Le commerce canadien, excepté la traite des pelleteries et le système

monétaire, fut l'objet de peu de lois et de règlemens faits pour en

favoriser ou en régler le développement d'une manière particulière et

spéciale à venir jusqu'au 18e. siècle. A cette époque on commença à

législater sur cette matière. Outre les lois qui concernent la liberté

du trafic dont nous avons parlé plus haut, et les arrêts du conseil

supérieur et de l'intendant qui avaient plus immédiatement rapport à sa

police ou à des cas particuliers, d'autres lois ont été promulguées en

différens temps dont l'on doit dire quelque chose par l'influence

qu'elles ont dû exercer.

La première est le règlement relatif aux siéges d'amirauté qui furent

établis dans toutes les colonies françaises en 1717.

Cette institution fut revêtue de deux caractères, l'un judiciaire et

l'autre administratif, que se partagent aujourd'hui la cour de

l'amirauté et la douane. Comme tribunal, la connaissance de toutes les

causes maritimes qui durent être jugées suivant l'ordonnance de 1681 et

les autres règlemens en vigueur touchant la marine, lui fut déférée.

Comme administration, elle eut la visite des vaisseaux arrivans ou

partans, et le pouvoir exclusif de donner des congés à tous ceux qui

faisaient voile pour la France, pour les autres colonies ou pour quelque

port de l'intérieur. Ces congés étaient des passavans, et chaque

vaisseau était tenu d'en prendre un à son départ et de le faire

enregistrer au greffe de l'amirauté. Les bâtimens employés au cabotage

de la province, n'étaient obligés que d'en prendre un par an. Il fallait

en outre le consentement du gouverneur aux congés pour la pêche ou pour

les navires qui menaient des passagers en France.

La seconde fut l'arrêt de la même année qui établit une bourse à Québec

et une autre à Montréal, et permit aux négocians de s'y assembler tous

les jours afin de traiter de leurs affaires mercantiles. Cela était

demandé depuis longtemps par le commerce, auquel l'on accorda aussi la

nomination d'un agent ou syndic pour exposer, lorsqu'il le jugerait

convenable, ses voeux ou pour défendre ses intérêts auprès du

gouvernement.

Cet agent commercial remplaça probablement le syndic des habitations,

dont l'on n'entendait plus parler, et dont les fonctions étaient

peut-être déjà tombées en désuétude.

Quant aux lois de commerce proprement dites, il y eut cela de singulier

qu'il n'en fut promulgué aucune d'une manière formelle. Les tribunaux

suivirent l'ordonnance du commerce ou le code Michaud[103], qui était la

loi générale du royaume, ainsi que les y autorisaient les décrets qui

les constituaient. Le Canada n'a vu jusqu'à ce jour inaugurer dans son

sein par l'autorité législative locale, aucun code commercial

particulier. A défaut de lois à cet égard, l'ordonnance du commerce fut

introduite en vertu d'une disposition générale de l'édit de création du

conseil souverain en 1663; et cette ordonnance devint par le fait et la

coutume loi du pays. Le code anglais a été introduit de la même manière

par un décret de la métropole.

[Note 103; J. F. Perrault:--_Extraits ou précédens de la Prévôté de

Québec, 1824._]

Nous ne croyons pas devoir omettre de mentionner ici une décision du

gouvernement français qui lui fait le plus grand honneur. C'est celle

relative à l'exclusion des esclaves du Canada, cette colonie que Louis

XIV aimait par dessus toutes les autres à cause du caractère belliqueux

de ses habitans, qu'il voulait former à l'image de la France, couvrir

d'une brave noblesse et d'une population vraiment nationale, catholique,

française, sans mélange de race. Dès 1688, il fut proposé d'y introduire

des nègres. Cette proposition ne rencontra aucun appui dans le

ministère, qui se contenta de répondre qu'il craignait que le changement

de climat ne les fît périr, et que le projet serait dès lors

inutile[104]. C'était assez pour faire échouer une entreprise qui aurait

greffé sur notre société la grande et terrible plaie qui paralyse la

force d'une portion si considérable de l'Union américaine, l'esclavage,

cette plaie inconnue sous notre ciel du Nord qui, s'il est souvent voilé

par les nuages de la tempête, ne voit du moins lever vers lui que des

fronts libres aux jours de sa sérénité.

[Note 104: Documens de Paris.]

CHAPITRE II.

LOUISBOURG.

1744-1748.

Coalition en Europe contre Marie-Thérèse pour lui ôter l'empire

(1740.)--Le maréchal de Belle-Isle y fait entrer la

France.--L'Angleterre se déclare pour l'impératrice en 1744.--Hostilités

en Amérique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies

américaines.--Théâtre de la guerre dans ce continent.--Les deux

métropoles, trop engagées en Europe, laissent les colons à leurs propres

forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de

Louisbourg.--Expédition du commandant Duvivier à Canseau et vers

Port-Royal.--Déprédations des corsaires.--Insurrection de la garnison de

Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley,

en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell

s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le siège par terre tandis

que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant français rend

la place.--Joie générale dans les colonies anglaises; sensation que fait

cette conquête.--La population de Louisbourg est transportée en

France.--Projet d'invasion du Canada qui se prépare à tenir tête à

l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer

les colonies anglaises (1746); elle est dispersée par une tempête.--Une

partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une épidémie à bord.--Mortalité

effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc

d'Anville.--M. d'Estournelle qui lui succède se perce de son épée.--M.

de la Jonquière persiste à attaquer Port-Royal; une nouvelle tempête

disperse les débris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies

américaines.--M. de Ramsay assiège Port-Royal.--Les Canadiens défont le

colonel Noble au Grand-Pré, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les

frontières anglaises sont attaquées, les forts Massachusetts et Bridgman

surpris et Saratoga brûlé; fuite de la population.--Nouveaux armemens de

la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistère et de

Belle-Isle.--Marine anglaise et française.--Faute du cardinal Fleury

d'avoir laissé dépérir la marine en France.--Le comte de la

Galissonnière gouverneur du Canada.--Cessation des hostilités; traité

d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des

Miâmis.--Paix générale.

L'abaissement de la maison d'Autriche est un des grands actes de la

politique de Richelieu. Quoiqu'il eût bien diminué sa puissance, il y en

avait en France qui désiraient la faire tomber encore plus bas. Tel

était le maréchal de Belle-Isle qui exerçait une grande influence sur la

cour de Versailles, lors de l'avènement de Marie-Thérèse à la couronne

de son père, l'empereur Charles VI. A peine cette femme illustre et si

digne de l'être, eut-elle pris possession de son héritage, qu'une foule

de prétendans, comme l'électeur de Saxe, l'électeur de Bavière, le roi

d'Espagne, le roi de Prusse le grand Frédéric, le roi de Sardaigne, se

levèrent pour réclamer à divers titres les immenses domaines de

l'Autriche. Le maréchal de Belle-Isle entraîna la France, malgré

l'opposition du premier ministre, le cardinal de Fleury, dans la

coalition contre Marie-Thérèse pour soutenir les prétentions de

l'électeur de Bavière, qui aurait été beaucoup plus formidable qu'elle

s'il eût pu réussir à la dépouiller de ses vastes possessions. L'on sait

quel cri de patriotisme et d'enthousiasme sortit du sein des états de la

Hongrie lorsque cette princesse se présenta avec son fils dans les bras

au milieu de leur auguste assemblée, et invoqua leur secours par ces

paroles pleines de détresse: «Je viens remettre entre vos mains la fille

et le fils de vos rois». Mourons pour notre reine! s'écrièrent les

nobles Hongrois en élevant leurs épées vers le ciel.

L'Angleterre qui avait d'abord gardé la neutralité, ne tarda pas à se

déclarer, lorsqu'elle vit la fermeté avec laquelle l'impératrice faisait

tête à l'orage, et elle jeta son épée à côté de la sienne dans la

balance. C'était commencer les hostilités contre la France, et allumer

la guerre en Amérique, où les colonies anglaises brûlaient toujours du

désir de s'emparer du Canada.

Ces colonies montraient déjà, comme nous l'avons dit ailleurs, une

ambition qui aurait pu faire présager à un oeil clairvoyant ce qu'elles

voudraient être dans l'avenir; une inquiétude républicaine mais qu'elles

dissimulaient soigneusement, semblait les tourmenter aussi. Cela

n'échappa pas tout-à-fait dans le temps à la sagacité de la

Grande-Bretagne. Le parti puritain qui avait autrefois gouverné

l'ancienne Angleterre avait transporté son esprit de domination dans la

nouvelle. Le génie de ces colons semblait prendre de la grandeur

lorsqu'ils considéraient les immenses et belles contrées qu'ils avaient

en partage, et il n'est guère permis de douter après ce que nous avons

déjà vu jusqu'à ce jour, que les Etats-Unis voudront remplir toute leur

destinée.

En Canada, l'on s'attendait depuis longtemps à la guerre. Les forts

avancés avaient été réparés et armés, les garnisons de St.-Frédéric et

de Niagara augmentées et Québec mis autant que possible en état de

défense. Des mesures furent prises également pour chasser tous les

Anglais de l'Ohio, où ils commençaient à se montrer; et M. Guillet avait

été chargé de rassembler les Sauvages du Nord pour tenter une entreprise

qui aurait eu sans doute du retentissement si elle eût pu réussir, mais

que l'on ne pouvait guère se flatter d'accomplir, la conquête de la baie

d'Hudson.

Du reste le fort de la guerre devait se porter sur le Cap-Breton et la

péninsule acadienne. Le cardinal Fleury, qui détestait la guerre, laissa

le Canada à ses propres forces. La Nouvelle-York, de son côté, redoutait

plus les hostilités qu'elle ne les désirait. L'on se rappelle la visite

du _patron_ d'Albany, M. Ransallaer, en Canada et la proposition secrète

qu'il fit au gouverneur d'une neutralité entre les deux pays. L'on ne

devait donc pas s'attendre à une guerre bien vive sur le St.-Laurent et

les lacs, du moins pour le présent. D'ailleurs le premier poste à

prendre par les Canadiens sur cette frontière était celui d'Oswégo, et

M. de Beauharnais n'osait pas le faire, d'abord parce que la colonie

était trop faible et trop dépourvue de tout pour aller attaquer l'ennemi

chez lui, et en second lieu, parcequ'il craignait l'opposition des

Iroquois[105].

[Note 105: Documens de Paris.]

Cependant les difficultés entre les deux nations au sujet des

frontières, avaient fait croire qu'à la première rupture elles se

porteraient de grands coups en Amérique, et qu'un dénouement tel serait

donné à la question des limites, qu'elle serait mise en repos pour

longtemps. Néanmoins ni l'Angleterre ni la France, trop occupées

probablement en Europe, ne songèrent à établir un champ de bataille dans

le Nouveau-Monde. Ce furent les colons eux-mêmes qui se chargèrent de

remplir cette portion du grand drame, et qui sans attendre d'ordres de

l'Europe se mirent en mouvement.

Le Canada était peu garni de soldats; il n'y en avait pas mille pour

défendre tous les postes depuis le lac Erié jusqu'au golfe St.-Laurent;

mais Louisbourg, comme clef des possessions françaises du côté de la

mer, avait une garnison de 7 à 8 cents hommes.

Ce boulevard devait protéger aussi la navigation et le commerce. Sa

situation entre le golfe St.-Laurent, les bancs et l'île de Terreneuve

et l'Acadie, était des plus favorables ayant la vue sur toutes ces

terres et sur toutes ces mers. Les pieds baignés par les flots de de

l'Océan, il était ceint d'un rempart en pierre de 30 à 36 pieds de

hauteur et d'un fossé de 80 pieds de large. Il était en outre défendu

par deux bastions, deux demi-bastions, et trois batteries de six

mortiers et percées d'embrasures pour 148 pièces de canons. Sur l'île à

l'entrée du port, vis-à-vis de la tour de la Lanterne, on avait établi

une batterie à fleur d'eau de 30 pièces de canon de 28, et au fond de la

baie, en face de son entrée, à un gros quart de lieue de la ville, une

autre, la batterie royale, de 30 canons: savoir 28 de 42 livres de

balles et 2 de 18. Cette batterie commandait le fond de la baie, la

ville et la mer. L'on communiquait de la ville à la campagne par la

porte de l'Ouest, et un pont-levis défendu par une batterie circulaire

de 16 canons de 24. L'on travaillait depuis vingt-cinq ans à ces

ouvrages, qui étaient défectueux sous le rapport de la solidité,

parceque le sable de la mer dont on était forcé de se servir, ne

convenait nullement à la maçonnerie; et Louisbourg passait pour la place

la plus forte de l'Amérique; on le disait imprenable quoique les

fortifications n'en fussent pas achevées. Mais il en était de ces

fortifications comme de bien d'autres dans ce continent, qui ont une

grande réputation au loin; mais qui perdent leur redoutable prestige dès

qu'elles sont attaquées. Québec avait un grand nom et Montcalm n'osa pas

attendre l'ennemi dans ses murs. D'ailleurs le gouverneur, le comte de

Raymond, avait fait ouvrir le chemin de Miré qui conduisait au port de

Toulouse dans une autre partie de l'île. Ce chemin, avantageux pour le

commerce, avait, du côté de la campagne, affaibli la force naturelle de

la place, protégée jusque là par les marais et les aspérités du sol;

mais cette voie en en rendant l'accès facile permettait d'approcher

jusqu'au pied des murailles. A la faveur de sa renommée, cette

forteresse servait de retraite assurée aux vaisseaux canadiens qui

allaient aux Iles, et protégeait une nuée de corsaires qui s'abattaient

sur le commerce des Américains et ruinaient leurs pêches dans les temps

d'hostilités. Les colonies anglaises voyaient donc avec une espèce de

terreur ces sombres murailles de Louisbourg dont les tours s'élevaient

au-dessus des mers du Nord comme des géans menaçans.

La population du Cap-Breton était presque toute réunie à Louisbourg. Il

n'y avait que quelques centaines d'habitans dispersés sur les côtes à de

grandes distances les uns des autres. On en trouvait moins de 200 de

cette ville à Toulouse, où un pareil nombre à peu près étaient

concentrés et s'occupaient de culture, alimentaient la capitale de

denrées, élevaient des animaux et construisaient des bateaux et des

goëlettes; une centaine habitaient les îles rocheuses et arides de

Madame, quelques autres s'étaient répandus sur la côte à l'Indienne, à

la baie des Espagnols (Sidney), au port Dauphin ainsi qu'en plusieurs

autres endroits de l'île.

Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean était entièrement modelé

sur celui du Canada. Le commandant, comme celui de la Louisiane, était

subordonné au gouverneur général de la Nouvelle-France résidant à

Québec; mais vu l'éloignement des lieux, ces agens secondaires étaient

généralement indépendans de leur principal. Dans ces petites colonies,

l'autorité et les fonctions de l'intendant étaient aussi déférées à un

commissaire-ordonnateur, fonctionnaire qui a laissé après lui en

Amérique une réputation peu enviable.

Au temps de la guerre de 1744 M. Duquesnel était gouverneur du

Cap-Breton, et M. Bigot commissaire-ordonnateur. L'on connaît peu de

chose sur le premier; à peine son nom est-il parvenu jusqu'à nous. Le

second faisait alors au Cap-Breton, loin de l'oeil de ses maîtres, cet

apprentissage d'opérations commerciales dont les suites ont été si

fatales à toute la Nouvelle-France. On entretenait dans l'île 8

compagnies françaises de 70 hommes et 150 Suisses du régiment de Karrer,

en tout 700 hommes quand les compagnies étaient complètes. On en

détachait une compagnie pour l'île St.-Jean, une autre pour la batterie

royale, et on faisait de petits détachemens pour garder plusieurs autres

points de la côte; le reste formait la garnison de Louisbourg. C'étaient

là toutes les forces dont l'on pouvait disposer pour garder l'entrée de

la vallée du St.-Laurent.

Les colonies anglaises n'étaient guère mieux pourvues de troupes que

celles de la Nouvelle-France; mais il n'y avait point de comparaison

entre le chiffre de leurs habitans et le chiffre de ceux de ce dernier

pays. Confiantes dans leurs forces, elles montraient moins

d'empressement que les Français pour courir aux armes. Aussi ceux-ci

avaient toujours l'avantage du premier coup, car ils savaient qu'ils

devaient suppléer par la rapidité à ce qui leur manquait en force

réelle.

L'on reçut à Louisbourg la nouvelle de la déclaration de la guerre

plusieurs jours avant Boston. Les marchands armèrent sur le champ de

nombreux corsaires, qui firent des conquêtes précieuses qui les

enrichirent. Bigot possédait pour sa part plusieurs de ces vaisseaux,

les uns tout seul, les autres en participation avec des particuliers. Le

commerce américain fut désolé par ces courses et fit des pertes

considérables.

Le gouverneur, M. Duquesnel, qui connaissait l'état de l'Acadie, que

l'Angleterre abandonnait, comme avait fait la France, à elle-même,

résolut d'en profiter. Il n'y avait que 80 hommes de garnison à

Annapolis, et les fortifications étaient tellement tombées en ruines que

les bestiaux montaient pour paître par les fossés sur les remparts

écroulés. Le commandant Duvivier fut chargé de former un détachement de

8 à 900 hommes tant soldats que miliciens, de s'embarquer sur quelques

petits bâtimens qui furent mis à sa disposition, et de tomber sur

l'Acadie.

Le premier poste qu'il attaqua fut Canseau, situé à l'extrémité sud du

détroit de ce nom. Il s'en rendit maître après avoir fait prisonniers

les habitans et la garnison composée de 4 compagnies incomplètes de

troupes, et le brûla. De là il se mit en marche, mais avec lenteur, pour

Annapolis avec une soixantaine de soldats et 700 miliciens et Sauvages.

Rendu aux Mines il s'arrêta subitement sans que l'on sût trop pourquoi,

puis ensuite il se retira vers le Canada après avoir fait sommer

inutilement Annapolis de se rendre. Cet officier a été blâmé de n'avoir

pas marché avec rapidité sur cette ville pour l'attaquer tandis qu'elle

était encore dans sa première surprise. Les principales familles

s'étaient déjà enfuies à Boston avec leurs effets les plus précieux, et

il paraît que dans le premier moment, elle n'aurait pu résister à un

assaut. Il y aurait trouvé le P. Laloutre qui l'investissait avec 300

Indiens du Cap de Sable et de St.-Jean, accourus pour l'aider à faire

cette conquête. Mais ce délai ayant donné le temps aux assiégés de

recevoir des renforts, les Sauvages furent obligés de se retirer.

Cependant les corsaires, après avoir désolé la marine marchande

anglaise, infestaient maintenant les côtes de Terreneuve, incommodaient

les petites colonies qui y étaient dispersées, et menaçaient même

Plaisance malgré ses fortifications et ses troupes. La nouvelle de

l'irruption des Français en Acadie et des déprédations de leurs

corsaires à Terreneuve arriva presqu'en même temps à Boston que celle de

la rupture de la paix. Toutes les colonies furent dans l'alarme pour

leurs frontières. Elles levèrent immédiatement des troupes pour garder

leurs postes avancés du côté du Canada ou en augmenter les garnisons; et

le Massachusetts fit à lui seul élever une chaîne de forts de la rivière

Connecticut aux limites de la Nouvelle-York. Mais tandis qu'elles

s'empressaient de prendre les mesures de sûreté que semblait commander

la première attitude de leurs ennemis, il se passait à Louisbourg, dans

le sein même du boulevard des Français, un événement qui les

tranquillisa d'abord un peu, et qui ensuite leur donna probablement

l'idée de venir attaquer cette forteresse. Cet événement qui aurait été

grave dans tout autre temps, et qui l'était doublement dans les

circonstances actuelles, est l'insurrection de la garnison qui éclata

dans les derniers jours d'octobre 1744.

Cette garnison, faute d'ouvriers, était chargée de l'achèvement des

fortifications. Dans les derniers temps, il paraît qu'on négligeait de

payer le surplus de solde que ces travaux valaient aux soldats. Ils se

plaignirent d'abord; ils murmurèrent ensuite, sans qu'on en fît aucun

cas. Alors ils résolurent de se faire justice à eux-mêmes, et ils

éclatèrent en révolte ouverte.

La compagnie Suisse donna le signal. Ils s'élurent des officiers,

s'emparèrent des casernes, établirent des corps-de-gardes, posèrent des

sentinelles aux magasins du roi et chez le commissaire-ordonnateur

Bigot, auquel ils demandèrent la caisse militaire sans oser la prendre

néanmoins, et ils firent des plaintes très vives contre leurs officiers

qu'ils accusaient de leur retenir une partie de leur salaire, de leurs

habillemens et de leur subsistance. Ce fonctionnaire les fit satisfaire

de suite sur une partie de ces points, et tout l'hiver il employa la

même tactique quand les insurgés devenaient trop menaçans. Depuis plus

de six mois la garnison était ainsi en pleine rébellion lorsque l'ennemi

se présenta devant la place.

Le bruit de ce qui se passait à Louisbourg s'était, comme on doit le

supposer, répandu rapidement jusque dans la Nouvelle-Angleterre. Le

gouverneur du Massachusetts, M. Shirley, crut que l'on ne devait pas

perdre une si belle occasion d'attaquer un poste qui portait tant de

préjudice, causait des craintes sérieuses et d'où venaient de sortir

encore les troupes qui avaient brûlé Canseau, et les corsaires qui

faisaient tous les jours essuyer de grandes pertes à leur commerce. Il

écrivit dans l'automne à Londres pour proposer au gouvernement

d'attaquer Louisbourg dès le petit printemps et avant qu'il eût reçu des

secours, ou du moins de seconder les colons qui se chargeraient

eux-mêmes de l'entreprise. Il représenta au ministère que ce poste

était, en temps guerre, un repaire de pirates qui désolaient les

pêcheries et interrompaient le commerce; que la Nouvelle-Ecosse serait

toujours en danger tant que cette forteresse appartiendrait aux

Français, et que si cette province tombait entre leurs mains l'on aurait

six ou huit mille ennemis de plus à combattre; que pour toutes ces

raisons il était de la plus haute importance de prendre Louisbourg. Il

ajouta qu'en prenant ce boulevard l'on porterait un coup mortel aux

pêcheries françaises, que le Cap-Breton était, comme on le savait, la

clef du Canada et protégeait la pêche de la morue qui employait par an

plus de 500 petits vaisseaux de Bayonne, de St.-Jean-de-Luz, du

Havre-de-Grace et d'autres villes; que c'était une école de matelots, et

que cette pêche jointe à celle pour la production des huiles, faisait

travailler dix mille hommes et circuler dix millions. Dans le mois de

janvier 1745 sans attendre de réponse de Londres, M. Shirley informa les

membres de la législature qu'il avait une communication à leur faire,

mais qu'il exigeait auparavant le secret sous le sceau du serment. Après

avoir pris cette précaution, il leur transmit par message la proposition

d'attaquer Louisbourg. Elle étonna les membres de la législature, et

l'entreprise parut si hasardeuse qu'elle fut d'abord rejetée. Mais

Shirley ne se découragea pas. Ayant gagné quelques uns de ces membres,

la mesure fut reprise et après de longues discussions passa à la

majorité d'une voix. Immédiatement Shirley écrivit à toutes les colonies

du Nord pour leur demander de l'aide en hommes et en argent, et pour les

engager à mettre un embargo sur leurs ports afin que rien ne pût

transpirer du projet. Une partie seulement de ces colonies répondit à

son appel. Mais en peu de temps on eut levé et équipé plus de 4,000

hommes, qui s'embarquèrent sous les ordres d'un négociant nommé

Pepperrell, et firent voile pour le Cap-Breton où ils furent arrêtés

trois semaines par les glaces qui entouraient l'île. Le commodore Warren

envoyé d'Angleterre avec quatre vaisseaux de guerre pour bloquer

Louisbourg du côté de la mer, les rallia à Canseau et contribua

puissamment au succès de l'entreprise.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 24 / 31 段