Le territoire que l'Angleterre disputait aux Français au-delà des

Apalaches était encore beaucoup plus précieux pour l'avenir. Le bassin

de l'Ohio seul jusqu'à sa décharge dans le Mississipi, n'a pas moins de

deux cents lieues de longueur; mais ce n'en était là qu'une faible

partie; l'étendue réclamée n'était pas définie; elle n'avait et ne

pouvait avoir à proprement dire aucune limite, c'était un droit occulte,

qui devait entraîner avec lui la possession des immenses contrées

représentées sur les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron et

Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, et qui forment

maintenant les Etats de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio,

du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les territoires qui sont de

chaque côté du lac Michigan, et entre les lacs Erié et Huron et le

fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Louisiane par

de longues distances, et complètement mutilé. Des murs de Québec et de

Montréal on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive

droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices équivalaient, dans notre

opinion, à une cession tacite de la Nouvelle-France.

En présence de ces prétentions annoncées à la possession de pays

découverts par les Français, et formant partie intégrante des

territoires occupés par eux depuis un siècle et demi, qu'avait à faire

M. de la Galissonnière, sinon de maintenir les droits de sa patrie?

Certainement ce n'était pas à lui à les abandonner. Tous les mouvemens

qu'il ordonna sur nos frontières lui auraient donc été dictés par la

nécessité de sa situation, s'il n'avait pas été été convaincu d'ailleurs

lui même de leur à propos. Mais il y a plus. L'article 9 du traité

d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient

remises dans le même état qu'elles étaient avant la guerre, et la

Grande-Bretagne avait envoyé deux otages à Versailles pour répondre de

la remise de Louisbourg dans l'île du Cap-Breton. Or la France avait

toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme de la péninsule acadienne.

L'érection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement

après le traité d'Utrecht étaient des actes publics, éclatans, de cette

occupation dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence

que la cour de Londres avait gardé jusqu'après le traité qui venait de

mettre fin à la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur de la

Nouvelle-Ecosse, le colonel Mascarène, voulût forcer les habitans de la

rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à l'Angleterre et

s'approprier leur pays[115].

[Note 115: Mémoire du duc de Choiseul, ministre de France.--Mémoire

anonyme sur les affaires du Canada.]

Après ce que l'on vient de dire, M. de la Galissonnière n'ayant point de

discrétion à exercer, devait prendre des mesures pour la conservation

des droits de son pays, et c'est ce qu'il fit; il y envoya des troupes

et il donna ses ordres pour repousser même par la force les Anglais

s'ils tentaient de sortir de la péninsule et de s'étendre sur le

continent; et il écrivit à M. Mascarène à la fois pour se plaindre de sa

conduite à l'égard des habitans de St.-Jean, et pour l'engager à faire

cesser les hostilités qui avaient continué contre les Abénaquis, quoique

ceux-ci eussent mis bas les armes dès que le traité d'Aix-la-Chapelle

avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une suite de lettres

assez vives que s'écrivirent mutuellement le marquis de la Jonquière et

M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier le comte de la

Galissonnière, et le second M. Mascarène, en 1749.

Cependant jusque là le gouvernement français était manifestement dans

son droit. Mais M. de la Galissonnière avait formé un projet qu'il

communiqua à la cour et qu'il réussit à lui faire adopter, qui ne

pouvait être en aucune manière justifiable. Ce projet était d'engager

les Acadiens à abandonner en masse la péninsule pour venir s'établir sur

la rive septentrionale de la baie de Fondy. Le but en ceci était d'abord

de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et

bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la population française

sous le même drapeau. L'exécution d'un semblable dessein en tout temps

aurait été chose difficile, mais dans l'état actuel des relations entre

la France et l'Angleterre, elle avait le caractère d'un acte déloyal;

c'était prêcher la désertion aux sujets d'une puissance amie; car

quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le

serment du test, et se donnassent pour des neutres, ils n'en étaient pas

moins aux yeux des signataires du traité d'Utrecht des sujets

britanniques. Néanmoins la cour affecta à ce projet une somme assez

considérable, et les missionnaires français répandus parmi les Acadiens,

blessés dans leurs sentimens religieux par la soumission à un

gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par leur

sujétion à un joug étranger, se prêtèrent volontiers aux voeux de leur

ancienne patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés par les

Acadiens eux-mêmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie

ne pouvait s'établir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les

hommes, la religion et la nationalité, secondaient donc les vues de M.

de la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal et l'abbé de Laloutre à

Beaubassin sont ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, et qui

firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner

leur fortune qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait être

encore plus sensible pour eux, la terre qui les avait vu naître et où

reposaient les cendres de leurs pères. Cette émigration commença en

1748.

Tandis que le gouverneur travaillait ainsi dans l'est à élever une

barrière dans l'isthme de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne

mettait pas moins d'activité à leur fermer l'entrée de la vallée de

l'Ohio dans l'ouest. Visitée par la Salle en 1679, cette vallée fut

comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l'établissement de la

Louisiane, et elle avait toujours été fréquentée depuis pour passer de

cette province en Canada. Les traitans anglais commençant à s'y montrer,

M. de la Galissonnière y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville avec 300

hommes pour en expulser tous les traitans de cette nation qui pourraient

s'y trouver, et pour en prendre possession d'une manière solennelle en

plantant des poteaux et en enterrant des plaques de plomb aux armes de

France en différens endroits, après en avoir dressé procès verbal en

présence des tribus du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités

s'accomplir sans inquiétude et sans mécontentement. Les plus hardies ne

cachèrent même pas leurs sentimens à cet égard. M. Céleron[116] écrivit

aussi au gouverneur de la Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et

le prier de donner des ordres pour qu'à l'avenir les habitans de la

province n'allassent pas commercer au delà des monts Apalaches, où il

avait l'expresse injonction de les arrêter et de confisquer leurs

marchandises s'ils y faisaient la traite. En même temps M. de la

Galissonnière était en correspondance active avec les gouverneurs de la

Nouvelle-Ecosse, de Boston et de New-York, MM. Mascarène, Shirley et

Clinton; il envoyait une garnison au Détroit, il faisait relever le fort

de la baie des Puans, démantelé par M. de Ligneris lors de son

expédition contre les Outagamis, il faisait bâtir un autre fort au

milieu des Sioux, un en pierre à Toronto et celui de la Présentation,

aujourd'hui Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent entre

Montréal et Frontenac, afin d'être plus à portée des Iroquois qu'il

voulait gagner entièrement à la France. La milice n'avait pas échappé

non plus à son attention, et dès son arrivée dans le pays, il avait

envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue paroisse par paroisse,

et pour en lever des rôles exacts; elle pouvait former alors une force

de 12,000 hommes.

[Note 116: Documens de Londres.]

C'est au milieu de ces importantes occupations, et des efforts qu'il

faisait pour donner quelqu'espèce de solidité aux frontières du Canada,

qu'il vit arriver à la fin du mois d'août 1749, le marquis de la

Jonquière, qui venait pour le relever en vertu de sa première

commission. Cet amiral avait été nommé gouverneur du Canada au temps de

l'expédition du duc d'Anville, mais ayant ensuite été fait prisonnier au

combat naval du Cap-Finistère, il n'avait recouvré la liberté qu'à la

paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous les renseignemens qu'il

avait pu recueillir sur le Canada; il lui dévoila ses plans et ses vues;

il lui fit part enfin avec une noble et patriotique franchise de tout ce

qu'il croyait nécessaire pour la sûreté et la conservation de ce pays,

auquel, de retour en France, il ne cessa point de s'intéresser avec le

même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère en arrivant à

Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le

haut du St.-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa

encore un long mémoire dans lequel il prédit que si le Canada ne prenait

pas l'Acadie au commencement de la première guerre qui éclaterait, cette

dernière province ferait tomber Louisbourg. Il recommandait de détruire

Oswégo, d'empêcher les Anglais, dont il développa les desseins, de

s'établir sur l'Ohio, même par la force; et déclara que tout devait être

fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour

établir solidement les environs du fort St.-Frédéric et les postes de

Niagara, du Détroit et des Illinois[117].

[Note 117: Documens de Paris.]

Ces plans de M. de la Galissonnière parurent très hardis à son

successeur, qui attendait peut-être peu de chose de l'énergie du

gouvernement, et qui en conséquence ne crut pas devoir les suivre tous,

particulièrement ceux qui avaient rapport à l'Acadie, de peur de porter

ombrage à l'Angleterre, vu surtout que des commissaires venaient d'être

nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations.

Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et l'ordre lui fit transmis

de garder les pays dont la France avait toujours été en possession. Le

chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontière, fut chargé de

choisir un endroit en decà de la péninsule pour s'y fortifier et

recevoir les Acadiens. Il choisit d'abord Chédiac sur le golfe

St.-Laurent; mais il l'abandonna ensuite parcequ'il était trop éloigné,

et il vint prendre position à Chipodi entre la baie Verte et la baie de

Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse,

prétendant que son gouvernement embrassait non seulement la péninsule,

mais encore l'isthme et la côte septentrionale de la baie de Fondy avec

St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes

pour en déloger les Français et les Sauvages. Il ordonna en même temps

d'intercepter les vaisseaux qui leur apportaient des vivres de Québec, à

eux et aux Acadiens réfugiés. A son approche les habitans de Beaubassin,

encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village

et se retirèrent derrière la rivière qui se jette dans la baie de

Chignectou, avec leurs femmes et leurs enfans et ce qu'ils purent

emporter de leurs effets.[118] C'était un spectacle noble et cruel tout

à la fois. Jamais on n'avait vu encore des colons montrer un pareil

dévouement à une métropole regrettée. Le chevalier de la Corne s'avança

avec des forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de

cette rivière, déclarant au major Lawrence qu'il avait ordre de lui en

défendre le passage jusqu'à ce que la question des limites fût décidée.

Alors le commandant anglais se retira à Beaubassin, sur les ruines

fumantes duquel il éleva un fort qui reçut son nom; il en fit aussi

bâtir un autre aux Mines. Les Français firent construire de leur côté le

fort de Beauséjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la

baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia également la rivière

St.-Jean, et l'on resta ainsi en position l'arme au bras en attendant le

résultat des conférences des commissaires à Paris.

[Note 118: Documens de Paris.]

En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur auprès de la cour de

France. Par ordre du cabinet de Londres, il écrivit le 20 mars 1750 au

marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empiétemens des Français en

Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même mois, que Chipodi était sur le

territoire du Canada comme St.-Jean, et que la France en avait toujours

été en possession; que les habitans ayant été menacés par les Anglais,

M. de la Jonquière, n'ayant encore reçu aucun ordre de sa cour, avait

cru devoir envoyer des forces pour les protéger. Le 7 juillet, le même

ambassadeur représenta encore au marquis de Puyzieulx, que les Français

avaient pris possession de toute cette partie de la Nouvelle-Ecosse

depuis la rivière Chignectou jusqu'à celle de St.-Jean; qu'ils avaient

brûlé Beaubassin, en avaient organisé les habitans en compagnies après

leur avoir donné des armes; que le chevalier de la Corne s'était ainsi

formé un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats, et que cet

officier et le P. Laloutre avaient fait, tantôt des promesses, tantôt

des menaces d'un massacre général, aux habitans de l'Acadie pour les

persuader d'abandonner leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur

Cornwallis n'avait jamais fait ni eu dessein de faire d'établissement

hors des limites de la péninsule, et il terminait par demander que la

conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, que ses troupes se

retirassent, et que les dommages qu'elles avaient faits fussent réparée.

Sur ces accusations graves, l'ordre fut donné d'écrire sans délai pour

demander au gouverneur du Canada, des informations précises sur ce qui

s'y était passé. «S'il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se

fussent rendus coupables des excès qui font l'objet de ces plaintes, ils

mériteraient punition et le roi en ferait un exemple». Au mois de

septembre un mémoire en réponse aux plaintes de l'Angleterre fut remis à

lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du

major Lawrence et du chevalier de la Corne et de leur entrevue, relation

qui est en substance à peu près semblable à ce qu'on a rapporté plus

haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se

plaindre; il représenta que les vaisseaux de guerre britanniques avaient

pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires français,

surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui étaient

stationnées le long de la baie de Fondy. La cour de Londres ne donna,

dit le duc de Choiseul, aucune satisfaction. Alors le marquis de la

Jonquière se crut en droit d'user de représailles, et il fit arrêter à

l'Ile-Royale trois ou quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.

Cependant plus de 3000 Acadiens avaient déjà émigré de l'Acadie dans

l'île St.-Jean; dont l'établissement avait été abandonné depuis

l'insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie

de Fondy. Le manque de récolte et les casualités de la guerre laissèrent

tous ces malheureux en proie à une disette qui régna sans

discontinuation jusqu'à la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs des

Acadiens ne cessait presque point. L'arrivée à Chibouctou d'environ

3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax en

1749, semblait les avoir confirmés dans leur détermination; ils se

dirigeaient sur Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux qu'on

voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils ne fussent pas sous la

domination de l'Angleterre. Celle-ci dont cette fuite extraordinaire

accusait la modération et la justice, en éprouva un profond

ressentiment, dont les Acadiens qui étaient restés dans la péninsule se

ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre.

Tels étaient les événemens insignifians en apparence, qui fournirent des

prétextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes.

Tant de difficultés avaient induit les deux cours à nommer sans délai la

commission à laquelle faisait allusion le traité d'Aix-la-Chapelle, et

qui fut saisie de la question des limites. C'est la France qui avait

pris l'initiative. Le bruit des préparatifs que l'on faisait en

Angleterre, et les débats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet

d'un plan proposé par M. Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson,

dans lequel il paraissait vouloir étendre les frontières très avant dans

le Canada, avaient éveillé ses craintes; la cour de Versailles fit

remettre par son chargé d'affaires, M. Durand, à celle de Londres, au

mois de juin 1749, un mémoire dans lequel elle exposait ses droits aux

territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour

régler à l'amiable les limites des colonies respectives. Cette

proposition fut acceptée[119] dans le mois de juillet suivant, et les

commissaires nommés, savoir: MM. Shirley et Mildmay de la part de

l'Angleterre, et le comte de la Galissonnière et M. de Silhouette de la

part de la France, s'assemblèrent à Paris. M. Shirley comme M. de la

Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. Outre les limites de

l'Acadie, ces commissaires avaient encore d'autres intérêts à régler

concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie, la Dominique, St.-Vincent

et Tabago, dont les deux nations se disputaient la propriété.

Une des principales conventions qui accompagnèrent la création de cette

commission, fut que rien ne serait innové dans les pays sur le sort

desquels elle devait prononcer[120]. Les mouvemens du chevalier de la

Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu'ils avaient

ordonnée dans l'isthme de l'Acadie, tout cela fut regardé par les deux

cours comme des violations des conventions dont on vient de parler;

elles s'étaient demandées réciproquement des explications, des

éclaircissemens, qu'elles s'étaient fournis avec empressement, en

protestant chaque fois de leur désir sincère de conserver la paix, et en

s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres à leurs gouverneurs

respectifs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espèce

d'hostilités.

[Note 119: Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.]

[Note 120: Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec

leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations

envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.]

Par l'article 12 du traité d'Utrecht, la France avait cédé à

l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, suivant ses anciennes

limites, comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté entre les

deux nations était de déterminer ces limites qui ne l'avaient jamais

été.

Dans le mémoire que les commissaires britanniques remirent à ceux du roi

de France le 21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les véritables

bornes de l'Acadie: «Sur l'ouest du côté de la Nouvelle-Angleterre, par

la rivière de Penobscot, autrement dite Pentagoët; c'est-à-dire en

commençant par son embouchure, et de là en tirant une ligne droite du

côté du nord jusqu'à la rivière St.-Laurent, ou la grande rivière du

Canada: au nord par la dite rivière St.-Laurent, le long du bord du sud

jusqu'au cap Rosiers, situé à son entrée; à l'est par le grand golfe de

St.-Laurent, depuis le dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles

de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à la droite, et le golfe de

St.-Laurent et Terreneuve avec les îles y appartenantes, à la gauche,

jusqu'au cap ou promontoire nommé Cap-Breton; et au sud par le grand

océan Atlantique, en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit

Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'île du même nom, à l'entour du

fond de la baie de Fondy qui monte du côté de l'est dans le pays jusqu'à

l'embouchure de la dite rivière de Penobscot ou Pentagoët»[121].

[Note 121: _Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et

de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits

respectifs des deux couronnes en Amérique._]

Et ils ajoutèrent: «D'autant qu'à diverses fois, pendant la possession

de la dite Acadie par la couronne de France, on a de sa part tâché

d'étendre ses limites du côté de l'ouest jusqu'à la rivière de Kinibeki

prétendant que les terres ou territoires situés entre les dites rivières

de Penobscot et Kinibeki, faisaient partie de la dite Acadie, et comme

tels y appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires

appartenaient pour lors et appartiennent présentement à la couronne de

la Grande-Bretagne: or les susdits commissaires déclarent que toutes les

terres et territoires situés entre les dites rivières de Penobscot et

Kinibeki, et qui sont bornés du côté du nord par la dite rivière

St.-Laurent, appartiennent à la couronne de la Grande-Bretagne, tant par

ancien droit qu'en vertu du dit traité d'Utrecht».

Dans le mémoire que les commissaires français remirent le même jour aux

commissaires britanniques, en échange de celui qu'ils en en avaient

reçu, il était déclaré «iº. Qu'Annapolis n'était pas comprise dans les

anciennes limites de l'Acadie; ce qui était conforme d'ailleurs aux plus

anciennes descriptions du pays, et par conséquent l'ancienne Acadie ne

renfermait qu'une partie de la péninsule de ce nom. 2º. Que l'île de

Canseau se trouvant située dans une des embouchures du golfe

St.-Laurent, l'Angleterre pouvait se rappeler les plaintes portées

depuis longtemps de la part du roi, concernant l'invasion violente de

cette île en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur Smart, capitaine

de l'Ecureuil, navire de guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y

avait eu des commissaires nommés, et rien de décidé; mais il était à

observer, que quelque temps après la cour d'Angleterre avait accordé des

indemnités pour les effets enlevés par le dit navire. 3º. Que les

limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre n'avaient dû

subir aucun changement, et devaient être aujourd'hui telles qu'elles

étaient avant le traité d'Utrecht, qui n'avait rien changé à cet égard».

Cette déclaration n'ayant pas paru assez précise aux commissaires

anglais, on leur dit, le 16 novembre, que «l'ancienne Acadie commençait

à l'extrémité de la baie française depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap

Fourchu; qu'elle s'étendait le long des côtes, et qu'elle se terminait

au Cap Canseau».

Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne réclamait tout le

territoire situé entre le fleuve et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique

et une ligne tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant la

parallèle du nord, la France de l'autre, ne lui laissait pas même la

péninsule acadienne entière; elle en réclamait le côté situé sur la baie

de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément par le traité. Si

l'on jette un moment les yeux sur une carte géographique, l'on verra que

les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la

Nouvelle-Ecosse actuelle, les contrées que demandait l'Angleterre

forment aujourd'hui la plus grande partie de l'Etat du Maine, tout le

Nouveau-Brunswick et une portion considérable du Bas-Canada. Après

l'énoncé de ces prétentions et s'être suffisamment pressenti, l'on dut

conserver peu d'espoir d'un ajustement amical. Aucune des parties ne

paraissait disposée à rien céder, et en effet l'on ne voit point

qu'aucun compromis ait été offert. Cependant les deux parties

contendantes procédèrent à énumérer les titres sur lesquels elles

appuyaient leurs réclamations. Cela fut l'objet de deux autres mémoires

très volumineux, le premier par les commissaires de Sa Majesté

britannique en date du 11 janvier 1751, le second par les commissaires

de Sa Majesté très chrétienne en date du 4 octobre suivant, en réponse à

celui qu'on vient de mentionner et à un autre du 21 septembre précédent.

L'on fouilla dans l'histoire de l'Acadie et du Canada jusqu'à leur

origine, l'on cita une foule de documens, l'on apporta de nombreuses

preuves de part et d'autre; chacun défendit sa cause avec adresse et

habileté, mais on ne put se convaincre; chaque cabinet resta à peu près

dans la position qu'il avait prise d'abord, et il ne résulta de la

commission des limites que trois volumes in quarto de mémoires, pièces

justificatives, etc., pour embrouiller les questions qu'elle était

chargée de régler, sans retarder un moment la guerre lorsque la

Grande-Bretagne fut prête.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 27 / 31 段