Ces sortes de recherches ont permis de reconnaître l'existence de

quelques groupes, de familles; cependant il est encore certains

dialectes antiques et modernes qui, résistant à l'analyse, ne rentrent

pas dans les grandes divisions tant au point de vue grammatical qu'à

celui des racines, et semblent être les survivances de quelques-unes des

langues qui se parlaient, avant la venue dans nos régions de ces hordes

humaines que les linguistes désignent sous les noms de Sémites, d'Aryens

et de Touraniens. Parmi ces langues, dont quelques-unes paraissent

remonter à des origines très anciennes, citons le Basque, l'Ibérien,

l'Etrusque, le Susien, l'Ourartien et les parlers du Caucase dits

Karthwéliens (Géorgien, Mingrélien, Laze, etc.), idiomes qui ne

présentent pas de relations avec les vieilles langues et qu'on ne

parvint à réunir à aucun autre groupe; on ne peut pas dire cependant,

avec la moindre apparence de raison, qu'ils appartiennent à des langues

qui se parlaient aux temps quaternaires.

En ce qui regarde les découvertes anthropologiques, qui, en se

multipliant, parviendront à jeter beaucoup de lumière sur les questions

d'ethnographie antique locale, nous sommes portés à un certain

scepticisme quant aux conclusions d'ordre général qu'on s'efforce d'en

tirer; car si nous en jugeons par les mélanges d'éléments ethniques qui

ont eu lieu dans tous les pays durant la période si courte de

l'Histoire, nous sommes amenés à penser que, pendant les phases

préhistoriques, les fusions entre groupes humains divers n'ont pas été

moins importantes. À peine pouvons-nous présenter un classement

ethnographique rationnel des races actuelles, classement pour lequel

nous disposons cependant de matériaux sans nombre; que penser dès lors

des conclusions résultant de l'étude de quelques rares squelettes

découverts de-ci de-là, alors que nous ne savons pas si ces hommes

étaient réellement les auteurs des industries au milieu desquelles on

trouve leurs restes, ou s'ils ne vivaient pas là soit comme anciens

habitants vaincus, soit comme esclaves importés de régions peut-être

très lointaines? Ce n'est pas parce qu'on trouverait dans des couches

caractérisées par des restes de la culture romaine le squelette d'un

nègre du Soudan qu'on serait autorisé à conclure que Romulus et Rémus

avaient la peau noire et les cheveux crépus. Les incertitudes dépendent

de tant de facteurs dont nous ne soupçonnons même pas l'essence, qu'il

importe de se tenir dans une extrême réserve quant à la nature des

populations qui nous ont devancés sur notre sol.

Pour l'ethnologie des peuples depuis les débuts des temps historiques

jusqu'a nos jours, nous ne pouvons suivre que deux guides: la

linguistique et l'anthropologie; or, dans la plupart des cas, ces deux

moyens d'investigation en arrivent à des conclusions absolument

opposées. Quelques exemples suffiront pour le montrer.

Dans le centre de la grande chaîne caucasienne habitent les Ostèthes,

peuple qui s'exprime dans un dialecte iranien très archaïque, bien que

depuis des siècles et des siècles, plus de deux mille ans, il soit

entouré de toutes parts de gens de parler karthwélien; mais, par suite

de mélanges du sang, il a pris chez ses voisins son type physique.

L'anthropologie en fait donc des Caucasiens, la linguistique les déclare

Aryens-iraniens.

En Élam, dans les tribus nomades, on rencontre des individus du type

susien le plus pur, tel que nous le montrent les bas-reliefs vieux de

trois ou quatre mille ans; or ces gens, de culture sémitique, sont

musulmans et parlent arabe. Le langage de leurs pères s'est perdu, mais

leur type physique a survécu.

Nous avons vu que Cappadociens, Phrygiens, Hétéens, Étrusques, etc., ont

disparu en tant que nations et ont perdu leur langage: mais, en se

fondant avec d'autres peuples, ils ont certainement apporté à leurs

vainqueurs certains de leurs caractères physiques; et il en est de même

pour tous les peuples, dans tous les pays.

Sans nul doute il s'est opéré de tous temps une sélection dans les races

humaines, les êtres inférieurs disparaissant devant des groupes plus

forts, mieux doués par la nature. Cette sélection se produit encore de

nos jours en Amérique, en Océanie, dans notre vieille Europe elle-même;

pourquoi n'aurait-elle pas régi les destinées de l'humanité, en des

temps où les instincts du plus fort n'étaient pas contenus par des

conceptions philosophiques ou par des lois?

De telles considérations ne sont-elles pas de nature à rendre sceptique

quant aux résultats des observations anthropologiques?

Nos seuls guides vraiment scientifiques, dans l'étude des peuples

oubliés, sont donc dans les traces laissées par ces hommes eux-mêmes de

leur passage sur le globe, dans ces restes de leur vie de chaque jour,

accumulés dans les cavernes qu'ils habitaient, dans les ruines de leurs

demeures artificielles, dans les lieux de leurs campements et, pour les

périodes les plus anciennes, souvent dans les alluvions produites par

des courants qui, après avoir lavé la surface de la terre, l'ont

recouverte de matières qu'ils entraînaient dans leur course. Nos

observations à cet égard sont forcément localisées et chaque station

préhistorique doit faire l'objet d'une étude spéciale. Puis, les

observations se multipliant, les mêmes phénomènes se montrant sur un

grand nombre de points, on est amené à donner aux conclusions une portée

plus étendue, à les appliquer à des districts entiers, et l'étude

stratigraphique des couches, dans lesquelles on rencontre les restes des

industries humaines est, pour nous, le seul moyen d'établir une

chronologie relative des faits qui ont pris place dans une même région.

Mais la stratigraphie, dont les données sont souvent discutables, en ce

qui concerne les assises géologiques marines, alors que la succession

présente des lacunes, devient plus incertaine encore dans le cas des

alluvions pleistocènes et récentes, de telle sorte que, suivant les

contrées sur lesquelles ils ont porté leurs observations, les géologues

ne sont pas toujours d'accord, tant s'en faut. C'est ainsi qu'ils

diffèrent d'opinion sur le nombre des oscillations glaciaires, aussi

bien que sur leur importance. Certains en admettent trois [33] et

d'autres [34] jusqu'à six. On ne s'entend même pas au sujet de la

période glaciaire dans laquelle apparaissent pour la première fois les

produits de l'industrie humaine, le type Chelléen, M. Obermaier, par

exemple, après une étude approfondie de la région pyrénéenne, est amené

à rajeunir considérablement cette époque et, par suite, l'antiquité de

l'homme sur la terre [35].

[Note 33: PENCK et BRÜCKNER, LXXIII; M. OBERMAIER, _Le Quaternaire,

des Alpes et la nouvelle classification du Prof. A. Penck, VI, 1904,

26._]

[Note 34: DÉCHELETTE, XXVI: 1908, I, 36.]

[Note 35: OBERMAIER, _Beitrage zur Kenntnis des Quartars in den

Pyrenäen_ AtA, 1906, IV 299 et 1906, V, 244.]

Ces divergences dans les opinions sont dues à l'extrême complexité des

bases sur lesquelles s'appuient les déductions: ici ce sont des

alluvions caillouteuses, là des moraines avec leurs variétés latérales

et frontales, plus loin des tourbières, et les divers témoins de

l'action glaciaire sont, le plus souvent, indépendants et fort éloignés

les uns des autres.

D'ailleurs, il est à penser que, sur toute la surface du globe, les

mêmes phénomènes n'ont pas pris place en même temps. Les oscillations

glaciaires correspondent, sans nul doute, à des mouvements de l'écorce

terrestre; toutefois, beaucoup d'entre eux n'ont pas affecté la totalité

des massifs où se déposaient les neiges. L'affaissement général de

_l'inlandsis_ Scandinave, il est vrai, a marqué la fin de la période

glaciaire et le commencement des temps modernes; mais cet effondrement

des continents septentrionaux n'a certainement pas affecté les massifs

du Nord tout entiers.

Cependant les incertitudes qui planent sur les temps glaciaires n'ont

pas rebuté les partisans de la très haute antiquité de l'homme sur la

terre; et des esprits très pondérés, des hommes fort instruits des

choses de la géologie, se sont laissé entraîner à chercher une

évaluation en millénaires d'années des périodes de l'enfance humaine.

Tout d'abord ils commettaient la grande faute d'accepter le synchronisme

des diverses phases des industries, en prenant pour base les découvertes

faites dans l'occident de l'Europe: ensuite leurs évaluations, ne

reposant sur aucun fondement scientifique, ont inévitablement donné

libre cours à la fantaisie.

Goldschmidt, d'après Haeckel, ne compte pas moins de un milliard quatre

cent millions d'années depuis l'apparition sur la terre des êtres

organisés jusqu'à nos jours; alors que nous savons que la faune

cambrienne, la plus ancienne connue, a été précédée par d'autres dont il

est impossible de mesurer l'importance et par suite la durée.

Credner[36] estime les temps géologiques à cent millions d'années, dont

trois millions pour le tertiaire et cinq cent mille pour

l'anthropozoïque ou quaternaire.

[Note 36: XXV.]

Gabriel de Mortillet[37] accorde deux cent trente à deux cent quarante

mille ans à la durée des temps quaternaires depuis l'apparition de

l'homme (Chelléen), dont deux cent mille sont consacrés à l'époque

glaciaire et à ses oscillations, trente ou quarante mille ans au

post-glaciaire.

[Note 37: _Évolution quaternaire de la pierre_. VIII; 7° année, I,

15 janvier 1897. G. ET A. DE MORTILLET, XL.]

Pour Lyell[38], Croll[39] et J. Lubbock[40], l'homme chelléen serait

vieux de trois cent mille ans. Lyell[41] admet que la formation des

tourbières danoises a exigé seize mille ans, alors que Stennstrup[42]

réduit ce nombre à quatre mille.

[Note 38: XXXII, 334.]

[Note 39: Géol. mag., 1867, 172; _Climate and time_, 1875, chap.

XIX.]

[Note 40: LYELL, XXXIV, I, 275.]

[Note 41: XXXIII, 21.]

[Note 42: LXIV.]

Tous les moyens d'estimation ont été mis en oeuvre pour arriver à

l'évaluation des temps, observations astronomiques, étude des glaciers,

des tourbières, de la formation de la terre de bruyère, des alluvions

des fleuves, du creusement des vallées, transformation de l'uranium en

hélium[43], etc., etc., mais, dans toutes les données du problème, il

est beaucoup d'éléments qui font défaut et la meilleure preuve en est

que les nombres proposés ne concordent pas entre eux[44]. L'une des plus

curieuses méprises est celle de Broca. Après avoir constaté qu'entre la

grotte de Moustier et celle de la Madelaine, dans la vallée de la

Vézère, il y a une différence de 27 mètres, Broca écrivait: «Ce

creusement de 27 mètres, dû à l'action des eaux, s'est effectué sous les

yeux de nos troglodytes et, depuis lors, pendant toute la durée de

l'époque moderne, c'est-à-dire pendant des centaines de siècles, il n'a

fait que très peu de progrès. Jugez, d'après cela, combien de

générations humaines ont dû s'écouler entre l'époque de Moustier et

celle de la Madelaine [45]!» Or, d'une part, il y a seulement eu, depuis

l'époque des plus hautes cavernes, déblaiement d'une vallée occupée par

des dépôts meubles, et, d'autre part, s'il ne s'est rien fait depuis ce

déblaiement achevé, c'est que la rivière avait conquis sa pente

d'équilibre[46].

[Note 43: Cf. ED. PERRIER, t. I de l'_Évolution de l'Humanité_, p.

35 sq.]

[Note 44: Cf. XXXVII, 24 sq., chronologie.]

[Note 45: XIII. _Congrès de Bordeaux_, 1212.]

[Note 46: XXXI, 1728.]

Est-il besoin de s'étendre plus longuement sur un pareil sujet? nous ne

le pensons pas. La diversité des appréciations suffit à prouver qu'il ne

faut pas se lancer dans des spéculations de cet ordre. D'ailleurs, même

dans les cas où nous connaissons la valeur chronologique des diverses

couches, dans les Tells de la Chaldée et de l'Égypte, les évaluations ne

peuvent être que spéciales à chacun des dépôts envisagés, car la

formation de ces dépôts, sur des points différents, est essentiellement

variable. La ville de Suse dont la durée a été, pensons-nous, de six

mille à six mille cinq cents ans, depuis l'époque de sa fondation

jusqu'à l'abandon de son site par les Arabes, vers le XVe siècle de

notre ère, a laissé un monticule de 30 mètres de hauteur dans ses

parties les plus hautes, alors qu'à Memphis le sol de l'ancien empire

égyptien, vieux d'environ cinq mille ans, est à 9 mètres de profondeur

au-dessous du sommet des buttes, et que, près du vieux Caire, on voit

des monticules, entièrement créés par les Arabes du moyen âge, atteindre

12 à 15 mètres de hauteur. En toutes circonstances, les données fournies

par la superposition des détritus résultant de l'habitation doivent être

envisagées avec une prudence extrême.

[Illustration: Fig. 1.--Coupe théorique de la vallée du Nil.]

La coupe théorique de la vallée du Nil que nous donnons ci-contre (_fig.

1_) montre quelle est la répartition générale des témoins préhistoriques

et historiques dans l'un des pays les plus vieux du monde; elle permet,

mieux que toute explication, de comprendre qu'il n'est pas possible de

baser une évaluation chronologique sérieuse sur l'épaisseur des

alluvions ou des dépôts, de même que sur la position des sites, qui

varie à l'infini. Il n'est pas jusqu'à l'épaisseur des apports annuels

nilotiques qui ne change avec chacune des crues. Les inscriptions

accompagnant, au temple de Karnak, les traits marqués par les prêtres,

lors des inondations, ne laissent aucun doute à cet égard.

Parmi les phénomènes qui ont eu le plus d'influence sur les destinées de

la race humaine, il faut citer en première ligne les modifications

naturelles de la surface du globe, oscillations de la croûte terrestre

qui non seulement ont été la grande cause des cataclysmes glaciaires, et

ont modifié le climat des diverses régions habitées, mais aussi ont fait

disparaître sous les eaux des continents entiers, rompu les voies de

communication entre des terres qui, de nos jours, sont séparées entre

elles par les mers.

[Illustration: Fig. 2.--La fosse de Cap Breton]

Les preuves de ces oscillations du sol sont indiscutables. Les vallées

sous-marines, jadis creusées à l'air libre, et que nous rencontrons

aujourd'hui sur toutes les côtes de l'Europe septentrionale, sont

témoins d'un affaissement considérable de notre sol. La fosse dite du

cap Breton prouve un abaissement du littoral gascon d'un millier de

mètres environ (_fig. 2_)[47]. Il en est de même pour le plateau de la

mer du Nord (_fig. 3_) et pour l'Islande (_fig. 4_). Sur les côtes de la

Norvège, on a reconnu l'existence d'une plate-forme, aujourd'hui située

vers mille mètres de profondeur, qui jadis était au littoral de la

péninsule. Cette surélévation du massif scandinave, qui s'est produite à

la fin de la période tertiaire, portait à 4000 mètres, pour le moins, sa

hauteur maxima. Or la Scandinavie se trouve à la même latitude que le

Groenland et, certainement, n'était pas, à l'époque quaternaire,

réchauffée par des courants marins tels que le Gulf-Stream; elle se

trouvait donc, au point de vue de la condensation de l'humidité

atmosphérique, dans des conditions analogues à celles du Groenland dont

l'un des pics les plus élevés, le mont Petermann, atteint une hauteur de

3 480 mètres. Mais alors que le Groenland est entouré par des mers qui

absorbent ses glaces sous forme d'icebergs, le massif Scandinave, bordé

au sud par les plaines de l'Europe occidentale et centrale, à l'est par

celles de la Russie, trouvait le champ libre pour développer ses mers de

glace, et les étendait au loin jusque dans les régions tempérées, sans

rencontrer de barrière (_fig_. 5). C'est ainsi qu'en

Nouvelle-Zélande[48] des montagnes de 3000 mètres de hauteur envoient

leurs glaciers jusqu'au milieu des forêts de fougères arborescentes[49].

[Illustration: Fig. 3.--Le plateau sous-marin de la mer du Nord.]

[Note 47: Suivant certains géologues, les fractures du sol ont joué

un rôle très important dans le creusement de cette fosse.]

[Illustration: Fig. 4.--Les vallées sous-marines de l'Islande.]

[Note 48: E.-C. ANDREWS, _The ice-flood hypothesis of the New

Zealand Sound-basins._ XVIII; 1906, XIV, 22-54.]

[Note 49: Cf. XLVI, 53; XXXIV II; LARTET, I., 150.]

Nous ne pouvons donc mieux faire, afin d'avoir un aperçu réel de ce

qu'était l'inlandsis scandinave aux temps quaternaires, que de jeter les

yeux sur les phénomènes glaciaires actuels du Groenland.

Le plateau de cette péninsule, haut de 1 000 à 1 500 mètres en moyenne

(c'était l'altitude des plaines Scandinaves aux temps glaciaires),

renfermant des pics élevés, est un immense réservoir où se précipitent

constamment les névés, même au cours de l'été. Ces neiges se

transforment en glace par la pression causée par leur propre

accumulation, et ces glaces descendent sur les flancs du plateau jusqu'à

la mer; là elles se brisent en icebergs qui s'en vont à la dérive dans

la direction de Terre-Neuve.

Bien que la pente d'écoulement de ces mers de glace ne soit que de 0°,

30' environ, la pression centrale est telle que la vitesse de ces

glaciers atteint des proportions hors de pair avec celles que nous

connaissons sous nos latitudes. Le glacier de Iakobhavn s'avance, en

juillet, avec une vitesse de 19 mètres en vingt-quatre heures[50], celui

du nord d'Upernivick parcourt 31 mètres par jour, celui de Torsukatak 10

mètres seulement.

[Note 50: Cf. HELLAND,_Pet. Mit._,, 1887.]

Nous sommes donc autorisés, par ces constatations irréfutables, à penser

que les glaciers scandinaves ont parfois, à la suite de périodes

humides, et par conséquent de grandes productions de neige, lancé leurs

glaciers vers l'Europe centrale avec une vitesse de six à huit mille

mètres par an; moins de deux siècles étaient dès lors plus que

suffisants pour que des glaces parties des sommets les plus élevés de la

chaîne Scandinave pussent arriver sur les lieux où s'élève aujourd'hui

la ville de Bruxelles, et ces glaciers, qui avançaient ou reculaient

suivant que les conditions climatériques avaient été plus ou moins

favorables à la condensation de l'humidité atmosphérique quelques années

auparavant, suivant qu'il se produisait dans l'écorce terrestre des

oscillations plus ou moins importantes, pénétraient jusque dans les

régions les plus fertiles de nos pays.

[Illustration: Fig. 5.--Extension maxima des glaciers pléistocènes.]

[Illustration: Fig. 6.--L'îlot d'Erlanic (Morbihan).]

Mais le mouvement d'affaissement du sol, qui fut cause de la fin des

phénomènes glaciaires intenses, ne s'est pas encore arrêté de nos jours.

Peut-être est-il plus lent qu'autrefois, cependant il s'est fait encore

sentir en bien des occasions que la préhistoire et l'histoire même

enregistrent. Dans la baie du Morbihan, à l'îlot d'Erlanic, voisin de

Gavrinis, des dolmens et leurs cercles de pierres sont aujourd'hui sous

les eaux et ne se montrent qu'à la marée basse (_fig. 6_). La formation

du Zuider-Zée, celle du lac de Grandlieu, la disparition de la ville

d'Ys sont des témoignages de l'affaissement graduel de nos côtes, de

même que la séparation de la terre ferme des Îles Normandes, et combien

d'exemples encore en pourrait-on citer.

À ces modifications du relief du sol sont venues se joindre les

transformations climatériques qui, forcément, devaient en être la

conséquence. Les vents et les courants maritimes ont eux-mêmes changé,

et, là où s'étendait la glace, il se produisait, lors de sa fusion, un

abaissement considérable dans la température. Ces modifications ne sont

certainement pas survenues subitement; elles ont été graduelles,

entrecoupées de périodes de stagnation, et, durant ces siècles, l'homme

et les animaux ont fui devant les glaces ou se sont adaptés

insensiblement aux nouvelles conditions de leur vie. C'est ainsi que les

grands pachydermes dont on retrouve les corps dans les glaces de la

Sibérie, et que ceux mêmes de nos pays, si nous en jugeons par leurs

représentations contemporaines, s'étaient peu à peu revêtus d'épaisses

toisons. La flore avait changé et le mammouth se nourrissait de

bourgeons de mélèze. L'homme se protégea peut-être, lui aussi, contre

les rigueurs du climat: car on voit, sur les gravures magdaléniennes le

représentant, des hachures qui semblent figurer de longs poils. Chassé

des pays envahis par les mers de glace, il se retira vers le sud, à la

recherche d'un climat plus doux et de conditions d'existence plus

favorables; puis il colonisa de nouveau ses anciens domaines, quand ils

furent abandonnés par les glaciers, se retira encore, obéissant toujours

aux glaces; enfin, lors du grand dégel, occupa l'aire que nous habitons

aujourd'hui, et d'autres terres, dont assurément nous ne soupçonnons pas

même l'antique existence.

Des seuils existaient bien certainement alors dans la mer Méditerranée,

et peut-être que, par l'Atlantide, ou quelque autre terre disparue, le

Nouveau Monde correspondait avec notre Europe. Il ne manque pas, sur

notre globe, de régions que des affinités zoologiques avec d'autres

terres nous invitent à rejoindre par la pensée entre elles ou à des

continents engloutis en des temps peu éloignés. Bien que le voile de

l'ignorance nous cache encore la plupart des transformations de la

surface terrestre contemporaines de l'existence de l'homme, nous n'en

percevons pas moins l'énorme influence qu'ont eu ces grands phénomènes

naturels sur les destinées de l'humanité.

Les causes des migrations humaines sont multiples, complexes, plus

nombreuses encore dans les temps modernes qu'à ces époques où l'être ne

cherchait que des ressources pour satisfaire à ses besoins matériels. À

ce mobile aujourd'hui se joint la soif de la richesse. C'est à

l'attraction qu'exerce l'or sur les esprits qu'est due l'expansion de la

race européenne sur toute la surface du globe, ainsi que la disparition

de familles humaines de culture inférieure: mais alors que le précieux

métal n'était qu'une pierre sans valeur, ce sont les climats doux, les

sols fertiles, les terrains de chasse et de pêche qui guidaient les pas

des envahisseurs, et les hommes du Nord, accoutumés aux luttes contre

les éléments, avaient vite raison de populations rendues nonchalantes

par la vie facile. Puis, peu à peu, les vainqueurs perdaient eux-mêmes

leur virilité et n'étaient plus aptes à défendre leur sol contre de

nouveaux envahisseurs, venant de régions moins favorisées par la nature

et, par conséquent, supérieurs comme forces physiques.

Il est un fait constant, démontré par l'histoire et par la répartition

des diverses familles humaines qui peuplent notre globe, fait très

rationnel d'ailleurs: c'est que tout peuple vaincu se réfugie dans les

lieux où il espère pouvoir conserver son indépendance, chaînes de

montagnes, îles ou presqu'îles, contrées désertiques. Les Celtes se sont

retirés dans la presqu'île bretonne et dans celles des Cornouailles et

du pays de Galles, les Basques habitent les Pyrénées; les Kurdes, jadis

maîtres de tout le nord du plateau iranien, sont aujourd'hui cantonnés

dans les grandes chaînes bordières de la Perse, et chaque vallée du

Caucase est occupée par des tribus de langage différent, etc. De tout

temps il en a été de même. Aussi ne doit-on pas déduire de découvertes

faites en des pays d'un accès difficile, ce qu'était la culture des

populations des régions voisines plus ouvertes.

Innombrables sont les invasions dans les temps historiques, et elles se

continuent jusqu'à nos jours, comme les destructions de peuples sans

défense, depuis les temps où les Sémites, absorbant les anciens éléments

de la population chaldéenne, ont marché vers le Nord, fondé El Assar et

Ninive, repaires d'où chaque année ils partaient pour écraser des

peuples moins habiles qu'eux dans le maniement des armes. Six mille ans

d'histoire sont là pour nous édifier quant à cet instinct des hommes de

se détruire entre eux. Que dire de ces flots successifs qui, du fond de

l'Asie, sont venus battre les murailles du monde romain, de ces

conquêtes coloniales de l'Espagne, de l'Angleterre, de la France, de cet

envahissement, au nom de la civilisation, de pays qu'habitaient jadis

des hommes vivant heureux de leurs libertés, des indigènes que nous

dépossédons chaque jour, parce qu'ils sont les plus faibles, parce que

les richesses naturelles de leur sol nous attirent!

L'Humanité préhistorique · 第 2 / 22 段