la flotte du duc d'Anville; et malgré l'immense infériorité numérique de
la marine française comparée à la marine de la Grande-Bretagne, il
résolut non seulement de reprendre l'expédition que les élémens et le
fléau d'une contagion avaient interrompu d'une manière si funeste
l'année précédente, mais encore d'envoyer un armement dans les Indes
pour soutenir les succès que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter,
en battant l'amiral Peyton et en enlevant Madras sur la côte du
Coromandel. En conséquence deux escadres furent équipées à Brest et à
Rochefort; celle du Canada, la plus considérable des deux, fut mise sous
les ordres de l'amiral de la Jonquière, qui s'était opposé l'année
précédente au retour des débris de la flotte du duc d'Anville avant
d'avoir pris Port-Royal, et sur qui était retombé le commandement après
la mort de M. d'Estournelle; celle des Indes eut pour commandant M. de
St.-George. Les deux escadres réunies formaient six vaisseaux de haut
bord, six frégates et quatre navires armés en flute par la compagnie des
Indes; elles convoyaient une trentaine de bâtimens chargés de troupes,
de provisions et de marchandises; elles devaient aller quelque temps de
conserve.
L'Angleterre n'avait pas eu plus tôt connaissance du dessein des
Français, qu'elle avait résolu de le faire échouer; et à cet effet elle
avait chargé les amiraux Anson et Warren avec dix-sept vaisseaux
d'intercepter les deux escadres françaises et de les détruire s'il était
possible. Ils partirent de Portsmouth et les rencontrèrent le 3 mai à la
hauteur du Cap-Finistère en Espagne. Aussitôt M. de la Jonquière ordonna
aux vaisseaux de ligne de ralentir leur marche et de se ranger en
bataille, et aux convois de forcer de voile vers leur destination sous
la protection des frégates. Ainsi les Français osèrent opposer leurs six
vaisseaux aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient guère espérer de
vaincre, ils voulaient seulement gagner du temps en arrêtant l'ennemi.
Le combat s'engagea et continua avec un acharnement égal. Anson et
Warren manoeuvraient pour envelopper leur ennemi, et la Jonquière pour
les déjouer; mais à la fin il ne put empêcher ses vaisseaux d'être
cernés; et, accablés sous le nombre, ils furent obligés l'un après
l'autre d'amener leur pavillon. La perte des Français fut de 700 hommes.
Ce fut une affaire où les vaincus s'illustrèrent autant que les
vainqueurs. Anson envoya immédiatement à la poursuite des convois une
partie de ses forces qui enlevèrent neuf voiles. L'on conduisit à
Londres 22 charriots chargés de l'or, de l'argent et des effets pris sur
la flotte, dont la défaite priva la Nouvelle-France d'un puissant
secours. Le marquis de la Jonquière avait montré beaucoup de talent dans
le combat. Le capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait ainsi
dans sa lettre sur cette bataille: Je n'ai jamais vu une meilleure
conduite que celle du commandant français, et pour dire la vérité, tous
les officiers de cette nation ont montré un grand courage; aucun d'eux
ne s'est rendu que quand il leur a été absolument impossible de
manoeuvrer. En effet, jamais à aucune époque la marine française n'eut
des officiers plus braves; ils faisaient partout des prodiges de valeur
qui étaient souvent couronnés de succès; et lorsqu'ils succombaient
c'était sous le nombre.
Aussi un historien anglais fait-il la remarque que dans cette guerre
l'Angleterre dut plus ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux
qu'à son courage.
Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais dussent faire de plus grandes
entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de 100 pièces de
canons, treize de 90, quinze de 80, vingt-six de 70, trente-trois de 60.
Il y en avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de cette forme,
depuis les frégates de 40 canons jusqu'aux moindres, on en comptait
jusqu'à 115. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes, et six
brûlots. C'était en tout deux cent soixante-et-trois vaisseaux de
guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport.
Cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune
nation n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient
être armés à la fois, il s'en fallait beaucoup. Le nombre des soldats
était trop disproportionné; mais enfin en 1746 et 1747, les Anglais
avaient à la fois une flotte dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une à
Spithead, une aux Indes orientales, une vers la Jamaïque, une à Antigua,
et ils en armaient de nouvelles selon le besoin.
Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre, n'ayant en
tout qu'environ trente-cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance
formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les
colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient
sans secours à la merci des flottes anglaises. Si les convois partaient
ou de France ou des Iles, ils couraient risque étant escortés d'être
pris avec leurs escortes.
Après la bataille sous le Cap-Finistère, il ne restait plus aux Français
sur l'Atlantique que sept vaisseaux de guerre. Ils furent donnés à M. de
l'Estanduère pour escorter les flottes marchandes aux Iles de
l'Amérique, et furent rencontrés près de Belle-Isle par l'amiral Hawke
qui avait 14 vaisseaux. Le combat, comme au Cap-Finistère, fut long et
sanglant, mais les guerriers français étaient réduits par un
gouvernement caduc et imprévoyant à ne plus combattre que pour
l'honneur. Deux vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle lutte et
rentrèrent à Brest comme des monceaux flottans de ruines, le Tonnant et
l'Intrépide; mais un convoi de 250 voiles avait été sauvé. Le premier
était monté par l'amiral lui-même; le second, par un Canadien le comte
de Vaudreuil. Ce combat est célèbre dans les annales de la marine
française pour la résistance qu'offrit le Tonnant, attaqué quelque temps
par la ligne entière des Anglais: fatigués de leurs efforts, ceux-ci le
considérant comme une proie qui ne pouvait les fuir, le laissent
respirer un moment; mais trompés dans leur attente, ils recommencent un
combat aussi inutile que le premier. Il parvient à leur échapper
remorqué par l'Intrépide qui avait soutenu une pareille lutte, qui était
venu partager ses dangers, et qui eut également part à sa gloire
(Anquetil). L'amiral anglais fut accusé devant une cour martiale pour
n'en avoir pas fait la conquête. Dans ces temps-là, la Grande-Bretagne,
piquée de l'audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les
armes s'ils montraient la moindre faiblesse.
La France ne resta plus alors qu'avec deux vaisseaux de guerre. «L'on
reconnut dans toute son étendue la faute du cardinal de Fleury d'avoir
négligé la marine, indispensable pour les peuples qui veulent avoir des
colonies. Cette faute était difficile à réparer. Elle était, comme
l'événement l'a prouvé, irréparable pour la France. La marine est un art
et un grand art, qui demande une longue expérience». L'Angleterre le
savait et elle ne donna pas le temps à son ancienne rivale de rétablir
la sienne, elle attaqua le reste de ses possessions continentales de
l'Amérique et s'en empara. La perte du Canada est imputable à cette
erreur, qui priva la mère-patrie des moyens de secourir cette colonie
quand elle eut besoin de son aide.
Le marquis de la Jonquière devait relever M. de Beauharnais dans le
gouvernement de la Nouvelle-France; sa commission était datée de 1746,
et il avait ordre après la campagne du duc d'Anville, de se rendre à
Québec. Fait prisonnier à la bataille du Cap-Finistère, il eut pour
remplaçant, durant sa captivité, le comte de la Galissonnière; et en
1748 le roi donna pour successeur à M. Hocquart, intendant, M. Bigot,
l'ancien commissaire-ordonnateur de Louisbourg, étendant en même temps
sa juridiction sur toute la Nouvelle-France et sur toute la Louisiane.
Cependant si la France était malheureuse sur mer, elle obtenait de
grands triomphes sur le continent de l'Europe. Les victoires du maréchal
de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld sur
le duc de Cumberland (1747), avaient enfin déterminé les alliés à faire
la paix, désirée vivement par tous les peuples las de cette sanglante
lutte. Dès le milieu de l'été (1747) le duc de New-Castle avait envoyé
aux colonies anglaises les ordres du roi de licencier toutes leurs
troupes, levées d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite pour
s'opposer à l'invasion du duc d'Anville, et enfin renvoyées dans leurs
cantons respectifs par la cessation des hostilités. En Canada néanmoins
on ne croyait pas devoir sitôt poser les armes; et l'annonce de l'envoi
d'un armement considérable sous le commandement de M. de la Jonquière,
faisait croire que l'issue de la guerre était encore éloignée. L'on
s'attendait même que l'ennemi allait renouveler cette année son projet
d'invasion, et les habitans des côtes avaient reçu ordre, par
précaution, de se retirer à son approche, et ceux de l'île d'Orléans
d'évacuer cette île. En même temps, sur le bruit qui s'était répandu que
le fort St.-Frédéric allait être attaqué, on avait levé plusieurs
centaines d'hommes pour le secourir. Du reste les partis qui allaient en
guerre se succédaient de manière à ce qu'il y en eût toujours sur les
terres des ennemis. Mais sur la fin de l'été les nouvelles apportées
d'Europe par le comte de la Galissonnière, qui arriva en septembre pour
prendre les rènes de l'administration, et le désarmement des colonies
américaines ne laissèrent guère de doute que la paix était prochaine.
Elle fut en effet signée à Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis de
St.-Sévérin, l'un des plénipotentiaires français, avait déclaré qu'il
venait accomplir les paroles de son maître, «qui voulait faire la paix
non en marchand mais en roi», paroles qui, dans la bouche de Louis XV,
renfermaient moins de grandeur que d'imprévoyance et de légèreté. Il ne
fit rien pour lui et fit tout pour ses alliés. Il laissa avec une
indifférence regrettable la question des frontières entre les colonies
des deux nations en Amérique sans solution, se contentant de stipuler
qu'elle serait réglée par des commissaires. On avait fait une faute de
ne pas préciser celles de l'Acadie en 1712 et 1713, on en fit une encore
bien plus grande en 1748, en abandonnant cette question aux chances d'un
litige dangereux, car les Anglais ne faisaient que gagner à cette
temporisation. La destruction de la marine française dans la guerre qui
venait de finir, augmentait leurs espérances, et leur désir de les voir
se réaliser, c'est-à-dire de se voir bientôt maîtres de toute l'Amérique
septentrionale. Aussi le traité d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus
déplorables, dit un auteur, que la diplomatie française ait jamais
acceptés, n'inspira aucune confiance et ne procura qu'une paix armée. Le
Cap-Breton fut rendu à la France en retour de Madras, pris aux Indes par
M. de la Bourdonnaie, et des conquêtes des Français dans les pays bas.
Ainsi tout se trouva placé en Amérique sur le même pied qu'avant la
guerre, excepté que Louis XV n'avait plus de marine pour y protéger ses
possessions.
En même temps que l'on recevait d'Europe la nouvelle de la suspension
des hostilités entre les puissances belligérantes, laquelle s'étendait
aux deux mondes, l'on apprenait aussi des grands lacs le rétablissement
de la tranquillité qui avait été momentanément troublée par une
conspiration des Miâmis.
Pendant longtemps les Sauvages accueillirent les Européens comme des
amis et des protecteurs; ils recherchaient leur alliance avec
empressement pour obtenir le puissant secours de leurs bras contre leurs
ennemis. Mais le prodigieux développement de ces étrangers leur inspira
ensuite des soupçons et même de l'épouvante. Dès lors ils cherchèrent à
s'en isoler, à garder la neutralité, ou même à les détruire s'il était
possible. Depuis quelques années il se disaient tout bas «la peau rouge
ne doit pas se détruire entre elle, laissons faire la peau blanche l'une
contre l'autre[110].» Cependant il y en avait parmi eux de plus
impatiens, de plus vifs les uns que les autres. Les Miâmis étaient de ce
nombre; ils formèrent en 1747 le complot de détruire tous les habitans
du Détroit. L'on remarquait en même temps une agitation sourde dans
toutes les nations des lacs, au point qu'il devint nécessaire de
renforcer la garnison de Michilimackinac. Les Miâmis devaient courir aux
armes une des fêtes de la Pentecôte. Heureusement une vieille femme fort
attachée aux Français vint découvrir toute la trame au commandant du
Détroit M. de Longueuil, qui prit immédiatement des mesures pour la
faire avorter; elles suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne fut
tué que quelques Français isolés. L'on prit le fort des Miâmis dont ils
avaient eux-mêmes brûlé une partie avant de fuir, et le secours qui
arriva peu après du bas St.-Laurent, acheva de les intimider. Ils
n'osèrent plus remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi en paix sur
toutes ses frontières.
[Note 110: Documens de Paris.]
CHAPITRE III.
COMMISSION DES FRONTIÈRES.
1748-1755.
La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trève.--L'Angleterre profite de
la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses
possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, gouverneur du
Canada.--Ses plans pour empêcher les Anglais de s'étendre, adoptés par
la cour.--Prétentions de ces derniers.--Droit de découverte et de
possession des Français.--Politique de M. de la Galissonnière, la
meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend
ce gouverneur.--Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans
l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet que ce
dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation de la
politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière; le ministre lui
enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence
s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour
et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur
britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750);
réponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint à son tour des
hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'île
St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une
commission est nommée pour régler la question des limites: MM. de la
Galissonnière et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay
pour la Grande-Bretagne.--Convention préliminaire: tout restera dans le
Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris;
l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le
golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie suivant ses
anciennes limites, se borne au territoire qui est à l'est d'une ligne
tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie de Fondy au cap
Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.--Les
deux parties ne se cèdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des
Anglais parmi les naturels de cette contrée et des Français dans les
cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en
France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y
fortifient.--Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de
faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui
suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de
la part qu'il prend lui et son secrétaire au commerce et de son
népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt à
Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le marquis
Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le colonel
Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de
Jumonville.--Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la
Nécessité (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée
des gouverneurs coloniaux à Albany.--Le général Braddock est envoyé par
la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau
débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations des deux cours
aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755;
réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres
français; l'Angleterre élève ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide
par l'amiral Boscawen.--La France déclare la guerre à l'Angleterre.
La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une trève; à peine les hostilités
cessèrent-elles un moment en Amérique. Les colonies anglaises avaient
suivi avec le plus vif intérêt surtout la lutte sur l'Océan, et elles
avaient vu détruire avec une joie indicible les derniers débris de la
flotte française dans le combat de Belle-Isle, où elle brilla d'un
dernier éclat. En effet la marine de la France détruite, qu'allaient
devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, ce beau système colonial,
oeuvre de génie, qui lui assurait une si vaste portion de l'Amérique, et
qui lui coûtait moins peut-être que les caprices des maîtresses de ses
souverains.
Profitant de cette circonstance heureuse pour elles, les colonies
américaines voulurent reculer leurs frontières au loin. Il se forma une
société composée d'hommes influens de la Grande-Bretagne et des
colonies, pour occuper la vallée de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en
1749 une concession de 600,000 âcres de terre. Ce n'était pas la
première fois que l'on enviait cette fertile et délicieuse contrée. Dès
1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait proposé d'y acheter
des Indigènes un territoire, et de former une association pour y faire
la traite; mais le cabinet de Versailles s'y étant opposé, le projet
avait été abandonné[111]. Dans le même temps les journaux de Londres
annonçaient de nouveaux établissemens, et il était question de porter
jusqu'au fleuve St.-Laurent ceux que l'on devait former du côté de
l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes à d'autres que l'on
projetait du côté de la baie d'Hudson[112]. L'agitation qui régnait à
cet égard ne faisait que confirmer les Français dans leurs appréhensions
d'un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins; elles
étaient d'autant plus vives ces craintes qu'ils se voyaient moins de
moyens pour résister.
[Note 111: Universal History, vol. 40.]
[Note 112: Mémoire, &c. par M. de Choiseul.]
M. de la Galissonnière les partageait entièrement. C'était un homme de
mer distingué, et qui devait plus tard se rendre célèbre par sa victoire
devant l'île de Minorque sur l'amiral Byng. Il était actif, éclairé, et
il donnait à l'étude des sciences le temps que ne demandaient pas ses
fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il
donna une forte impulsion à l'administration et de bons conseils à la
cour qui, s'ils avaient été suivis, eussent peut-être conservé à la
France cette belle colonie. En prenant les rênes du gouvernement, il
travailla à se procurer des renseignemens exacts sur les pays qu'il
avait à administrer; il s'étudia à en connaître le sol, le climat, les
productions, la population, le commerce et les ressources. Persuadé que
la paix ne pourrait tarder à se faire, il avait dès la première année
porté son attention sur la question des frontières qu'il n'était pas
possible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtemps ses
regards sur la vaste étendue des limites des possessions françaises; il
en étudia minutieusement les points forts et faibles; il sonda les
projets de ses voisins, et il finit par se convaincre que l'isthme qui
joint la péninsule acadienne au continent, à l'est, et les Apalaches à
l'ouest, étaient les deux seuls boulevards de l'Amérique française; que
si l'on perdait l'un, les Anglais débordaient jusqu'au St.-Laurent et
séparaient le Canada de la mer; que si l'on abandonnait l'autre, ils se
répandaient jusqu'aux grands lacs et à la vallée du Mississipi,
isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance des Indiens
et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce
résultat était inévitable d'après le développement qu'avaient pris leurs
établissemens, et d'après le génie ambitieux qu'on leur connaissait. Le
passé était là pour donner sa sanction à la justesse de ce jugement.
On a beaucoup blâmé la France de la position qu'elle osa prendre dans
cette circonstance; elle a été même accusée par les siens d'ambition et
de vivacité. Voltaire va jusqu'à dire qu'une pareille dispute, élevée
entre de simples commerçans, aurait été apaisée en deux heures par des
arbitres; mais qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et de
l'humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt états, comme si
la possession d'un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre
empires comme la France, comme si l'avenir de ces magnifiques contrées,
couvertes aujourd'hui de millions d'habitans, avait à peine mérité
l'attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la
Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au
moins sur ses gardes.
Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre et dans ses colonies,
l'éclat des préparatifs que l'on faisait, et l'importance des projets
qu'ils annonçaient, tout cela était de nature à exciter l'attention du
Canada et de la cour. Ce fut dans le premier pays comme le plus
intéressé, où l'inquiétude était la plus sérieuse.
Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'était abstenu de formuler ses
prétentions d'une manière définie et précise; il ne les avait fait
connaître que par son action négative pour ainsi parler, c'est-à-dire
qu'il n'en avançait directement aucune lui-même, mais il contestait
celles des Français comme on l'a vu lorsque ceux-ci voulurent s'établir
à Niagara et à la Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour au
milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht; et encore, dans ce
dernier cas, tandis qu'il déclarait à ces Sauvages que tout le pays
appartenait à la Grande-Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'au
golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur
cette prétention qu'il devait cependant faire valoir plus tard[113]. Du
côté de l'ouest son silence avait été encore plus expressif, ou plutôt
il avait reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la
formation d'une compagnie de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui les choses
sont changées. Le traité d'Utrecht lui donne l'Acadie; il annonce que
cette province s'étend d'une part depuis la rivière Kénébec jusqu'à la
mer, et de l'autre depuis la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent[114]. Il
maintient que le territoire entre la rivière Kénébec et celle de
Penobscot en se prolongeant en arrière jusqu'à Québec et au St.-Laurent,
lui avait toujours appartenu, et que les véritables bornes de la
Nouvelle-Ecosse ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites, sont l°.
une ligne droite tirée de l'embouchure de la rivière Penobscot au fleuve
St.-Laurent; 2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu'à l'Océan au
sud-ouest du Cap Breton; 3°. l'Océan de ce point à l'embouchure du
Penobscot. Il va plus loin; il dit même que le fleuve St.-Laurent est la
borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des
deux peuples.
[Note 113: Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau des
colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le traité
précité, un rapport dans lequel on disait «que le Cap-Breton avait
toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait
toute l'Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, le St.-Laurent et la
mer». Régistres d'extraits des procès-verbaux du _Board of colonies and
plantations etc._ déjà cités dans ce vol.]
[Note 114: Mémoire des Commissaires, &c., sur les limites de l'Acadie.]
Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule acadienne avait plus de
trois fois l'étendue de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient le golfe et
l'embouchure du St.-Laurent. C'était la porte du Canada, et la seule par
où l'on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c'est-à-dire pendant 5
mois de l'année.