laquelle elle annonça son arrivée devant les murailles par de grands
cris. Profitant de la première surprise, le colonel Vaughan alla
incendier dans la nuit même, de l'autre côté de la baie, les magasins du
roi remplis de boissons et d'objets de marine. L'officier qui commandait
la batterie royale près de là, soupçonnant quelque trahison, l'abandonna
et se retira sur le champ dans la ville, premier effet de la méfiance
qu'avait dû faire naître dans les officiers l'état de révolte de leurs
troupes. La garnison était alors composée d'environ 600 soldats et de
800 habitans qui s'étaient armés à la hâte.
A la première alarme le général Duchambon, commandant, fit rassembler
les troupes et les harangua; il en appela à leurs sentimens, et leur
représenta que l'arrivée des ennemis leur offrait une occasion favorable
de faire oublier le passé et de montrer qu'ils étaient encore bons
Français. Ces paroles ranimèrent leur patriotisme, et ces gens qui
n'étaient qu'outrés contre les injustices de leurs supérieurs,
reconnurent leur faute et rentrèrent aussitôt dans le devoir, sacrifiant
leur ressentiment au bien de la patrie. Malheureusement les officiers
refusèrent toujours de croire à la sincérité de leurs dispositions, et
cette méfiance avait déjà eu et eut encore les plus funestes résultats
comme on va le voir tout à l'heure.
Quoique l'ennemi eût débarqué et se fût approché de la ville sans
opposition, à la faveur de la surprise, son succès n'aurait été rien
moins qu'assuré si le général français eût fondu sur lui pendant qu'il
formait son camp et qu'il commençait à ouvrir ses tranchées. En effet de
simples milices, rassemblées avec précipitation, commandées par des
marchands n'ayant aucun principe militaire, auraient été déconcertées
par des attaques régulières et vigoureuses; elles n'auraient pu résister
à la bayonnette; un premier échec les aurait découragées. Mais on
s'obstina à croire que la garnison ne demandait à faire des sorties que
pour déserter; et ses propres chefs la tinrent comme prisonnière jusqu'à
ce qu'une si mauvaise défense eût réduit la ville à capituler le 16
juin, après avoir perdu 200 hommes. L'île entière suivit le sort de
Louisbourg son unique boulevard, et la garnison et les habitans au
nombre de 2,000 furent transportés à Brest où l'on fut étonné un jour de
voir débarquer tout-à-coup une colonie entière de Français que des
vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage. Warren qui fermait l'entrée
du port avec sa flotte venait de prendre un vaisseau de 64 canons
portant 560 hommes qui étaient envoyés pour relever la garnison. Si ce
renfort eût pu y pénétrer, Louisbourg était sauvé. Les Américains qui
savent allier le flegme avec la ruse, laissèrent flotter encore
plusieurs jours le drapeau blanc sur les remparts; et par ce moyen
plusieurs vaisseaux français richement chargés, trompés par ce signe,
vinrent se jeter au milieu des ennemis.
Le succès de l'expédition de Louisbourg, qui n'avait coûté presqu'aucune
perte, surprit en Amérique et en Europe, et en effet il devait
surprendre. Pour ceux qui ignoraient ce qui s'était passé dans la
garnison française, comment croire que le plan de réduire une forteresse
régulière «formé par un avocat, exécuté par un marchand à la tête d'un
corps d'artisans et de laboureurs», eût pu réussir; et pourtant c'est ce
qui venait d'avoir lieu. L'orgueil européen en fut blessé, et «quoique
cette conquête mît la Grande-Bretagne en état d'acheter la paix, elle
excita sa jalousie contre les colonies qui l'avaient faite»[106]. Nous
verrons dans la prochaine guerre que les exploits des Canadiens
excitèrent de même l'envie des Français et jusqu'à celle du général
Montcalm, et que cette faiblesse contribua chez ce commandant à le
dégoûter d'une lutte au succès de laquelle il fit la faute grave de ne
pas croire dès le commencement, et celle encore plus grande de répandre
cette idée parmi les troupes.
[Note 106: _American Annals._]
Tandis que les vainqueurs se félicitaient, et attribuaient eux-mêmes
dans leur étonnement le succès qu'ils venaient de remporter au secours
d'une providence dont la main avait paru manifestement dans tout le
cours de l'entreprise, la nouvelle de la prise de Louisbourg parvint en
France et tempéra la joie qu'y causaient la célèbre victoire de Fontenoy
et la conquête de l'Italie autrichienne. A Londres la perte de cette
bataille et le débarquement du prétendant, le prince Edouard, en Ecosse
ne permirent guère non plus d'exalter la conquête américaine. En Canada
la sensation fut profonde, car l'on croyait que l'attaque de Louisbourg
n'était que le prélude à celle de Québec. M. de Beauharnais ne resta pas
en conséquence oisif. Il présida à Montréal une assemblée de six cents
Indiens de diverses nations, parmi lesquels il y avait des Iroquois, et
qui montrèrent tous les meilleures dispositions pour la France. Il fit
descendre à Québec une partie des milices et des Sauvages, et activa
l'achèvement des fortifications de la ville auxquelles on travaillait
déjà depuis si longtemps. L'enceinte fut refaite en maçonnerie.
En même temps ce gouverneur écrivait en France pour presser le ministère
de reprendre Louisbourg et l'Acadie, leur assurant que 2,500 hommes
suffiraient pour faire la conquête de cette dernière province. Il
fallait à tout prix se remparer de ces deux possessions; c'était le
passage du golfe qui était interrompu, «les Anglais, observait-il dans
une dépêche, tiennent toujours la même conduite, ils veulent occuper
tous les passages et ils les occupent en effet». Pour la défense du
Canada, écrivait encore M. de Beauharnais, envoyez-moi des munitions et
des armes, je compte sur la valeur des Canadiens et des Sauvages. En
effet la prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre
avait piqué l'amour-propre des premiers qui brûlaient de se mesurer avec
les Américains.
Mais là où la conquête anglaise fit l'impression la plus pénible, ce fut
dans la Nouvelle-Ecosse même, parmi les populations acadiennes
abandonnées des Français et regardées avec défiance par les Anglais. Le
pressentiment du malheur qui devait leur arriver plus tard les
inquiétait déjà. Ils venaient de voir la population du Cap-Breton
déportée toute entière en France. Ils craignaient une plus grande
infortune, celle d'être enlevés et dispersés en différens exils. Ils
firent demander au gouverneur à Québec si on n'aurait pas de terres à
leur donner en Canada; et celui-ci fut réduit à éluder cette question
d'un peuple qui méritait à un si haut degré la bienveillance de la
France.
Les vives instances de M. de Beauharnais ne restèrent pas cependant sans
effet. Le gouvernement résolut de mettre sans retard ses recommandations
à exécution; et M. de Maurepas dirigea les préparatifs d'un armement
comme la France n'en avait pas encore mis sur pied pour l'Amérique. Le
secret de sa destination fut caché avec le plus grand soin. Le duc
d'Anville, homme de mer dans le courage et l'habileté duquel on avait la
plus grande confiance, fut choisi pour le commander. Il était de la
maison de la Rochefoucault, et il savait allier à la bravoure cette
politesse et cette douceur de moeurs que les Français seuls conservant
dans la rudesse attachée au service maritime (Voltaire). Bigot, dont le
nom devait être associé à tous les malheurs des Français dans ce
continent, fut nommé intendant de la flotte, par son protecteur le
ministre de la marine. Jamais entreprise n'avait été combinée avec tant
de sagesse et de prudence; tous les événemens possibles semblaient avoir
été prévus. La flotte consistait en 11 vaisseaux de ligne et 30 autres
plus petits bâtimens et transports, portant 3,000 hommes de débarquement
sous les ordres de M. de Pommeril, maréchal de camp, et qui devaient
être renforcés par 600 Canadiens et autant de Sauvages. Les Canadiens
s'embarquèrent à Québec dans les premiers jours de juin[107].
[Note 107: _Documens de Paris._]
Il n'y avait rien en Amérique de capable de résister à cette force. Le
duc d'Anville avait ordre de reprendre et de manteler Louisbourg,
d'enlever Annapolis et d'y laisser garnison; de détruire Boston, de
ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre, et enfin d'aller inquiéter
les colonies à sucre britanniques dans le golfe mexicain. Le succès
n'aurait pas été douteux sans une fatalité qui s'attachait à toutes les
entreprises françaises, même à celles qui semblaient les mieux combinées
pour amener un résultat définitif. Lorsqu'elles étaient au-dessus des
efforts des hommes, elles venaient périr sous les coups des élémens. Le
tableau de la fin de cette expédition présente les traits les plus
sombres et les plus tragiques de l'histoire. Chibouctou (Halifax) en
Acadie est le lieu où la flotte avait rendez-vous. La traversée calculée
à six semaines fut de plus de cent jours. Mais enfin on était à la vue
du port et chacun commençait à se livrer à ses espérances et à oublier
les fatigues d'une longue traversée, lorsqu'une tempête furieuse
surprend les vaisseaux et les disperse; une partie est obligée de
relâcher dans les Antilles, une autre en France; quelques transports
périssent sur l'île de Sable et le reste, battu par les vents durant dix
jours, ne peut pénétrer qu'avec peine au port qu'il avait été si près de
toucher avant la tempête, et où il entre maintenant avec une épidémie
qui vient d'éclater avec une violence extrême à bord, causée par le long
séjour de compactes agrégations d'hommes dans les entreponts. L'on se
hâta de débarquer les malades et d'établir des hôpitaux à terre. Les
vivres avaient été entièrement consommées, et il fallut en envoyer
chercher à de grandes distances. M. de Conflans qui avait été détaché de
la flotte avec trois vaisseaux de ligne et une frégate pour convoyer des
bâtimens marchands qui s'en allaient aux Iles, et qui avait ordre de
rallier M. d'Anville à la hauteur des côtes de l'Acadie, ne s'y trouva
point. Cet officier du reste peu habile avait suivi ses instructions;
mais après avoir croisé quelque temps dans les eaux de la péninsule, ne
voyant point arriver le duc d'Anville, il avait pris le parti de
retourner en France. De sorte que déjà avant d'avoir vu l'ennemi,
l'expédition avait perdu une grande partie de ses forces. Mais la
maladie était encore plus funeste pour elle que les élémens. La mort
emportait les soldats et les matelots par centaines, par milliers.
Peut-on rien imaginer de plus lugubre que cette flotte enchaînée à la
plage par la peste; que ces soldats et ces équipages encombrant
d'immenses baraques érigées à la hâte sur des côtes incultes, inhabitées
et silencieuses comme des tombeaux, en face de l'immense océan qui
gémissait à leurs pieds et qui les séparait de leur patrie vers laquelle
ils tournaient en vain leurs regards expirans. Un sombre désespoir
s'était emparé de tout le monde. La contagion se communiqua aux fidèles
Abénaquis qui étaient venus pour joindre leurs armes à celles des
Français, et en fit périr le tiers. Ce fléau remplit d'effroi les
ennemis eux-mêmes, qui se tinrent au loin dans un moment où ils auraient
pu anéantir sans effort l'expédition française. L'amiral Townshend
regardait avec terreur du Cap-Breton où il était avec son escadre, les
ravages qui désolaient ses malheureux adversaires.
Cependant les lettres interceptées annonçant l'arrivée d'une flotte
anglaise, avait nécessité la tenue d'un conseil de guerre, où les
opinions furent partagées sur ce qu'il y avait à faire. Le duc d'Anville
dont le caractère altier se révoltait sous le poids d'aussi grands
malheurs, mourut presque subitement. M. d'Estournelle qui le remplaça
dans le commandement, convoqua un nouveau conseil et proposa
d'abandonner l'entreprise et de retourner en France. Cette proposition
fut repoussée surtout par M. de la Jonquière, troisième en grade sur la
flotte. Le nouveau commandant tomba alors dans une agitation extrême, la
fièvre s'empara de lui, et dans son délire il se perça de son épée. Ces
scènes tragiques ne rappellent-elles pas les désastres de la retraite
des Grecs après la prise de Troie.
L'on était rendu au 22 octobre et il y avait 42 jours que l'on était à
Chibouctou, pendant lesquels il était mort 1,100 hommes et 2,400 «depuis
le départ de l'escadre de France. Sur 200 malades qui furent mis alors
sur un navire un seul survécut et débarqua en France malgré les plus
grands soins dont ils furent tous entourés! Cependant rien ne pouvait
abattre la détermination des officiers français; malgré tous ces
désastres, et quoiqu'il ne restât plus que quatre vaisseaux de guerre,
on résolut encore d'aller assiéger Port-Royal ou Annapolis. On remit à
la voile; mais une nouvelle tempête éclata sur ce débris de la flotte
devant le Cap de Sable, et l'obligea de faire route pour la France. M.
de Maurepas, en apprenant tant d'infortunes, fit cette simple et noble
réponse: «Quand les élémens commandent, ils peuvent bien diminuer la
gloire des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur
mérite».
Nous avons dit que 600 Canadiens et autant de Sauvages devaient se
joindre aux troupes que portait la flotte du duc d'Anville; et que les
premiers étaient partis de Québec sur 7 bâtimens pour l'Acadie. Ce
renfort, commandé par M. de Ramsay, débarqua à Beaubassin dans la baie
de Fondy, et fut très bien accueilli par les habitans qu'il avait
mission d'empêcher de communiquer avec Port-Royal. Toute la population
acadienne flottait entre l'espérance et la crainte. Elle disait que si
les projets des Français ne réussissaient pas, elle serait perdue,
parcequ'elle avait refusé de prendre les armes pour ses maîtres. Aussi
reçut-elle la nouvelle de l'arrivée du duc d'Anville avec de grandes
démonstrations de joie, car elle se croyait sauvée, joie funeste qu'elle
devait pleurer en larmes de sang dans un cruel exil et dans une
dispersion plus cruelle encore! M. de Ramsay, après avoir attendu
longtemps en vain l'expédition française aux Mines, se disposait à
revenir en Canada, sur les ordres de M. de Beauharnais, pour s'opposer
aux projets que les grands préparatifs des ennemis annonçaient contre
cette province, et il s'était déjà mis en route lorsqu'il fut rattrapé
par un envoyé du duc d'Anville, qui le fit revenir sur ses pas avec 400
Canadiens; et bientôt après il s'approcha avec ce petit corps de
Port-Royal qu'il bloqua par terre quoique la garnison y fût de 6 à 700
hommes, en attendant la flotte qui portait les troupes aux quelles il
devait se joindre pour faire la conquête de l'Acadie. Nous avons vu
pourquoi elle ne vint pas.
Cependant le détachement de M. de Ramsay en Acadie et l'arrivée du duc
d'Anville à Chibouctou, éloignèrent la guerre des frontières du Canada,
qui avait été sérieusement menacé. La prise de Louisbourg avait rempli
les habitans de la Nouvelle-Angleterre d'une humeur toute martiale; ils
ne tarissaient pas sur leur conquête comme des soldats encore peu
accoutumés à la victoire. Tandis que les esprits étaient pleins
d'enthousiasme, M. Shirley proposa d'exécuter le vaste projet qu'il
avait conçu déjà depuis longtemps, et qui n'était rien moins que de
chasser les Français de toute l'Amérique continentale. Ce projet n'était
pas aussi difficile qu'il le paraissait au premier abord, vu la
supériorité du nombre des Anglais sur mer et sur terre dans ce
continent. Ce gouverneur après s'être consulté avec le chevalier Peter
Warren et le général Pepperrell qui venait de recevoir les honneurs de
la chevalerie pour son exploit à Louisbourg, en écrivit au ministère.
Malgré les graves préoccupations de celui-ci causées par la présence du
Prétendant au milieu de la Grande-Bretagne, le duc de New-Castle,
secrétaire d'état, adressa une circulaire à tous les gouverneurs des
colonies américaines pour leur enjoindre de lever autant d'hommes qu'il
serait possible et de les tenir prêts à marcher au premier ordre. Le
plan du cabinet de St.-James, c'était toujours l'ancien projet
d'attaquer le Canada par terre et par mer simultanément. Le vice-amiral
Warren devait faire voile d'Europe avec un corps de troupes commandé par
le général St.-Clair, prendre en passant à Louisbourg les milices de la
Nouvelle-Angleterre et aller mettre le siége devant Québec. Les levées
de la Nouvelle-York et des autres colonies devaient se rassembler à
Albany et marcher sur le fort St.-Frédéric et Montréal. Les colonies
devaient fournir 5,000 hommes, et elles en votèrent plus de 8,000 tant
leur ardeur était grande; mais ni flotte ni armée ne vinrent
d'Angleterre, et l'on se vit forcé d'ajourner une entreprise qui était
devenue depuis longtemps une pensée fixe chez nos voisins. Cependant
pour ne pas perdre entièrement le fruit des dépenses qu'ils avaient
faites, ils voulurent enlever le fort St.-Frédéric, sur le lac
Champlain, et M. Clinton, gouverneur de la Nouvelle-York, avait réussi à
engager les cinq cantons à prendre les armes, lorsque l'on apprît que M.
de Ramsay était à Beaubassin, et que les Acadiens, travaillés par ses
intrigues, menaçaient de se soulever. Aussitôt l'expédition de
St.-Frédéric fut abandonnée, et les troupes furent dirigées vers
l'Acadie pour couvrir Annapolis, dont la reddition aurait entraîné la
perte de la province.
Mais à peine ces troupes étaient-elles en route qu'une nouvelle d'une
nature infiniment plus grave se répandit comme un éclair dans toutes les
possessions anglaises et y sema l'alarme et la consternation. C'était
celle de l'apparition de la flotte du duc d'Anville sur les côtes de
l'Acadie; elle fut connue à Boston le 20 septembre. Le peuple, qui dans
son triomphe croyait déjà tenir tout le Canada, passa subitement de
l'exaltation à l'épouvante; car l'armement des Français paraissait trop
formidable pour avoir seulement Louisbourg et l'Acadie pour objet, et
l'on devina facilement contre qui allaient être dirigés ses coups, et
que les assaillans allaient devenir les assaillis. En peu de jours 6,400
hommes de milices accoururent de l'intérieur du pays au secours de
Boston, et 6,000 autres devaient se tenir prêts dans le Connecticut à y
marcher au premier ordre. Le gouverneur fut investi de pouvoirs
illimités pour fortifier le havre de cette ville et renforcer les
ouvrages de la citadelle, dont l'on fit une des plus fortes que les
Anglais possédassent sur le bord de la mer en Amérique. La plus grande
activité régnait partout pour repousser l'invasion; mais, comme l'on a
vu, il n'était pas besoin de tant de préparatifs ni de tant d'efforts.
«Les exemples d'une protection aussi remarquable sont rares, s'écrie un
puritain dans sa reconnaissance. Si l'ennemi eût réussi dans son projet,
il est impossible de dire jusqu'à quel point les colonies américaines
eussent été dévastées, à quel état de misère elles eussent été réduites.
Lorsque l'homme est l'instrument dont le ciel se sert pour détourner une
calamité publique, on doit encore y voir la main du Dieu; mais ici ce
n'est pas au pouvoir humain qu'on doit d'y avoir échappé. Si les
philosophes attribuent cet événement extraordinaire à un hasard aveugle,
à une nécessité fatale, les chrétiens l'attribueront certainement à la
volonté d'un Dieu tout puissant».
Pendant ce temps-là M. de Ramsay, qui était toujours à Annapolis, où il
avait fait une centaine de prisonniers, reprit, à la nouvelle de la
seconde dispersion de la flotte française, le chemin de Beaubassin afin
d'y établir ses quartiers d'hiver, la saison étant trop avancée pour
retourner en Canada la même année. M. Shirley, inquiet de le voir si
proche de la capitale acadienne, y envoya un nouveau corps de troupes du
Massachusetts, pour renforcer la garnison qui avait déjà été augmentée
de trois compagnies de volontaires. Le gouverneur d'Annapolis, M.
Mascarène, demandait 1000 hommes pour déloger les Français; mais une
partie seulement, environ 500, sous les ordres du colonel Noble, avait
pu lui être fournie et avait été prendre position au Grand-Pré dans les
Mines, à quelque distance de Beaubassin où était M. de Ramsay. Les deux
corps se trouvaient en présence l'un de l'autre, mais séparés par la
baie de Fondy. Au milieu de l'hiver les officiers canadiens proposèrent
à leur commandant, qui ne put les refuser, d'aller surprendre le colonel
Noble dans ses quartiers. A cet effet il mit 300 Canadiens et Sauvages
sous les ordres de M. Coulon. Pour atteindre l'ennemi il fallait faire
le tour du fond de la baie, ce qui portait la distance à parcourir au
milieu des neiges et des bois à près de soixante lieues. Le détachement
se mit en marche en raquettes, et arriva exténué de fatigue devant les
cantonnemens anglais dans le mois de février 1747. Le 11 au matin, après
avoir pris un moment de repos, il tomba avec une extrême vigueur sur
l'ennemi, qui, surpris d'abord, fit ensuite la plus grande résistance.
Le feu se prolongea jusqu'à 3 heures de l'après-midi avec vivacité. Le
colonel Noble fut tué et plus du tiers de ses hommes mis hors de combat,
le reste, ne pouvant fuir à cause de la profondeur de la neige, s'était
réfugié au nombre de 300 dans une grande maison fortifiée où il obtint,
par sa belle défense, une capitulation honorable. Cet exploit fit un
grand bruit à Boston, et on le regarda en Angleterre comme un des plus
hardis que l'on pût entreprendre, et dont le résultat était de nature à
abattre un peu l'orgueil des vainqueurs de Louisbourg[108].
[Note 108: _Gazette de Londres. Documens de Paris. Chalmers Annals.
Affaires du Canada._]
Les Canadiens cependant, manquant de vivres, ne purent pousser plus loin
leur avantage, et ils furent même obligés de rentrer dans leur pays dès
que la saison le permit, comme ils avaient projeté de le faire l'automne
précédent.
L'échec du Grand-Pré n'était pas le seul qu'éprouvaient nos voisins
depuis le commencement des hostilités. Leurs frontières étaient
continuellement dévastées par les bandes qui s'y succédaient l'une à
l'autre avec une prodigieuse activité depuis l'automne de 1745, et
quelquefois il y en avait plusieurs en même temps sur pied. Mais au loin
l'éclat de la conquête du Cap-Breton avait jeté dans l'ombre toutes ces
petites expéditions, qui à la longue devaient harasser cependant
beaucoup l'ennemi. On en comptait jusqu'à 27 depuis le commencement de
la guerre, c'est-à-dire depuis trois ans. Le fort Massachusetts situé à
cinq lieues au-dessus de celui de St.-Frédéric, avait été enlevé par
capitulation par M. Rigaud de Vaudreuil à la tête de 700 Canadiens et
Sauvages, qui avaient ensuite ravagé 15 lieues de pays et répandu la
terreur dans la Nouvelle-Angleterre. M. de la Corne de St.-Luc avait
attaqué le fort Clinton et complètement défait un détachement ennemi
qu'il avait précipité à coups de hache dans une rivière. Saratoga avait
été pris et la population massacrée. Le fort Bridgman, attaqué par M. de
Léry, était aussi tombé en son pouvoir. Les frontières de Boston à
Albany n'étaient plus tenables, les forts avancés furent évacués et la
population alla chercher une retraite dans l'intérieur des villes[109];
n'osant elle-même faire ce genre de guerre, elle ne put réussir qu'à
engager quelques Agniers à faire des irruptions insignifiantes dans le
gouvernement de Montréal. Tel était l'état des choses en Amérique.
[Note 109: _Documens de Paris._]