les invasions des régions occidentales, durant la période historique,
alors que le monde présentait à peu de choses près le relief qu'il offre
encore de nos jours; mais nous ne pouvons pas savoir ce qu'il en a été
au cours de la préhistoire. Bien des auteurs se sont lancés dans des
hypothèses relativement au berceau des divers groupes humains. On a
donné aux gens de langue aryenne l'Altaï comme lieu de naissance, puis
la Transcaucasie, puis les plaines de la Russie et de la Sibérie; on a
fait venir d'Arabie les hommes au parler sémitique; bref toutes les
suppositions ont été émises, mais beaucoup d'entre elles sont absolument
gratuites, parce que l'histoire de la répartition des hommes sur le
globe est en dépendance d'une foule d'éléments mal connus. La
préhistoire est encore entourée de trop de mystères pour que nous soyons
en droit d'aborder scientifiquement les grands problèmes concernant les
foyers originels de notre espèces. D'ailleurs les expressions d'usage
pour désigner cette partie de l'histoire humaine, pour laquelle les
documents écrits font défaut sont, elles-mêmes, bien vagues et bien
imprécises.
«L'Archéologie préhistorique, dit-on, est la science des antiquités
antérieures aux documents historiques les plus anciens[51].» Cette
définition, généralement adoptée, n'est cependant pas complète, car elle
ne s'applique qu'aux pays qui, depuis des siècles, possèdent la
documentation écrite et ne vise aucunement les peuplades barbares qui,
jusqu'à nos jours, ont vécu en dehors de l'Histoire. Elle semble ne
comprendre que la très haute antiquité.
[Note 51: XXVI, I, 1.]
On doit entendre le mot _préhistorique_ en lui accordant toute sa valeur
dans le temps comme dans l'espace, l'étendre à tous les peuples, à
toutes les questions relatives à l'existence de l'homme pour lesquelles
des documents écrits émanant des peuples eux-mêmes ne nous renseignent
pas, aussi bien pour les époques les plus anciennes que pour celles qui
sont presque nos contemporaines; car il est impossible de séparer
l'ethnographie, c'est-à-dire l'étude des peuplades modernes, de celle
des peuples dont nous parlent les auteurs de l'antiquité, et de l'étude
des hommes que nous ne connaissons que par l'examen des vestiges qu'ils
ont laissés et dont le nom même s'est perdu. Il serait plus juste de
dire que l'archéologie préhistorique est l'étude de tous les peuples qui
ne nous ont pas eux-mêmes légué leurs annales. Les Germains que décrit
Tacite, les Gaulois dont parle César, les Huns sur lesquels Ammien
Marcellin nous fournit tant de détails, les Silures et autres insulaires
dont Hérodien nous entretient, les Kamtchadales de Pallas, les Tahitiens
de Cook et de Bougainville, sont des peuples préhistoriques, quoique
appartenant à des temps dans lesquels d'autres nations écrivaient déjà
leur histoire. On peut dire que l'ethnographie se confond avec
l'archéologie préhistorique, car elle débute au cours de l'histoire
elle-même: il n'est pas, en effet, de pages des annales assyriennes,
égyptiennes, grecques ou romaines qui ne parlent de peuplades barbares,
et les traditions légendaires par lesquelles débute l'histoire positive
de tous les peuples, appartiennent à la phase préhistorique de
l'évolution humaine. C'est de l'ensemble des documents archéologiques et
ethnographiques anciens et modernes que nous tirons aujourd'hui nos
connaissances sur les premiers habitants de notre globe.
L'archéologie préhistorique est restée cantonnée dans l'ethnographie
jusqu'au jour où, la géologie aidant, on s'aperçut que les traces
laissées par l'homme dans les alluvions et dans les cavernes, dans le
sol, un peu partout, apportaient à l'étude des origines des matériaux de
grande importance; dès lors les études ethnographiques s'étendirent à
ces vestiges, en prenant un autre nom, plutôt nuisible qu'utile
d'ailleurs, car il a la prétention de fixer les esprits, alors qu'il
n'apporte que des confusions, qu'on s'est encore empressé d'accroître en
forgeant le mot de _proto-histoire_. Ainsi l'usage a consacré les termes
de _préhistoire, proto-histoire_ et _ethnographie_ pour indiquer les
divers chapitres d'un ensemble d'études demeuré lui-même sans nom; et
malgré ces complications, la terminologie n'est pas encore complète.
La branche préhistorique des études ethnographiques est une science
essentiellement française; c'est à notre pays que revient l'honneur des
premières découvertes et de leur interprétation. Dès les premières
années du XVIIIe siècle, on avait reconnu et signalé la juxtaposition
des vestiges industriels et des restes d'animaux fossiles dans les
remplissages des cavernes. Toutefois la plupart des savants, à l'exemple
de Cuvier, expliquaient ces associations par l'hypothèse d'un
remaniement moderne des couches ossifères; c'était prendre l'exception
pour la règle générale. Cependant les faits se multipliaient, grâce aux
recherches de Boué, Tournal, Christol, Joly, Schmerling et autres [52].
[Note 52: XXVI, I, 6, Cf. XXIV, 2-25; XLII, I, 1; XXIX, 44.]
En 1828, ce sont les découvertes de Tournal et de Christol dans le
Languedoc, en 1833-34 celles de Schmerling à Liège, en 1837 celles
d'Édouard Lartet et celles de Marcel de Serres en 1838, qui viennent
affirmer l'existence dans nos pays de l'homme quaternaire. Le monde
savant se montrait encore incrédule quand, quelques années plus tard,
vers 1850, Boucher de Perthes démontra péremptoirement que, dans les
alluvions des environs d'Abbeville, on rencontrait simultanément des
ossements de grands mammifères éteints, mammouths, hippopotames,
rhinocéros, etc., et les indiscutables produits de l'industrie humaine.
Boucher de Perthes rencontra tout d'abord une très vive opposition de la
part des savants aussi bien en France qu'à l'étranger; mais il défendit
son opinion avec une inlassable énergie, accumula les preuves à l'appui
de ses affirmations et, peu à peu, convertit les géologues et
zoologistes les plus éminents de l'époque, tant français qu'anglais:
Falconer, sir Joseph Prestwich, sir John Evans, Lyell, Quatrefages,
Albert Gaudry, Rigollot[53], etc., devinrent les plus ardents défenseurs
des théories nouvelles. Quand Boucher de Perthes mourut en 1868, il
avait eu la satisfaction de voir son nom immortalisé par l'une des plus
grandes découvertes archéologiques des temps modernes.
[Note 53: LVIII.]
Dès lors, les recherches furent poussées avec une extrême ardeur par une
foule d'archéologues, en France comme à l'étranger. Édouard Lartet
continua ses fouilles si fructueuses dans les grottes de là vallée de la
Vézère, et l'Anglais Christy se joignit à lui. En Belgique, dès 1864, E.
Dupont explorait les cavernes des environs de Dinant.
Édouard Lartet fut le premier à jeter les bases d'une classification des
assises quaternaires en France. Le musée de Saint-Germain fut alors créé
par Napoléon III, et son conservateur adjoint, Gabriel de Mortillet,
devint, par ses remarquables travaux[54], le maître incontesté de
l'archéologie préhistorique pendant un demi-siècle. Puis ce furent en
France Ed. Piette, L. Capitan, M. Boule, l'abbé Breuil, d'Ault du
Mesnil, le marquis de Vibraye, Adrien de Mortillet et une innombrable
pléiade d'archéologues qui, chaque jour, apportèrent de nouvelles
contributions à l'étude de l'homme préhistorique.
[Note 54: _Essai de classification des cavernes et des stations sous
abri, fondée sur les produits de l'industrie humaine_, XIV, LXVIII.
1er mars 1869.]
En Danemark, Christian Thomsen avait, dès 1836[55], classé dans les
galeries du musée de Copenhague les séries mésolithiques et néolithiques
de ce pays, classification à laquelle Worsae donnait quelques années
après une méthode scientifique. Rapidement l'archéologie préhistorique
gagna toute l'Europe, la Russie et l'Atlantique.
[Note 55: _Ledetraaa til Nordisk Oldkyndiged_, 1836.]
En Égypte, longtemps avant mes propres découvertes, les égyptologues les
plus éminents niaient l'existence d'un âge de la pierre dans la vallée
du Nil, et cette opinion était si solidement ancrée dans les esprits que
Maspéro classait les vases peints (énéolithiques) au moyen Empire et que
Flinders Petrie[56] expliquait par l'intervention d'une _new race_ dans
la vallée du Nil, aux temps historiques, la présence de silex taillés
qu'il rencontrait dans ses fouilles. En cette même année 1896 je
publiais mon premier volume sur les origines de l'Égypte, réduisant à
néant ces théories et immédiatement j'ai été suivi par Flinders Petrie
lui-même. L'année suivante, poursuivant mes recherches, je découvrais à
Négadah même, la sépulture énéolithique du premier roi de la première
dynastie, Mènes[57].
[Note 56: MM. FLINDERS PETRIE et I. E. QUIBELL, _Nagada and Ballas_,
1896]
[Note 57: J. DE MORGAN, _Recherches sur les origines de l'Égypte_,
1897.]
En Élam, dès 1891, j'avais reconnu l'existence du néolithique (ou
énéolithique) et constaté que le plateau iranien, couvert de neige
durant la période glaciaire, n'avait été habité que fort tard.
En Syrie, le R. P. Zumhofen et quelques autres archéologues ont, avec
grand succès, exploré les cavernes; aux Indes, l'_Archeological Survey_
a signalé l'existence de l'industrie paléolithique; dans le nord de
l'Afrique, les études à cet égard ont également été très concluantes.
Bref, en un demi-siècle tout au plus, cette science, née en France, a
fait le tour du monde, et s'est répandue sur tous les continents.
Dans les parties du monde autre que l'Europe, en Amérique, en Océanie,
en Afrique centrale et méridionale, la préhistoire se confond avec
l'ethnographie; car, pour la plupart, les peuples de ces régions en
étaient encore à la culture primitive, quand les navigateurs européens
se sont présentés. Chez beaucoup d'entre eux l'industrie de la pierre
polie était florissante et chez d'autres celle de la pierre éclatée. La
persistance de l'usage de la pierre, l'ignorance de l'écriture chez un
grand nombre de peuplades, font que la préhistoire s'étend jusqu'à nos
jours. On ne pourrait donc assigner de dates pour les diverses
industries qu'en les envisageant au point de vue local; car il ne peut
exister aucun lien chronologique entre les événements qui ont pris place
dans nos pays, et ceux dont l'Australie, par exemple, a été témoin. Les
diverses industries, extrêmement variées, comme on le verra par la
suite, possèdent donc chacune leur époque et leur aire géographique.
Mais l'étude des peuples primitifs, vivant encore de nos jours, et, par
conséquent, appartenant à la préhistoire moderne, est extrêmement utile
quant à la compréhension des moeurs des antiques habitants de nos pays;
les mêmes causes produisant les mêmes effets, et ces causes étant
simples, nécessitées par les besoins de la vie matérielle, on peut, sans
crainte d'erreur, expliquer les usages anciens par ceux encore en
vigueur, alors que tous deux ont fait naître des industries analogues.
Quand, au XVIIIe siècle, Pallas[58] visita tous les peuples qui
vivaient alors dans les domaines des Tsars, il rencontra, vers l'extrême
pointe de la Sibérie orientale, la peuplade des Wogoules qui habitait
dans les cavernes et vivait uniquement de la chasse et de la pêche, ne
se livrant à aucun genre de culture. En cas de disette, ces gens
concassaient les os et, par la cuisson, en tiraient une sorte de
bouillon.
[Note 58: LVII.]
Il vit aussi des Tchouktches, qui habitaient sous le cercle polaire,
dans cette presqu'île située entre l'océan Glacial de Sibérie et la mer
de Behring. Ces gens vivaient, comme d'ailleurs tous les Kamtchadales,
dans des tanières souterraines et les antres des rochers, dont ils
fermaient l'ouverture en tendant des peaux de renne devant l'entrée. Ils
ne possédaient alors aucun instrument métallique; leurs couteaux étaient
faits de pierres tranchantes, leurs poinçons d'os effilés, leur
vaisselle de bois ou de cuir; comme armes ils avaient l'arc, la flèche,
la pique et la fronde; piques et flèches étaient armées d'os pointus.
Les femmes tannaient les peaux des animaux tués à la chasse, les
raclaient pour en ôter le poil, après quoi elles les frottaient de
graisse et de frai de poisson, puis les foulaient à tour de bras. Elles
se servaient pour coudre des nerfs des quadrupèdes, d'os pointus et
d'aiguilles faites d'arêtes de poissons.
Non loin des Tchouktches et des autres nations kamtchadales vivaient,
dans de petites îles, des populations plus sauvages encore, que Pallas
désigne sous le nom d'insulaires orientaux. Ces hommes se nourrissaient
de gibier à la façon de ceux du continent et leurs femmes tannaient de
même les peaux et préparaient les fourrures. Ils ne possédaient aucun
animal domestique, pas même le chien. Armés de lances, d'arcs, dont les
flèches étaient garnies d'os pointus, ils passaient leur vie à la
chasse, sans autre préoccupation que celle de leur nourriture.
Les habitations de ces gens étaient des tanières souterraines longues
parfois de cent mètres et larges de six à dix, divisées en
compartiments. Là s'entassaient jusqu'à trois cents personnes dans la
plus abjecte malpropreté; d'autres habitaient des cavernes, des abris,
qu'ils s'efforçaient de clore au moyen des troncs d'arbres que la mer
venait jeter sur les plages.
On croirait, en lisant cette description, entendre parler de nos hommes
quaternaires des cavernes du Périgord, avec cette différence que nos
magdaléniens étaient des artistes, qu'ils ornaient de dessins les parois
de leurs habitations et que bien certainement leurs goûts affinés se
manifestaient dans la parure, peut-être même dans le costume; mais tout
ce qui, dans leur mobilier, n'était ni os ni pierre, n'a pas survécu aux
injures du temps, et nous ignorons la plus grande partie de ce qu'ils
possédaient.
La description de Pallas montre la vie des primitifs sous l'un des
climats les plus rudes qui soient au monde, alors que les navigateurs du
XVIIe et du XVIIIe siècles nous parlent de peuplades établies sous
un soleil plus clément, à peine préoccupées de leur subsistance que la
nature leur fournit en abondance. Ailleurs, dans les forêts vierges de
l'Asie méridionale et de l'Amérique du Sud, la lutte de l'homme pour la
vie est plus âpre.
J'ai voyagé et vécu pendant plusieurs mois chez les Négritos de
l'intérieur de la presqu'île malaise[59], alors qu'aucun Européen
n'était encore entré au coeur du domaine de ces tribus. Ces gens, peu
nombreux d'ailleurs comme population, partagés en clans, parlant chacun
leur dialecte particulier, vivent dans les vallées des montagnes les
plus abruptes, où ils se sont retirés devant l'invasion malaise des
plaines. Là, au milieu de forêts vierges sans fin, ils construisent de
grandes habitations communes, longues parfois de quinze ou vingt mètres,
composées d'une simple toiture en feuilles tressées de palmistes, posée
à terre. Pour tout costume ils portent un pagne fait d'une écorce
d'arbre assouplie par le battage; leurs armes sont la lance et la
sarbacane pour les Sakayes, l'arc et la pique pour les Seumangs; flèches
et lances sont terminées par un bambou acéré, enduit d'un terrible
poison. Ils vivent de la chasse et de tubercules qu'ils trouvent dans la
forêt; quelques-uns, ceux qui avoisinent les établissements malais,
cultivent le manioc. Ils ne possèdent d'instruments métalliques que ceux
qui leur parviennent par les Malais et n'ont pas de sel. De telles
peuplades disparaîtront sans laisser aucune trace archéologique de leur
existence.
[Note 59: Cf. J. DE MORGAN, dans _l'Homme_, 1885.]
Il ne nous est pas possible, dans nos contrées civilisées de l'Occident,
de nous faire une idée exacte de ce que sont la chasse et la pêche dans
les pays primitifs et peu habités, de ce qu'elles étaient chez
nous-mêmes, au temps où les hommes ne disposaient pas des moyens
puissants de destruction dont ils usent aujourd'hui. Le gibier, dans
notre Europe, est devenu très rare et la chasse est un luxe; quant à la
pêche, elle n'existe plus guère que de nom; mais quand on parcourt les
pays neufs, dans lesquels les animaux sauvages sont à peine inquiétés,
on se rend compte de ce que devaient être les ressources de nos régions,
avant que la civilisation les eût presque réduites à néant. Tous les
genres de gibier, le gros comme le petit, étaient d'une abondance
extrême et d'énormes poissons habitaient nos rivières, de telle sorte
qu'en quelques heures il était aisé de capturer une abondante
nourriture; aussi les cavernes, comme les sites des campements
préhistoriques, sont-ils remplis d'ossements brisés pour en extraire la
moelle, de débris de poissons. Les conditions de la vie étaient très
différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, et les populations,
clairsemées, n'avaient pas grand effort à faire pour trouver leur
subsistance.
Toutefois, le climat venant à se modifier, les ressources s'épuisaient
ou changeaient de nature, contraignant les gens à modifier leur
outillage, tout d'abord, puis à émigrer si la vie devenait trop
difficile. C'est ainsi qu'en s'asséchant peu à peu, le nord de l'Afrique
et la Syrie sont devenus inhabitables sur bien des points.
À El Mekta, près du Gafsa, à Jénéyen, dans l'extrême Sud Tunisien, et
sur bien d'autres points du «bled» j'ai rencontré des stations
préhistoriques dans des lieux aujourd'hui désertiques et l'on voit dans
le même abri des couches formées d'ossements, renfermant une industrie
de gros instruments de silex, recouvertes par d'autres couches où ne se
rencontrent plus que des coquilles d'hélix, en quantité prodigieuse, et
une industrie de tout petits instruments de silex ressemblant beaucoup à
ce qu'en France on nomme l'Aurignacien. Aux chasseurs de gibier moyen
avaient succédé les mangeurs d'escargots; puis ces hommes sont partis.
Ces modifications climatériques, bien que présentant parfois une assez
grande étendue géographique, n'étaient à coup sûr pas suivies partout
des mêmes effets; dès lors sur les points où elles se sont produites,
elles ont entraîné dans l'industrie de l'homme des modifications, qu'il
serait très osé de chercher à généraliser, de même qu'il serait
dangereux de synchroniser deux industries à peu près semblables, sans
avoir d'autres raisons que celle de l'analogie des formes, car ces
formes peuvent être voulues par des circonstances se reproduisant dans
des pays divers à des époques très différentes. Nous ne devons pas
perdre de vue, d'ailleurs, que nous possédons, sauf en Égypte et au
Pérou, qu'une très faible partie du mobilier de ces temps, les objets en
matières incorruptibles, toujours la pierre, parfois l'os et l'ivoire,
mais jamais la corne, le bois, et les autres substances périssables, et
que par conséquent, nous devons être très circonspects quant à
l'assimilation de deux industries sur la simple vue des instruments de
pierre.
Si nous en croyons certains auteurs, les diverses industries de la
pierre auraient eu chacune leur foyer et, peu à peu, gagnant de proche
en proche, auraient couvert d'immenses régions, toute l'Europe suivant
quelques-uns. On attribuait jadis cette propagation des types à des
migrations et à des invasions; aujourd'hui l'on est plutôt porté à voir
dans cette diffusion des influences commerciales. Il est à croire que
ces trois causes sont souvent valables, mais qu'en plus les centres
d'invention ont été multiples; d'ailleurs c'est sans raison plausible et
sans la moindre vraisemblance qu'on a choisi dans nos pays, parce qu'ils
étaient les mieux étudiés, les centres successifs de civilisation.
Qu'une découverte se soit propagée dans les pays aptes à son
application, cela n'a rien qui puisse surprendre; il ne faut cependant
pas accorder à cette puissance d'expansion plus de force qu'elle ne
pouvait avoir, alors que les communications entre pays éloignés les uns
des autres étaient si difficiles, souvent même impossibles, et que les
besoins n'étaient pas en même temps semblables dans les diverses
régions.
Il convient donc de ne pas accorder aux nombreuses classifications
proposées une importance mondiale, mais d'en considérer les termes comme
exprimant un état industriel local, d'aire variable, il est vrai, mais
toujours limitée. Rien ne prouve, dans bien des cas, que les diverses
industries de même type ont été partout contemporaines et, afin d'éviter
toute confusion, pour ne pas faire supposer une généralisation que rien
n'autorise, il est utile de joindre à la désignation du type,
_acheuléen, moustiérien, magdalénien_, etc., un nom géographique
permettant de le localiser, ce nom pouvant d'ailleurs exprimer de vastes
étendues, au cas où le synchronisme serait établi par d'indiscutables
preuves tirées de la stratigraphie, mais non pas de la paléontologie
seulement; car, au cours des oscillations glaciaires, entre autres, les
animaux ont certainement changé d'habitat, sans que forcément l'homme
les ait suivis dans leurs migrations.
L'inégalité de l'état de conservation des industries primitives dans les
différentes stations cause de grandes difficultés, quand il importe
d'établir des comparaisons. Les alluvions ne nous livrent que les
instruments de pierre, de même que les stations en plein air; mais nous
ne savons pas de quoi se composait le mobilier accompagnant les types
chelléen, acheuléen et moustiérien du nord de la France. On se base,
pour établir leur succession, sur la position relative des couches
alluviales. Or nous ne pouvons pas affirmer que ces courants successifs
ont suivi le même chemin et par conséquent lavé des stations elles-mêmes
successives; peut-être bien que, parcourant des districts différents
avant d'en arriver à superposer leurs apports, ils ont simplement
entraîné des silex taillés contemporains, mais de stations diverses,
appartenant à plusieurs types industriels; les superpositions dans les
alluvions de Gafsa, en Tunisie, sont probantes à cet égard[60].
[Note 60: J. DE MORGAN, _Sur l'incertitude de la chronologie
relative des faits préhistoriques_; VI, 1907, 380-383.]
Si nous avons, dans les pages qui précèdent, appelé plus spécialement
l'attention sur les incertitudes très nombreuses qu'on rencontre dans la
documentation sur laquelle est basée l'étude des industries
préhistoriques, c'est que, ces sortes de recherches étant très
répandues, il paraît sans cesse des travaux dans lesquels les auteurs se
laissent entraîner à émettre une foule d'hypothèses qui souvent n'ont
rien de scientifique. De réels progrès se font, il est vrai, chaque
jour; mais il ne faudrait pas croire que nos connaissances sur la
question puissent autoriser déjà l'établissement d'une chronologie
relative analogue à celle que nous possédons en géologie. Les diverses
formations de l'écorce terrestre étant successives, les difficultés
géologiques résident uniquement dans la recherche des synchronismes.
Il n'en peut pas être de même en préhistoire, car l'évolution de
l'humanité vers le progrès diffère suivant les lieux aussi bien que
suivant les temps et suivant les facultés de l'homme. Ce n'est qu'en
multipliant à l'infini les observations qu'on établira des provinces
préhistoriques, répondant à chacun des stages industriels; mais, pour ce
faire, il est nécessaire que tous les pays du monde soient étudiés avec
autant de soin que l'ont été les régions occidentales et centrales de
l'Europe, tâche immense qui exigera beaucoup de temps d'efforts.
Ramasser des pierres taillées est un agréable passe-temps auquel se
livrent des milliers de collectionneurs, mais relever les observations
capables de nous instruire quant à la date relative des industries est
l'oeuvre du petit nombre, exige des connaissances multiples que ne
possèdent pas la plupart des amateurs de cailloux taillés.
PREMIÈRE PARTIE
L'ÉVOLUTION DES INDUSTRIES
CHAPITRE PREMIER
L'INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE