Apalaches était encore beaucoup plus précieux pour l'avenir. Le bassin
de l'Ohio seul jusqu'à sa décharge dans le Mississipi, n'a pas moins de
deux cents lieues de longueur; mais ce n'en était là qu'une faible
partie; l'étendue réclamée n'était pas définie; elle n'avait et ne
pouvait avoir à proprement dire aucune limite, c'était un droit occulte,
qui devait entraîner avec lui la possession des immenses contrées
représentées sur les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron et
Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, et qui forment
maintenant les Etats de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio,
du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les territoires qui sont de
chaque côté du lac Michigan, et entre les lacs Erié et Huron et le
fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Louisiane par
de longues distances, et complètement mutilé. Des murs de Québec et de
Montréal on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive
droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices équivalaient, dans notre
opinion, à une cession tacite de la Nouvelle-France.
En présence de ces prétentions annoncées à la possession de pays
découverts par les Français, et formant partie intégrante des
territoires occupés par eux depuis un siècle et demi, qu'avait à faire
M. de la Galissonnière, sinon de maintenir les droits de sa patrie?
Certainement ce n'était pas à lui à les abandonner. Tous les mouvemens
qu'il ordonna sur nos frontières lui auraient donc été dictés par la
nécessité de sa situation, s'il n'avait pas été été convaincu d'ailleurs
lui même de leur à propos. Mais il y a plus. L'article 9 du traité
d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient
remises dans le même état qu'elles étaient avant la guerre, et la
Grande-Bretagne avait envoyé deux otages à Versailles pour répondre de
la remise de Louisbourg dans l'île du Cap-Breton. Or la France avait
toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme de la péninsule acadienne.
L'érection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement
après le traité d'Utrecht étaient des actes publics, éclatans, de cette
occupation dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence
que la cour de Londres avait gardé jusqu'après le traité qui venait de
mettre fin à la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur de la
Nouvelle-Ecosse, le colonel Mascarène, voulût forcer les habitans de la
rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à l'Angleterre et
s'approprier leur pays[115].
[Note 115: Mémoire du duc de Choiseul, ministre de France.--Mémoire
anonyme sur les affaires du Canada.]
Après ce que l'on vient de dire, M. de la Galissonnière n'ayant point de
discrétion à exercer, devait prendre des mesures pour la conservation
des droits de son pays, et c'est ce qu'il fit; il y envoya des troupes
et il donna ses ordres pour repousser même par la force les Anglais
s'ils tentaient de sortir de la péninsule et de s'étendre sur le
continent; et il écrivit à M. Mascarène à la fois pour se plaindre de sa
conduite à l'égard des habitans de St.-Jean, et pour l'engager à faire
cesser les hostilités qui avaient continué contre les Abénaquis, quoique
ceux-ci eussent mis bas les armes dès que le traité d'Aix-la-Chapelle
avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une suite de lettres
assez vives que s'écrivirent mutuellement le marquis de la Jonquière et
M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier le comte de la
Galissonnière, et le second M. Mascarène, en 1749.
Cependant jusque là le gouvernement français était manifestement dans
son droit. Mais M. de la Galissonnière avait formé un projet qu'il
communiqua à la cour et qu'il réussit à lui faire adopter, qui ne
pouvait être en aucune manière justifiable. Ce projet était d'engager
les Acadiens à abandonner en masse la péninsule pour venir s'établir sur
la rive septentrionale de la baie de Fondy. Le but en ceci était d'abord
de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et
bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la population française
sous le même drapeau. L'exécution d'un semblable dessein en tout temps
aurait été chose difficile, mais dans l'état actuel des relations entre
la France et l'Angleterre, elle avait le caractère d'un acte déloyal;
c'était prêcher la désertion aux sujets d'une puissance amie; car
quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le
serment du test, et se donnassent pour des neutres, ils n'en étaient pas
moins aux yeux des signataires du traité d'Utrecht des sujets
britanniques. Néanmoins la cour affecta à ce projet une somme assez
considérable, et les missionnaires français répandus parmi les Acadiens,
blessés dans leurs sentimens religieux par la soumission à un
gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par leur
sujétion à un joug étranger, se prêtèrent volontiers aux voeux de leur
ancienne patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés par les
Acadiens eux-mêmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie
ne pouvait s'établir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les
hommes, la religion et la nationalité, secondaient donc les vues de M.
de la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal et l'abbé de Laloutre à
Beaubassin sont ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, et qui
firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner
leur fortune qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait être
encore plus sensible pour eux, la terre qui les avait vu naître et où
reposaient les cendres de leurs pères. Cette émigration commença en
1748.
Tandis que le gouverneur travaillait ainsi dans l'est à élever une
barrière dans l'isthme de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne
mettait pas moins d'activité à leur fermer l'entrée de la vallée de
l'Ohio dans l'ouest. Visitée par la Salle en 1679, cette vallée fut
comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l'établissement de la
Louisiane, et elle avait toujours été fréquentée depuis pour passer de
cette province en Canada. Les traitans anglais commençant à s'y montrer,
M. de la Galissonnière y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville avec 300
hommes pour en expulser tous les traitans de cette nation qui pourraient
s'y trouver, et pour en prendre possession d'une manière solennelle en
plantant des poteaux et en enterrant des plaques de plomb aux armes de
France en différens endroits, après en avoir dressé procès verbal en
présence des tribus du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités
s'accomplir sans inquiétude et sans mécontentement. Les plus hardies ne
cachèrent même pas leurs sentimens à cet égard. M. Céleron[116] écrivit
aussi au gouverneur de la Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et
le prier de donner des ordres pour qu'à l'avenir les habitans de la
province n'allassent pas commercer au delà des monts Apalaches, où il
avait l'expresse injonction de les arrêter et de confisquer leurs
marchandises s'ils y faisaient la traite. En même temps M. de la
Galissonnière était en correspondance active avec les gouverneurs de la
Nouvelle-Ecosse, de Boston et de New-York, MM. Mascarène, Shirley et
Clinton; il envoyait une garnison au Détroit, il faisait relever le fort
de la baie des Puans, démantelé par M. de Ligneris lors de son
expédition contre les Outagamis, il faisait bâtir un autre fort au
milieu des Sioux, un en pierre à Toronto et celui de la Présentation,
aujourd'hui Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent entre
Montréal et Frontenac, afin d'être plus à portée des Iroquois qu'il
voulait gagner entièrement à la France. La milice n'avait pas échappé
non plus à son attention, et dès son arrivée dans le pays, il avait
envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue paroisse par paroisse,
et pour en lever des rôles exacts; elle pouvait former alors une force
de 12,000 hommes.
[Note 116: Documens de Londres.]
C'est au milieu de ces importantes occupations, et des efforts qu'il
faisait pour donner quelqu'espèce de solidité aux frontières du Canada,
qu'il vit arriver à la fin du mois d'août 1749, le marquis de la
Jonquière, qui venait pour le relever en vertu de sa première
commission. Cet amiral avait été nommé gouverneur du Canada au temps de
l'expédition du duc d'Anville, mais ayant ensuite été fait prisonnier au
combat naval du Cap-Finistère, il n'avait recouvré la liberté qu'à la
paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous les renseignemens qu'il
avait pu recueillir sur le Canada; il lui dévoila ses plans et ses vues;
il lui fit part enfin avec une noble et patriotique franchise de tout ce
qu'il croyait nécessaire pour la sûreté et la conservation de ce pays,
auquel, de retour en France, il ne cessa point de s'intéresser avec le
même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère en arrivant à
Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le
haut du St.-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa
encore un long mémoire dans lequel il prédit que si le Canada ne prenait
pas l'Acadie au commencement de la première guerre qui éclaterait, cette
dernière province ferait tomber Louisbourg. Il recommandait de détruire
Oswégo, d'empêcher les Anglais, dont il développa les desseins, de
s'établir sur l'Ohio, même par la force; et déclara que tout devait être
fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour
établir solidement les environs du fort St.-Frédéric et les postes de
Niagara, du Détroit et des Illinois[117].
[Note 117: Documens de Paris.]
Ces plans de M. de la Galissonnière parurent très hardis à son
successeur, qui attendait peut-être peu de chose de l'énergie du
gouvernement, et qui en conséquence ne crut pas devoir les suivre tous,
particulièrement ceux qui avaient rapport à l'Acadie, de peur de porter
ombrage à l'Angleterre, vu surtout que des commissaires venaient d'être
nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations.
Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et l'ordre lui fit transmis
de garder les pays dont la France avait toujours été en possession. Le
chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontière, fut chargé de
choisir un endroit en decà de la péninsule pour s'y fortifier et
recevoir les Acadiens. Il choisit d'abord Chédiac sur le golfe
St.-Laurent; mais il l'abandonna ensuite parcequ'il était trop éloigné,
et il vint prendre position à Chipodi entre la baie Verte et la baie de
Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse,
prétendant que son gouvernement embrassait non seulement la péninsule,
mais encore l'isthme et la côte septentrionale de la baie de Fondy avec
St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes
pour en déloger les Français et les Sauvages. Il ordonna en même temps
d'intercepter les vaisseaux qui leur apportaient des vivres de Québec, à
eux et aux Acadiens réfugiés. A son approche les habitans de Beaubassin,
encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village
et se retirèrent derrière la rivière qui se jette dans la baie de
Chignectou, avec leurs femmes et leurs enfans et ce qu'ils purent
emporter de leurs effets.[118] C'était un spectacle noble et cruel tout
à la fois. Jamais on n'avait vu encore des colons montrer un pareil
dévouement à une métropole regrettée. Le chevalier de la Corne s'avança
avec des forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de
cette rivière, déclarant au major Lawrence qu'il avait ordre de lui en
défendre le passage jusqu'à ce que la question des limites fût décidée.
Alors le commandant anglais se retira à Beaubassin, sur les ruines
fumantes duquel il éleva un fort qui reçut son nom; il en fit aussi
bâtir un autre aux Mines. Les Français firent construire de leur côté le
fort de Beauséjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la
baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia également la rivière
St.-Jean, et l'on resta ainsi en position l'arme au bras en attendant le
résultat des conférences des commissaires à Paris.
[Note 118: Documens de Paris.]
En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur auprès de la cour de
France. Par ordre du cabinet de Londres, il écrivit le 20 mars 1750 au
marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empiétemens des Français en
Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même mois, que Chipodi était sur le
territoire du Canada comme St.-Jean, et que la France en avait toujours
été en possession; que les habitans ayant été menacés par les Anglais,
M. de la Jonquière, n'ayant encore reçu aucun ordre de sa cour, avait
cru devoir envoyer des forces pour les protéger. Le 7 juillet, le même
ambassadeur représenta encore au marquis de Puyzieulx, que les Français
avaient pris possession de toute cette partie de la Nouvelle-Ecosse
depuis la rivière Chignectou jusqu'à celle de St.-Jean; qu'ils avaient
brûlé Beaubassin, en avaient organisé les habitans en compagnies après
leur avoir donné des armes; que le chevalier de la Corne s'était ainsi
formé un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats, et que cet
officier et le P. Laloutre avaient fait, tantôt des promesses, tantôt
des menaces d'un massacre général, aux habitans de l'Acadie pour les
persuader d'abandonner leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur
Cornwallis n'avait jamais fait ni eu dessein de faire d'établissement
hors des limites de la péninsule, et il terminait par demander que la
conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, que ses troupes se
retirassent, et que les dommages qu'elles avaient faits fussent réparée.
Sur ces accusations graves, l'ordre fut donné d'écrire sans délai pour
demander au gouverneur du Canada, des informations précises sur ce qui
s'y était passé. «S'il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se
fussent rendus coupables des excès qui font l'objet de ces plaintes, ils
mériteraient punition et le roi en ferait un exemple». Au mois de
septembre un mémoire en réponse aux plaintes de l'Angleterre fut remis à
lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du
major Lawrence et du chevalier de la Corne et de leur entrevue, relation
qui est en substance à peu près semblable à ce qu'on a rapporté plus
haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se
plaindre; il représenta que les vaisseaux de guerre britanniques avaient
pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires français,
surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui étaient
stationnées le long de la baie de Fondy. La cour de Londres ne donna,
dit le duc de Choiseul, aucune satisfaction. Alors le marquis de la
Jonquière se crut en droit d'user de représailles, et il fit arrêter à
l'Ile-Royale trois ou quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.
Cependant plus de 3000 Acadiens avaient déjà émigré de l'Acadie dans
l'île St.-Jean; dont l'établissement avait été abandonné depuis
l'insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie
de Fondy. Le manque de récolte et les casualités de la guerre laissèrent
tous ces malheureux en proie à une disette qui régna sans
discontinuation jusqu'à la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs des
Acadiens ne cessait presque point. L'arrivée à Chibouctou d'environ
3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax en
1749, semblait les avoir confirmés dans leur détermination; ils se
dirigeaient sur Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux qu'on
voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils ne fussent pas sous la
domination de l'Angleterre. Celle-ci dont cette fuite extraordinaire
accusait la modération et la justice, en éprouva un profond
ressentiment, dont les Acadiens qui étaient restés dans la péninsule se
ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre.
Tels étaient les événemens insignifians en apparence, qui fournirent des
prétextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes.
Tant de difficultés avaient induit les deux cours à nommer sans délai la
commission à laquelle faisait allusion le traité d'Aix-la-Chapelle, et
qui fut saisie de la question des limites. C'est la France qui avait
pris l'initiative. Le bruit des préparatifs que l'on faisait en
Angleterre, et les débats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet
d'un plan proposé par M. Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson,
dans lequel il paraissait vouloir étendre les frontières très avant dans
le Canada, avaient éveillé ses craintes; la cour de Versailles fit
remettre par son chargé d'affaires, M. Durand, à celle de Londres, au
mois de juin 1749, un mémoire dans lequel elle exposait ses droits aux
territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour
régler à l'amiable les limites des colonies respectives. Cette
proposition fut acceptée[119] dans le mois de juillet suivant, et les
commissaires nommés, savoir: MM. Shirley et Mildmay de la part de
l'Angleterre, et le comte de la Galissonnière et M. de Silhouette de la
part de la France, s'assemblèrent à Paris. M. Shirley comme M. de la
Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. Outre les limites de
l'Acadie, ces commissaires avaient encore d'autres intérêts à régler
concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie, la Dominique, St.-Vincent
et Tabago, dont les deux nations se disputaient la propriété.
Une des principales conventions qui accompagnèrent la création de cette
commission, fut que rien ne serait innové dans les pays sur le sort
desquels elle devait prononcer[120]. Les mouvemens du chevalier de la
Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu'ils avaient
ordonnée dans l'isthme de l'Acadie, tout cela fut regardé par les deux
cours comme des violations des conventions dont on vient de parler;
elles s'étaient demandées réciproquement des explications, des
éclaircissemens, qu'elles s'étaient fournis avec empressement, en
protestant chaque fois de leur désir sincère de conserver la paix, et en
s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres à leurs gouverneurs
respectifs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espèce
d'hostilités.
[Note 119: Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.]
[Note 120: Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec
leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations
envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.]
Par l'article 12 du traité d'Utrecht, la France avait cédé à
l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, suivant ses anciennes
limites, comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté entre les
deux nations était de déterminer ces limites qui ne l'avaient jamais
été.
Dans le mémoire que les commissaires britanniques remirent à ceux du roi
de France le 21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les véritables
bornes de l'Acadie: «Sur l'ouest du côté de la Nouvelle-Angleterre, par
la rivière de Penobscot, autrement dite Pentagoët; c'est-à-dire en
commençant par son embouchure, et de là en tirant une ligne droite du
côté du nord jusqu'à la rivière St.-Laurent, ou la grande rivière du
Canada: au nord par la dite rivière St.-Laurent, le long du bord du sud
jusqu'au cap Rosiers, situé à son entrée; à l'est par le grand golfe de
St.-Laurent, depuis le dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles
de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à la droite, et le golfe de
St.-Laurent et Terreneuve avec les îles y appartenantes, à la gauche,
jusqu'au cap ou promontoire nommé Cap-Breton; et au sud par le grand
océan Atlantique, en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit
Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'île du même nom, à l'entour du
fond de la baie de Fondy qui monte du côté de l'est dans le pays jusqu'à
l'embouchure de la dite rivière de Penobscot ou Pentagoët»[121].
[Note 121: _Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et
de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits
respectifs des deux couronnes en Amérique._]
Et ils ajoutèrent: «D'autant qu'à diverses fois, pendant la possession
de la dite Acadie par la couronne de France, on a de sa part tâché
d'étendre ses limites du côté de l'ouest jusqu'à la rivière de Kinibeki
prétendant que les terres ou territoires situés entre les dites rivières
de Penobscot et Kinibeki, faisaient partie de la dite Acadie, et comme
tels y appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires
appartenaient pour lors et appartiennent présentement à la couronne de
la Grande-Bretagne: or les susdits commissaires déclarent que toutes les
terres et territoires situés entre les dites rivières de Penobscot et
Kinibeki, et qui sont bornés du côté du nord par la dite rivière
St.-Laurent, appartiennent à la couronne de la Grande-Bretagne, tant par
ancien droit qu'en vertu du dit traité d'Utrecht».
Dans le mémoire que les commissaires français remirent le même jour aux
commissaires britanniques, en échange de celui qu'ils en en avaient
reçu, il était déclaré «iº. Qu'Annapolis n'était pas comprise dans les
anciennes limites de l'Acadie; ce qui était conforme d'ailleurs aux plus
anciennes descriptions du pays, et par conséquent l'ancienne Acadie ne
renfermait qu'une partie de la péninsule de ce nom. 2º. Que l'île de
Canseau se trouvant située dans une des embouchures du golfe
St.-Laurent, l'Angleterre pouvait se rappeler les plaintes portées
depuis longtemps de la part du roi, concernant l'invasion violente de
cette île en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur Smart, capitaine
de l'Ecureuil, navire de guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y
avait eu des commissaires nommés, et rien de décidé; mais il était à
observer, que quelque temps après la cour d'Angleterre avait accordé des
indemnités pour les effets enlevés par le dit navire. 3º. Que les
limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre n'avaient dû
subir aucun changement, et devaient être aujourd'hui telles qu'elles
étaient avant le traité d'Utrecht, qui n'avait rien changé à cet égard».
Cette déclaration n'ayant pas paru assez précise aux commissaires
anglais, on leur dit, le 16 novembre, que «l'ancienne Acadie commençait
à l'extrémité de la baie française depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap
Fourchu; qu'elle s'étendait le long des côtes, et qu'elle se terminait
au Cap Canseau».
Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne réclamait tout le
territoire situé entre le fleuve et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique
et une ligne tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant la
parallèle du nord, la France de l'autre, ne lui laissait pas même la
péninsule acadienne entière; elle en réclamait le côté situé sur la baie
de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément par le traité. Si
l'on jette un moment les yeux sur une carte géographique, l'on verra que
les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la
Nouvelle-Ecosse actuelle, les contrées que demandait l'Angleterre
forment aujourd'hui la plus grande partie de l'Etat du Maine, tout le
Nouveau-Brunswick et une portion considérable du Bas-Canada. Après
l'énoncé de ces prétentions et s'être suffisamment pressenti, l'on dut
conserver peu d'espoir d'un ajustement amical. Aucune des parties ne
paraissait disposée à rien céder, et en effet l'on ne voit point
qu'aucun compromis ait été offert. Cependant les deux parties
contendantes procédèrent à énumérer les titres sur lesquels elles
appuyaient leurs réclamations. Cela fut l'objet de deux autres mémoires
très volumineux, le premier par les commissaires de Sa Majesté
britannique en date du 11 janvier 1751, le second par les commissaires
de Sa Majesté très chrétienne en date du 4 octobre suivant, en réponse à
celui qu'on vient de mentionner et à un autre du 21 septembre précédent.
L'on fouilla dans l'histoire de l'Acadie et du Canada jusqu'à leur
origine, l'on cita une foule de documens, l'on apporta de nombreuses
preuves de part et d'autre; chacun défendit sa cause avec adresse et
habileté, mais on ne put se convaincre; chaque cabinet resta à peu près
dans la position qu'il avait prise d'abord, et il ne résulta de la
commission des limites que trois volumes in quarto de mémoires, pièces
justificatives, etc., pour embrouiller les questions qu'elle était
chargée de régler, sans retarder un moment la guerre lorsque la
Grande-Bretagne fut prête.