_Marionnette_.--Ce mot est un assez joli mot, et sa descendance

est assez jolie aussi. L'ancienne langue avait _mariole_,

diminutif de _Marie_, et désignant de petites figures de la

Sainte Vierge. Le diminutif _mariolette_ se corrompit en

_marionnette_; et, par un procédé qui n'est pas rare, l'usage

transporta le nom de ces effigies sacrées à une autre espèce de

figures, mais celles-là profanes. En même temps le sens ancien

s'oblitéra complètement; car, autrement, comment aurait-on commis

l'impiété d'appliquer le nom des figures de la Sainte Vierge à

des figures de spectacle et d'amusement? La dégradation du sens

s'est ici compliquée d'une offense aux bienséances catholiques.

_Méchant_.--Le quatorzième siècle a inauguré (du moins on n'en

voit pas d'exemple auparavant) la fortune d'un mot aujourd'hui

d'un usage fort étendu: ce mot est _méchant_. C'est le participe

présent du verbe vieilli _méchoir_, et d'abord il n'a désigné que

celui qui a mauvaise chance. Il a passé de là aux choses de peu

de valeur: un _méchant_ livre; et finalement, entrant dans le

domaine moral, il s'est appliqué aux hommes d'un naturel pervers.

Il y a satisfaction à suivre ainsi la logique secrète de l'usage,

qui dérive les significations l'une de l'autre; il est

intéressant aussi d'étudier comment il se crée des doublets sans

qu'on le veuille. La langue avait _mauvais_, et _méchant_ au

sens moral ne lui était pas nécessaire. Mais _méchant_

s'établit; il n'a d'abord aucune rivalité avec _mauvais_. Il n'en

est plus de même quand il passe au sens moral; et dès lors les

auteurs de synonymes ont à chercher en quoi _méchant_ et

_mauvais_ s'accordent et différent. L'usage, dans ses actes d'un

despotisme qui est loin d'être toujours éclairé, s'inquiète peu

des soucis qu'il prépare aux grammairiens.

_Merci_.--La pathologie en ce mot affecte le genre, qui, féminin

selon l'étymologie en don d'amoureuse _merci_, est masculin dans

un grand _merci_. L'usage n'aime guère les casse-tête

grammaticaux, et il s'en tire d'ordinaire fort mal. Le

casse-tête gît ici dans le mot grand: cet adjectif est, selon la

vieille langue, très correctement masculin et féminin, comme le

latin _grandis_; mais, suivant la moderne, il a les deux genres,

_grand, grande_. L'usage, quand il reçut la locution toute faite

_grand merci_, a pris _grand_ avec son air apparent, et du tout

il a fait _un grand merci_. La signification n'est pas non plus

sans quelque pathologie. Le sens primitif, qui est faveur,

récompense, grâce (du latin _mercedem)_, s'est rétréci de manière

à ne plus figurer que dans quelques locutions toutes faites: don

d'amoureuse _merci_, Dieu _merci_. Puis le sens de miséricorde

qui épargne se développe amplement, et atrophie l'acception

primitive. La miséricorde n'est point dans le latin _merces_;

mais elle est, on peut le dire, une sorte de faveur; et la langue

n'a pas failli à la liaison des idées, même subtile, quand elle a

ainsi détourné à son profit le vocable latin.

_Mesquin_.--_Mesquin_ présente un singulier accident; il vient de

l'espagnol _mezquino_, qui a le même sens. Même sens aussi en

provençal, _mesquin_, et en italien, _meschino_. Mais, dans tout

le moyen âge jusqu'au seizième siècle inclusivement, _meschin_,

_meschine_, signifient jeune garçon, jeune fille, avec cette

nuance pourtant que le féminin _meschine_ a le plus souvent

l'acception de jeune fille qui est en service; acception qu'a

aussi l'italien _meschina_. Il faut, ce semble, admettre que du

sens de chétif on s'est élevé à l'idée de jeune garçon, de jeune

fille, considérés comme faibles par l'âge, et qu'ennoblissant

ainsi l'idée primitive du mot, on n'en a pas effacé pourtant tout

ce qui était défavorable. Ce fut un anoblissement que _mesquin_

reçut alors; mais cet anoblissement fut passager; et le mot,

secouant ce sens comme un oripeau, n'a plus parmi nous que son

acception originelle.

_Moyen_.--L'adjectif veut dire qui occupe une position

intermédiaire; le substantif, entremise, ce qui sert à obtenir

une certaine fin. On comprend comment l'idée d'intermédiaire a

suggéré celle de manière de procéder pour obtenir un résultat.

C'est certainement un bon exemple de l'art ingénieux de déduire

des significations l'une de l'autre. Ce mot n'a pas toujours

existé dans notre langue; et _moyen_ substantif est un

néologisme. N'allez pas vous récrier; c'est un néologisme d'une

antiquité déjà respectable; il remonte au quatorzième siècle. Il

faut savoir gré au populaire de ce temps d'avoir créé un

substantif si bon et si commode.

_Nourrisson_.--A côté de: _le nourrisson_, l'ancienne langue

avait _la nourrisson_, signifiant nourriture, éducation. Tous

deux, _le nourrisson_ et _la nourrisson_, viennent du latin

_nutritionem_, dont notre langage scientifique a fait nutrition.

Le français moderne a laissé se perdre _la nourrisson_. A côté

de: _la prison_, l'ancienne langue avait _le prison_, signifiant

prisonnier. Tous deux, _la prison_ et _le prison_, viennent du

latin _prehensionem_, dont le langage scientifique a fait

_préhension_. Le français moderne n'a pas gardé _le prison_. Il

paraît que _polisson_ est un mot du même genre, c'est-à-dire un

masculin déduit d'un féminin latin; ce latin serait _politionem_,

et le sens primitif de _polisson_ serait celui de nettoyeur, de

balayeur. N'est-il pas amusant de voir l'usage tirer, si je puis

ainsi parler, d'un sac deux moutures, et, suivant qu'il considère

dans l'original latin l'action ou le résultat de l'action, avoir

dans le premier cas un féminin et dans le second un masculin?

C'était agir fort librement avec le latin que de lui changer

ainsi le genre de ses substantifs. Mais, du moment qu'ils

étaient entrés dans le domaine français, il était juste qu'ils

acceptassent toutes les lois de leur nouvelle patrie. L'ancienne

langue fut ingénieuse avec les deux genres et les deux

acceptions; la langue moderne est inconséquente en gardant tantôt

le masculin, tantôt le féminin, mais non les deux régulièrement.

_Opiniâtre_.--_Opiniâtre_ désigne celui qui est attaché outre

mesure à son opinion, et est formé d'_opinion_ et de la finale

péjorative _âtre_. Certes ceux qui les premiers conçurent une

pareille formation furent de hardis néologistes; et je ne sais si

les plus entreprenants de nos jours s'aviseraient de faire ainsi

une jonction qui ne va pas de soi; car _opinion_ se prête assez

mal à entrer en composition. Quoi qu'il en soit, _opiniâtre_ et

ses dérivés _opiniâtrement_, _opiniâtrer_, _opiniâtreté_,

n'appartiennent pas aux temps anciens de la langue; ils ne se

montrent que dans le seizième siècle. C'est un vieux mot pour

nous; mais c'était un néologisme pour Amyot, pour Montaigne, pour

d'Aubigné. Il faut les remercier de n'avoir pas repoussé d'une

plume dédaigneuse le nouveau venu; car il est de bonne

signification, et figure bien à côté d'_obstination_,

_obstinément_, _obstiner_; ce sont là des termes anciens. Il est

heureux qu'_opiniâtre_ ne les ait pas fait tomber en désuétude;

cela arrive maintes fois.

_Ordonner_.--L'ancienne forme est _ordener_; de même on disait

_ordenance_. Cela est régulier; car le latin _ordinare_, avec son

_i_ bref, n'a pu donner que _ordener_. _Ordonner_ ne se montre

qu'au quatorzième siècle, et aussitôt il supplante tout à fait

_ordener_, qui ne reparaît plus. D'où vient cet _o_ substitué à

l'_e_ primitif? On ne peut y voir qu'une faute de prononciation.

Les fautes de ce genre sont faciles à commettre et quelquefois

très difficiles à réparer; témoin _ordener_, qui en est resté

victime, et _ordonner_, dont l'usage présent ne soupçonne pas la

tache originelle.

_Ordre_.--Dans l'ancienne langue, _ordre_ signifie uniquement

arrangement, disposition, et aussi compagnie monastique. Le sens

d'injonction, prescription, ne s'y rencontre pas; on ne le voit

apparaître qu'au dix-septième siècle, et alors il est courant

parmi les meilleurs auteurs. C'était pourtant un vigoureux

néologisme de signification. On comprend comment, d'arrangement,

de disposition, _ordre_ en est venu à signifier prescription; la

liaison des deux idées, une fois sentie, s'explique sans

difficulté considérable. Mais l'opération mentale qui les trouva

mérite qu'on la signale à l'attention, ainsi que l'époque où elle

se manifeste et s'établit. Je ne nie pas que je me plais à

signaler le dix-septième siècle en délits de néologisme. On lui

a fait une réputation de pruderie puriste qu'il ne mérite ni en

bien ni en mal.

_Papelard_.--Proprement, ce mot signifie celui qui mange le lard,

et encore aujourd'hui on dit, à propos de deux prétendants qui se

disputent quelque chose: On verra qui mangera le lard. En

italien, _pappalardo_ veut dire goinfre, bafreur; mais il

signifie aussi faux dévot, hypocrite. Dans le français, même le

plus ancien, il n'a pas d'autre signification que celle de faux

dévot. C'est manifestement un mot de plaisanterie, et c'est en

plaisantant qu'on en est venu à attribuer aux mangeurs de lard

une qualification aussi défavorable que celle de l'hypocrite.

Les textes ne donnent pas précisément la clef d'une dérivation si

éloignée. Pourtant voici comment j'imagine qu'on peut combler la

distance entre le point de départ et le point d'arrivée. «Tel

fait devant le _papelart_, dit un vieux trouvère, Qui par

derrière _pape lart_.» _Paper le lard_, c'est-à-dire s'adjuger les

bons morceaux par-derrière, c'est-à-dire sans que les autres s'en

aperçoivent, est un tour de _papelardie_, et de cette papelardie

il n'y a pas loin à celle de l'hypocrisie générale qui ne se

borne plus à paper le lard, mais qui se revêt du masque des

vertus vénérées, le tout, il est vrai, pour faire son chemin ou

sa fortune, comme ce bon M. Tartuffe. En définitive, paper le

lard et faire l'hypocrite sont devenus synonymes, et la plus

ancienne langue s'est gaussée de la fausse dévotion, qui trompe

sous un masque respecté les imbéciles et qui s'adjuge les bons

morceaux.

_Papillote_.--Il faut vraiment admirer le joli de certaines

imaginations dont l'usage est capable. La langue avait, à côté

de _papillon_, une forme moins usitée, _papillot_. Au quinzième

siècle, on va dénicher ce _papillot_ et en tirer une assimilation

avec le morceau de papier qui sert à envelopper les boucles de

cheveux des dames avant de les friser. Celui qui l'a fait mérite

toute louange pour cet ingénieux néologisme. Notez, en outre,

les sens variés de _papilloter_, tous dérivés de ce _papillon_

qu'une heureuse et riante imagination a logé dans la _papillote_.

_Parole_.--Où est la pathologie à dire _parole_ ou lieu de

_verbe_, qui eût été le mot propre? Elle est en ce qu'il a fallu

une forte méprise pour imposer au mot roman le sens qu'il a.

Quand vous cherchez l'origine d'un vocable, soyez très

circonspect dans vos conjectures; hors des textes, il n'y a guère

de certitude. Au moment de la naissance des langues romanes et

dans les populations usant de ce que nous nommons bas latin, on

se servit de _parabola_ pour exprimer la _parole_. Comment la

_parabole_ en était-elle venue à un sens si détourné? On

répugnait à se servir, dans l'usage vulgaire, du mot _verbum_,

qui avait une acception sacrée; d'un autre côté, la _parabole_

revenait sans cesse dans les sermons des prédicateurs. Les

ignorants prirent ce mot pour eux et lui attachèrent le sens de

_verbum_. Les ignorants firent loi, étant le grand nombre, et

les savants furent obligés de dire parole comme les autres.

_Parabole_ a-t-il subi quelque dégradation en passant de l'emploi

qu'il a dans le Nouveau Testament à celui que lui donne l'usage

vulgaire? Sans doute; du moins, en le faisant descendre à un

office de tous les jours, on a eu soin de le déguiser; car ce

n'est pas le premier venu qui, sous _parole_, reconnaît

_parabole_.

_Persifler_.--Je n'inscris pas _persifler_ dans la pathologie,

parce que le simple _siffler_ a deux _ff_, et que le composé

_persifler_ n'en a qu'une; cette anomalie est bizarre, mais de

peu d'importance; je l'inscris, parce que _persifler_, quand on

en scrute la signification, ne paraît pas un produit légitime de

_siffler_. C'est un néologisme du dix-huitième siècle,

aujourd'hui entré tout à fait dans l'usage. Rien auparavant n'en

faisait prévoir la création. Eh bien! supposons qu'il n'existe

pas, et imaginons qu'un de nos contemporains, prenant le verbe

_siffler_, y adapte la préposition latine _per_ et donne au tout

le sens de: railler quelqu'un, en lui adressant d'un air ingénu

des paroles qu'il n'entend pas ou qu'il prend dans un autre sens;

ne verrons-nous pas le nouveau venu mal accueilli? et ne

s'élèvera-t-il pas des réclamations contre de telles témérités?

En effet, la signification d'une pareille composition demeure

assez ambiguë. Est-ce _siffler_ au sens de faire en sifflant une

désapprobation, comme quand on dit: siffler une pièce, un acteur?

Non, cela ne peut être, car le persifleur ne siffle pas le

persiflé. Il est vraisemblable qu'ici siffler a le sens de

siffler un oiseau, c'est-à-dire lui apprendre un air. Le

persifleur siffle le persiflé; et celui-ci prend bon jeu, bon

argent, ce que l'autre lui dit. Le cas n'aurait pas souffert de

difficulté, si le néologiste avait dit _permoquer_, moquer à

outrance. _Permoquer_ nous choque prodigieusement; il n'est

pourtant pas plus étrange que _persifler_; mais _persifler_ est

embarrassant, parce que _siffler_ n'a pas le sens de moquer.

Tout considéré, il me paraît que les gens du dix-huitième

siècle, en choisissant _siffler_ et non _moquer_, ont eu dans

l'idée l'oiseau qu'on siffle et qui se laisse instruire comme

veut celui qui le siffle.

_Personne_.--_Personne_ est un exemple des mots d'assez basse

origine qui montent en dignité. Il provient du latin _persona_,

qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été pris

pour l'acteur même, c'est une métathèse qui s'est opérée

facilement. Cela fait, notre vieille langue, s'attachant

uniquement au rôle public et considérable que la _persona_ jouait

autrefois, et la purifiant de ce qu'elle avait de profane, se

servit de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en

quelque dignité. C'est encore le sens que ce mot a dans la

langue anglaise (_parson_), qui nous l'a emprunté avec sa

métamorphose d'acception. Nous avons été moins fidèles que les

Anglais à la tradition; et, délaissant le sens que nous avions

créé nous-mêmes, nous avons imposé à _personne_ l'acception

générale d'homme ou de femme quelconques. Le mot anglais, qui

est le nôtre, n'a pas subi cette régression, ou plutôt n'a pas

laissé percer le sens, ancien aussi, d'homme ou femme en général.

En effet, cette acception se trouve dès le treizième siècle. On

peut se figurer ainsi le procédé du français naissant à l'égard

du latin _persona_: deux vues se firent jour; l'une, peut-être la

plus ancienne, s'attachant surtout aux grands personnages que le

masque théâtral recouvrait, fit de ces personnes des dignitaires

ecclésiastiques; l'autre, plus générale, se borna à prendre le

masque pour la personne.

_Pistole_, _pistolet_.--La pathologie, en ces deux mots visiblement

identiques, est que leurs significations actuelles n'ont rien de

commun. Dans les langues d'où ils dérivent, italien et espagnol,

ils signifient uniquement une petite arme à feu, et pourtant, en

français, ils ont l'un, le sens d'une monnaie, l'autre, celui

d'un court fusil. Autrefois, en français, _pistole_ et

_pistolet_ se dirent, comme cela devait être, de l'arme

portative. Puis, la forme diminutive de _pistolet_ suggéra

l'idée de donner ce nom aux écus d'Espagne, parce qu'ils sont

plus petits que les autres. Une fois la notion de monnaie

introduite dans ces deux mots, l'usage les sépara, ne faisant

signifier que monnaie à _pistole_, et qu'arme à _pistolet_.

J'avoue qu'il ne me paraît pas que cela soit bien imaginé.

L'italien et l'espagnol ne se sont pas trouvés mal d'avoir

conservé à ces mots leur sens originel; et ici nous avons fait

trop facilement le sacrifice de connexions intimes.

_Placer_.--_Place_, qui vient du latin _platea_, place publique,

est fort ancien dans la langue. Il n'en est pas de même du verbe

_placer_. Celui-ci, à en juger par les textes, serait un

néologisme de la fin du seizième siècle, néologisme fort bien

accueilli par le dix-septième, qui a fait très bon usage de ce

verbe et qui nous l'a légué pleinement constitué. Nul ne sait

aujourd'hui quel est le hardi parleur ou écrivain qui, le

premier, hasarda un verbe dérivé de _place_, et destiné à former

un auxiliaire fort commode de mettre. Si ce verbe se créait

aujourd'hui, l'Académie voudrait-elle l'accueillir dans son

dictionnaire?

_Poison_.--Deux genres de pathologie affectent ce mot: il n'a

jamais dû être masculin, et jamais non plus il n'a dû signifier

une substance vénéneuse. _Poison_ est féminin d'origine; car il

vient du latin _potionem_; toute l'ancienne langue lui a donné

constamment ce genre; le peuple est fidèle à la tradition, et il

dit _la poison_, au scandale des lettrés qui lui reprochent son

solécisme, et auxquels il serait bien en droit de reprocher le

leur. C'est avec le dix-septième siècle que le masculin

commence. Pourquoi cet étrange changement de genre? On n'en

connaît pas les circonstances, et on ne se l'explique guère, à

moins de supposer que _poisson_, voisin de _poison_ par la forme,

l'a attiré à soi et l'a condamné au solécisme. Mais là n'est pas

la seule particularité que ce mot présente; il n'a aucunement,

par lui-même, le sens de venin; et longtemps la langue ne s'en

est servi qu'en son sens étymologique de boisson. Toutefois, il

n'est pas rare que la signification d'un mot, de générale qu'elle

est d'abord, devienne spéciale; c'est ainsi que, dans l'ancienne

langue, _enherber_, qui proprement ne signifie que faire prendre

des herbes, avait reçu le sens de faire prendre des herbes

malfaisantes, d'empoisonner. Semblablement _la poison_, qui

n'était qu'une boisson, a fini par ne plus signifier qu'une sorte

de boisson, une boisson où une substance toxique a été mêlée.

Puis, le sens de toxique empiétant constamment, l'idée de boisson

a disparu de _poison_; et ce nom s'est appliqué à toute

substance, solide ou liquide, qui, introduite dans le corps

vivant, y porte le trouble et la désorganisation.

_Potence_.--Pour montrer la pathologie de ce mot, je suppose que

le français soit aussi peu connu que l'est le zend, et qu'un

érudit, recherchant dans un texte le sens de ce mot, procède

comme on fait dans le zend là où les documents sont absents, par

voie d'étymologie; il trouvera, avec toute raison, que _potence_

veut dire puissance. Nous voilà bien loin du sens de gibet qu'a

le mot. Comment faire pour le retrouver? Suivons la filière que

l'usage a suivie, filière capricieuse sans doute, mais réelle

pourtant. L'ancien français, se prévalant de l'idée de force et

de soutien qui est dans _potence_, s'en servit pour désigner un

bâton qui soutient, une béquille qui aide à marcher. Maintenant,

pour passer au sens de gibet, on change de point de vue; ce n'est

point une idée, c'est une forme qui détermine la nouvelle

acception, et le gibet, avec sa pièce de bois droite et sa pièce

transversale, est comparé à une béquille. Il faut laisser la

responsabilité de tout cela à l'usage, qui, ayant gibet, n'avait

pas besoin de faire tant d'efforts pour s'engager dans un bizarre

détour de significations.

_Poulaine_.--Ceci est un exemple de ce que je nomme la

dégradation des mots. Au quatorzième siècle, la mode voulait que

les souliers fussent relevés en une pointe d'autant plus grande

que la dignité de la personne était plus haute; cette pointe

était dite _poulaine_, parce qu'elle était faite d'une peau

nommée _poulaine_, et _poulaine_, en notre vieille langue,

signifiait _Pologne_ et _de Pologne_. Comme on voit, rien n'était

mieux porté. Sa chute a été profonde en passant dans le langage

des marins; ils désignent ainsi dans les navires une saillie en

planches située à l'avant, sur laquelle l'équipage vient laver

son linge et qui contient aussi les latrines. Tout ce que le mot

avait d'aristocratique a disparu en cet usage vil; il n'y est

resté que la forme en pointe, en saillie.

_Préalable_.--«Nous n'avons guère de plus mauvais mot en notre

langue», dit Vaugelas, qui ajoute qu'un grand prince ne pouvait

jamais l'entendre sans froncer le sourcil, choqué de ce que

_allable_ entrait dans cette composition pour _qui doit aller_[*].

Ce grand prince avait bien raison; mais que voulez-vous? Ce

malencontreux néologisme avait pour lui la prescription. Il

paraît avoir été forgé dans le courant du quinzième siècle; du

moins on trouve à cette date _préalablement_. Le seizième siècle

s'en sert couramment. Il est visible que ce néologisme a été

fait tout d'une pièce, je veux dire qu'il n'existait point

d'adjectif _allable_, auquel on aurait ajouté _pré_. De cette

façon, _préalable_, formé d'un verbe supposé _préaller_, est

moins choquant qu'un adjectif _allable_, tiré d'_aller_ contre

toute syntaxe.

[*] Animé d'une indignation semblable, Royer-Collard avait

déclaré qu'il se retierait de l'Académie française, si cette

compagnie admettait en son dictionnaire le verbe _baser_.

_Ramage_.--_Ramage_ est un mot de l'ancienne langue, où il est

adjectif, non substantif. Et, de droit, il ne peut être

qu'adjectif. De fait, il est devenu substantif; et c'est ce fait

qui appartient à notre pathologie. Quelqu'un, que je ne

supposerai ni très lettré ni très ignorant, entend parler

d'étoffe à _ramage_, de velours à _ramage_, et il sait qu'en cet

emploi _ramage_ signifie branches d'arbre, rameaux. D'un autre

côté, il a chez lui en cage des serins dont le _ramage_ lui plaît

et le distrait. Ce _ramage_--ci désigne le chant des oiseaux.

S'il a quelque tendance à réfléchir sur les mots, il pourra se

demander d'où vient qu'un même mot ait des sens si différents, et

s'il ne faut pas chercher pour le second _ramage_ un radical qui

contienne l'idée de chant. Ce serait une erreur. Quelque

dissemblables de signification que soient ces deux _ramages_, il

sont semblables de formation. Dans l'ancienne langue _ramage_

signifiait de rameau, branchier, et venait du latin _ramus_,

branche, par le latin barbare _ramaticus_: oiseau ramage, oiseau

sauvage, branchier; chant ramage, chant des rameaux, des bois,

des oiseaux qui logent dans les bois. C'est de la sorte que

_ramage_, devenant substantif, a pu exprimer très naturellement

des figures de rameaux et le chant des oiseaux.

_Regarder_.--La lutte entre la latinité et le germanisme

appartient à la pathologie, car notre langue est essentiellement

latine. De cette lutte _regarder_ est un témoin des plus dignes

d'être entendu. Les mots latins qui signifient porter l'oeil

sur, n'avaient point trouvé accueil; _respeitre_, de _respicere_,

ne s'était pas formé, et _respectus_ avait fourni _respict_, avec

un tout autre sens; _aspicere_ aurait pu donner _aspeitre_ et ne

l'avait pas donné. Dans cette défaite de la latinité, le

germanisme offrit ses ressources; il fallait, il est vrai,

détourner les sens; mais l'usage, on le sait, est habile à

pratiquer ces opérations. Le haut allemand a un verbe, _warten_,

qui est entré dans le français sous la forme de _garder_. Outre

ce sens, _warten_ signifie aussi faire attention, prendre garde;

et c'est là l'acception qui s'est prêtée à devenir celle de jeter

l'oeil sur. Non pas que la langue ait pris _garder_ purement et

simplement; elle le pourvut d'un préfixe; et, ainsi armé,

_garder_ s'employa pour exprimer certaines directions de la vue.

Ce préfixe est double, _es_ ou _re_, qui sont également anciens.

L'ancienne langue disait _esgarder_, qui est tombé en désuétude,

mais non le substantif _esgard_ (_égard_); elle disait aussi

_regarder_, qui est notre mot actuel, avec son substantif

_regard_. _Égard_ et _regard_, outre leur acception quant à la

vue, ont aussi celle de soin, d'attention, qui appartient au

radical _warten_, et qui est la primitive. Ils sont à mettre

parmi les exemples où l'on passe d'un sens moral à un sens

physique. Cela est plus rare que l'inverse.

Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage · 第 3 / 4 段