abîmés dans les mers avec
les continents qui les portaient: or c'est seulement parmi l'humus de
ces époques que peuvent se rencontrer, dans des conditions probantes,
les vestiges de l'homme et de ses industries.
[Illustration: Fig. 7--_Éolithes_. 1, 2 et 2_a_, Thenay
(Loir-et-Cher).--3 et 3_a_, Otta (Portugal)--4 et 4_a_, Puy-Courny.--5
et 6, Belgique.]
_Le type chelléen_.--Les plus anciens instruments, manifestement taillés
par la main de l'homme, dont la connaissance nous soit parvenue, sont
des silex en forme d'amande, grossièrement éclatés par percussion sur
leurs deux faces, terminés en pointe à l'une de leurs extrémités,
arrondis à l'autre et légèrement renflés en leur milieu. Ils différent
de dimensions et souvent aussi de forme générale, sont plus ou moins
allongés, plus ou moins arrondis: leur taille est très variable,
cependant ils présentent le plus souvent une longueur oscillant entre
dix et quinze centimètres. C'est à Abbeville et à Amiens, dans le
département de la Somme, puis à Chelles, dans la Seine-et-Marne[64], au
milieu d'alluvions quaternaires, que ces instruments ont été rencontrés
pour la première fois (_fig. 8_, nos 1, 1_a_ et _b_, n° 2); puis on a
signalé leur présence dans les alluvions du nord de la France, de là
Belgique, à Taubach[65], en Saxe-Weimar, dans les grottes de
Grimaldi[66], près de Menton et en maintes autres localités de
l'Occident européen; cependant en Saxe comme en Provence les coups de
poing sont plutôt de type acheuléen.
[Note 64: Cf. D'ACY, I (1891), 348; P. CAPITAN, XII (1900), 55.]
[Note 65: Cf. KLAATSCH, XLIX, II, 269; S. REINACH, VI (1897), 53.]
[Note 66: Cf. M. BOULE, VI (1906), 257; J. DÉCHELETTE, XXVI (1908),
I, 78.]
Dans presque tous ces gisements, l'instrument typique, dit chelléen, se
trouve mélangé avec des éclats de forme indéterminée avec ou sans
retouches, et avec d'autres retaillés sur une seule face seulement, dont
les archéologues ont fait le type dit moustiérien. En général, tout cet
outillage de pierre est d'un travail fort grossier, spécialement dans
les régions où, comme dans le midi de la France et de la Saxe, les
matériaux dont l'homme pouvait disposer, les quartzites, les grès, les
quartz, etc., ne s'éclatent pas aussi aisément que le silex.
Sauf dans quelques grottes, les instruments de type chelléen ont
toujours été trouvés remaniés dans des alluvions dont l'âge relatif est
indiqué par la présence d'ossements fossiles. À Chelles, ils se
rencontrent avec des restes d'_Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki,
Trongotherium, Ursus speloeus, Hippopotamas amphibius, Hyæna spelæa_ et
d'équidés voisins du cheval tertiaire, l'_Equus Stenonis_, alors que,
dans les alluvions des environs d'Abbeville[67], à ces espèces viennent
s'ajouter _Elephas meridionalis, E. primigenius, Hippopotamus major, Sus
scropha, Cervus Belgrandi, Bison priscus_ et quelques autres grands
vertébrés.
[Note 67: D'AULT DU MESNIL, VIII, (1906), 284.]
[Illustration: Fig. 8--Instruments chelléens (Chelles).]
Nous pouvons donc nous faire une idée assez exacte des conditions
naturelles dans lesquelles vivaient ces hommes primitifs. La flore de
cette époque nous est révélée par les tufs de la Celle-sous-Moret
(Seine-et-Marne) qui souvent contiennent des empreintes végétales; on y
rencontre l'arbre de Judée, le figuier, le laurier des Canaries, le
buis, le fusain à larges feuilles, espèces qui correspondent à un climat
doux et humide, plus tempéré que celui dont, aujourd'hui, jouit le
bassin de la Seine.
Ces observations s'appliquent toutes à une même région, district de peu
d'étendue, puisqu'il ne comprend que trois ou quatre départements
limitrophes: mais si nous nous éloignons de sept au huit cents
kilomètres vers l'est, en conservant à peu de chose près la même
latitude, nous rencontrons, en Saxe, une faune et une flore quelque peu
différentes. Là, au milieu des forêts de conifères, de bouleaux et de
lauriers, vivaient: _Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki, Bos priscus,
Hyæna spelæa_, de nos régions, mais aussi _Ursus arctos, Sus antiquus,
Equus caballus, Cervus euryceros, Cervus capreolus, Castor fiber_, et
des capridés d'espèce indéterminée. Le climat de la Saxe était donc
alors moins chaud que celui de la France, si nous admettons le
synchronisme des dépôts du bassin de la Seine avec ceux de l'Europe
centrale.
À Menton, les conditions climatériques étaient également quelque peu
différentes; car on rencontre, dans le remplissage des grottes, des
restes d'_Ursus arctos_, animal qui ne semble pas avoir existé dans nos
pays septentrionaux à cette époque. Nous trouvons aussi en Provence
orientale _Elephas antiquus_ et _Rhinoceros Mercki_.
Quelle que soit la nature des gisements, nous ne connaissons rien de
l'industrie chelléenne, en dehors de l'outillage de pierre; aucun
instrument d'os ou d'ivoire n'est parvenu jusqu'à nous, l'incertitude
plane même sur l'existence réelle du chelléen comme industrie spéciale.
Nous avons vu que le type de Chelles est presque partout associé à des
formes dites moustiériennes, instruments longtemps considérés comme
étant typiques d'une industrie quaternaire plus récente et plus avancée.
D'autre part, l'instrument chelléen renferme tous les principes de la
hache acheuléenne ou «coup de poing» de G. de Mortillet; il est donc
naturel de penser que si les Chelléens se sont contentés d'un
instrument grossier, c'est que le besoin d'outils de taille plus soignée
ne se faisait pas sentir pour eux, mais qu'ils étaient parfaitement
aptes à façonner des instruments plus perfectionnés.
_Type acheuléen_.--L'industrie acheuléenne[68] n'est autre qu'un cas
particulier de l'industrie chelléenne, probablement voulu par des
circonstances dont les détails nous échappent; mais si elle fut causée
par des changements locaux ou par des modifications climatériques
d'ordre plus étendu ayant amené de nouveaux besoins, nous l'ignorons
encore. Si nous en jugeons par les données paléontologiques, à la faune
interglaciaire, chaude ou tempérée correspondant au type chelléen,
aurait succédé, dans nos pays, un refroidissement très sensible, et
c'est peut-être à ce changement de la température que serait dû l'usage
prépondérant d'instruments de même forme que ceux de Chelles, mais d'un
travail plus soigné. Il semble d'ailleurs que ces deux instruments
n'étaient pas taillés pour le même usage: alors que le coup de poing
chelléen était destiné à frapper, la hache acheuléenne était conçue de
telle sorte qu'elle fût en même temps apte à trancher et à frapper. Les
instruments de type moustiérien qui, en abondance, accompagnent le type
chelléen dans les alluvions comme dans les cavernes, prouvent que si les
Chelléens ne taillaient pas leurs coups de poing avec plus de finesse,
c'est qu'ils n'en éprouvaient pas le besoin.
[Note 68: D'après le nom de Saint-Acheul, faubourg d'Amiens, où il
existe d'importants gisements d'instruments de ce type.]
L'instrument acheuléen (_fig. 9_, nos 1, 2 et 3) est, en général,
plus léger que celui de Chelles et ses formes sont plus variées; il en
est de lancéolés, d'allongés d'une manière démesurée, au point de les
faire prendre pour des poignards; d'autres sont elliptiques, arrondis
même, discoïdes (_fig. 9_, n°4). Ces diverses formes sont certainement
intentionnelles; mais nous ne connaissons pas les causes de leur
choix[69].
[Note 69: L. Capitan distingue huit types d'instruments. Cf. _Les
divers instruments chelléens et acheuléens_, XIII (1900), 61.]
On a longtemps discuté sur le mode d'emploi du coup de poing. Se basant
sur ce fait que certaines peuplades sauvages qui en font encore usage
l'emploient sans emmanchement, garnissant seulement le talon (la partie
ronde) d'une sorte de résine, afin de protéger la paume de la main, G.
de Mortillet a pensé qu'ils étaient tenus directement et sans manche;
d'autres archéologues, au contraire, ont cherché à reconstituer leur
mode d'emmanchement; somme toute, il est à penser que ces outils étaient
employés de diverses manières. Cependant il semble certain que c'est par
la pointe et par les côtés tranchants seulement qu'ils «travaillaient»;
car, parmi ces instruments, ceux dont la taille est quelque peu négligée
sont toujours inachevés au talon où, parfois, se montre encore la gangue
qui couvrait entièrement la surface du rognon avant sa taille (_Cf. fig.
8_, n° 2); jamais ils ne sont négligés à la pointe.
On s'est également demandé si l'ouvrier recherchait le silex dans son
site originel, c'est-à-dire dans les couches qui avaient assisté à sa
formation, ou s'il employait les galets alluviaux. Des milliers de
spécimens de ces outils font penser que la provenance de la matière ne
présentait aucune importance[70]. Ce n'est que plus tard, lors de
l'apparition de l'industrie néolithique, alors que la taille du silex
était devenue un véritable art, que les tailleurs de silex sont allés
chercher leur matière dans les couches géologiques elles-mêmes.
[Note 70: Cependant H. BREUIL (_in. lit_. 10 janv. 1923), est d'avis
qu'il est impossible d'obtenir de beaux outils du paléolithique
inférieur et du paléolithique supérieur (archéolithique) en utilisant de
simples galets, qu'il faut admettre qu'il existait dès ces époques de
véritables extractions du silex.]
Dans les alluvions du nord de la France, à Saint-Acheul comme à
Abbeville, les types industriels divers, chelléen, acheuléén et
moustiérien (_fig. 9_, n° 5) se montrent parfois successivement[71],
marquant la prédominance des trois formes dans les diverses couches;
cependant, à la base des niveaux dits acheuléens, M. Commont a découvert
à Saint-Acheul, en 1905, un atelier encore en place, renfermant une
masse considérable d'éclats de débitage, un grand nombre de nucleus et
d'instruments divers, des percuteurs, des enclumes, des racloirs,
grattoirs, pointes, lames et coups de poing.
[Note 71: Cf. COMMONT, III (1905) 202 et VIII (1906), 228, (1907),
14.]
[Illustration: Fig. 9.--Instruments de type acheuléen (St-Acheul).]
Jadis on considérait les trois «époques» des alluvions comme
parfaitement distinctes et caractérisées par des industries passant de
l'une à l'autre; mais voici que déjà ces théories absolues s'effritent
dans notre propre pays, et l'on admet généralement que la «période»
moustiérienne des provinces méridionales est synchronique de
l'Acheuléen supérieur de la Picardie[72].
[Note 72: OBERMAIER, _Beitrage zur Kenntniss des Quartars in den
Pyrenäen_, XIII (1906), IV, 306.]
Dans le bassin de la Garonne, où le silex fait défaut, ce sont les
quartzites qui le remplacent; il en résulte une industrie grossière
qu'on rencontre d'ailleurs dans un très grand nombre d'autres régions
(_fig. 10_) et qui, au premier aspect, semblerait être plus archaïque
que celle du nord. Cependant la présence d'_Elephas primigenius,
Rhinoceros lichorhinus_ et _Felis speloea_, et d'autres espèces encore,
indique les concordances et les discordances chronologiques[73]. Dans la
Vienne et les Charentes, au contraire, les matières se prêtant à la
taille, les instruments des mêmes industries montrent une finesse de
travail et une régularité de contours des plus remarquables.
[Note 73: Cf. E. CARTAILHAC. VI (1891), 1; OBERMAIER op, c., 305.]
[Illustration: Fig. 10.--Instruments de type chelléen (Lac Karar,
Algérie).]
Comme toujours, les alluvions peuvent laisser planer des doutes quant à
l'âge relatif de ces industries qu'elles ne présentent que rarement
complètes et accompagnés de témoins paléontologiques, ces restes pouvant
avoir été remaniées de dépôts quelque peu antérieurs aux instruments
qu'ils renferment. La station du Garret, dans la commune de Villefranche
(Rhône), présente un exemple frappant de ces mélanges[74].
[Note 74: Cf. XXVI, 107.]
Sous ce rapport, les cavernes offrent bien plus de sécurité; or il se
trouve en Dordogne, dans la commune de Tayac, un gisement de la plus
haute importance, celui de la caverne de la Micoque, qui, exploré
méthodiquement à partir de 1896, par MM. Chauvet et Rivière[75], a
fourni sur l'industrie acheuléenne, dans le centre de la France, les
renseignements les plus précieux.
[Note 75: _Le gisement quaternaire de la Micoque_, XIV, 24 août
1896; _La station quaternaire de la Micoque_, XIII, Saint-Étienne
(1897), II, 697; L. CAPITAN, _La station acheuléenne de la Micoque_,
VIII (1896), 406; id., I (1896), 527.]
[Illustration: Fig. 11.--Instruments de type acheuléen (Tunisie).]
L'assise supérieure du gisement se compose d'une brèche peu compacte,
renfermant d'innombrables restes très fragmentés d'un équidé, mélangés
avec des silex taillés, coups de poing acheuléens atteignant parfois de
grandes dimensions, parfois très petits (4 centimètres), presque
toujours d'une exécution très soignée et, en beaucoup plus grand
nombre, des éclats et des pointes, des racloirs, des disques, du type
moustiérien le plus pur.
Ainsi dans nos pays eux-mêmes de l'Occident européen, les
classifications par «âges» des divers types industriels de la pierre,
proposées au début des études préhistoriques, perdent peu à peu de leur
valeur, même locale, et l'homme de la période quaternaire se montre à
nous comme possédant en même temps la connaissance des trois types, en
faisant usage suivant les besoins spéciaux déterminés par les conditions
climatériques et géographiques. C'est là cette étape de la civilisation
que nous désignons sous le nom général de _paléolithique_, terme auquel
nous sommes loin d'attacher une valeur chronologique générale; et nous
excluons du paléolithique des auteurs les industries contemporaines des
derniers temps glaciaires, industries très spéciales, mais qui,
cependant, semblent être les filles de celles dont nous venons de
parler.
Dans nos pays, l'industrie paléolithique semble avoir été d'assez longue
durée et, pendant ce temps, il s'est bien certainement produit des
progrès, des améliorations dans l'outillage; mais, d'après la
documentation dont nous disposons pour ces temps, il ne nous est pas
permis d'établir une classification solidement basée. Les premiers
préhistoriens s'étaient trop hâtés de conclure à des divisions dont on
ne saurait plus aujourd'hui admettre l'existence.
Mais ce n'est pas seulement dans l'occident de l'Europe que l'industrie
paléolithique a été florissante; elle semble être née et s'être
développée dans bien des régions. Nous disons née, parce qu'il n'est pas
admissible que, partie d'un foyer unique, elle ait rayonné sur des pays
aussi éloignés les uns des autres, franchi les mers, les déserts, les
hautes montagnes.
[Illustration: Fig. 12.--Instrument de type acheuléen (Hte-Égypte).]
Les instruments paléolithiques du type chelléen et acheuléen ont été
rencontrés, soit dans les alluvions quaternaires, soit dans les
cavernes, soit à la surface du sol, en France, en Belgique, dans le sud
de l'Angleterre, en Espagne, en Algérie, en Tunisie (_fig. 11_), en
Italie, dans l'Allemagne méridionale, en Hongrie[76], en Égypte (_fig.
12_), dans le désert central africain, au Cap de Bonne-Espérance, en
Syrie, dans le désert syro-arabique, en Palestine, aux Indes, dans le
Somal (_fig. 13_), en Amérique du Nord (_fig. 14_)[77], au Mexique; ils
sont encore en usage en Océanie, chez certaines peuplades. Leur présence
est douteuse en Grèce, en Sicile, à Malte et en Sibérie[78]. Ils font
défaut en Scandinavie, en Écosse, en Irlande, dans le nord de
l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Russie, en Suisse, au Tyrol, dans
les plateaux de l'Arménie, de l'Iran, du Tibet, de la Mongolie, en
Chaldée, au nord de l'Amérique septentrionale, c'est-à-dire dans tous
les pays inhabitables à l'époque glaciaire ou qui, en ces temps,
n'étaient pas encore sortis des eaux. Cette industrie a donc été sinon
universelle, du moins très répandue, certainement à des époques
diverses, parce qu'elle répondait aux mêmes besoins et qu'elle
utilisait les mêmes matériaux. Partout elle présente, à peu de chose
près, les mêmes caractères. Par les cavernes de Grimaldi et de la
Micoque, par les ateliers en plein air de la Tunisie[79], de l'Égypte et
du Somal[80], nous savons que les hommes connaissaient alors le feu,
qu'ils vivaient de la chasse et probablement aussi de la pêche. C'est là
tout ce qu'il est permis de dire sur ces populations primitives.
[Illustration: Fig. 13.--Instruments de type chelléen et acheuléen
(Somal).]
[Note 76: Ces instruments sont très discutés. Cf. DÉCHELETTE, op.
c., 90. Note 1.]
[Note 77: Seul le gisement de Trenton (New Jersey) [TH. WILSON, XII
(1900), 149] est considéré comme d'époque quaternaire (Cf. XL, 596).]
[Note 78: Pour la bibliographie relative à tous ces pays, voir
XXXVII, 110 sq.]
[Note 79: Cf. ibid., 112.]
[Note 80: Cf. H.-O. FORBES XV (janvier 1900), II, nos 3 et 4.]
[Illustration: Fig 14.--Instruments de type chelléen et acheuléen
(Amérique du Nord).]
_Le type moustiérien_.--L'industrie dite moustiérienne, dont nous venons
d'ailleurs d'entretenir le lecteur (_fig. 15_, nos 1 à 3), tire son
nom de la station du Moustier[81], dans la commune de Peyrac, au
département de la Dordogne; là se trouve une vaste caverne qui pour la
première fois en 1863 a été explorée par Lartet et Christy.
[Note 81: Pour la bibliographie, cf. LIX, 181, note 3.]
Nous avons vu plus haut que la taille des silex dits moustiériens
remonte, dans nos pays, aux temps chelléens, c'est-à-dire qu'elle est
contemporaine des plus anciennes traces certaines de l'homme parvenues à
notre connaissance: toutefois ces instruments semblent n'avoir été que
d'un usage secondaire, alors que le coup de poing chelléen ou acheuléen
constituait l'outil principal. Au Moustier, et dans un grand nombre de
cavernes de la Vézère, au contraire, l'usage du coup de poing devient
rare, et la prédominance est aux instruments formés d'un large éclat
retouché sur une face seulement.
Le grand développement du type moustiérien dans nos régions correspond à
une phase climatérique froide et humide. Déjà nous avons vu que, lors de
la prédominance du coup de poing acheuléen dans l'outillage, la
température moyenne s'était de beaucoup abaissée. Ce refroidissement se
continuant, la faune se modifia et, par les ossements dont la caverne de
la Madelaine est encombrée, ainsi que toutes celles qui furent habitées
à cette époque, nous constatons l'existence, dans la région, du
mammouth, du _Rhinoceros tichorhinus_, de l'_Ursus ferox_, du _Cervus
megaceros_, espèces caractéristiques de ces temps, auxquelles se
joignaient le lion, l'hyène, le léopard, le renne, le glouton, le renard
bleu, le boeuf musqué, le bouquetin, le chamois, la marmotte. La
transition entre les deux faunes, d'ailleurs, s'était opérée
graduellement, au fur et à mesure que les conditions climatériques se
modifiaient et, avec elles, la flore.
Quant à l'homme, ainsi que le font aujourd'hui les Kamtchadales décrits
par Pallas, il se réfugia dans les cavernes, aménagea les creux des
rochers et certainement aussi, dans les vallées dépourvues d'abris
naturels, près des cours d'eau, se construisit des demeures
souterraines, tout comme les Tchoutches de la Sibérie orientale. Mais,
pour occuper les cavernes, ils les devaient conquérir par les armes, car
les animaux féroces en avaient fait leur demeure. Très souvent à la base
des couches qui maintenant encombrent ces abris, on trouve les restes de
leur occupation par les animaux, ours, lions et hyènes qui revenaient
parfois s'y installer, soit après en avoir chassé les hôtes humains,
soit alors que, pour une raison ou pour une autre, la caverne avait été
abandonnée. Dans la grotte d'Echnoz-la-Moline, en Haute-Saône, on n'a
pas trouvé moins de huit cents squelettes d'ours. D'après M.
Dupont[82], bien des cavernes de la Belgique auraient été occupées tout
d'abord par l'hyène, puis par l'ours, enfin par l'homme.
[Note 82: XII, Bruxelles, 1872, 116.]
[Illustration: Fig. 15.--Instruments de type moustiérien (Le Moustier).]
Les instruments prédominants dans l'outillage des troglodytes du
Moustier sont la pointe (_fig. 15_, nos 1 et 2) et le racloir (_fig.
15_, nos 3 et 3_a_); la pointe est formée d'un grand éclat en ogive
allongée, retouché des deux côtés sur l'une de ses faces seulement,
celle qui portait les nervures répondant à l'enlèvement des éclats
précédents sur le nucleus. Les racloirs sont taillés d'après le même
principe, mais le plus généralement les retouches ne portent que sur un
seul tranchant. Puis viennent des instruments de formes variées, lames à
encoches, perçoirs, burins finement retouchés, mais toujours sur une
seule face; enfin le coup de poing amygdaloïde, habilement ouvré, éclaté
sur ses deux faces.
[Illustration: Fig. 16.--Pointe de type moustiérien, Silex blond. Oasis
de Kharghiyeh (Égypte).]
[Illustration: Fig. 17.--Pointe de type moustiérien. Silex patiné blanc.
Somaliland (Rec. Seton Karr. Musée de St-Germain, no 35524).]