A Paris le ministère français ne fut pas découragé par les désastres de

la flotte du duc d'Anville; et malgré l'immense infériorité numérique de

la marine française comparée à la marine de la Grande-Bretagne, il

résolut non seulement de reprendre l'expédition que les élémens et le

fléau d'une contagion avaient interrompu d'une manière si funeste

l'année précédente, mais encore d'envoyer un armement dans les Indes

pour soutenir les succès que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter,

en battant l'amiral Peyton et en enlevant Madras sur la côte du

Coromandel. En conséquence deux escadres furent équipées à Brest et à

Rochefort; celle du Canada, la plus considérable des deux, fut mise sous

les ordres de l'amiral de la Jonquière, qui s'était opposé l'année

précédente au retour des débris de la flotte du duc d'Anville avant

d'avoir pris Port-Royal, et sur qui était retombé le commandement après

la mort de M. d'Estournelle; celle des Indes eut pour commandant M. de

St.-George. Les deux escadres réunies formaient six vaisseaux de haut

bord, six frégates et quatre navires armés en flute par la compagnie des

Indes; elles convoyaient une trentaine de bâtimens chargés de troupes,

de provisions et de marchandises; elles devaient aller quelque temps de

conserve.

L'Angleterre n'avait pas eu plus tôt connaissance du dessein des

Français, qu'elle avait résolu de le faire échouer; et à cet effet elle

avait chargé les amiraux Anson et Warren avec dix-sept vaisseaux

d'intercepter les deux escadres françaises et de les détruire s'il était

possible. Ils partirent de Portsmouth et les rencontrèrent le 3 mai à la

hauteur du Cap-Finistère en Espagne. Aussitôt M. de la Jonquière ordonna

aux vaisseaux de ligne de ralentir leur marche et de se ranger en

bataille, et aux convois de forcer de voile vers leur destination sous

la protection des frégates. Ainsi les Français osèrent opposer leurs six

vaisseaux aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient guère espérer de

vaincre, ils voulaient seulement gagner du temps en arrêtant l'ennemi.

Le combat s'engagea et continua avec un acharnement égal. Anson et

Warren manoeuvraient pour envelopper leur ennemi, et la Jonquière pour

les déjouer; mais à la fin il ne put empêcher ses vaisseaux d'être

cernés; et, accablés sous le nombre, ils furent obligés l'un après

l'autre d'amener leur pavillon. La perte des Français fut de 700 hommes.

Ce fut une affaire où les vaincus s'illustrèrent autant que les

vainqueurs. Anson envoya immédiatement à la poursuite des convois une

partie de ses forces qui enlevèrent neuf voiles. L'on conduisit à

Londres 22 charriots chargés de l'or, de l'argent et des effets pris sur

la flotte, dont la défaite priva la Nouvelle-France d'un puissant

secours. Le marquis de la Jonquière avait montré beaucoup de talent dans

le combat. Le capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait ainsi

dans sa lettre sur cette bataille: Je n'ai jamais vu une meilleure

conduite que celle du commandant français, et pour dire la vérité, tous

les officiers de cette nation ont montré un grand courage; aucun d'eux

ne s'est rendu que quand il leur a été absolument impossible de

manoeuvrer. En effet, jamais à aucune époque la marine française n'eut

des officiers plus braves; ils faisaient partout des prodiges de valeur

qui étaient souvent couronnés de succès; et lorsqu'ils succombaient

c'était sous le nombre.

Aussi un historien anglais fait-il la remarque que dans cette guerre

l'Angleterre dut plus ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux

qu'à son courage.

Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais dussent faire de plus grandes

entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de 100 pièces de

canons, treize de 90, quinze de 80, vingt-six de 70, trente-trois de 60.

Il y en avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de cette forme,

depuis les frégates de 40 canons jusqu'aux moindres, on en comptait

jusqu'à 115. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes, et six

brûlots. C'était en tout deux cent soixante-et-trois vaisseaux de

guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport.

Cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune

nation n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient

être armés à la fois, il s'en fallait beaucoup. Le nombre des soldats

était trop disproportionné; mais enfin en 1746 et 1747, les Anglais

avaient à la fois une flotte dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une à

Spithead, une aux Indes orientales, une vers la Jamaïque, une à Antigua,

et ils en armaient de nouvelles selon le besoin.

Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre, n'ayant en

tout qu'environ trente-cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance

formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les

colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient

sans secours à la merci des flottes anglaises. Si les convois partaient

ou de France ou des Iles, ils couraient risque étant escortés d'être

pris avec leurs escortes.

Après la bataille sous le Cap-Finistère, il ne restait plus aux Français

sur l'Atlantique que sept vaisseaux de guerre. Ils furent donnés à M. de

l'Estanduère pour escorter les flottes marchandes aux Iles de

l'Amérique, et furent rencontrés près de Belle-Isle par l'amiral Hawke

qui avait 14 vaisseaux. Le combat, comme au Cap-Finistère, fut long et

sanglant, mais les guerriers français étaient réduits par un

gouvernement caduc et imprévoyant à ne plus combattre que pour

l'honneur. Deux vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle lutte et

rentrèrent à Brest comme des monceaux flottans de ruines, le Tonnant et

l'Intrépide; mais un convoi de 250 voiles avait été sauvé. Le premier

était monté par l'amiral lui-même; le second, par un Canadien le comte

de Vaudreuil. Ce combat est célèbre dans les annales de la marine

française pour la résistance qu'offrit le Tonnant, attaqué quelque temps

par la ligne entière des Anglais: fatigués de leurs efforts, ceux-ci le

considérant comme une proie qui ne pouvait les fuir, le laissent

respirer un moment; mais trompés dans leur attente, ils recommencent un

combat aussi inutile que le premier. Il parvient à leur échapper

remorqué par l'Intrépide qui avait soutenu une pareille lutte, qui était

venu partager ses dangers, et qui eut également part à sa gloire

(Anquetil). L'amiral anglais fut accusé devant une cour martiale pour

n'en avoir pas fait la conquête. Dans ces temps-là, la Grande-Bretagne,

piquée de l'audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les

armes s'ils montraient la moindre faiblesse.

La France ne resta plus alors qu'avec deux vaisseaux de guerre. «L'on

reconnut dans toute son étendue la faute du cardinal de Fleury d'avoir

négligé la marine, indispensable pour les peuples qui veulent avoir des

colonies. Cette faute était difficile à réparer. Elle était, comme

l'événement l'a prouvé, irréparable pour la France. La marine est un art

et un grand art, qui demande une longue expérience». L'Angleterre le

savait et elle ne donna pas le temps à son ancienne rivale de rétablir

la sienne, elle attaqua le reste de ses possessions continentales de

l'Amérique et s'en empara. La perte du Canada est imputable à cette

erreur, qui priva la mère-patrie des moyens de secourir cette colonie

quand elle eut besoin de son aide.

Le marquis de la Jonquière devait relever M. de Beauharnais dans le

gouvernement de la Nouvelle-France; sa commission était datée de 1746,

et il avait ordre après la campagne du duc d'Anville, de se rendre à

Québec. Fait prisonnier à la bataille du Cap-Finistère, il eut pour

remplaçant, durant sa captivité, le comte de la Galissonnière; et en

1748 le roi donna pour successeur à M. Hocquart, intendant, M. Bigot,

l'ancien commissaire-ordonnateur de Louisbourg, étendant en même temps

sa juridiction sur toute la Nouvelle-France et sur toute la Louisiane.

Cependant si la France était malheureuse sur mer, elle obtenait de

grands triomphes sur le continent de l'Europe. Les victoires du maréchal

de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld sur

le duc de Cumberland (1747), avaient enfin déterminé les alliés à faire

la paix, désirée vivement par tous les peuples las de cette sanglante

lutte. Dès le milieu de l'été (1747) le duc de New-Castle avait envoyé

aux colonies anglaises les ordres du roi de licencier toutes leurs

troupes, levées d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite pour

s'opposer à l'invasion du duc d'Anville, et enfin renvoyées dans leurs

cantons respectifs par la cessation des hostilités. En Canada néanmoins

on ne croyait pas devoir sitôt poser les armes; et l'annonce de l'envoi

d'un armement considérable sous le commandement de M. de la Jonquière,

faisait croire que l'issue de la guerre était encore éloignée. L'on

s'attendait même que l'ennemi allait renouveler cette année son projet

d'invasion, et les habitans des côtes avaient reçu ordre, par

précaution, de se retirer à son approche, et ceux de l'île d'Orléans

d'évacuer cette île. En même temps, sur le bruit qui s'était répandu que

le fort St.-Frédéric allait être attaqué, on avait levé plusieurs

centaines d'hommes pour le secourir. Du reste les partis qui allaient en

guerre se succédaient de manière à ce qu'il y en eût toujours sur les

terres des ennemis. Mais sur la fin de l'été les nouvelles apportées

d'Europe par le comte de la Galissonnière, qui arriva en septembre pour

prendre les rènes de l'administration, et le désarmement des colonies

américaines ne laissèrent guère de doute que la paix était prochaine.

Elle fut en effet signée à Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis de

St.-Sévérin, l'un des plénipotentiaires français, avait déclaré qu'il

venait accomplir les paroles de son maître, «qui voulait faire la paix

non en marchand mais en roi», paroles qui, dans la bouche de Louis XV,

renfermaient moins de grandeur que d'imprévoyance et de légèreté. Il ne

fit rien pour lui et fit tout pour ses alliés. Il laissa avec une

indifférence regrettable la question des frontières entre les colonies

des deux nations en Amérique sans solution, se contentant de stipuler

qu'elle serait réglée par des commissaires. On avait fait une faute de

ne pas préciser celles de l'Acadie en 1712 et 1713, on en fit une encore

bien plus grande en 1748, en abandonnant cette question aux chances d'un

litige dangereux, car les Anglais ne faisaient que gagner à cette

temporisation. La destruction de la marine française dans la guerre qui

venait de finir, augmentait leurs espérances, et leur désir de les voir

se réaliser, c'est-à-dire de se voir bientôt maîtres de toute l'Amérique

septentrionale. Aussi le traité d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus

déplorables, dit un auteur, que la diplomatie française ait jamais

acceptés, n'inspira aucune confiance et ne procura qu'une paix armée. Le

Cap-Breton fut rendu à la France en retour de Madras, pris aux Indes par

M. de la Bourdonnaie, et des conquêtes des Français dans les pays bas.

Ainsi tout se trouva placé en Amérique sur le même pied qu'avant la

guerre, excepté que Louis XV n'avait plus de marine pour y protéger ses

possessions.

En même temps que l'on recevait d'Europe la nouvelle de la suspension

des hostilités entre les puissances belligérantes, laquelle s'étendait

aux deux mondes, l'on apprenait aussi des grands lacs le rétablissement

de la tranquillité qui avait été momentanément troublée par une

conspiration des Miâmis.

Pendant longtemps les Sauvages accueillirent les Européens comme des

amis et des protecteurs; ils recherchaient leur alliance avec

empressement pour obtenir le puissant secours de leurs bras contre leurs

ennemis. Mais le prodigieux développement de ces étrangers leur inspira

ensuite des soupçons et même de l'épouvante. Dès lors ils cherchèrent à

s'en isoler, à garder la neutralité, ou même à les détruire s'il était

possible. Depuis quelques années il se disaient tout bas «la peau rouge

ne doit pas se détruire entre elle, laissons faire la peau blanche l'une

contre l'autre[110].» Cependant il y en avait parmi eux de plus

impatiens, de plus vifs les uns que les autres. Les Miâmis étaient de ce

nombre; ils formèrent en 1747 le complot de détruire tous les habitans

du Détroit. L'on remarquait en même temps une agitation sourde dans

toutes les nations des lacs, au point qu'il devint nécessaire de

renforcer la garnison de Michilimackinac. Les Miâmis devaient courir aux

armes une des fêtes de la Pentecôte. Heureusement une vieille femme fort

attachée aux Français vint découvrir toute la trame au commandant du

Détroit M. de Longueuil, qui prit immédiatement des mesures pour la

faire avorter; elles suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne fut

tué que quelques Français isolés. L'on prit le fort des Miâmis dont ils

avaient eux-mêmes brûlé une partie avant de fuir, et le secours qui

arriva peu après du bas St.-Laurent, acheva de les intimider. Ils

n'osèrent plus remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi en paix sur

toutes ses frontières.

[Note 110: Documens de Paris.]

CHAPITRE III.

COMMISSION DES FRONTIÈRES.

1748-1755.

La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trève.--L'Angleterre profite de

la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses

possessions en Amérique.--M. de la Galissonnière, gouverneur du

Canada.--Ses plans pour empêcher les Anglais de s'étendre, adoptés par

la cour.--Prétentions de ces derniers.--Droit de découverte et de

possession des Français.--Politique de M. de la Galissonnière, la

meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend

ce gouverneur.--Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans

l'Ouest; garnison au Détroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le

marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.--Projet que ce

dernier propose à la cour pour peupler le Canada.--Appréciation de la

politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière; le ministre lui

enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence

s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beauséjour

et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur

britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750);

réponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint à son tour des

hostilités des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'île

St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une

commission est nommée pour régler la question des limites: MM. de la

Galissonnière et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay

pour la Grande-Bretagne.--Convention préliminaire: tout restera dans le

Statu quo jusqu'au jugement définitif.--Conférences à Paris;

l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le

golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l'Acadie suivant ses

anciennes limites, se borne au territoire qui est à l'est d'une ligne

tirée dans la péninsule de l'entrée de la baie de Fondy au cap

Canseau.--Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.--Les

deux parties ne se cèdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des

Anglais parmi les naturels de cette contrée et des Français dans les

cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en

France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y

fortifient.--Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de

faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficulté que cela lui

suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de

la part qu'il prend lui et son secrétaire au commerce et de son

népotisme.--Il dédaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt à

Québec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractère.--Le marquis

Duquesne lui succède.--Affaire de l'Ohio continuée.--Le colonel

Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de

Jumonville.--Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la

Nécessité (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée

des gouverneurs coloniaux à Albany.--Le général Braddock est envoyé par

la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.--Le baron Dieskau

débarque à Québec avec 4 bataillons (1755).--Négociations des deux cours

aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755;

réponse du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres

français; l'Angleterre élève ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide

par l'amiral Boscawen.--La France déclare la guerre à l'Angleterre.

La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une trève; à peine les hostilités

cessèrent-elles un moment en Amérique. Les colonies anglaises avaient

suivi avec le plus vif intérêt surtout la lutte sur l'Océan, et elles

avaient vu détruire avec une joie indicible les derniers débris de la

flotte française dans le combat de Belle-Isle, où elle brilla d'un

dernier éclat. En effet la marine de la France détruite, qu'allaient

devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, ce beau système colonial,

oeuvre de génie, qui lui assurait une si vaste portion de l'Amérique, et

qui lui coûtait moins peut-être que les caprices des maîtresses de ses

souverains.

Profitant de cette circonstance heureuse pour elles, les colonies

américaines voulurent reculer leurs frontières au loin. Il se forma une

société composée d'hommes influens de la Grande-Bretagne et des

colonies, pour occuper la vallée de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en

1749 une concession de 600,000 âcres de terre. Ce n'était pas la

première fois que l'on enviait cette fertile et délicieuse contrée. Dès

1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait proposé d'y acheter

des Indigènes un territoire, et de former une association pour y faire

la traite; mais le cabinet de Versailles s'y étant opposé, le projet

avait été abandonné[111]. Dans le même temps les journaux de Londres

annonçaient de nouveaux établissemens, et il était question de porter

jusqu'au fleuve St.-Laurent ceux que l'on devait former du côté de

l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes à d'autres que l'on

projetait du côté de la baie d'Hudson[112]. L'agitation qui régnait à

cet égard ne faisait que confirmer les Français dans leurs appréhensions

d'un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins; elles

étaient d'autant plus vives ces craintes qu'ils se voyaient moins de

moyens pour résister.

[Note 111: Universal History, vol. 40.]

[Note 112: Mémoire, &c. par M. de Choiseul.]

M. de la Galissonnière les partageait entièrement. C'était un homme de

mer distingué, et qui devait plus tard se rendre célèbre par sa victoire

devant l'île de Minorque sur l'amiral Byng. Il était actif, éclairé, et

il donnait à l'étude des sciences le temps que ne demandaient pas ses

fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il

donna une forte impulsion à l'administration et de bons conseils à la

cour qui, s'ils avaient été suivis, eussent peut-être conservé à la

France cette belle colonie. En prenant les rênes du gouvernement, il

travailla à se procurer des renseignemens exacts sur les pays qu'il

avait à administrer; il s'étudia à en connaître le sol, le climat, les

productions, la population, le commerce et les ressources. Persuadé que

la paix ne pourrait tarder à se faire, il avait dès la première année

porté son attention sur la question des frontières qu'il n'était pas

possible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtemps ses

regards sur la vaste étendue des limites des possessions françaises; il

en étudia minutieusement les points forts et faibles; il sonda les

projets de ses voisins, et il finit par se convaincre que l'isthme qui

joint la péninsule acadienne au continent, à l'est, et les Apalaches à

l'ouest, étaient les deux seuls boulevards de l'Amérique française; que

si l'on perdait l'un, les Anglais débordaient jusqu'au St.-Laurent et

séparaient le Canada de la mer; que si l'on abandonnait l'autre, ils se

répandaient jusqu'aux grands lacs et à la vallée du Mississipi,

isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance des Indiens

et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce

résultat était inévitable d'après le développement qu'avaient pris leurs

établissemens, et d'après le génie ambitieux qu'on leur connaissait. Le

passé était là pour donner sa sanction à la justesse de ce jugement.

On a beaucoup blâmé la France de la position qu'elle osa prendre dans

cette circonstance; elle a été même accusée par les siens d'ambition et

de vivacité. Voltaire va jusqu'à dire qu'une pareille dispute, élevée

entre de simples commerçans, aurait été apaisée en deux heures par des

arbitres; mais qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et de

l'humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt états, comme si

la possession d'un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre

empires comme la France, comme si l'avenir de ces magnifiques contrées,

couvertes aujourd'hui de millions d'habitans, avait à peine mérité

l'attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la

Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au

moins sur ses gardes.

Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre et dans ses colonies,

l'éclat des préparatifs que l'on faisait, et l'importance des projets

qu'ils annonçaient, tout cela était de nature à exciter l'attention du

Canada et de la cour. Ce fut dans le premier pays comme le plus

intéressé, où l'inquiétude était la plus sérieuse.

Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'était abstenu de formuler ses

prétentions d'une manière définie et précise; il ne les avait fait

connaître que par son action négative pour ainsi parler, c'est-à-dire

qu'il n'en avançait directement aucune lui-même, mais il contestait

celles des Français comme on l'a vu lorsque ceux-ci voulurent s'établir

à Niagara et à la Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour au

milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht; et encore, dans ce

dernier cas, tandis qu'il déclarait à ces Sauvages que tout le pays

appartenait à la Grande-Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'au

golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur

cette prétention qu'il devait cependant faire valoir plus tard[113]. Du

côté de l'ouest son silence avait été encore plus expressif, ou plutôt

il avait reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la

formation d'une compagnie de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui les choses

sont changées. Le traité d'Utrecht lui donne l'Acadie; il annonce que

cette province s'étend d'une part depuis la rivière Kénébec jusqu'à la

mer, et de l'autre depuis la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent[114]. Il

maintient que le territoire entre la rivière Kénébec et celle de

Penobscot en se prolongeant en arrière jusqu'à Québec et au St.-Laurent,

lui avait toujours appartenu, et que les véritables bornes de la

Nouvelle-Ecosse ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites, sont l°.

une ligne droite tirée de l'embouchure de la rivière Penobscot au fleuve

St.-Laurent; 2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu'à l'Océan au

sud-ouest du Cap Breton; 3°. l'Océan de ce point à l'embouchure du

Penobscot. Il va plus loin; il dit même que le fleuve St.-Laurent est la

borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des

deux peuples.

[Note 113: Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau des

colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le traité

précité, un rapport dans lequel on disait «que le Cap-Breton avait

toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait

toute l'Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, le St.-Laurent et la

mer». Régistres d'extraits des procès-verbaux du _Board of colonies and

plantations etc._ déjà cités dans ce vol.]

[Note 114: Mémoire des Commissaires, &c., sur les limites de l'Acadie.]

Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule acadienne avait plus de

trois fois l'étendue de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient le golfe et

l'embouchure du St.-Laurent. C'était la porte du Canada, et la seule par

où l'on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c'est-à-dire pendant 5

mois de l'année.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 26 / 31 段