_Garnement_.--_Garnement_, anciennement _garniment_, vient de

_garnir_. Comment un mot issu d'une telle origine a-t-il pu

jamais arriver au sens de mauvais drôle, de vaurien? Le sens

original est ce qui garnit: vêtement, ornement, armure. Dans les

hauts temps, il n'y en a pas d'autre. Mais, au quatorzième

siècle (car ce grand néologisme d'acception ne nous appartient

pas, il appartient à nos aïeux), l'usage transporte hardiment ce

qui garnit à celui qui est garni; et, avec l'épithète de méchant,

de mauvais, il fait d'une mauvaise vêture un homme qui ne vaut

pas mieux que son habillement. Il va même (car il ne dit jamais

un bon garnement) jusqu'à supprimer l'épithète méchant, mauvais,

sans changer le sens: un garnement. On doit regretter que, pour

la singularité des contrastes, le sens de vêtement n'ait pas été

conservé à côté de celui de mauvais sujet.

_Garnison_.--_Garnison_ et _garnement_ sont un même mot, avec des

finales différentes et avec une signification primitive identique.

Ils expriment tous les deux ce qui garnit: vêtements, armures,

provisions. Longtemps ils n'ont eu l'un et l'autre que cette

acception; mais, dans le cours du parler toujours vivant et

toujours mobile, on a vu ce qu'il est advenu de _garnement_, qui

n'a gardé aucune trace du sens qui lui est inhérent. La

transformation a été moins étrange pour _garnison_. Du sens de

ce qui garnit, il n'y a pas très loin au sens d'une troupe qui

défend, garnit une ville, une forteresse. Mais, quand on lit,

par exemple, une phrase comme celle-ci: _Le plus méchant

garnement de la garnison_, quel est celui qui, sans être averti,

imaginera qu'il a là sous les yeux deux mots de même origine et

de même acception première?

_Gauche_.--L'ancienne langue ne connaît que _senestre_, en latin

_sinister_. Puis au quinzième siècle apparaît un mot (_gauche_)

signifiant qui n'est pas droit, qui est de travers. Au quinzième

siècle, _senestre_ commence à tomber en désuétude, et c'est

_gauche_ qui le remplace. Pourquoi? peut-être parce que, le

sentiment de l'usage attachant une infériorité à la main de ce

côté, _senestre_ n'y satisfait pas. Il y avait satisfait dans la

latinité; car _sinister_ a aussi un sens péjoratif que nous avons

conservé dans le vocable moderne _sinistre_. En cet état,

l'usage se porta sur gauche, qui remplit la double condition de

signifier opposé au côté droit et opposé à adresse. L'italien,

mû par un même mobile, a dit la main gauche de deux façons:

_stanca_, la main fatiguée, et _manca_, la main estropiée.

_Geindre_.--_Geindre_ est la forme française régulière que doit

prendre le latin _gemere_. Avec l'accent sur la première

syllabe, _gémere_ n'a pu fournir qu'un mot français où cette même

première syllabe eût l'accent. Mais à côté, dès les anciens

temps, existait _gémir_, qui provient d'une formation barbare,

_gemêre_, au lieu de _gémere_. Ces deux verbes, l'usage moderne

ne les a pas laissés synonymes. Suivant la tendance qu'il a de

donner à la forme la plus archaïque un sens péjoratif, il a fait

de _geindre_ un terme du langage vulgaire où le gémissement est

présenté comme quelque chose de ridicule ou de peu sérieux. Au

contraire, _gémir_ est le beau mot, celui qui exprime la peine

morale et la profonde tristesse.

_Gent_, s. f.--Il est regrettable, je dirais presque douloureux,

que des mots excellents et honorables subissent une dégradation

qui leur inflige une signification ou basse ou moqueuse et qui

les relègue hors du beau style. _Gent_ en est un exemple.

Encore au commencement du dix-septième siècle, il était d'un

usage relevé, et Malherbe disait la gent qui porte turban; le

cardinal du Perron, une gent invincible aux combats; et Segrais,

cette gent farouche. Aujourd'hui cela ne serait pas reçu; on

rirait si quelque chose de pareil se rencontrait dans un vers

moderne de poésie soutenue; car _gent_ ne se dit plus qu'en un

sens de dénigrement ou qu'en un sens comique. A quoi tiennent

ces injustices de l'usage? à ce que _gent_, tombant peu à peu en

désuétude, est devenu archaïque. Sous ce prétexte, on l'a

dépouillé de la noblesse, et on en a fait un roturier ou un

vilain.

_Gourmander_.--_Gourmander_, verbe neutre, signifie manger en

gourmand, et ne présente aucune difficulté; c'est un dérivé

naturel de l'adjectif. Mais _gourmander_, verbe actif, signifie

réprimander avec dureté ou vivacité; comment cela, et quelle

relation subtile l'usage a-t-il saisie entre les deux

significations? Malheureusement, _gourmand_ ne paraît pas un mot

très ancien, du moins le premier exemple connu est du quatorzième

siècle; de plus, l'origine en est ignorée; ces deux circonstances

ôtent à la déduction des sens son meilleur appui. Pourtant une

lueur est fournie par E. Deschamps, écrivain qui appartient aux

quatorzième et quinzième siècles. Il parle d'une souffrance qui

vient chaque jour vers la nuit _Pour son corps nuire et

gourmander_. _Gourmander_ signifie ici léser, attaquer. Faut-il

penser que de l'idée de _gourmand_ attaquant les mets, on a passé

à l'idée de l'effet de cette attaque, et qu'on a fait de la sorte

_gourmander_ synonyme, jusqu'à un certain point, de nuire et

d'attaquer? Cela est bien subtil et bien fragile; mais je n'ai

rien de mieux. _Gourmander_ est un problème que je livre aux

curieux de la dérivation des significations; c'est une partie de

la lexicographie qui a son intérêt.

_Greffe_ (le) et _Greffe_ (la).--Parmi les personnes étrangères

aux études étymologiques, nul ne pensera que le _greffe_ d'un

tribunal et la _greffe_ des jardiniers soient un seul et même

mot. Rien pourtant n'est mieux assuré. Les deux proviennent du

latin _graphium_, poinçon à écrire; on sait que les anciens

écrivaient avec un poinçon sur des tablettes enduites de cire.

De poinçon à écrire, on tire le sens de lieu où l'on écrit, où

l'on conserve ce qui est écrit. Voilà pour _greffe_ du tribunal.

Mais c'est aussi d'un poinçon que l'on se sert pour pratiquer

certaines entes; de là on tire l'action de placer une ente et le

nom de l'ente elle-même. Voilà pour la _greffe_ des jardiniers.

Heureusement l'usage a mis, par le genre, une différence entre

les deux emplois.

_Grief, griève_.--_Grief_ nous offre une déformation de

prononciation; il représente le _grav_ du latin _grav-is_, qui

est monosyllabique; et pourtant il est devenu chez nous

disyllabique. C'est une faute contre la dérivation étymologique,

laquelle ne permet pas de dédoubler un _a_ de manière à en faire

deux sons distincts.

Cela a été causé par une particularité de la très ancienne

orthographe. Dans les hauts temps, ce mot s'écrivait _gref_ ou

_grief_, mais était, sous la seconde forme, monosyllabique comme

sous la première. Comment prononçait-on _grief_ monosyllabe?

nous n'en savons rien. Toujours est-il que, dans les bas temps,

l'orthographe _grief_ ayant prévalu, il fut impossible de

l'articuler facilement en une seule émission de voix. De là est

né le péché fâcheux contre l'équivalence des voyelles en _gravis_

dans le passage du latin au français.

_Griffonner_.--Ce verbe est un néologisme du dix-septième

siècle. On a bien dans le seizième un verbe _griffonner_ ou

_griffonnier_, mais c'est un terme savant qui se rapporte au

_griffon_, animal fabuleux, qu'on disait percer la terre pour en

tirer l'or: griffonnier l'or, lit-on dans Cholières. Pourtant

l'origine de notre _griffonner_ remonte au seizième siècle et est

due à un joli néologisme de Marot. Il nomme _griffon_ un scribe

occupé dans un bureau à barbouiller du papier. _Griffon_ en ce

sens n'a pas duré, et nous l'avons remplacé par _griffonneur_.

Comment Marot a-t-il imaginé la dénomination plaisante que je

viens de rapporter? Sans doute il n'a vu dans le barbouillage du

scribe qu'une opération de _griffes_; et dès lors le _griffon_,

armé et pourvu de _griffes_, lui a fourni l'image qu'il

cherchait.

_Grivois_.--Un _grivois_, une _grivoise_, est une personne d'un

caractère libre, entreprenant, alerte à toute chose; mais bien

déçu serait celui qui en chercherait directement l'étymologie.

Le sens immédiatement précédent, qui d'ailleurs n'est plus

aucunement usité, est celui de soldat en général; le soldat se

prêtant par son allure déterminée à fournir l'idée, le type de ce

que nous entendons aujourd'hui par _grivois_. Est-ce tout? pas

encore, et la filière n'est point à son terme. Avant d'être un

soldat en général, le _grivois_ fut un soldat de certaines

troupes étrangères. Encore un pas et nous touchons à l'origine

de notre locution. Le _grivois_ des troupes étrangères était

ainsi nommé parce qu'il usait beaucoup d'une _grivoise_, sorte de

tabatière propre à râper le tabac. _Grivoise_ est l'altération

d'un mot suisse _rabeisen_, râpe à tabac (proprement fer à

râper). Quel long chemin nous avons fait! et quelle bizarrerie,

certainement originale et curieuse, a tiré d'une espèce de râpe

un mot vif et alerte, qu'il n'est pas déplaisant de posséder!

_Groin_.--La prononciation offre ici le même cas pathologique

que pour _grief_; elle représente par deux syllabes une syllabe

unique du latin. En effet _groin_ vient de _grun-nire_, qui a

donné _grogn-er_, où _grogn_ est monosyllabique comme cela doit

être. La vieille langue n'avait pas, bien entendu, cette faute;

elle était trop près de l'origine pour se méprendre. Mais ici,

comme dans _grief_, l'_r_ a fait sentir son influence; la

difficulté d'énoncer monosyllabiquement ce mot a triomphé des

lois étymologiques, et le _grun_ latin est devenu le disyllabe

_groin_. Je regrette, en ceci du moins, que le spiritisme n'ait

aucune réalité, car j'aurais évoqué un Français du douzième

siècle, et l'aurais prié d'articuler _groin_ près de mon oreille.

Faute de cela, la prononciation monosyllabique de _groin_ reste,

pour moi du moins, un problème.

_Guérir_.--Ce mot vient d'un verbe allemand qui signifie

garantir, protéger. Et en effet l'ancienne langue ne lui connaît

pas d'autre acception. Au douzième siècle, _guérir_ ne signifie

que cela; mais au treizième siècle la signification de délivrer

d'une maladie, d'une blessure, s'introduit, et fait si bien

qu'elle ne laisse plus aucune place à celle qui avait les droits

d'origine. Que faut-il penser de ce néologisme, fort ancien

puisqu'il remonte jusqu'au treizième siècle? En général, un

néologisme qui n'apporte pas un mot nouveau, mais qui change la

signification d'un mot reçu n'est pas à recommander. La langue

avait _saner_ du latin _sanare_; _saner_ suffisait; il a péri,

laissant pourtant des parents, tels que _sain_, _santé_ qui le

regrettent. D'ailleurs, la large signification du _guérir_

primitif s'est partagée entre les verbes garantir, protéger,

défendre, qui ne la représentent pas complètement. Le treizième

siècle aurait donc mieux fait de s'abstenir de toucher au vieux

mot; mais de quoi l'usage s'abstient-il, une fois qu'une

circonstance quelconque l'a mis sur une pente de changement?

_Habillement_, _habiller_.--Il n'y a dans ces mots rien qui

rappelle le vêtement ou l'action de vêtir. _Vêtement_ et _vêtir_

sont les mots propres qui nous viennent du latin et que nous

avons conservés, mais l'inclination qu'a le langage à détourner

des vocables de leur sens primitif et à y infuser des

particularités inattendues, s'est emparée d'_habiller_, qui,

venant d'_habile_, signifie proprement rendre habile, disposer à.

L'homme vêtu est plus habile, plus dispos, plus propre à

différents offices. C'est ainsi qu'_habiller_ s'est spécifié de

plus en plus dans l'acception usuelle qu'il a aujourd'hui. On ne

trouve plus l'acception originelle et légitime que dans quelques

emplois techniques: _habiller_ un lapin, de la volaille, les

dépouiller et les vider; en boucherie, _habiller_ une bête tuée;

en pêche, _habiller_ la morue, la fendre et en ôter l'arête; en

jardinage, _habiller_ un arbre, en écourter les branches, les

racines, avant de le planter. A ce propos, c'est le lieu de

remarquer que les métiers sont particulièrement tenaces des

anciennes acceptions. Ici, comme dans plusieurs autres cas, il y

a lieu de regretter qu'_habiller_, prenant le sens de vêtir,

puisque ainsi le voulait l'usage, n'ait pas conservé à côté son

acception propre. _Habiller_, signifiant vêtir, est un

néologisme assez ingénieux, mais peu utile en présence de

_vêtir_, et nuisible parce qu'il a produit la désuétude de la

vraie signification.

_Hasard_.--_Fortuit_, du latin _fortuitus_, ne se trouve qu'au

seizième siècle. _Fortuité_ est un latinisme qui n'apparaît que

de notre temps. De la sorte, ce que les Latins exprimaient par

le substantif _fors_ n'avait point de correspondant; et une idée

essentielle faisait défaut à la langue. Il advint qu'une sorte

de jeu de dés reçut dans le douzième siècle le nom de _hasart_,

fourni par un incident des croisades. Le fortuit règne en maître

dans le jeu de dés. L'usage, et ce fut une grande marque

d'intelligence, sut tirer de là une signification bien

nécessaire. Il est quelquefois obtus et déraisonnable, mais, en

revanche, il est aussi, à ses moments, singulièrement ingénieux

et subtil. Qui aurait songé dans son cabinet à combler, grâce à

un terme de jeu, la lacune laissée par la disparition du terme

latin? C'est un de ces cas où il est permis de dire que tout le

monde a plus d'esprit que Voltaire.

_Hier_.--La prononciation fait de ce mot un disyllabe; et

pourtant il représente une seule syllabe latine, _her-i_; c'est

donc une faute considérable contre l'étymologie. L'ancienne

langue ne la commettait pas; elle écrivait suivant les dialectes

et suivant les siècles _her_ ou _hier_, mais toujours

monosyllabique. Cela a duré jusqu'au dix-septième siècle; et

encore plusieurs écrivains de ce temps suivent l'ancien usage.

Toutefois c'est alors que commence la résolution de l'unique

syllabe archaïque en deux; résolution qui a prévalu. Notez

pourtant que la conséquence n'est pas allée jusqu'au bout et que,

dans _avant-hier_, _hier_ est monosyllabe. La faute qui a

dédoublé l'unique syllabe latine _heri_ est toute gratuite; car

elle n'a pas l'excuse de la difficulté de prononciation, comme

pour _grief_ ou _groin_. _Hier_ se prononce monosyllabe aussi

facilement que disyllabe; et les Vaugelas n'ont pas été des

puristes assez vigilants pour faire justice d'une prévarication

qui s'impatronisait de leur temps.

_Intéresser_, _intérêt_.--Quand on parcourt les significations du

verbe _intéresser_, on en rencontre une qui se trouve en

discordance avec le sens général de ce mot; c'est celle où il

devient synonyme d'endommager, léser, alors qu'on dit en parlant

d'une blessure: La balle a intéressé le poumon. D'où vient cela?

Pour avoir l'explication, il faut recourir au substantif

_intérêt_, et encore non à l'usage moderne, mais à l'usage

ancien. En lisant l'historique de ce mot, que j'ai donné dans

mon Dictionnaire, on voit _intérêt_ jouer d'une manière

remarquable entre dommage et dédommagement, ce qui importe (latin

_interest_) se prêtant à signifier ce qui importe en mal comme ce

qui importe en bien. C'est du sens de dommage impliqué dans

_intéresser_ qu'est venue l'acception d'endommager. Au reste, ni

le verbe ni le substantif n'appartiennent aux origines de notre

idiome; la forme même l'indique; le latin _interesse_,

_interfui_, aurait donné _entrestre_, _entrefu_. Ils

apparaissent dans le quatorzième et le quinzième siècles

probablement suggérés par des mots congénères en provençal, en

espagnol, en italien. Ce néologisme a été tout à fait heureux.

Il faut signaler les bienfaits comme les méfaits du néologisme.

_Jument_.--Dans la très ancienne langue, _jument_ signifiait

seulement bête de somme, ce qui est le sens de _jumentum_ en

latin. Mais le mot s'était particularisé dès le treizième

siècle, et, à côté de l'acception de bête de somme, il a aussi

celle de cavale. Aujourd'hui la première est absolument

oblitérée, et il ne reste plus que la seconde. En ceci, la

langue s'est montrée bien mauvaise ménagère des ressources

qu'elle possédait. Le latin lui avait fourni régulièrement

_ive_, de _equa_, femelle du cheval. Elle n'avait aucune raison

de laisser perdre cet excellent mot; mais surtout elle devait

conserver à _jument_ son acception de bête de somme, non

seulement à cause de la descendance directe du latin, mais aussi

à cause qu'il exprimait en un seul vocable ce que nous exprimons

par la locution composée bête de somme. Or un vocable simple

vaut toujours mieux qu'un terme composé, autant pour la rapidité

du langage que pour la précision. _Cavale_ ou _ive_ pour la

femelle du cheval, _jument_ pour toute bête de somme, voilà

l'état ancien et bon de la langue. La malencontreuse aperception

qui, dans le terme générique de bête de somme, trouva le terme

particulier de cavale, troubla tout. _Jument_ ainsi accaparé,

comment faire pour rendre _jumentum_? Il n'y avait plus d'autre

recours qu'au lourd procédé des vocables composés; procédé

d'autant plus désagréable que le français n'a pas la ressource de

faire un seul mot de plusieurs et de dire bête-somme comme

l'allemand dit _Lastthier_.

_Ladre_.--Il est dans l'Évangile un pauvre nommé Lazare, qui,

couvert d'ulcères, gémit à la porte du riche. Le moyen âge

spécifia davantage la maladie dont ce pauvre homme était affecté,

et il en fit un lépreux. Après cette spécification, _Ladre_

(Lázarus, avec l'accent sur _a_, a donné Ladre au français),

perdant sa qualité de nom propre, est devenu un nom commun et

signifie celui qui est affecté de lèpre. Ceci est un procédé

commun dans les langues. Les dérivations ne se sont pas arrêtées

là. Le nom de la lèpre qui affecte l'homme a été transporté à

une maladie particulière à l'espèce porcine et qui rend la chair

impropre aux usages alimentaires. A ce point, ayant de la sorte

une double maladie physique qui diminue notablement la

sensibilité de la peau de l'individu, homme ou bête, on est passé

(qui _on_? _on_ représente ici la tendance des groupes

linguistiques à modifier tantôt en bien, tantôt en mal, les mots

et leurs significations), on est passé, dis-je, à un sens moral,

attribuant à _ladre_ l'acception d'avare, de celui qui lésine,

qui n'a égard ni à ses besoins ni à ceux des autres. Il n'y a

aucune raison de médire de ceux qui, les premiers, firent une

telle application; ils n'ont pas été mal avisés, si l'on ne

considère que la suite des dérivations et l'enrichissement du

vocabulaire. Mais à un autre point de vue, qui aurait prédit au

_Lazare_ de l'Evangile que son nom signifierait le vice de la

lésinerie? et ne pourrait-on pas regretter qu'un pauvre digne de

pitié ait servi de thème à une locution de dénigrement?

Heureusement, le jeu de l'accent a tout couvert. _Lazare_ est

devenu _ladre_; et, quand on parle de l'un, personne ne songe à

l'autre. Ainsi sont sauvés, quant aux apparences, les respect dû

à la souffrance et l'ingéniosité du parler courant.

_Libertin_.--Le latin _libertinus_, qui a donné _libertin_ au

français, ne signifie que fils d'affranchi. Pourtant, dans le

seizième siècle, premier moment où _libertin_ fait son apparition

parmi nous, ce mot désigne uniquement celui qui s'affranchit des

croyances et des pratiques de la religion chrétienne. D'où vient

une pareille déviation, et comment de fils d'affranchi l'usage

a-t-il passé à l'acception d'homme émancipé des dogmes

théologiques? Voici l'explication de ce petit problème: les

_Actes des apôtres_, VI, 9, font mention d'une synagogue des

_libertins_, en grec <liberti'n_on>, en latin _libertinorum_.

Cette synagogue, qui comptait sans doute des fils d'affranchis,

était rangée parmi les synagogues formées d'étrangers. La

traduction française de 1525 de Lefebvre d'Étaples porte:

«Aulcuns de la synagogue, laquelle est appellée des _libertins_.»

Ces _libertins_ furent suspectés par les lecteurs de cette

traduction de n'être pas parfaitement orthodoxes. De là, en

français, le sens de _libertin_, qui est exclusivement celui

d'homme rebelle aux croyances religieuses; il prit origine dans

le Nouveau Testament, fautivement interprété, et n'eut d'abord

d'autre application qu'une application théologique. Ce sens a

duré pendant tout le dix-septième siècle; aujourd'hui il est

aboli; et il faut se garder, quand on lit les auteurs du temps de

Louis XIV, d'y prendre ce vocable dans l'acception moderne. Mais

il n'est pas difficile de voir comment cette même acception

moderne est née. Le préjugé théologique attachait naturellement

un blâme à celui qui ne se soumettait pas aux croyances de la

foi. De religieux, ce blâme ne tarda pas à devenir simplement

moral; et c'est ainsi que _libertin_ s'est écarté de son origine,

non pas pourtant au point de désigner toute offense à la morale;

il note particulièrement celle qui a pour objet les rapports

entre hommes et femmes.

_Limier_.--Il est curieux de remarquer les ressources de

l'esprit linguistique pour dénommer les objets. Le _limier_ est

une espèce de chien de chasse. Eh bien! le mot ne veut dire que

l'animal ou l'homme tenu par un lien. En effet, _limier_,

anciennement _liemier_, de trois syllabes, vient du latin

_ligamen_, lien. Tout ce qui porte un lien pourrait être dit

_liemier_. L'usage restreignit l'acception à celle du chien qui

sert à la chasse des grosses bêtes. Il n'est pas besoin de

signaler l'usage métaphorique de ce mot dans _limier_ de police.

_Livrer_.--En passant de l'usage latin à l'usage roman, les mots

n'ont pas seulement changé de forme, ils ont aussi changé

d'acception. _Livrer_ en est un exemple. Il vient du latin

_liberare_, qui veut dire uniquement rendre libre, mettre en

liberté. On trouve dès le neuvième siècle, dans un capitulaire

de Charles le Chauve, _liberare_ avec le sens de livrer, de

remettre. A cette époque, le bas latin et le vieux français

commençaient à ne plus guère se distinguer l'un de l'autre, le

premier arrivant à sa fin, l'autre se dégageant de ses langes.

Toujours est-il que le parler populaire des Gaules ne reçut pas

_liberare_ avec son sens véritable, mais lui fit subir une

distorsion dont on suit sans grande peine le mouvement; car

affranchir, mettre en liberté, et ne plus retenir, livrer, sont

des idées qui se tiennent. Mais, manifestement, le mot s'est

dégradé; l'idée morale de _liberare_ a disparu devant l'idée

matérielle de mettre en main, de transmettre. Faites-y

attention, et vous reconnaîtrez que les mots ont leur abaissement

comme les hommes ou les choses.

_Loisir_.--_Loisir_ est un mot élégant du langage français, qui

appartient aux plus anciens temps, avec la signification

actuelle. D'origine, c'est l'infinitif, pris substantivement,

d'un ancien verbe jadis fort usité, qui ne veut pas dire être en

loisir, mais qui veut dire être permis; car il vient du latin

_licere_, être licite. Au reste, le sens étymologique est

conservé dans l'adjectif _loisible_. Ainsi, de très bonne heure,

l'usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au

sens détourné d'intervalle de temps où l'on se repose, où l'on

fait ce que l'on veut. Il n'y a pas à se plaindre de cette

ingéniosité d'un si ancien néologisme; car n'est-ce pas

néologiser que de transformer la signification d'un verbe latin à

son passage dans le français?

_Marâtre.--Marâtre_ n'a plus aujourd'hui qu'un sens péjoratif et

injurieux. Mais il n'en était pas ainsi dans l'ancienne langue;

il signifiait simplement ce que nous nommons dans la langue

actuelle belle-mère. Comme les belles-mères ne sont pas toujours

tendres pour les enfants d'un premier lit et que le vers du

trouvère

De mauvaise marastre est l'amour moult petite,

a souvent lieu de se vérifier, il n'est pas étonnant que

_marâtre_ soît devenu synonyme de mauvaise belle-mère. Pourtant

il convient d'exprimer ici un regret. Rien n'empêchait, tout en

donnant à _marâtre_ son acception nouvelle et particulière, de

conserver l'usage propre du mot. Il figurerait très bien à côté

de _parastre_, perdu, lui, tout à fait, qui signifiait beau-père.

C'est dommage de sacrifier des mots simples et expressifs pour

leur substituer des termes composés, lourds et malaisés à manier.

Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage · 第 2 / 4 段