L'auteur des «Considérations sur l'état du Canada pendant la guerre de

1755»[95], évaluait alors le montant des exportations à environ 2

millions et demi, et celui des importations à huit millions de

vente[96]. Comment cet immense déficit entre l'importation et

l'exportation était-il comblé? Par les dépenses que le roi faisait dans

la colonie, et qui ont été de tout temps nécessaires pour rétablir la

balance du commerce. Elles augmentaient prodigieusement dans les temps

de guerre, d'où il s'ensuit qu'avant celle des Sept ans, les

importations avaient dû rester bien au-dessous de la somme de

huit-millions. Ainsi on peut les fixer en trouvant le chiffre des

dépenses annuelles du gouvernement, et comme l'on sait qu'en 1749, ces

dépenses n'excédèrent pas 1 million 700 mille livres, l'importation de

cette année dut être d'environ 4 millions 200 mille livres.

[Note 95: _Collection de la Société littéraire et historique_.]

[Note 96: L'histoire de M. Smith contient un état (V. appendice C.) des

exportations et des importations de ce pays dont les chiffres diffèrent

essentiellement de ceux de l'auteur des Considérations.]

L'importation se composait de vins, d'eaux-de-vie, d'épiceries, de

marchandises sèches de toute espèce dont une bonne partie de luxe, car

le luxe était grand en Canada comparativement à sa richesse, de

quincailleries, de poteries, de verreries, etc., etc.

Il ne faut pas croire néanmoins que cette augmentation rapide de

l'importation fût profitable aux négocians. Le temps qu'elle a signalé

fut celui d'une dépression générale et de la ruine d'un grand nombre

parmi eux. Le roi faisait venir une partie des marchandises nécessaires

pour le service militaire, et le reste était acheté à Québec et à

Montréal. Mais ces achats ne se faisaient pas en droiture chez le

négociant ou par soumission au rabais. Les fonctionnaires qui avaient

l'administration des fournitures et la comptabilité, s'étaient

secrètement associés ensemble, comme nous le dirons ailleurs, et

spéculaient sur le roi et sur le commerce. Sachant d'avance ce que le

service demandait, «la grande compagnie», c'est ainsi que l'on nommait

cette société occulte, faisait ses achats avant que le public eût

connaissance des besoins de ce service; et comme ces achats étaient

considérables, elle payait souvent 15 à 20 au-dessous du cours, et

ensuite après avoir accaparé les marchandises, elle les revendait au roi

à 25, 80, et jusqu'à 150 pour cent de profit.

Il est facile de concevoir par ce qui précède que le commerce Canadien

étant peu étendu, ses ressources à peine utilisées, le manque de

récoltes, les irruptions des Sauvages, les guerres devaient le jeter

continuellement dans des perturbations profondes et rendre le prix des

marchandises excessif. C'est ce qui engagea la France, malgré la

répugnance naturelle des métropoles à permettre l'établissement des

manufactures dans leurs colonies, à autoriser en Canada la fabrique des

toiles et des étoffes grossières, par une lettre (1716) dont on ne doit

pas omettre de donner ici la substance d'après Charlevoix, lettre qui

tout en déclarant avec franchise qu'il ne doit pas y avoir de

manufactures en Amérique, parcequ'elles nuiraient à celles de France,

permettait d'en établir quelques unes pour le soulagement des pauvres.

Le ministre écrivit donc que le roi était charmé d'apprendre que ses

sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu'ils avaient faite, en

s'attachant au seul commerce des pelleteries, et qu'ils s'adonnassent

sérieusement à la culture de leurs terres, particulièrement à y semer du

chanvre et du lin: que Sa Majesté espérait qu'ils parviendraient bientôt

à construire des vaisseaux à meilleur marché qu'en France, et à faire de

bons établissemens pour la pêche: qu'on ne pouvait trop les y exciter,

ni leur en faciliter les moyens; mais qu'il ne convenait pas au royaume

que les manufactures fussent en Amérique, parceque cela ne se pouvait

pas permettre, sans causer quelque préjudice à celles de France, que

néanmoins elle ne défendait pas absolument qu'il ne s'y en établit

quelques unes pour le soulagement des pauvres.

En peu de temps il se monta des métiers pour les étoffes de fil et de

laine dans toutes les chaumières et jusque dans le manoir du seigneur;

et depuis cette époque la population des campagnes a eu en abondance des

vêtemens propres à ses travaux et à toutes les saisons. L'usage s'en est

conservé et s'en répand aujourd'hui jusque dans les établissemens

anglais.

C'est vers 1746, pendant les hostilités avec la Grande-Bretagne, que la

rareté de cet article fit songer à fabriquer du sel en Canada. La guerre

y avait déjà fait naître plusieurs industries utiles. Le gouvernement

chargea M. Perthuis d'établir des salines à Kamouraska; mais cette

entreprise, qui aurait pu être si avantageuse pour les pêcheries de

Terreneuve et du golfe St.-Laurent, ne fut point continuée; on ne sait

au juste à quelle époque elle tomba. Il paraît qu'on avait déjà fait du

sel autrefois dans le pays et que l'on avait très bien réussi[97].

[Note 97: M. Denis, a French gentleman, says that «excellent salt has

formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage, but that

after the experiment had been made, the salt pits dug for that purpose

had been filled up to the great prejudice and discredit of the colony.»

_Natural & civil History of the French Dominions in North & South

America_.]

L'année précédente (janvier 1745) avait été témoin d'une grande et utile

amélioration, l'introduction des postes et des messageries pour le

transport des lettres et des voyageurs. M. Begon, intendant, accorda à

M. Lanouillier le privilége de les tenir pendant 20 années entre Québec

et Montréal, lui imposant en même temps un tarif de charges gradué sur

les distances. Le pays n'avait pas encore eu d'institutions postales, il

n'a pas cessé d'en jouir depuis.

Nous avons dit que Québec était l'entrepôt général du commerce. Les

Normands étant les premiers qui aient établi ce commerce en fondant la

colonie, les embarquemens s'étaient faits d'abord au Havre-de-Grace ou à

Dieppe. Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement à ces

ports, et avant la fin du siècle, elle fournissait déjà toutes les

marchandises nécessaires à la consommation du pays et à la traite avec

les Indiens. Il venait aussi des vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne

avec des vins, des eaux-de-vie et du tabac.

Une partie de ces vaisseaux prenaient en retour des chargemens de

pelleteries, de grains et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton

prendre du charbon de terre pour la Martinique et la Guadeloupe, où il

s'en consommait beaucoup dans les raffineries de sucre. Les autres s'en

retournaient sur lest en France ou seulement aux Iles du golfe

St.-Laurent, où ils se chargeaient de morue à Plaisance ou dans les

autres pêcheries de ces parages. Plusieurs marchands de Québec étaient

déjà assez riches du temps de la Hontan pour avoir plusieurs vaisseaux

sur la mer.

Il était d'usage alors de ne partir de l'Europe pour l'Amérique qu'à la

fin d'avril ou au commencement de mai. Dès que les marchandises étaient

débarquées à Québec, les marchands des autres villes arrivaient en foule

pour faire leurs achats, qui étaient embarqués sur des barges et dirigés

vers les Trois-Rivières et Montréal. S'ils payaient en pelleteries, on

leur vendait à meilleur marché que s'ils soldaient en argent ou en

lettres de changes, parce qu'il y avait un profit considérable à faire

sur cet article en France. Une partie des achats se payait ordinairement

en cette marchandise, que le détailleur recevait des habitans ou des

Sauvages. Montréal et les Trois-Rivières dépendaient de Québec, dont les

marchands avaient sur ces places un grand nombre de magasins conduits

par des associés ou des commis. Les habitans venaient faire leurs

emplettes dans les villes deux fois par année; et telles étaient alors

la lenteur et la difficulté des communications, que les marchandises se

sont vendues longtemps jusqu'à 50 pour cent de plus à Montréal qu'à

Québec.

A l'exception des vins et des eaux-de-vie qui payaient déjà un droit de

10 pour cent, et du tabac du Brésil grevé de 5 sous par livre; aucun

autre article ne fut imposé par la France en Canada avant la quatrième

guerre avec les Anglais, c'est-à-dire en 1748. Alors Louis XV établit

par un édit un tarif général qui frappa d'un droit de 3 pour cent toutes

les marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut fait cependant des

exceptions importantes en faveur de l'agriculture, de la pêche et du

commerce des bois. Ainsi le blé, la farine, le biscuit, les pois, les

fèves, le maïs, l'avoine, les légumes, le boeuf et le lard salés, les

graisses, le beurre, etc., furent laissés libres à la sortie; les

denrées et marchandises nécessaires à la traite et à la pêche dans le

fleuve St.-Laurent, à l'entrée et à la sortie; les cordages et le sel à

l'entrée; les chevaux, les vaisseaux construits en Canada, le bardeau,

le bois de chêne pour la construction des navires, les mâtures, le

merrain, les planches et les madriers de toute espèce, le chanvre et le

hareng salé, à la sortie. Ces exceptions étaient comme l'on voit très

étendues et toutes dans l'intérêt de l'agriculture et des industries

mentionnées plus haut. Sur les représentations des habitans, le roi

décida encore que ce tarif n'aurait d'effet qu'après la guerre.

Ainsi de 1666 aux dernières années de la domination française en

Amérique, les marchandises et les produits agricoles ne payèrent aucun

droit d'entrée et de sortie ni en Canada, ni en France, excepté les

vins, eaux-de-vie, guildives et le tabac du Brésil. Les restrictions du

commerce canadien étaient seulement relatives aux rapports avec

l'étranger toujours sévèrement défendus, et à la traite du castor;

encore l'exclusion touchant celle-ci n'était-elle que pour l'exportation

en France, car dans la colonie le marchand pouvait acheter cette

pelleterie du Sauvage pour la revendre ensuite, au taux fixé par le

gouvernement, au comptoir de la compagnie.

Après 1753, époque de la mise en force de la loi d'impôt dont l'on vient

de parler, la guildive paya 24 livres la barrique, le vin 12, les

eaux-de-vie 24 la velte. Il paraît que le tarif pour les marchandises

sèches n'était pas exact, et que certains articles payaient plus et

d'autres moins, proportion gardée avec les 3 pour cent qu'on avait voulu

imposer.

Les droits d'entrée et de sortie produisaient dans les temps ordinaires

environ 300 mille livres[98]. La disposition de la loi de l'impôt

relative à l'obligation de payer les droits au comptant, gêna le

marchand sans avantage pour la chose publique; elle porta un grave

préjudice au commerce. Dans ce pays où l'on est obligé à cause de

l'hiver de faire de grands amas de marchandises qui restent invendues

sur les tablettes une partie de l'année, cette loi était plus

qu'injudicieuse; elle le greva d'une nouvelle charge que le consommateur

dût payer, car l'on sait que la marchandise supporte non seulement les

frais qu'elle occasionne, mais encore la demeure ou l'intérêt de

l'argent qu'elle coûte.

[Note 98: Considérations sur l'état du Canada.]

Le numéraire, ce nerf du trafic, manquait presque totalement dans les

commencemens de la colonie. Le peu qui y était apporté par les émigrans

ou autres, en ressortait presqu'aussitôt, parce que le pays produisait

peu et n'exportait encore rien. Les changemens fréquens que l'on fit

plus tard dans le cours de l'argent, n'eurent d'autre effet que de faire

languir le commerce qui naissait à peine. L'on sait qu'il n'y a aucune

question sur laquelle il soit plus facile de se tromper, que sur la

question des monnaies. Le besoin s'en faisait vivement sentir dans les

îles françaises du golfe du Mexique. La compagnie des Indes occidentales

obtint la permission du roi d'y faire passer en 1670 pour 100 mille

francs de petites espèces marquées à un coin particulier; et deux ans

après il fut ordonné que cette monnaie ainsi que celle de France, aurait

cours dans toutes les possessions françaises du Nouveau-Monde en y

ajoutant un quart en sus. Malgré cette addition de 25 pour cent qui

était, il est vrai, loin d'être exorbitante pour couvrir la différence

du change entre Paris et Québec, à cette époque où le Canada exportait

encore si peu, les espèces ne cherchèrent qu'à sortir du pays. C'est le

commerce et non le souverain qui règle la valeur de l'argent; le prix

des marchandises monte ou baisse avec elle. L'expédient ne répondit

point aux avantages qu'on s'en était promis. Le gouvernement eut alors

recours à un papier qu'il substitua aux espèces, pour payer les troupes

et les dépenses publiques. Ce fut là une décision des plus funestes pour

notre commerce en ce qu'elle le priva d'un numéraire dont il avait

besoin. Les premières émissions se firent après 1689. Le papier conserva

son crédit quelques années, et les marchands le préféraient aux espèces

sonnantes; mais le trésor, dans les embarras de la guerre de la

succession d'Espagne, n'ayant pu payer les lettres de change tirées sur

lui par la colonie, ce papier tomba dans le discrédit et troubla

profondément toutes les affaires. Les habitans, réduits au désespoir,

firent dire au roi qu'ils consentiraient volontiers à en perdre une

moitié si Sa Majesté voulait bien leur faire payer l'autre. Ce papier ne

fut liquidé qu'en 1720 et avec perte de cinq huitièmes. Louis XV, se vit

condamné à traiter avec ses pauvres sujets canadiens comme un

spéculateur malheureux; car c'était une véritable banqueroute, pronostic

obscur de celle de 1758, qui devait peser si lourdement sur ce pays, et

de cette autre si fameuse, celle qui compléta le grand naufrage de la

monarchie en 1793.

La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le numéraire circula seul

avec sa valeur intrinsèque et sans augmentation de quart. L'on tombait

d'un extrême dans l'autre; car le numéraire étant frappé en France, le

coût et les risques du transport de cette monnaie, etc., devaient

nécessairement en augmenter la valeur; cependant le mal était moins

grand qu'en le fixant trop haut; il dut prendre sa place dans l'échelle

comme une marchandise, et tel qu'il doit être considéré dans un bon

système monétaire.

L'usage exclusif de l'argent ne dura pas longtemps. Le commerce demanda

le premier le rétablissement du papier-monnaie plus facile de transport

que les espèces. L'on revint aux cartes avec les mêmes multiples et les

mêmes divisions. Ces cartes portaient l'empreinte des armes de France et

de Navarre, et étaient signées par le gouverneur, l'intendant et le

contrôleur; il y en avait de 1, 3, 6, 12 et 24 livres; de 7, 10 et 15

sous, et même de 6 deniers; leurs valeurs réunies n'excédaient pas un

million. «Lorsque cette somme ne suffisait pas, dit Raynal, pour les

besoins publics, on y suppléait par des ordonnances signées du seul

intendant, première faute; et non limitées pour le nombre, abus encore

plus criant. Les moindres étaient de 20 sous, et les plus considérables

de cent livres. Ces différens papiers circulaient dans la colonie; ils y

remplissaient les fonctions d'argent jusqu'au mois d'octobre. C'était la

saison la plus reculée où les vaisseaux dussent partir du Canada. Alors

on convertissait tous ces papiers en lettres de change qui devaient être

acquittées en France par le gouvernement. Mais la quantité s'en était

tellement accrue, qu'en 1743 le trésor du prince n'y pouvait plus

suffire, et qu'il fallut en éloigner le paiement. Une guerre malheureuse

qui survint deux ans après en grossit le nombre, au point qu'elles

furent décriées. Bientôt les marchandises montèrent hors de prix, et

comme à raison des dépenses énormes de la guerre, le grand consommateur

était le roi, ce fut lui seul qui supporta le discrédit du papier et le

préjudice de la cherté. Le ministère, en 1659, fut forcé de suspendre le

paiement des lettres de change jusqu'à ce qu'on en eût démêlé la source

et la valeur réelle. La masse en était effrayante.

«Les dépenses annuelles du gouvernement pour le Canada, qui ne passaient

pas 400 mille francs en 1729, et qui, avant 1749, ne s'étaient jamais

élevées au-dessus de dix-sept cents mille livres, n'eurent plus de

bornes après cette époque.» Mais n'anticipons pas sur l'ordre du temps.

Dans ce système monétaire, le Canada n'était détenteur d'aucune sécurité

réelle. La monnaie est ordinairement un signe qui représente une valeur

réelle et qui a lui-même une valeur intrinsèque. En Canada elle était le

signe du signe. On n'y voyait d'espèces que celles qu'apportaient les

troupes et les officiers des vaisseaux, ou la contrebande avec les

colonies anglaises; et elles étaient aussitôt enlevées pour faire de la

vaisselle, être renfermées dans les coffres ou envoyées dans les Iles.

La monnaie de cartes était préférée aux ordonnances parce que la valeur

des premières était toujours payée toute entière en lettres de change

avant les secondes, de sorte que si les dépenses du gouvernement

excédaient le montant de l'exercice de la colonie, l'excédant était

soldé en ordonnances retirées ensuite par ces cartes pour lesquelles il

ne pouvait sortir néanmoins de lettres de change que l'année suivante;

on appelait cela faire la réduction. «Dans le courant de 1754, au lieu

de faire une réduction qui eut été trop forte, on délivra des lettres de

change pour la valeur entière des papiers portés au trésor, mais

payables seulement, partie en 1754, partie en 1755 et partie en 1756.

Alors les cartes furent confondues avec les ordonnances; on ne donna pas

pour leur valeur des lettres de change à plus court terme. Il est même à

présumer qu'on a cherché à anéantir cette monnaie, le trésorier ne s'en

servant plus dans les paiemens. Cette opération qui n'occasionnait

qu'environ 6 pour cent de différence sur les paiemens ordinaires, fit

augmenter les marchandises de 15 à 20 pour cent et la main d'oeuvre à

proportion.

«Les espèces, poursuit l'auteur que nous citons ici, qui sont venues

avec les troupes de France, ont produit un mauvais effet. Le roi en a

perdu une partie dans les vaisseaux le Lys et l'Alcide; elles ont

décrédité le papier; la guerre n'était pas encore déclarée lorsqu'elles

parurent en Canada, et on croyait avec raison que les lettres de change

continueraient à être tirées pour le terme de trois ans; les négocians

donnèrent donc leurs marchandises à 16 et 20 pour cent meilleur marché

en espèces; on trouvait sept francs de papier pour un écu de six francs.

Dès que la déclaration de la guerre a été publiée, cet avantage a

diminué; les négocians n'ont pas osé faire des retours en espèces; il en

a passé quelques parties à Gaspé; le reste est entre les mains de gens

qui ne font point de remises en France; ils aiment mieux perdre quelque

chose, et le garder dans leurs coffres en effets plus réels que des

cartes et des ordonnances; en conséquence ces papiers ont circulé

presque seuls dans le commerce; ils ont été portés au trésor, et ont

augmenté les lettres de change qu'on a tirées» sur le gouvernement à

Paris.

Tel fut le commerce canadien sous le règne français, assujetti d'un côté

aux entraves dérivant de la dépendance coloniale et jouissant de l'autre

de la plus grande liberté, exclu des marchés étrangers et affranchi en

général de tout droit et de toute taxe avec la mère patrie, enfin

déclaré libre et permis à tout le monde, et soumis en plusieurs

circonstances à toutes sortes de vexations et de monopoles. Si le

commerce et l'industrie eussent fleuri en France, si les vaisseaux de

cette nation eussent couvert les mers comme ceux de la Grande-Bretagne,

nul doute qu'avec la liberté dont jouissait le marchand canadien, et qui

était large pour le temps, il ne fût parvenu à une grande prospérité.

Mais que pouvait faire le Canada, exclu du commerce étranger, avec une

métropole presque sans marine et sans industrie, et dont le gouvernement

était en pleine décadence. Que pouvait faire le Canada, malgré la

liberté dont on voulait le faire jouir? Ne pouvant atteindre à une

honnête prospérité, ni trouver dans ses efforts une récompense légitime

et honorable, il tourna les yeux vers une carrière où le génie martial

des Français s'élance toujours avec joie, vers une carrière où l'honneur

est toujours au delà du danger, et non le bonnet vert de la banqueroute

mercantile. Le Canadien, inspiré par son gouvernement trop pauvre pour

le faire protéger par l'armée régulière, prit le fusil, devint soldat et

contracta ce goût pour les armes qui nuisit tant dans la suite au

développement et au progrès du pays. Ou eut beau déclarer que le

commerce était libre et permis à tout le monde, que les chefs ne

sauraient être trop attentifs à favoriser tous les établissemens qui

peuvent concourir à son bien et à son avantage[99], peu de personnes s'y

livraient, et il languissait.

[Note 99: Instructions des rois aux gouverneurs.]

Il est une autre pratique tenant à l'organisation du gouvernement de la

colonie, qui lui fut aussi très préjudiciable par l'excès qu'on en fit.

C'était la permission donnée aux employés publics, quelquefois du plus

haut rang, et aux magistrats de faire le commerce même avec le roi dont

ils étaient les serviteurs, afin de se refaire de l'insuffisance

reconnue de leurs appointemens[100]. La plupart des gouverneurs généraux

et particuliers participèrent aux profits de la traite[101]. Tout le

monde commerçait, les religieux comme les militaires, comme les laïcs.

Le Séminaire trafiquait avec la Nouvelle-York et avait un vaisseau en

mer. (Dépêche de M. de Beauharnais 1741. Mémoire du Séminaire). Les

Jésuites tenaient comptoir ouvert au Sault-St.-Louis sous le nom de deux

demoiselles Desauniers. (Lettre de M. Bigot au ministre 1750). Cet usage

avait pris naissance avec la colonie, fondée par une compagnie de

marchands, et gouvernée longtemps par des marchands qui conduisaient à

la fois les affaires publiques et leur négoce. Il fut malheureusement

toléré jusqu'aux derniers jours du régime français, et ouvrit la porte

aux plus funestes et aux plus criminels abus, qui atteignirent leur

dernier terme dans la guerre de 1755. Ces employés, l'intendant Bigot à

leur tête, parvinrent à cette époque de crise, où le temps ne permettait

point de porter un remède aux maux de l'intérieur, à accaparer toute la

fourniture du roi, qui s'éleva jusqu'à plus de 15 millions à la fin de

la guerre[102]. Par un système d'association habilement ménagé, ils

achetaient ou vendaient, comme nous l'avons exposé tout à l'heure, tout

ce que le gouvernement voulait vendre ou acheter. Agissant eux-mêmes

pour le roi, il est facile de concevoir que les articles du marchand qui

n'était pas dans leur alliance, n'étaient jamais admis. La liberté et la

concurrence si nécessaires à l'activité du commerce furent détruites,

ainsi que l'équilibre des prix que l'association dont il s'agit fit

monter à un degré exorbitant, malgré l'abondance des denrées et des

marchandises, au point que cette cherté factice devint une cause de

disette réelle.

[Note 100: Affaires du Canada: Mémoires de Bigot.]

[Note 101: Document de Paris.]

[Note 102: «Si on calculait toutes les marchandises qui sont achetées à

Québec, à Montréal et dans les forts pour le compte du roi, on

trouverait peut-être le double de ce qu'il en est entré dans la

colonie». _Dépêche de M. Bigot au ministre_ 1759.]

Le vice du système ne s'était pas encore manifesté d'une manière si

hideuse; mais il avait dû produire dans tous les temps un grand mal, et

causer un découragement fatal au négociant industrieux qui ne pouvait

lutter avec des hommes placés dans de meilleures conditions que lui.

Cela n'est pas une exagération, «car, selon le Mémoire de Bigot accusé

dans l'affaire du Canada, c'est le roi qui faisait les plus grandes

consommations dans les colonies; et par conséquent, c'est vis-à-vis de

lui principalement qu'on pouvait faire un commerce d'une certaine

importance, et qui pût en le rendant florissant, y attirer des

Européens.» C'est ce qu'écrivait l'intendant au ministre dans sa lettre

du 1 novembre 1752. «Le Canada est de toutes les colonies celle où l'on

fait le commerce le plus solide. Il n'est cependant fondé pour la plus

grande partie que sur les dépenses immenses que le roi y fait».

Un pareil système devait, surtout aux époques de guerre, ruiner par les

accaparemens tous les marchands qui n'étaient pas dans le monopole; et

si ce résultat n'arriva que dans la guerre de la conquête, c'est que

l'honneur et l'intégrité avaient en général régné jusque là parmi les

fonctionnaires publics.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 23 / 31 段