C'est en nous inspirant de lui que nous reviendrons, plus ta

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L'ÉVOLUTION DE L'HUMANITÉ

SYNTHÈSE COLLECTIVE

PREMIÈRE SECTION

PRÉHISTOIRE. PROTOHISTOIRE

Dirigée par HENRI BERR

L'HUMANITÉ PRÉHISTORIQUE

ESQUISSE DE PRÉHISTOIRE GÉNÉRALE

Avec 1300 figures et cartes dans le texte

PAR

JACQUES DE MORGAN

ANCIEN DIRECTEUR DES ANTIQUITÉS DE L'ÉGYPTE

ANCIEN DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL EN PERSE

DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78. PARIS

* * *

TABLE DES MATIÈRES

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

PREMIÈRE PARTIE

L'ÉVOLUTION DES INDUSTRIES

CHAPITRE

I.--Les industries paléolithiques

II.--Les Industries archéolithiques en Europe

III.--Les Industries mésolithiques

IV.--Les Industries néolithiques

V.--Les Industries énéolithiques

VI.--Les Industries du bronze

VII.--Les Industries du fer

VIII.--Le Travail des matières dures

DEUXIÈME PARTIE

LA VIE DE L'HOMME PRÉHISTORIQUE

CHAPITRE

I.--L'habitation

II.--La Chasse, la Pêche, la Domestication du bétail et l'Agriculture

III.--Le Vêtement et la Parure

TROISIÈME PARTIE

LE DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX

CHAPITRE

I.--Les arts chez les peuples sans histoire

II.--Les Croyances religieuses, le Totémisme et la Magie

III.--La Figuration de la pensée

IV.--Les Relations des peuples entre eux

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

TABLE DES FIGURES

* * *

AVANT-PROPOS

LA MAIN ET L'OUTIL

Le premier volume de l'Évolution de _l'Humanité_, tout à la fois,

rattache l'homme à la nature et le montre qui s'en détache. Dans

l'ascension des formes vivantes, on y voit apparaître la forme humaine.

Or cette forme, sans doute, est le résultat de circonstances en nombre

infini, dont M. Perrier--parmi celles que nous pouvons connaître--a

relaté les principales; mais elle est aussi, elle est surtout le

résultat de la tendance, de cette poussée interne qui constitue la vie

même et qui, dans le cerveau humain, aboutit à la pensée.

«C'est notre besoin de savoir, de voir de plus haut et plus au loin, qui

nous a fait atteindre à l'attitude verticale parfaite dont nous sommes

fiers», dit M. Perrier[1]. «Par elle, les mains ont été complètement

libérées de tout autre service que celui de la préhension et de

l'exploration des objets, de la fabrication ou du maniement des

instruments de défense. Grâce à ces derniers, les mâchoires ont tout à

fait cessé de mordre et de déchirer, comme elles avaient déjà cessé de

saisir, pour se borner à la mastication des aliments; elles se sont peu

à peu, en raison de ce moindre travail, raccourcies et allégées[2].» La

réduction des muscles élévateurs de la mâchoire inférieure a eu pour

effet, à son tour, de mettre le cerveau plus à l'aise et de lui

permettre un développement considérable. À la fois par un jeu de

conséquences et par l'action persistante de la tendance initiale, le

visage humain s'est peu à peu «préparé pour le langage et pour le

sourire».

[Note 1: _P. 386_.]

[Note 2: _P. 382_.]

La _main_, le _langage_: voilà l'humanité. Nous croyons que ce qui doit

être mis en lumière tout d'abord, dans cette oeuvre, ce qui marque la fin

de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est

l'invention de la main--pourrait-on dire--et celle du langage; c'est le

progrès décisif de la logique pratique et de la logique mentale.

Dans l'évolution humaine, si le milieu physique et le facteur race ont

joué leur rôle,--considérable, et qui sera précisé,--l'élément logique

leur sert de base. Si le milieu social a joué son rôle,--capital, et qui

sera souligné,--bien loin qu'il ait créé la logique, il en est lui-même

une manifestation: la société est un mode intensif de la vie, ébauché

par l'animal, perfectionné par l'homme.

La logique, rappelons-le, c'est autre chose, pour nous, c'est quelque

chose de plus large que la finalité: c'est l'appropriation, qui peut

être tâtonnante, qui peut être purement fortuite, de moyens à

besoins--nés de la tendance [3]. Logique en acte, la vie retient

l'utile, et ainsi s'adapte au milieu. Comme l'a montré Henri Bergson

(car il y a une partie de son Évolution créatrice qui est indiscutable

et qui résume, de façon heureuse et profonde, des données de science

objective), la matière organisée a «la mystérieuse puissance de monter

des machines très compliquées» et, par le moyen de ces appareils, de

lâcher utilement l'énergie qu'elle accumule[4]. On peut la définir un

mécanisme de formation intérieure, ou encore une «organisation qui

s'invente elle-même». L'Histoire, dans sa plus large extension, est

logique vécue,--avant d'être logique extériorisée (ou technique),

logique collective (ou société), logique réfléchie (ou raison).

[Note 3: _Voir_ I, 'Introduction générale, p. XI, et ma Synthèse en

Histoire pp. 141-226.]

[Note 4: L'Évolution créatrice, _p. 78_]

L'Histoire, tout entière, est essentiellement logique. Voilà notre

hypothèse fondamentale, que l'oeuvre, dans son ensemble, devra contrôler

par le libre travail de collaborateurs éminents. Et cette hypothèse

commande notre plan.

* * *

Le sujet du présent volume, en son fond, c'est la _main et les

prolongements de la main_. On ne saurait trop insister sur ce fait que,

dans l'évolution de la vie, l'«instant décisif» se produit avec

l'adoption par un être--qui devient l'homme--de la station debout, la

libération des mains qui en résulte[5], et l'industrieuse activité que

permet cette libération. Il y a dans l'usage de la main comme instrument

la manifestation d'un important progrès psychique et la promesse

d'importants progrès ultérieurs.

[Note 5: _Voir_ E. De Majewski, La science de la civilisation

_(livre profond et original), p. 213_]

L'évolution primitive du psychisme ne peut être retracée, de façon

approximative, que d'après le rapport qui existe entre le comportement

des êtres--comme dit l'actuelle psychologie zoologique[6]--et le

développement du système nerveux, ou plutôt de sa fleur cérébrale. On

voit, dans «l'océan mobile des formes de vie», le cerveau, qui assure

l'harmonie interne et préside aux relations extérieures, s'accroître et

se perfectionner, à mesure que l'organisme se complique et, non

seulement s'équilibre mieux avec le monde extérieur, mais a plus de

prises sur lui.

[Note 6: _Voir_ H. Piéron, La psychologie zoologique, science du

comportement animal _dans le_ Journal de Psychologie, _février et mars

1920_.]

Déjà chez les insectes, au cours de la période secondaire, le cerveau

avait acquis un certain volume qui répondait à ce «savoir-faire» à peu

près fixé qu'on nomme (d'un terme équivoque) l'_instinct_. Il y a là un

psychisme inférieur, résultat (on a le droit de l'inférer) de la

tendance et de la mémoire associative[7].

[Note 7: _Voir_ E.-L. Bouvier, La Vie psychique des Insectes.]

ç

Au cours de la période tertiaire, le psychisme se développe

remarquablement chez les vertébrés. Avec les mammifères, des fonctions

variées se solidarisent et se contrôlent par l'accroissement des

hémisphères cérébraux. Cet accroissement, dans un crâne trop étroit,

entraîne, surtout chez les primates, des plissements, des

circonvolutions. Le cerveau se modifie plus, et plus vite, que le reste

du corps. «Dans la progression des hémisphères cérébraux à travers les

époques géologiques et les échelons zoologiques, c'est le lobe frontal,

siège des associations les plus compliquées et des combinaisons mentales

les plus appropriées, qui a grandi[8]»: il devient le centre

intellectuel[9]. Le primate, chez qui est énorme le poids relatif du

cerveau[10], a une faculté d'adaptation particulièrement souple; et

celle-ci se manifeste surtout dans l'aptitude à la préhension de ses

membres antérieurs, à pouce opposable, à ongles plats. Chez l'Hominien,

les membres antérieurs, délivrés de la fonction locomotrice, sont

réservés à cet office préhensile: et voici la main.

[Note 8: E. Houzé, Les étapes du lobe frontal, dans le Bull. de

l'Institut de sociologie Solvay, _février 1910, p. 93_.]

[Note 9: _Sur cette question, voir_ Gley, Physiologie, t. II, _pp.

1081 et suiv._]

[Note 10: _Le poids du cerveau étant égal à 1, le poids du corps est

de 5 688 chez les Poissons, de 1 321 chez les Reptiles, de 212 chez les

Oiseaux, de 100-60 chez les Anthropoïdes, de 36-22 chez l'Homme._ Houzé,

_p. 94; cf._ Gley, _p. 1085_.]

Il est probable que, au cours de la période tertiaire, la

différenciation progressive des saisons, l'absence des fruits pendant de

longs mois, ont engagé certains primates, dont les membres antérieurs

étaient plus courts que les postérieurs, à abandonner définitivement la

vie arboricole, à se redresser, à marcher, à différencier les quatre

extrémités des membres en pieds et en mains.

Le «besoin de savoir et de voir de plus haut», dont parle M. Perrier,

tire de la station debout un avantage qui a certainement favorisé cette

station. Mais le besoin de savoir, à l'origine, est tout pratique; il

est greffé sur l'intérêt vital, immédiat. Comme il a provoqué la station

debout et l'emploi de la main, c'est l'intérêt qui avive dans le cerveau

la lumière de la conscience. La synthèse psychique produit la clarté, et

la clarté augmente la puissance de synthèse. Tant bien que mal, la

tendance peut se satisfaire dans la conscience la plus obscure; mais

l'activité en s'éclairant devient plus sûre d'elle-même[11].

[Note 11: _Voir_ H. WALLON, Le problème biologique de la conscience,

_dans la_ Revue Philosophique, _mars-avril 1921, p. 180._]

On a remarqué justement que les animaux sont spécialistes, que leur

structure, adaptée à des conditions de vie bien déterminées, tout à la

fois leur a procuré certaines supériorités dans des limites étroites, et

les a fixés de façon presque définitive. Leur psychisme n'a que des

«franges d'intelligence». L'homme échappe à la spécialisation

morphologique. _Homo nudus et inermis_. Son lobe frontal pourvoit à

tout, et sa main est l'extériorisation active du cerveau. Sans moyens

défensifs ou offensifs spéciaux, sans crocs, sans cornes, sans griffes,

sans carapace, sans écailles, il a la main,--instrument fortifié par

l'usage locomoteur, assoupli, affiné par la fonction préhensile, et

bientôt propre aux offices les plus divers, dans les circonstances les

plus variées.

La main, par des informations--tactiles et musculaires--de plus en plus

précises, qui s'associent aux sensations visuelles et les complètent,

contribue efficacement à la connaissance du monde extérieur. Par la

mimique, essai de langage elle active, de façon directe, le

rapprochement des hommes. Elle l'active aussi de façon indirecte: elle

leur permet de coopérer, grâce à une spécialisation d'un genre

nouveau,--non plus spécifique et de structure, mais individuelle et de

fonction. La société se développera, comme l'être vivant, par l'unité

plus forte du composé dans la diversité plus grande des parties

composantes.

Jusqu'où remonte cette main, qui accroît singulièrement le pouvoir d'une

espèce privilégiée?--S'il est impossible de le préciser, il n'est pas

douteux que ce soit très loin--à des milliers de siècles--dans le

tertiaire. On a le droit d'affirmer, sans le pouvoir prouver, que

plusieurs espèces d'Hominiens, parmi lesquelles l'espèce qui devait

aboutir à l'_Homo Sapiens_, ont existé dans le pliocène, et même dans le

miocène,--sinon plus haut. La terre n'a été encore que très

imparfaitement fouillée: elle a fourni bien peu jusqu'ici à la

paléontologie. «Les terrains pliocènes et miocènes nous réservent

certainement de curieuses, de passionnantes découvertes... Un jour

viendra où l'on découvrira un Hominien de petite taille, à la station à

peu près droite, à la boîte cérébrale relativement très grande par

rapport au volume total du corps, mais très inférieure, en valeur

absolue, à celle de tous les Hominiens déjà connus[12].» L'histoire

ancienne des historiens «n'est en réalité qu'une histoire ultra-moderne

pour le préhistorien et à plus forte raison pour le

paléontologiste[13]». Dans la plus ancienne histoire, l'histoire

«hominienne», chaque centimètre cube et chaque pli du cerveau

représentent des siècles d'une lente expérience, à laquelle répond

l'ingéniosité croissante de la main[14].

[Note 12: M. BOULE, Les Hommes fossiles, _p. 175_.]

[Note 13: Ibid., p. 459.]

[Note 14: _Voir_ ibid., pp. 231 _et suiv., tout ce que peut

apprendre l'étude de la surface endocranienne_.]

* * *

Dès l'époque où l'Hominien nous apparaît,--par des restes encore trop

rares,--au début du quaternaire, dans le pleistocène inférieur et moyen,

il est muni d'instruments artificiels[15]: c'est le paléolithique

inférieur, la période du premier outillage--qui date, par conséquent, de

centaines de siècles. Au pleistocène supérieur, après la dernière phase

glaciaire, nous trouvons l'_Homo Sapiens_ fossile[16] et la civilisation

déjà avancée du paléolithique supérieur. Avec le commencement de la

dernière phase, holocène, nous avons affaire à l'_Homo Sapiens_

actuel[17]. Son activité fabricatrice, son génie inventif se manifeste

si bien au cours du néolithique,--qui date de quelque 14 000 ans en

Orient, de 9 000 ans dans nos régions,--puis à l'âge des métaux,--dont

le point de départ varie également selon les pays,--que la technique

essentielle a été constituée. «Les divers outils manuels, les premières

machines élémentaires, les industries de première nécessité, filature,

tissage, céramique, métallurgie; le roulage et la navigation,

l'utilisation des animaux domestiques, les pratiques agricoles, la

construction en pierre, toutes ces acquisitions sont antérieures à

l'histoire[18].»

[Note 15: _Chelléen, acheuléen, moustiérien_: Homo Heidelbergensis,

Homo Neanderthalensis.]

[Note 16: _Races de Grimaldi, de Cro-Magnon, de Chancelade._]

[Note 17: _Voir l'ouvrage cité de_ M. BOULE, _puissante et prudente

synthèse (résumée par_ J. DE MORGAN _dans la_ Revue de Synthèse

historique, _XXXI_, Les origines de l'homme),--_et le tome V de_

l'Évolution de l'Humanité.]

[Note 18: L. WEBER, Y a-t-il un rythme dans le progrès intellectuel?

(Bibl. de la Soc. Franç. de philosophie, _février-mars 1914, p. 81_).]

Mais ce sont les premières inventions qui ont été décisives, quand la

main, de plus en plus adroite, s'est employée à la fabrication

d'instruments artificiels, qui la prolongeaient, pour la défense et

l'attaque, pour la multiplication des utilités, pour l'amélioration de

la vie. Complété par l'outil, l'organe d'action sur les choses devient

lui-même instrument universel. Ou, plus exactement, c'est le cerveau qui

le devient,--le cerveau qui se développe merveilleusement par l'effet

même des outils que la main lui permet de réaliser. Et en même temps que

s'accroît l'universalité de l'espèce, les facilités de spécialisation

fonctionnelle de l'individu se trouvent accrues.

Comment ont été créés les premiers instruments? Problème évidemment

insoluble pour qui voudrait une solution rigoureuse.

On a fait des hypothèses. La théorie de la projection

spontanée,--d'après laquelle les hommes ont projeté le bras dans le

bâton, le doigt dans le crochet, le poing dans la massue,--n'est pas

très explicative. Que les instruments aient prolongé, à l'origine, et

imité les organes, c'est assez évident: mais l'invention humaine est

surtout dans l'utilisation des propriétés diverses de matières diverses

et le façonnement de ces matières[19].

Il y a, au surplus, des inventions primitives, comme celle du feu, que

la projection ne peut expliquer. Dès le début du paléolithique l'homme

savait faire du feu; et c'est «l'acte humain par excellence, celui qui

est à la base de tous les progrès futurs, qui contient en puissance

toutes les civilisations, celui dont la découverte constitue le fait de

génie le mieux caractérisé dont l'_Humanité puisse se vanter_[20].»

Arme, lumière, agent modificateur des substances les plus diverses[21],

le feu marque une date de la préhistoire, plus importante que toutes les

révolutions de l'histoire. Prométhée est le grand révélateur.

[Note 19: Voir L. WEBER, Le rythme du progrès, p. 259.]

[Note 20: BOULE, ouvr. cité, p. 460. Il cite lui-même RÉMY DE

GOURMONT, Promenades philosophiques, 2e série, p. 11. Voir aussi P.

LACOMBE, L'Histoire considérée comme science pp. 18O-185.]

[Note 21: La cuisson des aliments a eu des répercussions sur le

cerveau: en diminuant encore les muscles masticateurs, elle a facilité

l'activité frontale. Voir HOUZÉ, art. cité, p. 95.]

Car il y eut un Prométhée, des Prométhées, pour cette invention à deux

degrés: conserver le feu spontané, créer le feu artificiel. Il faut

insister, ici, devant les origines de l'industrie humaine, sur le rôle

de l'intelligence et de l'individu. Suite de l'habileté manuelle, qui

est suite elle-même de l'activité vitale et créatrice d'organes, une

intelligence pratique, que meut l'intérêt, doit être distinguée

nettement de l'intelligence théorique, de la curiosité désintéressée.

Cette forme de l'intelligence qui tend à la «conquête des réalités», au

savoir direct pour le pouvoir immédiat, est antérieure à la forme

spéculative; ou, tout au moins, c'est la fonction utilitaire de

l'intelligence qui a été longtemps prépondérante.

Cette faculté, que Voltaire appelait l'_instinct mécanique_ et dont le

XVIIIe siècle a, le premier, souligné le rôle, est quelque chose, non

de social, mais de spécifique, et qui se trouve chez tous les individus,

quoiqu'à des degrés divers chez les divers individus. Prométhée, c'est

le «Prévoyant», l'individu doué d'attention, capable de dissocier un

élément d'un tout et de le faire entrer dans une combinaison

pratique[22]: c'est celui qui a utilisé un tison d'un incendie allumé

par la foudre, la propriété de deux branches frottées par le vent ou de

deux cailloux entrechoqués par hasard. Et c'est celui, également, qui,

remarquant la détente d'une branche pliée, par analogie avec le bras qui

lance la pierre en vient à imaginer l'arc; celui qui, associant à

l'oeuvre de l'ongle ou de la dent le tranchant d'un éclat de silex,

invente le premier instrument externe: c'est celui qui sait voir ce que

ne voyaient pas les autres (comme Galilée vit la lampe qui se balançait

dans la cathédrale de Pise) et en tirer parti.

[Note 22: Voir PAULHAN Psychologie de l'invention; RIBOT, Essai sur

l'imagination créatrice.]

L'imitation de ces initiatives et l'addition des progrès successifs sont

tout autre chose que l'action de la société. Avec certains penseurs,

nous posons ce principe que l'invention technique, à son point vif, pour

ainsi dire, porte la marque de l'individu,--comme toute invention. Elle

est née de l'expérience directe, au contact d'un cerveau et de

l'univers[23].

[Note 23: Voir L. WEBER, Le rythme du progrès, p. 263. «_Les

inventeurs (d'outillage), quoique la plupart du temps ignorés, méconnus

ou oubliés, n'ont pas agi, dans leurs inventions, en fonction du groupe,

ni en vertu de ses suggestions et de ses croyances, mais en vertu de

leur propre spontanéité intellectuelle. L'invention matérielle est en

soi la manifestation la plus pure (et aussi la plus simple et la plus

ancienne) de l'intelligence individuelle, le_ proprium quid _de

l'intelligence humaine spécifique.» Même si elle répond à un besoin

social et comporte un concours social, l'invention matérielle est «en

elle-même une pénetration individuelle dans le monde des réalités

physiques, un corps-à-corps de l'intelligence avec la matière, qui ne

s'exécute que par un seul, et par ce qu'il y a justement en lui

d'irréductible à l'esprit collectif._» Cf. Bull, de la Soc. française de

philosophie, _février-mars 1914:_ Y a-t-il un rythme dans le progrès

intellectuel? _pp. 70_ (WEBER), _90_ (PARODI), _130_ (BELOT).]

Sans aucun doute, la vie sociale favorise de mille façons la technique:

elle est instigatrice et propagatrice des inventions; mais elle les

entrave aussi, bien souvent, par la tradition, la routine, le

développement de pratiques illusoires liées à une spéculation

inefficace[24],--tandis qu'une spéculation implicite est virtuellement

contenue dans la technique la plus primitive.

[Note 24: Voir WEBER, _ouvr. cité, pp. 141 et suiv_.; VEBLEN. The

Instinct of Workmanship (_cf_. HALBWACHS, Revue Philosophique,

_mars-avril 1921_).]

Déjà l'organisme vivant est comme une intelligence en acte: «Tous nos

organes supposent une sorte de connaissance du monde extérieur

objectivée et matérialisée... Les poumons d'un quadrupède, les branchies

d'un poisson sont en quelque sorte la connaissance du milieu où l'animal

doit respirer; les pieds, les nageoires, les ailes sont une connaissance

du milieu où les êtres différents ont à se mouvoir... Toute

organisation, tout système suppose quelque chose d'analogue à la

connaissance et qui permet l'existence et le fonctionnement du système,

comme ils supposent quelque chose d'analogue au désir et à la volonté,

une tendance qui en est l'essentiel, ainsi qu'elle est l'essentiel de

l'activité humaine [25].»

[Note 25: PAULHAN, Sur le psychisme inconscient, dans le Journal de

Psychologie, _février-mars 1921 p. 160._]

S'il y a une mécanique et une physique concrètes dans l'exercice des

énergies musculaires, l'extension de ces énergies par la technique

suppose une représentation suffisamment objective du monde matériel et,

tout au moins, le sentiment net d'une certaine régularité dans les

choses. Avant d'être conçue, la loi de causalité a été de mieux en mieux

sentie par le déploiement de l'activité humaine dans un monde régi par

cette loi et dont l'homme est partie intégrante.

La technique a précédé la technologie et, à plus forte raison, la

science; mais elle a préparé l'une et l'autre, «La technique est mère de

la logique rationnelle[26].»

[Note 26: RIBOT, Logique des sentiments, p. 27. Cf. ESPINAS, Les

origines de la technologie.]

* * *

Bien plutôt que _Homo Sapiens_, l'homme aux origines, est Homo Faber. Et

il demeure _Homo Faber_. Nous aurons à montrer plus tard que, décisif au

début, le rôle de la technique est immense tout le long de l'évolution

humaine[27]: l'homme est «ouvrier et ingénieur», «fabricant infatigable

d'outils, d'instruments, de machines»[28].

[Note 27: _C'est la part de vérité qu'enferme le matérialisme

historique ou économique_.]

[Note 28: P. LACOMBE. Rev. de Synth. hist., t. XXIV, p. 369. _Pour

P. Lacombe, comme pour Weber, par opposition à Auguste Comte, la

première phase de l'humanité est_ technique, _et non_ théologique.]

Paul Lacombe, ce vigoureux et original théoricien de l'histoire, qui

faisait une place prépondérante à l'économique[29], devait donner à

notre tome XX une préface où il aurait relié la technique de la

préhistoire à l'Économie des Grecs et des Romains. Ce qu'il a écrit sur

ces matières,--par exemple dans son _Histoire considérée comme

science_,--certaines notes de son _Journal_, qui répondent à cette

préoccupation, nous font vivement regretter un collaborateur si bien

préparé. Non seulement il analysait avec une pénétrante ingéniosité

cette évolution qui va des propriétés superficielles aux propriétés

profondes des choses, et où peu à peu l'art et la science se dégagent de

la technique; mais il mettait en lumière ce fait que dans l'histoire de

la technique--chaine continue de l'histoire générale--la masse, la

plèbe, joue sa partie, une partie capitale: «L'histoire de la technique

ne serait pas l'histoire universelle, mais à coup sûr la plus

universelle des histoires, puisque l'homme de tous les temps a été en

grande masse un ouvrier [30].»

[Note 29: Sur Lacombe, voir H. BERR, L'Histoire traditionnelle et la

Synthèse historique pp. 57-144.]

[Note 30: Journal, 22 oc. 1814.]

C'est en nous inspirant de lui que nous reviendrons, plus tard, sur le

déroulement des inventions; que nous distinguerons celles qui augmentent

le pouvoir de nos mains, qui les suppléent, qui nous permettent non

seulement d'utiliser les objets, mais de capter et tourner à notre

profit des énergies de toutes sortes, celles qui accroissent la portée

de nos sens et nous donnent, pour ainsi dire, des «sens artificiels»,

celles qui accroissent nos facilités de déplacement dans l'espace, de

communication avec nos semblables; que nous insisterons sur ce

développement infini de l'outillage, né de la main, dont les

répercussions sont infinies elles-mêmes, absolument imprévisibles bien

souvent,--et qui de l'homme a fait comme un dieu. On a observé que les

machines sont des organes extérieurs qui rendent inutiles nos muscles de

chair et que, par elles, nous tendons vers l'étal de «purs esprits».

* * *

Ce qu'on trouvera dans le présent volume, c'est l'humanité

préhistorique, non pas l'homme: je veux dire qu'il ne sera pas question

ici d'anthropologie préhistorique. Ce qui concerne les caractères

physiques de nos lointains ancêtres--le complément des brèves

indications données par M. Edmond Perrier à la fin de _la Terre avant

l'Histoire_--sera réuni, dans le tome V de _l'Évolution de l'Humanité_,

à l'étude des races protohistoriques et de l'élément race en général.

Pour une juste distribution des matières et une pleine utilisation des

compétences, il a semblé bon de pratiquer cette disjonction.

M. Cartailhac, à l'origine, nous avait fait l'honneur d'apporter à notre

oeuvre la grande autorité que lui a acquise une longue et probe carrière

scientifique. Plus tard, il s'est méfié de ses forces,--certainement à

tort; il a craint de nous retarder; et M. de Morgan, sur son désir, a

bien voulu le remplacer. Comme devait le faire M. Cartailhac, l'ancien

directeur des antiquités de l'Égypte et délégué général en Perse a

traité le sujet de l'activité humaine considérée dans les premières

traces qui en subsistent et marqué les grandes étapes primitives du

progrès humain.

De cette science, très française, du préhistorique, M. de Morgan est un

des représentants les plus éminents. Personne ne l'embrasse avec une

curiosité plus large et un savoir plus étendu. Les ouvrages relatifs à

la préhistoire prennent tous pour base nos régions et négligent

l'Orient. Il n'y a pas là seulement une insuffisance de documentation

mais, peut-être, une erreur de point de vue. C'est l'Orient,

semble-t-il, qui a joué, aux origines, le rôle prépondérant. La vérité

consiste, dans tous les cas, à mettre en parallèle l'évolution de ces

contrées et celles de l'Occident européen, à fondre les notions qu'on

possède sur l'une et sur l'autre. M. de Morgan le peut faire, parce

qu'il a passé six ans en Égypte, trois ans au Caucase et en Arménie,

seize ans en Perse: sa préoccupation synthétique est tout à fait

heureuse, tout à fait neuve, et bien appropriée à notre dessein.

Si dans l'espace M. de Morgan cherche à atteindre la primitive humanité

tout entière, s'il traite les diverses régions et les diverses

civilisations comme des cas particuliers de la préhistoire générale,

d'autre part il connaît les diverses sciences qui demandent à être mises

en contact pour une interprétation approfondie des faits. La géologie,

la paléozoologie et la paléobotanique, la climatologie sont nécessaires

à l'intelligence de l'évolution humaine: la complexité des causes

implique la diversité du savoir.

Enfin M. de Morgan n'est pas seulement l'auteur d'un texte riche et

précis: il l'est aussi d'une abondante illustration. L'homme primitif

n'est atteint dans son humble vie que grâce aux vestiges de son

industrie: il faut que le préhistorien interroge des objets de toutes

sortes; et il faut, naturellement, qu'il les fasse connaître au lecteur.

M, de Morgan a estimé avec raison que ce serait alléger l'ouvrage, en

évitant de longues descriptions et de longues comparaisons, que de

présenter les objets eux-mêmes; et il y trouvait cet avantage encore de

pouvoir accorder plus de place aux idées générales. Les 190 planches de

ce volume, les 1300 figures--dont certaines reproduisent ses propres

trouvailles--ont été, pour la plupart, dessinées par lui: il n'a cherché

de repos, au cours de son travail, que dans l'alternance des

occupations. Par leur choix, leur groupement, leur opportune insertion

dans le texte, ces figures donnent au livre un prix inestimable; M. de

Morgan l'a conçu de telle sorte qu'il parlât tout à la fois aux yeux et

à l'esprit.

* * *

C'est la préhistoire véritable--avec les époques paléolilique et

néolithique--et c'est l'industrie qui occupent ici la place principale.

Mais, dans cette large fresque de notre plus lointain passé, M. de

Morgan a embrassé les âges des métaux, et il a résumé à grands traits ce

qu'on peut entrevoir de la vie primitive sous ses divers aspects. Il a

dressé ainsi le programme général des civilisations protohistoriques qui

seront étudiées en détail dans des volumes spéciaux; et son volume en

constitue, pour ainsi dire, le tableau d'assemblage [31].

[Note 31: Nous aurons, pour notre part, à revenir sur les origines

psychiques, sur le rôle social de l'art et de la religion]

Un de ses grands mérites, au surplus,--que nous tenons à souligner parce

qu'il répond bien au caractère général de cette oeuvre,--c'est de ne pas

forcer la part du connu, de ne pas dissimuler les problèmes qui

subsistent, d'y insister tout au contraire. «Ce que nous savons

aujourd'hui est bien peu de chose en comparaison de ce qu'il nous reste

à apprendre»: tels sont ses derniers mois. Mais tout le long du livre il

met en garde le public contre les «hypothèses qui n'ont rien de

scientifique», et il multiplie les réserves prudentes. Sur les foyers

originels de l'espèce humaine, sur le synchronisme des étapes pour les

races et les groupements divers, sur leurs mouvements migratoires et

leurs relations, sur les questions d'indépendance ou de communication

dans le développement des industries, il montre cette modestie de savoir

qui est le caractère des vrais savants. Les «amateurs de cailloux

taillés» ne manquent pas: les historiens tournés vers la préhistoire

sont trop peu nombreux. Rien n'est plus utile que de faire embrasser aux

travailleurs, aux débutants surtout, l'évolution entière de l'humanité

et de leur signaler les lacunes de la connaissance. Pour la préhistoire

une partie de la terre reste à explorer, et les recherches ne sont pas

organisées. M. de Morgan aura bien mérité de la science en précisant ce

qui reste à faire dans un domaine immense, singulièrement attachant, et

d'une importance capitale pour la synthèse historique[32].

HENRI BERR.

[Note 32: _Nous croyons qu'il y aura aussi quelque chose à faire, en

histoire, pour la fixation des termes.--M. de Morgan emploie volontiers

le mot_ préhistoire _en un sens large: tout ce qui concerne, quelle que

soit l'époque où on le trouve, l'homme primitif (il dit quelquefois: le_

barbare). _L'ethnographie coïncide donc pour lui, en partie, avec la

préhistoire: il parle de «préhistoire moderne». Il donne également un

sens très large au mot_ philosophie.]

L'HUMANITÉ PRÉHISTORIQUE

_ESQUISSE DE PRÉHISTOIRE GÉNÉRALE_

AVERTISSEMENT

Il n'est pas un seul livre traitant de questions dans lesquelles

l'observation est la base, qui puisse être considéré comme étant

définitif. De tels ouvrages ne peuvent qu'exposer l'état de la science

au jour de leur apparition: un mois après, l'auteur modifierait déjà

certains passages de son texte, c'est ce qu'il en advient pour

l'_Humanité préhistorique_. Je manquerais à mon devoir si je ne faisais

pas part au lecteur des découvertes et des idées nouvelles, survenues en

quelques mois, depuis que j'ai donné le «bon à tirer» de la première

édition de mon livre.

Entre temps, j'ai consulté mes amis scientifiques: tous m'ont répondu

qu'ils étaient satisfaits de mon exposé, mais ce n'est pas là ce que

j'attendais d'eux. Un livre, embrassant en 300 pages des milliers et des

milliers d'années de la lutte de l'homme pour atteindre le progrès, ne

peut être exempt de lacunes.

Ces causes de corrections ne sont pas les seules: Bien des ouvrages ont,

depuis 1921, été publiés en diverses langues et, parfois, après en avoir

pris connaissance, j'ai été amené à modifier ma manière de voir; de plus

les études très approfondies auxquelles je me suis livré pour terminer

un grand ouvrage: _la Préhistoire orientale_ m'ont invité à discuter de

l'interprétation de certains faits, avec des spécialistes et ce pour mon

plus grand bénéfice. Je tiens à faire profiter le lecteur des fruits de

ces discussions.

25 janvier 1923.

DE MORGAN.

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

Les études relatives à la préhistoire de l'homme, à cette phase de son

évolution pour laquelle aucun document écrit ne vient guider les

recherches, bien qu'elles soient nées depuis bientôt un siècle, sont

encore dans l'enfance. D'une part nos investigations, bien sommaires

encore, hélas! ne portent que sur un petit nombre de régions, d'autre

part nous ne possédons aucun terme de comparaison permettant de mesurer,

dans le temps comme dans l'espace, l'étendue de ces premiers efforts de

l'humanité pour améliorer ses conditions d'existence; et l'ampleur du

sujet est telle, que cette branche d'études fait appel à la plupart des

connaissances scientifiques. La géologie, la zoologie, la botanique, la

climatologie, l'anthropologie, l'ethnographie sont les bases de la

préhistoire qui, comme toutes les sciences d'observation, côtoie cette

muraille de ténèbres derrière laquelle se dissimulent à nos yeux les

origines des êtres et des choses.

Quand on s'engage dans les divers chemins de la science pour remonter

vers les origines, bientôt on se heurte à l'inconnu. Au fur et à mesure

qu'on avance, l'obscurité s'accroît jusqu'à devenir la nuit, nuit du

passé, nuit de l'avenir, où l'insuffisance de nos moyens d'investigation

ne nous permet pas encore de pénétrer. C'est qu'en toutes choses nos

moyens d'observation se montrent insuffisants, c'est que le temps a

détruit la plupart des témoins à la portée de notre intellect et que

ceux qui ont survécu aux injures des siècles échappent trop souvent,

hélas! à notre perspicacité. Plus on remonte dans les âges, plus est

difficile la perception des traces épargnées par le temps; et dans les

contrées mêmes dont nos pieds foulent le sol, dans ces régions que nous

pensons connaître le mieux, nos observations ne sont encore que bien

superficielles. Durant des siècles et des siècles on a méconnu les

vestiges des vieilles civilisations de la pierre; demain paraîtront

peut-être des témoins plus anciens encore, les ténèbres reculeront

quelque peu; mais jamais nous ne parviendrons au but, jamais nous ne

dissiperons complètement les obscurités des origines.

Aujourd'hui d'ailleurs, en ce qui regarde la haute antiquité de l'homme

sur la terre, nos recherches ne portent encore que sur une aire

géographique bien limitée; l'Europe occidentale, le nord de l'Afrique,

quelques points de l'Asie antérieure et de l'Amérique du Nord,

seulement, nous ont livré quelques-uns de leurs secrets, confidences

bien incomplètes, d'étendue fort restreinte, dont il serait dangereux au

plus haut point de tirer des conclusions d'ordre général. À peine

sommes-nous en droit de proposer quelques hypothèses. Il ne faut pas

oublier, en effet, que très certainement une multitude d'indices nous

échappent encore, que les industries de la pierre sur lesquelles nous

basons nos théories ne forment qu'une infime part des témoignages de la

vie humaine et que les autres traces ne nous sont pas encore apparues ou

sont à jamais perdues.

Fatalement l'esprit est enclin à la généralisation des phénomènes dont

il constate l'existence, à négliger les inconnues sans nombre des

questions dans lesquelles il pénètre par un côté; et ces tendances, très

humaines d'ailleurs, ont été l'origine et la cause des théories

relatives à la vie préhistorique de l'homme, théories absolues bien

qu'elles fussent irrationnelles. Pouvons-nous admettre, en effet, que

les pays occidentaux de l'Europe ont joué dans les débuts du progrès un

rôle prépondérant par rapport au reste du monde, qu'ils ont été des

foyers de développement? Certes non, car nous ignorons ce qui s'est

passé dans les autres parties de l'Univers, non seulement dans les

continents modernes, dans ceux qui émergent actuellement des mers, mais

aussi dans ces vastes régions abîmées aujourd'hui dans la profondeur des

mers, et dont nous soupçonnons seulement l'antique existence. Ce n'est

pas de l'imparfaite connaissance de quelques millions de kilomètres

carrés, trois tout au plus, que nous sommes en droit de déduire des lois

s'appliquant au monde entier, ce n'est pas par l'étude de quelques rares

squelettes et d'industries locales que nous pouvons juger de ces

innombrables mouvements des peuples primitifs, classer ces vagues

humaines qui, semblables à celles que les vents soulèvent sur les

océans, ont couvert les continents, se sont brisées sur les montagnes,

ce n'est pas d'observations géologiques localisées sur quelques points,

mieux étudiés que d'autres, qu'on peut déduire la marche générale des

mers de glace, qu'on peut juger des convulsions du sol de notre planète,

de ces grands mouvements variables à l'infini, suivant les lieux,

suivant les temps, dont l'importance a été si considérable dans les

destinées de l'humanité primitive.

Aucun indice, jusqu'ici, ne nous permet de connaître les foyers

originels des divers groupes humains, et bien rares sont les témoignages

des migrations primitives. La nuit enveloppe encore le berceau de notre

propre civilisation; comment parlerions-nous des origines de ces peuples

que nous ne connaissons que par les produits de leurs grossières

industries?

Il ne faut pas chercher à donner à la préhistoire une précision qu'elle

ne peut pas posséder. Souvenons-nous toujours que nous nous trouvons en

face de l'inconnu le plus vaste qui soit, que de nos observations

locales nous ne devons tirer que des conclusions locales elles-mêmes, et

que ces constatations portent seulement sur des temps où l'homme était

déjà singulièrement développé.

Ce n'est pas ici la place d'entrer dans des considérations sur les

origines possibles des hominiens, puisqu'il est traité spécialement de

ce sujet dans l'un des volumes de cette série; mais, avant d'aborder

l'exposé des industries primitives, il est important de faire observer

que nous ne connaissons rien des origines humaines, et qu'il en est de

même de tout ce qui concerne les débuts de l'évolution organique.

Les couches géologiques les plus anciennes, celles dans lesquelles

apparaissent pour la première fois les vestiges de la vie, nous montrent

une faune très développée déjà; ce n'est pas que l'existence animale et

végétale eût débuté pourvue d'organismes supérieurs, c'est que les

premiers efforts de la nature n'ont pas laissé de traces. Les gneiss

pré-cambriens et les granits ont certainement connu les êtres organisés;

mais ils ne nous en ont pas transmis les empreintes. Il en est de même

en ce qui regarde les origines humaines; l'homme a peut-être vécu dans

les temps tertiaires; il se peut qu'un jour on rencontre ses restes dans

quelqu'un de ces ossuaires qui, comme ceux de Pikermi, de Maragha, du

Dakota, etc., permettent de reconstituer les faunes disparues, dans les

vases de quelque lac tel que celui de Sansan, où sont venus s'amonceler

les cadavres entraînés par les fleuves; mais, jusqu'à ce jour, aucune

découverte de cette nature n'est venue à l'appui des hypothèses

relatives à l'homme et à ces instruments primitifs qu'on désigne sous le

nom d'éolithes. Ces éolithes d'ailleurs qu'on nous donne comme façonnées

par la main de l'homme ne sont pas concluantes par elles-mêmes, quant à

l'antiquité de l'humanité sur la terre. Nous devons donc nous borner à

prendre l'être humain lorsqu'il nous apparaît d'une manière certaine,

aux temps quaternaires, de même que nous prenons le développement animal

à la période cambrienne. La faune pré-silurienne est déjà très élevée

dans l'ordre zoologique, et, aux temps glaciaires, l'homme possède déjà

une industrie très avancée; c'est là tout ce que nous savons. Au delà,

tant sur la paléontologie que sur l'anthropologie, plane le mystère.

Quelques terres privilégiées, la Chaldée, l'Élam et l'Égypte ont, plus

tôt que le reste du monde, connu les bienfaits de l'écriture. Six mille

ans environ se sont écoulés depuis que cette aurore, levée sur l'Orient,

a répandu sa lumière sur les régions du Tigre, de l'Euphrate et du Nil;

mais, pendant bien des siècles, ce foyer n'a brillé que pour lui-même,

et le reste du monde est demeuré plongé dans les ténèbres: enfin, peu à

peu, de proche en proche, la clarté s'est faite, de nos jours encore

elle se répand, couvre de nouvelles régions; mais bien des siècles

s'écouleront avant que, sur toute la terre, l'être humain soit

complètement sorti de l'ignorance et de la barbarie.

En Asie même, en Égypte, avant que survînt la plus grande des inventions

de l'homme, celle qui permit de fixer la pensée par l'écriture, que de

siècles ont dû s'écouler pour que l'humanité sortît enfin, peu à peu, de

la condition inférieure, animale, dans laquelle certainement elle a vécu

aux origines, pour que l'être, naturellement doué de raison, se comprît

lui-même, pour qu'il s'affranchît de quelques-uns de ses instincts, de

ceux qui s'opposaient à son développement intellectuel et moral!

C'est alors que, parmi ces innombrables familles humaines, intervint un

facteur puissant, celui des aptitudes. Toutes les hordes n'étaient point

égales en vitalité physique et intellectuelle, soit que l'ambiance dans

laquelle elles avaient vécu fût impropre à leur développement, soit que

par atavisme elles fussent condamnées à l'infériorité.

Là survient le mystère de l'origine unique ou multiple de la race

humaine, problème dont nous ne pouvons même pas entrevoir la solution.

Les descendants d'Adam, dit la tradition, ont épousé les filles des

hommes. Il existait donc des hommes, des êtres inférieurs, ces vieux

souvenirs l'affirment et l'ethnographie semble devoir confirmer leurs

dires.

Que penser de cette inégalité de culture chez les aborigènes du

Nouveau-Monde, du grand développement de certains peuples au Mexique, au

Pérou, et de l'infériorité de certains clans de l'Amérique du Nord, des

tribus de l'Amazone ou des Guyanes, des Patagons, des Esquimaux, de tous

ces êtres inférieurs que l'exemple même n'a pu tirer de leur vie de

primitifs? Comment juger ces races noires qui, malgré la culture

qu'elles reçoivent dans certains pays, ne fournissent qu'une bien faible

proportion d'individus qui véritablement soient des hommes?

Cette inégalité des facultés cérébrales, qui existe encore chez les

peuples les plus civilisés, parmi les individus, il la faut accepter

aussi chez l'homme d'avant l'Histoire: comme de nos jours elle ne

séparait pas seulement les êtres entre eux, mais s'appliquait aux

familles humaines elles-mêmes. De là vint la naissance de foyers de

développement multiples, d'intensité diverse, à des époques qu'on ne

saurait fixer, car les causes mêmes de ce développement ne permettent de

leur assigner ni un lieu ni un temps. Il n'existe pas, pour le progrès

intellectuel, de phases comparables à celles des diverses évolutions de

la vie animale.

Mais en dehors des aptitudes cérébrales plus ou moins grandes, chez les

fractions diverses de la race humaine, il était une autre cause de

supériorité de certains groupes sur les autres, cause certainement

prédominante dans les sociétés primitives, l'aptitude au développement

physique. Car, en ces temps, comme souvent encore de nos temps, la force

brutale primait celle de l'intelligence. Tout comme de nos jours, plus

même encore, le climat exerçait une influence prépondérante sur les

groupes humains, parce que l'homme était plus près de la nature qu'il

n'est aujourd'hui, et il existait sur le globe de grandes inégalités

dans le climat et dans les facilités d'existence. Ce fut la cause de

terribles luttes pour la possession du sol, de ces migrations, de ces

mouvements dont nous retrouvons les vagues traces. Que de guerres alors!

Que de massacres! L'esclavage était le sort du vaincu, dont la horde

s'éteignait peu à peu, laissant, par ses femmes, quelque peu de sa vie

dans les veines des descendants de ses vainqueurs; et pendant que se

transformaient ainsi les races, le climat, le relief du sol lui-même se

modifiaient continuellement, causant de nouveaux changements dans la

nature ethnique des populations.

L'Histoire n'est faite que de ces luttes des hommes entre eux, que

d'invasions, de conquêtes, de l'asservissement, de la disparition de

peuples entiers, de la fusion des vaincus avec les vainqueurs. Que sont

devenus les Phrygiens, les Cappadociens, les Hétéens, les Elamites, les

Ourartiens, les Ibères, les Étrusques, et tant d'autres nations dont

nous connaissons l'existence par d'irréfutables preuves, mais dont nous

ne retrouvons plus que très rarement des traces ethniques fugitives?

Elles se sont fondues pour devenir éléments constitutifs d'autres

nations qui souvent elles-mêmes ont disparu. Quel dédale de

complications ethniques dans ces quelques millénaires dont nous

possédons l'Histoire, et quelle idée devons-nous nous faire des luttes

qui ont ravagé la terre durant les temps préhistoriques! Ne prenons pas

pour la lumière complète les renseignements que nous fournissent nos

découvertes d'industries oubliées, d'arts ignorés ou de squelettes

humains. Ce ne sont là que de faibles lueurs, capables seulement de

jeter un jour pâle sur l'existence de nos précurseurs en ce monde.

Bien que ce ne soit pas ici la place d'étudier l'homme au point de vue

de sa constitution physique, ni à celui des langues dont la connaissance

est parvenue jusqu'à nous, il est utile cependant de montrer en quelques

mots combien ces branches de la science sont décevantes pour celui qui

songerait à s'appuyer sur elles pour la recherche de la préhistoire

humaine.

Nous ne possédons aucune indication, même des plus vagues, sur la nature

des idiomes qui se parlaient dans le monde, aux siècles qui, de quelques

millénaires, ont précédé l'invention de l'écriture. Les plus anciennes

inscriptions parvenues à notre connaissance, celles de la Chaldée, de

l'Élam et de l'Égypte, nous montrent déjà des langages parfaitement

organisés, possédant des grammaires savantes, littéraires même, et il en

est ainsi pour les textes archaïques qu'on découvre chaque année dans

les divers pays.

Le jour où nous saurons interpréter les textes hétéens, minoens,

étrusques, ibères, mexicains etc., nous nous trouverons certainement en

face de parlers déjà fort évolués, quel que soit le groupe auquel ils

appartiennent. Est-il plus belle chose que ces études comparatives sur

les langues de souche aryenne, par exemple, qui, s'appuyant sur des

rameaux détachés depuis des milliers d'années du tronc, permettent de

retrouver un grand nombre de racines originelles, et de pénétrer dans

la pensée déjà si développée de sociétés dont nous ne pouvons pas nous

permettre de mesurer l'antiquité?

L'Humanité préhistorique · 第 1 / 22 段