language: French
Title: Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le
cours de l'usage
Remark: First published in "Études et Glanures, pour faire suite a
l'Histoire de la langue française"
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<greek> translitteration: <a>lpha, <b>eta, <g>amma, <d>elta,
<e>psilon, <z>eta, <_e>ta, <th>eta, <i>ota, <k>appa, <l>ambda,
<m>u, <n>u, <x>i, <o>micron, <p>i, <rh>o, <s>igma, <t>au,
<y>psilon (<u>psilon in diphthongs), <ph>i, <ch>i, <ps>i, <_o>mega,
<*i>ota subscript, <`><'><^> accents (after the letter),
<:> diaeresis (between the vocals), <;> question mark.
<h> rough (before the letter except <rh>), (smooth is unmarked)
Émile Littré
Pathologie Verbale
ou
Lésions de certains mots dans le cours de l'usage
Sous ce titre, je comprends les malformations (la _cour_ au lieu
de la _court_, _épellation_ au lieu d'_épelation_), les
confusions (_éconduire_ et l'ancien verbe _escondire_), les
abrogations de signification, les pertes de rang (par exemple,
quand un mot attaché aux usages nobles tombe aux usages vulgaires
ou vils), enfin les mutations de signification.
Notre langue est écrite depuis plus de six cents ans. Elle est
tellement changée dans sa grammaire, dans ses constructions et
même en son dictionnaire, qu'il faut une certaine étude, qui
d'ailleurs n'est pas bien longue et que j'ai toujours
recommandée, pour comprendre couramment l'ancienne. Malgré tout,
un grand nombre de mots ont traversé ce long intervalle de temps,
ils ont été employés par tous les Français, il est vrai, habitant
le même pays, mais soumis à d'infinies variations de moeurs,
d'opinions, de gouvernements. On doit admirer la constance de la
tradition sans s'étonner des accrocs qu'elle a subis ça et là.
Comme un médecin qui a eu une pratique de beaucoup d'années et de
beaucoup de clients, parcourant à la fin de sa carrière le
journal qu'il en a tenu, en tire quelques cas qui lui semblent
instructifs, de même j'ai ouvert mon journal, c'est-à-dire mon
dictionnaire, et j'y ai choisi une série d'anomalies qui, lorsque
je le composais, m'avaient frappé et souvent embarrassé. Je
m'étais promis d'y revenir, sans trop savoir comment; l'occasion
se présente en ce volume et j'en profite; ce volume que, certes,
je n'aurais ni entrepris ni continué après l'avoir commencé, si
je n'étais soutenu par la maxime de ma vieillesse: faire
toujours, sans songer le moins du monde si je verrai l'achèvement
de ce que je fais.
Je les laisse dans l'ordre alphabétique où je les ai relevées.
Ce n'est point un traité, un mémoire sur la matière, que je
compte mettre sous les yeux de mon lecteur. C'est plutôt une
série d'anecdotes; le mot considéré en est, si je puis ainsi
parler, le héros. Plus l'anomalie est forte, plus l'anecdote
comporte de détails et d'incidents. Je suis ici comme une sorte
de Tallemant des Réaux, mais sans médisance, sans scandale et
sans mauvais propos, à moins qu'on ne veuille considérer comme
tels les libres jugements que je porte sur les inconsistances et
les lourdes méprises de l'usage, toutes les fois qu'il en commet.
L'usage est de grande autorité, et avec raison; car, en somme, il
obéit à la tradition; et la tradition est fort respectable,
conservant avec fidélité les principes mêmes et les grandes
lignes de la langue. Mais il n'a pas conscience de l'office
qu'il remplit; et il est très susceptible de céder à de mauvaises
suggestions, et très capable de mettre son sceau, un sceau
qu'ensuite il n'est plus possible de rompre, à ces fâcheuses
déviations. On le trouvera, dans ce petit recueil, plus d'une
fois pris en flagrant délit de malversation à l'égard du dépôt
qui lui a été confié; mais on le trouvera aussi, en d'autres
circonstances, ingénieux, subtil et plein d'imprévu au bon sens
du mot.
Cette multitude de petits faits, dispersés dans mon dictionnaire,
est ici mise sous un même coup d'oeil. Elle a l'intérêt de la
variété; et, en même temps, comme ce sont des faits, elle a
l'intérêt de la réalité. La variété amuse, la réalité instruit.
***
_Accoucher_.--_Accoucher_ n'a aujourd'hui qu'une acception, celle
d'enfanter, de mettre au monde, en parlant d'une femme enceinte.
Mais, de soi, ce verbe, qui, évidemment, contient _couche_,
_coucher_, est étranger à un pareil emploi. Le sens propre et
ancien d'_accoucher_, ou, comme on disait aussi, de _s'accoucher_,
est se mettre au lit. Comme la femme se met au lit, se couche
pour enfanter, le préliminaire a été pris pour l'acte même,
exactement comme si, parce qu'on s'assied pour manger à table,
s'asseoir avait pris le sens de manger. _Accoucher_ n'a plus
signifié qu'une seule manière de se coucher, celle qui est liée à
l'enfantement; et ce sens restreint a tellement prévalu, que
l'autre, le général, est tombé en désuétude. Il est bon de noter
qu'il se montre de très bonne heure; mais alors il existe côte à
côte avec celui de se mettre au lit. L'usage moderne réservait à
ce mot une bien plus forte entorse; il en a fait un verbe actif
qui devrait signifier mettre au lit, mais qui, dans la tournure
qu'avait prise la signification, désigna l'office du chirurgien,
de la sage-femme qui aident la patiente. Je ne crois pas qu'il y
ait rien à blâmer en ceci, tout en m'étonnant de la vigueur avec
laquelle l'usage a, pour ce dernier sens, manipulé le mot. C'est
ainsi que l'artiste remanie souverainement l'argile qu'il a entre
les mains.
_Arriver_.--De quelque façon que l'on se serve de ce verbe (et les
emplois en sont fort divers), chacun songe à _rive_ comme radical;
car l'étymologie est transparente. En effet, dans l'ancienne
langue, _arriver_ signifie uniquement mener à la rive: «Li vens
les arriva.» Il est aussi employé neutralement avec le sens de
venir à la rive, au bord: «Saint Thomas l'endemain en sa nef en
entra; Deus (Dieu) li donna bon vent, à Sanwiz _arriva_.» Chose
singulière, malgré la présence évidente de _rive_ en ce verbe, le
sens primordial s'oblitéra; il ne fut plus question de _rive_: et
_arriver_ prit la signification générale de venir à un point
déterminé: arriver à Paris; puis, figurément: arriver aux
honneurs, à la vieillesse. Mais là ne s'est pas arrêtée
l'extension de la signification. On lui a donné pour sujet des
objets inanimés que l'on a considérés comme se mouvant et
atteignant un terme: «De grands événements arrivèrent; ce désordre
est arrivé par votre faute.» Enfin la dernière dégradation a été
quand, pris impersonnellement, _arriver_ a exprimé un
accomplissement quelconque: «Il arriva que je le rencontrai.» Ici
toute trace de l'origine étymologique est effacée; pourtant la
chaîne des significations n'est pas interrompue. L'anomalie est
d'avoir expulsé de l'usage le sens primitif; et il est fâcheux de
ne pas dire comme nos aïeux: Le vent les _arriva_.
_Artillerie_.--Ce mot est un exemple frappant de la force de la
tradition dans la conservation des vieux mots, malgré le
changement complet des objets auxquels ils s'appliquent. Dans
_artillerie_, il n'est rien qui rappelle la poudre explosive et
les armes à feu. Ce mot vient d'_art_, et ne signifie pas autre
chose que objet d'art, et, en particulier, d'art mécanique. Dans
le moyen âge, _artillerie_ désignait l'ensemble des engins de
guerre soit pour l'attaque, soit pour la défense. La poudre ayant
fait tomber en désuétude les arcs, arbalètes, balistes, châteaux
roulants, béliers, etc., le nom d'_artillerie_ passa aux nouveaux
engins, et même se renferma exclusivement dans les armes de gros
calibre, non portatives. Il semblait qu'une chose nouvelle dût
amener un nom nouveau; il n'en fut rien. Le néologisme ne put se
donner carrière; et, au lieu de recourir, comme on eût fait de
notre temps, à quelque composé savant tiré du grec, on se borna
modestement et sagement à transformer tout l'arsenal à cordes et à
poulies en l'arsenal à poudre et à feu. Seulement, il faut se
rappeler, quand on lit un texte du quatorzième siècle,
qu'_artillerie_ n'y signifie ni arquebuse, ni fusil, ni canon.
_Assaisonner_.--Le sens propre de ce mot, comme l'indique
l'étymologie, est: cultiver en saison propre, mûrir à temps.
Comment a-t-on pu en venir, avec ce sens qui est le seul de la
langue du moyen âge, à celui de mettre des condiments dans un
mets? Voici la transition: en un texte du treizième siècle,
viande _assaisonnée_ signifie aliment cuit à point, ni trop, ni
trop peu, comme qui dirait mûri à temps. Du moment qu'assaisonner
fut entré dans la cuisine, il n'en sortit plus, et de cuire à
point il passa à l'acception de mettre à point pour le goût à
l'aide de certains ingrédients; sens qu'il a uniquement parmi
nous.
_Assassin_.--Ce mot ne contient rien en soi qui indique mort ou
meurtre. C'est un dérivé de _haschich_, cette célèbre plante
enivrante. Le Vieux de la Montagne, dans le treizième siècle,
enivrait avec cette plante certains de ses affidés, et,
leur promettant que, s'ils mouraient pour son service, ils
obtiendraient les félicités dont ils venaient de prendre un
avant-goût, il leur désignait ceux qu'il voulait frapper. On
voit comment le haschich est devenu signe linguistique du
meurtre et du sang.
_Attacher, attaquer_.--Ces mots présentent deux anomalies
considérables. La première, c'est qu'ils sont étymologiquement
identiques, ne différant que par la prononciation; _attaquer_
est la prononciation picarde d'attacher. La seconde est que,
_tache_ et _tacher_ étant les simples de nos deux verbes, les
composés _attacher_ et _attaquer_ ne présentent pas, en
apparence, dans leur signification, de relation avec leur
origine. Il n'est pas mal à l'usage d'user de l'introduction
irrégulière et fortuite d'une forme patoise pour attribuer deux
acceptions différentes à un même mot; et même, à vrai dire, il
n'est pas probable, sans cette occasion, qu'il eût songé à
trouver dans _attacher_ le sens d'_attaquer_. Mais comment
a-t-il trouvé le sens d'_attacher_ dans _tache_ et _tacher_, qui
sont les simples de ce composé? C'est que, tandis que dans
_tache_ mourait un des sens primordiaux du mot qui est: ce qui
fixe, petit clou, ce sens survivait dans _attacher_. Au
seizième siècle, les formes _attacher_ et _attaquer_ s'emploient
l'une pour l'autre; et Calvin dit _s'attacher_ là où nous
dirions _s'attaquer_. Ce qui attaque a une pointe qui pique, et
le passage de l'un à l'autre sens n'est pas difficile. D'autre
part, il n'est pas douteux que _tache_, au sens de ce qui salit,
ne soit une autre face de _tache_ au sens de ce qui fixe ou se
fixe. De la sorte on a la vue des amples écarts qu'un mot subit
en passant du simple au composé, avec cette particularité ici
que le sens demeuré en usage dans le simple disparaît dans le
composé, et que le sens qui est propre au composé a disparu dans
le simple complètement. C'est un jeu curieux à suivre.
_Avouer_.--Quelle relation y a-t-il entre le verbe _avouer_,
confesser, _confiteri_, et le substantif _avoué_, officier
ministériel chargé de représenter les parties devant les
tribunaux? L'ancienne étymologie, qui ne consultait que les
apparences superficielles, aurait dit que l'avoué était nommé
ainsi parce que le plaideur lui avouait, confessait tous les
faits relatifs au procès. Mais il n'en est rien; et la
recherche des parties constituantes du mot ne laisse aucune
place aux explications imaginaires. _Avouer_ est formé de _à_
et _voeu_; en conséquence, il signifie proprement faire voeu à
quelqu'un, et c'est ainsi qu'on l'employait dans le langage de
la féodalité. Le fil qui de ce sens primitif conduit à celui de
confesser est subtil sans doute, mais très visible et très sûr.
De faire voeu à quelqu'un, _avouer_ n'a pas eu de peine à
signifier: approuver une personne, approuver ce qu'elle a fait
en notre nom. Enfin une nouvelle transition, légitime aussi, où
l'on considère qu'avouer une chose c'est la reconnaître pour
sienne, mène au sens de confesser: on reconnaît pour sien ce que
l'on confesse. Et l'_avoué_, que devient-il en cette filière?
Ce substantif n'est point nouveau dans la langue, et jadis il
désignait une haute fonction dans le régime féodal, fonction de
celui à qui l'on se vouait et qui devenait un défenseur.
L'officier ministériel d'aujourd'hui est un diminutif de l'avoué
féodal; c'est celui qui prend notre défense dans nos procès.
_Bondir_.--Supposez que nous ayons conservé l'ancien verbe
_tentir_ (nous n'avons plus que le composé _retentir_), et qu'à
un certain moment de son existence _tentir_ change subitement de
signification, cesse de signifier faire un grand bruit, et
prenne l'acception de rejaillir, ressauter; vous aurez dans
cette supposition l'histoire de _bondir_. Jusqu'au quatorzième
siècle, il signifie uniquement retentir, résonner à grand bruit;
puis tout à coup, sans qu'on aperçoive de transition, il n'est
plus employé que pour exprimer le mouvement du saut; il est
devenu à peu près synonyme de sauter. Nous aurons, je crois,
l'explication de cet écart de signification en nous reportant au
substantif _bond_. Ce substantif, dont on ne trouve des
exemples que dans le cours du quatorzième siècle, n'a pas
l'acception de grand bruit, de retentissement, qui appartient à
l'emploi primitif du verbe _bondir_; le sens propre en est
mouvement d'un corps qui, après en avoir heurté un autre,
rejaillit. C'est par le sens de rejaillissement que les deux
acceptions, la primitive et la dérivée, peuvent se rejoindre.
Un grand bruit, un retentissement, a été saisi comme une espèce
de rejaillissement; et, une fois mis hors de la ligne du sens
véritable, l'usage a suivi la pente qui s'offrait, a oublié
l'acception primitive et étymologique, et en a créé une
néologique, subtile en son origine et très éloignée de la
tradition.
_Charme_.--Le mot _charme_, qui vient du latin _carmen_, chant,
vers, ne signifie au propre et n'a signifié originairement que
formule d'incantation chantée ou récitée. C'est le seul sens
que l'ancienne langue lui attribue; même au seizième siècle il
n'a pas encore pris l'acception de ce qui plaît, ce qui touche,
ce qui attire; du moins mon dictionnaire n'en contient aucun
exemple. C'est vers le dix-septième siècle que cet emploi
néologique s'est établi. La transition est facile à concevoir.
Aujourd'hui la signification primitive commence à s'obscurcir, à
cause que l'usage du charme incantation, banni tout à fait du
milieu des gens éclairés, se perd de plus en plus parmi le reste
de la population. Mais considérez à ce propos jusqu'où peut
aller l'écart des significations: le latin _carmen_ en est venu
à exprimer les beautés qui plaisent et qui attirent. L'imaginer
aurait été, si l'on ne tenait les intermédiaires, une bien
téméraire conjecture de la part de l'étymologiste.
_Chercher_.--Le latin a _quaerere_; notre langue en a fait
_quérir_, avec la même signification. Le latin vulgaire avait
_circare_, aller tout autour, parcourir; notre langue en fit
_chercher_, non pas avec l'acception de quérir, mais avec celle
de l'étymologie, parcourir: «Toute France a _cerchie_ (il a
parcouru toute la France)», dit un trouvère. Jusque-là tout va
bien; et chacun de ces deux mots reste sur son terrain. Mais, à
un certain moment, _chercher_ perd le sens de parcourir et prend
celui de quérir. C'est un fort néologisme de signification, qui
paraît avoir commencé dès le treizième siècle. Par quels
intermédiaires a-t-on passé du sens primitif au sens secondaire?
De très bonne heure, à côté du sens de parcourir, _chercher_ eut
celui de porter les pas en tous sens, et même de porter en tous
sens la main, et l'on disait chercher un pays, chercher un
corps, ce que nous exprimerions aujourd'hui par fouiller un
pays, fouiller un corps. A ce point nous sommes très près du
sens moderne de _chercher_, qui en effet s'impatronisa dans
l'usage et en bannit les deux anciennes acceptions de ce verbe.
Bien plus, à mesure que le sens de s'efforcer de trouver a
prédominé dans _chercher_, _quérir_ est tombé en désuétude, et
aujourd'hui il est à peine usité. Le néologisme, fort ancien il
est vrai, dont _chercher_ a été l'objet, n'a pas été heureux.
Il eût mieux valu conserver le plein emploi de _quérir_, qui est
le mot latin et propre, et garder _chercher_ en son acception
primitive, incomplètement suppléée par parcourir.
_Chère_.--Ce mot vient du latin vulgaire et relativement moderne
_cara_, qui signifiait face, et qui était lui-même une dérivation
du grec <ka'ra>. Cette altération du sens primitif, ce sont les
Latins qui s'en sont chargés. Puis est venu le vieux français
qui n'emploie le mot _chère_ qu'au sens de face, de visage.
Faire bonne chère, c'est faire bon visage; de là à faire bon
accueil il n'y a pas loin; aussi cette acception a-t-elle eu
cours jusque dans le commencement du dix-septième siècle. Ces
deux sens sont aujourd'hui hors d'usage; le nouveau, qui les a
rejetés dans la désuétude, est bien éloigné: faire bonne chère,
mauvaise chère, c'est avoir un bon repas, un mauvais repas. Sans
doute, un bon repas est un bon accueil; mais pour quelqu'un qui
ignore l'origine et l'emploi primitif du mot, il est impossible
de soupçonner que le sens de visage est au fond de la locution.
Ce qui est pis, c'est qu'évidemment l'usage moderne s'est laissé
tromper par la similitude de son entre chère et chair; chair l'a
conduit à l'idée de repas, et l'idée de repas a expulsé celle
d'accueil.
_Chétif_.--Cet adjectif vient du latin _captivus_, captif,
prisonnier de guerre; aussi dans l'ancienne langue a-t-il le
sens de prisonnier. Mais de très bonne heure cette
signification primitive se trouve en concurrence avec la
signification dérivée, celle de misérable. Les Latins ne sont
point les auteurs de la dérivation que le mot a subie; ce sont
les Romans qui l'ont ainsi détourné; détournement qui, du reste,
se conçoit sans beaucoup de peine, le prisonnier de guerre étant
sujet à toutes les misères. A mesure que le temps s'est écoulé,
le français y a laissé tomber en désuétude l'acception du
captif, et il n'y est plus resté que celle du misérable. Mais
une singularité est survenue; au seizième siècle, la langue
savante a francisé _captivus_, et en a fait _captif_. Les
procédés de la langue populaire et de la langue savante sont
tellement différents, que _chétif_ et _captif_, qui sont
pourtant le même mot, marchent côte à côte sans se reconnaître.
Il faut convenir que, _chétif_ ayant irrévocablement perdu son
sens de prisonnier, _captif_ est un assez heureux néologisme du
seizième siècle.
_Choisir_.--Le mot germanique qui a produit notre _choisir_
signifie voir, apercevoir, discerner. Aussi est-ce l'unique
acception que _choisir_ a dans l'ancien français. _Choisir_ au
sens d'élire ne commence à paraître qu'au quatorzième siècle. A
mesure que _choisir_ s'établissait au sens d'élire, élire
lui-même éprouvait une diminution d'emploi. Le français moderne
n'a gardé aucune trace de la vraie et antique acception de
_choisir_. Il n'a pas été nécessaire de donner une forte
entorse au mot pour lui attacher le sens d'élire; et discerner,
qu'il renferme, conduit sans grande peine à faire un choix. Ici
se présente une singularité; tandis que, anciennement, _choisir_
n'a que le sens de voir, _choix_ n'a en aucun temps celui de
vue, de regard: il veut toujours dire élection. Dès l'origine,
le traitement du verbe a été différent du traitement du
substantif. Discernement, si voisin du sens d'élection, a
prévalu dans celui- ci tandis que le sens plus général de voir
prévalait, selon l'étymologie, dans celui-là. Dès lors on
conçoit que le quatorzième siècle ne fit pas un grand néologisme
de signification quand il rendit _choisir_ synonyme d'élire.
Mais _choisir_ au sens de voir en est mort; c'est un cas assez
fréquent dans le cours de notre langue qu'une nouvelle acception
met hors d'usage l'ancienne.
_Compliment_.--_Compliment_ est le substantif de l'ancien verbe
_complir_, et signifie accomplissement. Il a ce sens dans le
seizième siècle. Le dix-septième siècle n'en tient aucun
compte, et, laissant dans l'oubli cette acception régulière, il
en imagine une autre, celle de paroles de civilité adressées à
propos d'un événement heureux ou malheureux. Il aurait bien dû
nous laisser entrevoir quels intermédiaires l'avaient conduit si
loin dans ce néologisme de signification. Ce qui semble le plus
plausible, en l'absence de tout document, c'est que, dans les
paroles ainsi adressées, il a vu un accomplissement de devoir ou
de bienséance; et le nom que portait cet acte (compliment ou
accomplissement), il l'a transféré aux paroles mêmes qui s'y
prononçaient. Notez en confirmation que le premier sens de
compliment, selon le dix-septième siècle, est discours solennel
adressé à une personne revêtue d'une autorité. C'est donc bien
un accomplissement.
_Converser_, _conversation_.--_Converser_, d'après son origine
latine, veut dire vivre avec, et n'a pas d'autre signification
durant tout le cours de la langue, jusqu'au seizième siècle
inclusivement. _Conversation_, qui en est le substantif, ne se
comporte pas autrement, et nos aïeux ne l'emploient qu'avec le
sens d'action de vivre avec. Puis, tout à coup, le dix-septième
siècle, fort enclin aux néologismes de signification, se donne
licence dans _conversation_; et il ne s'en sert plus que pour
exprimer un échange de propos. Ce siècle, qu'on dit
conservateur, ne le fut pas ici; car, s'il lui a été licite de
passer du sens primitif au sens dérivé, il n'aurait pas dû
abolir le premier au profit du second. C'est un dommage gratuit
imposé à la langue. _Converser_ a été plus heureux; il a les
deux acceptions, et la tradition, d'ordinaire respectable, n'y a
pas été interrompue.
_Coquet, coquette_.--Un _coquet_ dans l'ancienne langue est un
jeune coq. On ne peut qu'applaudir à l'imagination ingénieuse
et riante qui a transporté l'air et l'apparence de ce gentil
animal dans l'espèce humaine et y a trouvé une heureuse
expression pour l'envie de plaire, pour le désir d'attirer en
plaisant. On ne sait pas au juste quand la nouvelle acception a
été attachée à _coquet_. Je n'en connais pas d'exemple avant le
quinzième siècle.
_Côte_.--Le sens étymologique est celui d'os servant à constituer
la cage de la poitrine. Longtemps, le mot n'en a pas eu d'autre;
puis, au seizième siècle, on voit apparaître celui de penchant de
colline. En cette acception l'ancienne langue disait un
_pendant_. La côte d'une colline a été ainsi nommée par la même
suggestion qui forma _côté (costé)_ et _coteau (costeau)_. On y
vit une partie latérale, assimilée dès lors sans difficulté aux
os composant la partie latérale de la poitrine. C'est le
seizième siècle qui a eu le mérite d'imaginer un tel rapport.
Nous usons, sans scrupule, de sa hardiesse néologique qui
susciterait plus d'une clameur si elle se produisait aujourd'hui.
Toutefois notons que nos aïeux (les aïeux antérieurs au seizième
siècle) n'avaient pas été trop mal inspirés en nommant au propre
un _pendant_ ce que nous nommons une _côte_ au figuré.
_Cour_.--Il y avait dans le latin un mot _cohors_ ou _chors_ qui
signifiait enclos. Il se transforma dans le bas latin en
_curtis_, qui prit le sens général de demeure rurale. Devenu
français, il s'écrivit, étymologiquement, avec un _t_, _court_,
et figure sous cette forme dans maints noms de lieux, en
Normandie, en Picardie et ailleurs. Comme, sous les
Mérovingiens et les Carolingiens, les seigneurs et les rois
habitaient ordinairement leurs maisons des champs, _court_ prit
facilement le sens de lieu où séjourne un prince souverain. On
a là un exemple de l'anoblissement des mots. Celui-ci a quitté
les champs pour entrer dans les villes et les palais. En la
langue d'aujourd'hui, ces deux extrêmes se touchent encore: la
basse-cour tient à l'usage primitif, et la cour des princes, à
l'usage dérivé. Une fausse étymologie, qui naquit dans le
quatorzième siècle et tira notre mot de _curia_, y supprima le
_t_; mais outre que le _t_ figure dans les dérivés, _courtois_,
_courtisan_, _curia_ devrait donner non pas _cour_, mais _cuire_
ou _coire_. Nous avons laissé la bonne orthographe des douzième
et treizième siècles (_court_), et gardé la mauvaise du
quatorzième siècle; si bien qu'il est devenu difficile de
comprendre comment, organiquement, on a fait pour former le
dérivé _courtisan_; et l'usage est assez penaud quand on lui
représente que _courtisan_ jure avec _cour_ ainsi travesti.
_Démanteler_.--Dans le seizième siècle, _démanteler_ a le sens
propre d'ôter le manteau, à côté du sens figuré: abattre les
remparts d'une ville. Aujourd'hui le sens propre a disparu, et
l'usage n'a conservé que le sens figuré. _Démanteler_ est un
néologisme dû au seizième siècle, qu'il faut féliciter d'avoir
introduit ce mot au propre et au figuré. C'est vraiment une
métaphore ingénieuse d'avoir comparé les remparts qui défendent
une ville au manteau qui défend l'homme des intempéries.
Honneur à ceux qui savent faire du bon néologisme!
_Devis_, _devise_, _deviser_.--Ces mots ne sont pas autre chose
que le verbe _diviser_, qui a pris une acception particulière.
D'abord, nos aïeux avaient, euphoniquement, de la répugnance
pour la même voyelle formant deux syllabes consécutives dans un
mot; ils ont donc dit _deviser_; c'est ainsi que de _finire_ ils
avaient fait soit _fenir_, soit _finer_. Puis, usant à leur
guise du sens du supin latin _divisum_ qui leur avait donné
_deviser_, à nous _diviser_, ils lui ont fait prendre
l'acception de disposer, arranger, vu qu'une division se prête à
un arrangement des parties. De là, _devise_ a signifié manière,
disposition, propos, discours; ce sens a disparu de la langue
moderne, qui l'a transporté sur _devis_, propos, et aussi tracé,
plan, projet. Quant à la _devise_ d'aujourd'hui, elle est née
du blason, qui donnait ce nom à la division d'une pièce
honorable d'un écu. La _devise_ du blason est devenue
facilement synonyme d'emblème ou de petite phrase d'un emblème.
Au sens de partager en parties, l'ancienne langue disait non
_diviser_ mais _deviser_, par la règle d'euphonie que j'ai
rappelée ci-dessus. _Diviser_ est refait sur le latin et
n'apparaît qu'au seizième siècle; depuis lors, il n'est plus
trace de _deviser_ avec l'acception actuelle de _division_. Si
la langue moderne avait gardé _deviser_ pour mettre en parties,
on aurait vu tout de suite que _deviser_, tenir des propos,
était le même mot; aujourd'hui _deviser_ et _diviser_ sont deux,
et ce n'est qu'une étymologie subtile, mais appuyée par les
textes, qui en montre l'identité. En effaçant la trace de cette
identité ici et ailleurs, l'usage ôte à la langue la faculté de
voir dans le mot plus qu'il ne contient, pris isolément en soi.
Un des charmes des langues anciennes est que la plupart des mots
se laissent pénétrer par le regard de la pensée à une grande
profondeur.
_Donzelle_.--_Donzelle_ est un mot tombé de haut, car l'origine
en est élevée. C'est la forme française du bas latin
_dominicella_, petite dame, diminutif du latin _domina_.
C'était en effet un titre d'honneur dans l'ancienne langue,
équivalant à _damoiselle_ ou _demoiselle_, qui ne sont
d'ailleurs que d'autres formes du même primitif. _Demoiselle_
n'a pas varié dans son acception distinguée; mais _donzelle_ est
devenu un terme leste ou de dédain. Les mots ont leurs
déchéances comme les familles. Par un esprit de gausserie peu
louable, le français moderne s'est plu à affubler d'un sens
péjoratif les termes archaïques restés dans l'usage. _Donzelle_
a été une de ses victimes.
_Droit_, _droite_.--L'acception de ce mot au sens de opposé à
gauche ne paraît pas remonter au delà du seizième siècle;
jusque-là, opposé à _gauche_ s'était dit _destre_, du latin
_dexter_. C'était le vrai mot, de vieille origine et consacré
par l'antiquité première ou latine et par l'antiquité seconde ou
de la langue d'oïl. Mais tout à coup _destre_ tombe en
désuétude; pour remplacer ce mot indispensable, l'usage va
chercher l'adjectif _droit_, qui signifie direct, sans courbure,
sans détours. Il a fallu certainement beaucoup d'imagination
pour y trouver le côté opposé au côté gauche; néanmoins il valait
bien mieux conserver _destre_ que créer une amphibologie dans le
mot _droit_ en lui donnant deux sens qui ne dérivent l'un de
l'autre que par une brutalité de l'usage. N'est-ce pas en effet
une brutalité impardonnable que de tuer aveuglément d'excellents
mots pour leur donner de très médiocres remplaçants?
_Dupe_.--La _dupe_ est un ancien nom (usité encore dans le Berry
sous la forme de _dube_) de la huppe, oiseau. La huppe ou dupe
passe pour un des plus niais. Il a donc été facile à l'esprit
populaire de transporter le nom de l'oiseau aux gens qui se
laissent facilement attraper. Toutefois, il faut noter que
c'est l'argot ou jargon qui a fourni cette acception détournée;
ainsi nous l'apprend Du Cange dans une citation d'un texte du
quinzième siècle; citation qui montre que ce n'est pas
d'aujourd'hui que la langue va chercher des suppléments dans
l'argot. Quand on emploie le verbe _duper_, il est certainement
curieux de parcourir en pensée le chemin qu'a fait le sens du
langage populaire pour tirer d'une observation de chasseur ou de
paysan sur le peu d'intelligence d'un oiseau un terme aussi
expressif. Malheureusement, _dupe_ comme nom de l'oiseau a
complètement péri dans la langue actuelle. Quand nous disons un
étourneau pour un homme étourdi, une pie pour une femme bavarde,
comme étourneau et pie sont restés noms d'oiseaux, rien ne nous
masque la métaphore. Mais _dupe_ n'est plus pour nous un nom
d'oiseau, et, au sens de personne facile à tromper, ce n'est
qu'un signe que l'on penserait conventionnel, si l'étymologie ne
rendait pas son droit à l'origine concrète, réelle, du mot.
_Échapper_.--Que l'on se reporte par la pensée au temps où nos
aïeux parlaient encore latin, mais un latin populaire qui
dérogeait beaucoup à la langue classique. A ce moment se forma
le mot _capa_, que les étymologistes dérivent de _capere_,
contenir, et qui désigne un vêtement embrassant tout le corps.
Il fut facile d'en produire le composé _excapare_, signifiant
tirer hors de la chape, ou sortir de la chape. Dans ce milieu
néo-latin, le terme classique _evadere_ n'était pas en usage.
Le langage, et surtout le langage populaire, a de l'inclination
pour le style métaphorique. C'est à ce style qu'appartient
_échapper_; on se plut à dire sortir de la chape, au lieu de
dire s'évader; et le verbe nous est resté, mais sans le piquant
qu'il avait à l'origine; car qui, en disant _échapper_, songe
désormais à une _chape_, ou, s'il y songe, ose se fier à une si
forte métaphore?
_Éclat_.--Les néologismes de signification sont quelquefois à
noter aussi bien que les néologismes de mot. D'origine, _éclat_
signifie un fragment détaché par une force soudaine. Dès le
quinzième siècle, tout en gardant son acception primitive, il
prend celle de bruit grand et soudain; mais ce n'est que dans le
dix-septième siècle qu'il reçoit sa dernière transformation,
celle qui, au propre et au figuré, lui attribue l'acception
d'apparition d'une grande lumière. Les transformations de sens
sont bien enchaînées. L'usage a mis un long temps entre chacune;
la rupture d'un fragment l'a conduit à un grand bruit; puis un
grand bruit l'a conduit à une grande lumière. Il n'y a qu'à le
féliciter d'avoir ainsi étendu le champ occupé par le mot.
_Éconduire_.--Ce verbe est un cas assez compliqué de pathologie
linguistique. Il ne se trouve qu'au quinzième siècle avec le
sens d'excuser, c'est-à-dire de se défaire, par paroles, de
quelqu'un ou de quelque chose. Or ce sens ne peut, à aucun
titre, appartenir à _éconduire_, qui représente _exconducere_,
conduire hors. Mais, dans les siècles antérieurs qui n'ont pas
_éconduire_, on trouve _escondire_, qui a précisément, et par
l'étymologie et par l'usage, la signification d'employer la
parole pour écarter quelqu'un ou quelque chose; car il vient du
latin fictif _excondicere_. A un certain moment, la langue, se
méprenant, a donné à _escondire_ la forme _éconduire_, en lui
laissant son acception propre qui ne lui convenait plus; puis,
l'étymologie reprenant ses droits, les modernes, sans lui ôter
sa signification usurpée, lui ont restitué le sens légitime de
conduire hors. Si au quinzième siècle l'usage n'avait pas
commis la lourde faute de transformer _escondire_ en
_esconduire_, on aurait gardé _escondire_ pour se défaire de...
par paroles, et créé _esconduire_ pour écarter, éloigner. Au
lieu de cela, il a doublé la méprise; si c'est _escondire_ qu'il
a voulu garder, ce verbe ne peut signifier conduire hors; si
c'est _esconduire_ qu'il a voulu créer, ce verbe ne peut
signifier se défaire par paroles. Mais le mal est fait; il ne
reste plus qu'à se soumettre et à juger.
_Épellation_, _épeler_.--Eh quoi! va-t-on me dire, vous écrivez
_épellation_ par deux _l_ et _épeler_ par une seule; soyez donc
conséquent, et mettez ou _épelation_ ou _épeller_. Ami lecteur,
ne m'accusez pas, c'est l'usage qui le veut; mais il n'a pas été
judicieux, d'autant plus digne de blâme que _épellation_ est un
néologisme qui n'aurait pas dû présenter de difformité. Il est
bien vrai que nous disons _appeler_ par une seule _l_, et
_appellation_ par deux; et c'est sur ce modèle qu'on s'est cru
autorisé à écrire et à prononcer _épellation_; faible
justification d'une faute d'orthographe. _Appellation_ dérive
non de _appeler_, mais directement du latin _appellationem_,
tandis qu'il n'y a point de latin _expellationem_ qui puisse
donner _épellation_; ce mot vient donc _d'épeler_, et l'on
n'avait pas la liberté de doubler _l_. Mais qu'est ce verbe
_épeler_? un très vieux mot qu'on trouve dans nos anciens
textes, qui n'a rien de commun avec _appeler_ et qui provient du
germanique. Le sens propre en est expliquer, signifier; la
langue moderne, le détournant de son acception générale, lui a
donné l'acception spéciale de nommer les lettres pour en former
un mot. Et vraiment, quand on lit dans un document du douzième
siècle: _Bethsames, cest nom espelt_ (ce nom veut dire) _cité de
soleil_, on touche le moderne _épeler_. Fait bien curieux,
certains mots peuvent avoir une existence latente que rien ne
révèle; on les croirait morts et pourtant ils ne le sont pas.
_Espeler_ au sens d'expliquer, de signifier, est depuis
longtemps hors d'usage; il semblait oublié; mais il ne l'était
pas tellement que l'usage ne soit allé le chercher dans sa
retraite, et même l'ait assez rajeuni pour lui attribuer un
emploi nouveau.
_Épiloguer_.--Les mots ne nous appartiennent pas; ils
proviennent non de notre fonds, mais d'une tradition. Nous ne
pouvons en faire sans réserve ce que nous voulons, ni les
séparer de leur nature propre pour les transformer en purs
signes de convention. On est donc toujours en droit de
rechercher, dans les remaniements que l'usage leur inflige, ce
qui reste, si peu que ce soit, de leur acception primordiale et
organique. _Épiloguer_ exista dans les quinzième et seizième
siècles. Je n'en connais pas d'exemple qui remonte plus haut, à
moins qu'on ne suppose l'existence du verbe grâce à l'existence
du substantif verbal, attestée au quatorzième siècle par une
citation de Du Gange: «_Épilogacion_, c'est longue chose
briefment récitée.» _Épilogue_, _epilogus_, <epi'logos>,
signifient discours ajouté à un autre discours; aussi le verbe
qui en dérive n'a-t-il dans ces deux siècles que le sens de
résumer, récapituler. Jusque-là tout va de soi; mais le
dix-septième siècle, qui reçoit le mot, n'en respecte pas la
signification, et il l'emploie sans vergogne au sens de
critiquer, trouver à redire. Est-ce pure fantaisie? non, pas
tout à fait; dans ces écarts il y a de la fantaisie sans doute,
mais il y a aussi un rémora imposé par le passé. A ce terme
manifestement d'origine savante et qui lui déplut comme terme
courant, l'usage, en un moment d'humeur, s'avisa de lui infliger
une signification péjorative; et, cela fait, on passa sans
grande peine de résumer, récapituler, à critiquer, trouver à
redire.
_Espiègle_.--On peut admirer comment une langue sait faire de
la grâce et de l'agrément avec un mot qui semblait ne pas s'y
prêter. Il y a en allemand un vieux livre intitulé _Till
Ulspiegle_, qui décrit la vie d'un homme ingénieux en petites
fourberies. Remarquons que _Ulespiegel_ signifie miroir de
chouette. Laissant de côté ce qui pouvait se rencontrer de peu
convenable dans les faits et gestes du personnage, notre langue
en a tiré le joli mot _espiègle_, qui ne porte à l'esprit que
des idées de vivacité, de grâce et de malice sans méchanceté.
C'est vraiment, qu'on me passe le jeu de mot, une espièglerie de
bon aloi, que d'avoir ainsi transfiguré le vieil et rude
_Ulespiegle_.
_Fille_.--Ce mot, si noble et si doux, est un de ceux que la
langue moderne a le plus maltraités; car elle y a introduit
quelque chose de malhonnête. L'ancienne langue exprimait par
fille uniquement la relation de l'enfant du sexe féminin au père
ou à la mère; elle avait plusieurs mots pour désigner la jeune
femme, _mescine_, _touse_, _bachele_ et son diminutif
_bachelette_, _garce_ (voy. ce mot plus loin), enfin _pucelle_,
qui n'avait pas le sens particulier d'aujourd'hui et qui
représentait, non pour l'étymologie, mais pour la signification,
le latin _puella_. La perte profondément regrettable de ces
mots essentiels a fait qu'il n'a plus été possible de rendre,
sinon par une périphrase (_jeune fille_), le latin _puella_, ou
bien l'allemand _Mädchen_ et l'anglais _maid_. Mais ce n'a pas
été le seul dommage: _fille_ a été dégradé jusqu'à signifier la
femme qui se prostitue. L'usage est parfois bien intelligent et
bien ingénieux; mais ici il s'est montré dénué de prévoyance et
singulièrement grossier et malhonnête.
_Finance_.--Le latin disait _solvere_ pour payer. De ce verbe,
l'ancien français fit _soudre_ avec le même sens. Pourquoi ce
verbe, qui satisfaisait au besoin de rendre une idée
essentielle, ne devint-il pas d'un usage commun, et laissa-t-il
à la langue l'occasion de chercher à détourner de leur acception
effective des mots qui ne songeaient guère, qu'on me permette de
le dire, à leur nouvel office? C'est ce qui n'est pas expliqué
et rentre dans ce que j'appelle pathologie verbale. D'un côté,
l'imagination populaire se porta sur le verbe latin _pacare_,
appaiser, pour lui imposer le sens de payer; et, en effet, un
payement est un appaisement entre le créancier et le débiteur.
En même temps, l'ancienne langue prenait le verbe _finer_, qui
signifie _finir_, et s'en servait pour dire: payer une somme
d'argent; en effet, effectuer un payement c'est finir une
affaire. Du participe présent de ce verbe _finer_, aujourd'hui
inusité, vient le substantif _finance_, qui avait aussi dans
l'ancienne langue le sens primitif de terminaison. En se
détériorant de la sorte, c'est-à-dire en prenant une acception
très détournée, tout en laissant tomber hors de l'usage
l'acception naturelle, les mots deviennent des signes purement
algébriques qui ne rappellent plus à l'esprit rien de concret et
d'imagé. Si _finance_ signifiant terminaison était resté à côté
de _finance_ signifiant argent, on aurait été constamment invité
à se demander quel était le lien entre les deux idées; mais,
l'un étant effacé, l'autre n'est plus qu'un signe arbitraire
pour tout autre que l'étymologiste, qui fouille et interprète le
passé des mots.
_Flagorner_.--Quelle que soit l'étymologie de ce mot, qui
demeure douteuse, le sens ancien (on n'a pas d'exemples au delà
du quinzième siècle) est bavarder, dire à l'oreille; puis ce
sens se perd, et sans transition, du moins je ne connais pas
d'exemple du dix-septième siècle, on voit au dix-huitième
_flagorner_ prendre l'acception qui est seule usitée
présentement. Quelle est la nuance qui a dirigé l'usage pour
infliger au verbe cette considérable perversion? Est-ce que,
inconsciemment, on a attribué par une sorte de pudeur
linguistique, à la _flagornerie_ le soin de parler bas, de ne se
faire entendre que de près et à voix basse? Ou bien plutôt,
est-ce que, la syllabe initiale _fla_ étant commune à
_flagorner_ et à _flatter_, l'usage, qui ne sait pas se défendre
contre ces sottes confusions, a cru à une communauté d'origine
et de sens?
_Flatter_.--Le latin avait _blandiri_, dont le vieux français
fit _blandir_. Mais les couches populaires n'étaient pas un
milieu où tous les beaux mots aient eu le droit ou la chance de
pénétrer; et leur parler, qui fit si souvent la loi, chercha un
vocable qui fût plus à leur portée. Le germanique _flat_ ou
_flaz_, qui signifie plat, avait passé dans les Gaules. On en
fit le verbe _flatter_, qui signifiait proprement rendre plat,
puis alla figurément au sens de caresser comme avec la main, et
par suite de flatter. C'est ainsi que l'on suppléa à
_blandiri_, qui ne devint pas populaire, et à _adulari_, qui n'a
laissé dans la langue d'oïl aucune trace. _Adulateur_ ne se
trouve que dans le quatorzième siècle et _aduler_ dans le
quinzième. Ce sont des mots savants, forgés directement du
latin; la vieille langue en eût fait le substantif _aülere,
aüleor_ et le verbe _aüler_.
_Franchir_.--Personne de ceux qui emploient couramment ce verbe
ne songe au sens propre et ancien. Dans la langue des hauts
temps, il n'a que la signification de rendre franc, libre; et,
s'il l'avait conservée jusqu'à nous, on s'indignerait de
l'audace du novateur qui l'emploierait pour signifier: traverser
franchement, résolument des obstacles. Ce hardi néologisme
s'est opéré au quinzième siècle; et, ce qu'il y a de curieux,
c'est qu'il a fait tomber en complète désuétude l'acception
légitime, et qu'il est resté seul en possession de l'usage.
Dans l'opinion commune, l'usage est un despote qui fait ce qu'il
veut, sans autre règle que son caprice; mais son caprice même ne
peut se soustraire aux conditions que chaque mot présente; et,
quand on recherche ces conditions, on trouve qu'il a obéi autant
qu'il a commandé.
_Fripon_.--_Fripon_, au début de son emploi, signifia seulement
gourmand, aimant à manger: c'est au dix-septième siècle que le
changement de sens s'opère. Cependant _friponner_, qui veut
dire bien manger, commence au seizième siècle, dans Montaigne, à
prendre le sens actuel et moderne. Aujourd'hui le sens original
est complètement oublié. Ici encore l'acception néologique a
tué l'acception primitive. Tout en blâmant ces exécutions qui
sacrifient complètement l'ancien au nouveau, ce qui importe ici,
c'est de concevoir par quelle déviation l'usage a passé de l'un
à l'autre. Le _fripon_ (gourmand) est entaché d'un défaut; de
plus, il est fort enclin aux petits larcins pour satisfaire sa
gourmandise. C'est là que le néologisme a trouvé son point
d'appui pour faire d'un gourmand un filou. _Fripon_ aurait lieu
de se plaindre d'avoir été ainsi métamorphosé. C'est une
dégradation; car, d'un défaut léger et qui n'est pas toujours
mal porté, on a fait un coquin, un voleur. D'autres mots
tombent de plus haut; mais ce n'en est pas moins une chute.
_Fronder_.--Qui aurait jamais imaginé que _fronder_, c'est-à-dire
lancer une pierre ou une balle avec la fronde, engin qui n'est
presque plus en usage, prendrait le sens de faire le mécontent,
critiquer? C'est un hasard qui a produit ce singulier résultat.
Au temps des troubles de la minorité de Louis XIV, des enfants
avaient l'habitude de se réunir dans les fossés de Paris pour
lancer des pierres avec la fronde, se dispersant dès qu'ils
voyaient paraître le lieutenant civil et revenant quand il
n'était plus là. Bachaumont compara, un jour, le parlement à
ces enfants qui lançaient des pierres, que la police dispersait
et qui revenaient pour recommencer. De là vint la _Fronde_, nom
de la révolte contre Mazarin et contre l'autorité royale, et la
_Fronde_ produisit sans peine le verbe _fronder_.
_Gagner_.--Ce verbe, par son étymologie germanique, a le sens de
paître, qu'il a conservé en termes de chasse, et dans _gagnage_
qui veut dire pâturage. La langue d'oïl, du sens rural de
paître, a passé à l'acception rurale aussi de labourer; puis le
profit fait par la culture s'est dans _gagner_ généralisé à
signifier toute sorte de profits, seul sens resté en usage. La
même déviation de signification se voit dans le provençal
_gazanhar_ et l'italien _guadagnare_. Cette déviation mérite
d'être notée à cause du fait parallèle que la langue latine
présente: le latin _pecunia_, qui signifie argent monnayé, est
originairement un terme rural, par _pecus_, mouton, bête de
campagne. Le mot latin nous reporte à un temps très ancien où,
dans la vieille Italie, les troupeaux faisaient la principale
richesse. _Gagner_ est d'une époque beaucoup moins reculée;
pourtant lui aussi représente un état de choses où la paissance
tient un haut rang dans la fortune des hommes; c'est que
l'invasion germanique, à laquelle le mot _gagner_ appartient,
avait reproduit quelqu'une des conditions d'une société
pastorale.
_Galetas_.--Quelle déchéance! A l'origine, _galetas_ est le
nom d'une tour de Constantinople. Puis ce mot vient à signifier
un appartement dans la maison des templiers, à la Cour des
comptes, et une partie importante d'un grand château. La chute
n'est pas encore complète; mais, au quinzième siècle, le sens
s'amoindrit; et, au seizième, le _galetas_ est devenu ce que nous
le voyons. C'est bien la peine de venir des bords du Bosphore
pour se dégrader si misérablement. N'est-ce pas ainsi que l'on
voit des familles descendre peu à peu des hauts rangs et se
perdre dans la misère et l'oubli de soi-même?
_Garce, garçon, gars_.--Ces trois mots n'en font qu'un, proprement:
_gars_ est le nominatif, du bas latin _garcio_, avec l'accent sur
_gar_; _garçon_ est le régime, de _garciónem_, avec l'accent sur
_o_: _garce_ est le féminin de _gars_. Dans l'ancienne langue,
_gars_, _garçon_, signifie enfant mâle, jeune homme; mais, de
bonne heure, il s'y mêle un sens défavorable, et souvent ce
vocable devient un terme d'injure, signifiant un mauvais drôle,
un lâche. Cette acception fâcheuse n'a pas pénétré dans la
langue moderne. Il n'en est pas de même de _garce_. Tandis que,
dans l'ancienne langue, _garce_ signifie une jeune fille, en
dehors de tout sens mauvais, il est devenu dans la langue moderne
un terme injurieux et grossier. Il semblerait que le mot n'a pu
échapper à son destin: en passant dans l'usage moderne, _garçon_
s'est purifié, mais _garce_ s'est dégradé. Il vaut la peine de
considérer d'où provient ce jeu de significations. Le sens
propre de _garçon_, _garce_, est jeune homme, jeune femme. Comme
les jeunes gens sont souvent employés en service, le moyen âge
donna par occasion à _garçon_ l'acception de serviteur d'un ordre
inférieur, au-dessous des écuyers et des sergents. Une fois
cette habitude introduite, on conçoit qu'une idée péjorative ait
pris naissance à l'égard de ce mot, comme il est arrivé pour
_valet_. De là le sens injurieux que l'ancienne langue, non la
moderne, attribua à _garçon_. Ceci est clair; mais comment garce
est-il tombé si bas qu'il ne peut plus même être prononcé
honnêtement? Je ne veux voir là que quelque brutalité de langage
qui malheureusement a pris pied, flétrissant ce qu'elle touchait;
brutalité qui se montre, à un pire degré encore, dans _fille_,
dont il faut comparer l'article à celui de _garce_.