habitans ni au commerce. En 1706 ses dettes se montaient déjà à près de
2 millions (1,812,000) de francs; elle fut forcée de se dissoudre, et de
céder ses droits et priviléges à MM. Aubert et Cie. (Aubert Neret et
Gayot) qui s'obligèrent de payer les créanciers. La colonie conserva la
liberté de la traite du castor dans l'intérieur; mais elle fut obligée
de porter cette pelleterie aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui
eurent seuls le droit de l'exporter en France.
La compagnie d'Occident formée en 1717, succéda au privilége expirant de
M. Aubert et de ses associés, et en 1723 la compagnie des Indes à cette
première, qui s'était élevée et qui s'écroula avec la fortune et le
système de Law. Elle le conserva pour la Louisiane et le pays des
Illinois, jusqu'à la fin de 1731. A cette époque ces deux contrées
rentrèrent sous le régime royal, et y demeurèrent jusqu'à la fin de la
domination française.
Ce privilège n'avait pas toujours embrassé cependant les découvertes
qu'on avait faites d'abord sur les lacs et ensuite dans la vallée du
Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par exemple, en avait obtenu
la concession en 1675 avec le fort de Frontenac. Plus tard néanmoins
toute la Nouvelle-France et toute la Louisiane furent soumises au même
monopole jusqu'après la construction du fort anglais Oswégo. Alors la
Nouvelle-York faisant une rude concurrence aux comptoirs de Frontenac,
Toronto et Niagara, l'on craignit les suites des liaisons que la traite
établirait entre les Sauvages et les Anglais. Le roi, pour y parer, prit
ces postes entre ses mains, et réussit à retenir la plus grande partie
du commerce du lac Ontario en payant les pelleteries plus cher; mais ce
système avait tous les vices d'un trafic conduit par un gouvernement.
Privé de l'oeil immédiat du maître et abandonné à des militaires, il
entraîna des dépenses immenses et ne rendit aucun profit. Les avances
furent faites presqu'en pure perte[87].
[Note 87: Raynal. Régistre de l'intendant.]
Il est difficile d'établir avec précision la valeur annuelle des
exportations des pelleteries. Elles étaient en 1667, suivant l'auteur du
Mémoire sur l'état du Canada, de 550,000 francs. Elles ont ensuite
graduellement augmenté jusqu'au chiffre de 2 millions. D'après un calcul
basé sur les droits payés par cette marchandise en 1754 et 1755, fait
par ordre du général Murray[88], elles seraient tombées dans la première
de ces deux années au chiffre de 1,547, 885 livres, et dans la seconde à
celui de 1,265, 650 livres. Mais on ajoute que les régistres de douane
d'où l'on avait tiré ces renseignemens, étaient très confus et
irréguliers, et que les traitans les plus intelligens étaient d'opinion,
qu'année commune le montant des fourrures exportées atteignait près de 3
millions et demi.
[Note 88: _Governor Murray's general Report on the ancient government
and actual state of the province of Quebec in_ 1762.]
D'abord la traite se fit aux entrepôts de la compagnie où les Sauvages
eux-mêmes, qui arrivaient à certaines époques de l'année, portaient
leurs pelleteries. Après Tadoussac, après Québec, après les
Trois-Rivières, Montréal attira seul toutes les fourrures. «On les
voyait arriver au mois de juin sur des canots d'écorce d'arbres. Le
nombre des Sauvages qui les apportaient n'y manqua pas de grossir à
mesure que le nom français s'étendit au loin. Le récit de l'accueil
qu'on leur avait fait, la vue de ce qu'ils avaient reçu en échange de
leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne
revenaient vendre leurs pelleteries sans conduire avec eux une nouvelle
nation. C'est ainsi que l'on vit se former une espèce de foire où se
rendaient tous les peuples de ce vaste continent».
Les Sauvages en arrivant se campaient près de la ville, s'élevaient des
tentes, rangeaient leurs canots et débarquaient leurs fourrures. Après
avoir eu audience publique du gouverneur, ils les portaient au comptoir
de la compagnie ou chez les marchands de la ville qui avaient le
privilége de les acheter pour les revendre ensuite à cette société. Les
Sauvages étaient payés en écarlatine, vermillon, couteaux, poudre,
fusils, etc. Les autres en marchandises, ou en récépissés ou reçus qui
avaient cours de monnaie dans la colonie, et qui étaient rachetés par
des lettres de change à termes que les agens de la compagnie tiraient
sur son caissier à Paris. Cela dura tant que les Français n'eurent point
de concurrens; mais bientôt des antagonistes dangereux et pleins
d'activité s'élevèrent â côté d'eux et leur enlevèrent une partie de la
traite. Les Anglais se bornèrent d'abord au pays des Iroquois, mais les
cinq cantons furent bientôt épuisés de pelleteries, et il fallut en
trouver ailleurs. Ces Sauvages furent dans les commencemens leurs
coureurs de bois, puis ils marchèrent eux-mêmes à leur suite et se
répandirent de tous côtés, et de tous côtés on accourut à eux. Ils se
trouvèrent en communication avec toutes les nations établies sur les
rives du St.-Laurent depuis sa source, et sur celles de ses nombreux
tributaires. «Ce peuple avait des avantages infinis pour obtenir des
préférences sur le Français son rival. Sa navigation était plus facile,
et dès-lors ses marchandises s'offraient à meilleur marché. Il
fabriquait seul les grosses étoffes qui convenaient le mieux au goût des
Sauvages. Le commerce du castor était libre chez lui, tandis que chez
les Français il était, et fut toujours asservi à la tyrannie du
monopole. C'est avec cette liberté, cette facilité qu'il intercepta la
plus grande partie des marchandises qui faisaient la célébrité de
Montréal.
«Alors s'étendit sur les Français du Canada un usage qu'ils avaient
d'abord resserré dans des bornes assez étroites. La passion de courir
les bois, qui fut celle des premiers colons, avait été sagement
restreinte aux limites du territoire de la colonie. Seulement on
accordait chaque année à vingt-cinq personnes la permission de franchir
ces bornes pour aller faire le commerce chez les Sauvages. L'ascendant
que prenait la Nouvelle-York rendit ces congés beaucoup plus fréquens.
C'étaient des espèces de priviléges exclusifs qu'on exerçait par
soi-même ou par d'autres. Ils duraient un an ou même au-delà. On les
vendait et le produit en était distribué, par le gouverneur de la
colonie, aux officiers ou à leurs veuves et à leurs enfans, aux hôpitaux
ou aux missionnaires, à ceux qui s'étaient signalés par une belle action
ou par une entreprise utile, quelquefois enfin aux créatures du
commandant lui-même, qui vendait les permissions. L'argent qu'il ne
donnait pas ou qu'il voulait bien ne pas garder, était versé dans les
caisses publiques; mais il ne devait compte à personne de cette
administration.
«Elle eut des suites funestes. Plusieurs de ceux qui faisaient la traite
se fixaient parmi les Sauvages pour se soustraire aux associés dont ils
avaient négocié les marchandises. Un plus grand nombre encore allaient
s'établir chez les Anglais, où les profits étaient plus considérables.
Sur des lacs immenses, souvent agités de violentes tempêtes; parmi des
cascades qui rendent si dangereuse la navigation des fleuves les plus
larges du monde entier; sous le poids des canots, des vivres, des
marchandises qu'il fallait voiturer sur les épaules dans les portages,
où la rapidité, le peu de profondeur des eaux obligent de quitter les
rivières pour aller par terre; à travers tant de dangers et de fatigues
on perdait beaucoup de monde. Il en périssait dans les neiges ou dans
les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi. Ceux qui rentraient
dans la colonie avec un bénéfice de six ou sept pour cent, ne lui
devenaient pas toujours plus utiles, soit parcequ'ils s'y livraient aux
plus grands excès, soit parceque leur exemple inspirait le dégoût des
travaux assidus. Leurs fortunes subitement amassées, disparaissaient
aussi vite: semblables à ces montagnes mouvantes qu'un tourbillon de
vent élève et détruit tout-à-coup dans les plaines sablonneuses de
l'Afrique. La plupart de ces coureurs, épuisés par les fatigues
excessives de leur avarice, par les débauches d'une vie errante et
libertine, traînaient dans l'indigence et dans l'opprobre une vieillesse
prématurée» (Raynal).
Ces congés qui étaient transportables tombèrent aussitôt dans le
commerce. Donnant permission d'importer jusqu'à la charge de plusieurs
canots de pelleteries, ils se revendaient ordinairement six cents écus.
Six hommes partaient avec mille écus de marchandises qu'on leur avait
fait payer quinze pour cent de plus que le cours du marché, et
revenaient avec 4 canots chargés de castors valant 8 mille écus. Après
avoir déduit 600 écus pour le congé, 1000 pour les marchandises 2560
pour le prêt à la grosse aventure ou 40 pour cent sur les 6400 restant
que le marchand chargeait pour ses avances, le résidu appartenait aux
coureurs de bois. Le marchand revendait ensuite le castor au bureau de
la compagnie à 25 pour cent de profit. Il est inutile de dire qu'avec un
pareil système et de pareils bénéfices, l'on devait finir par rebuter
les Sauvages qui en étaient les victimes, et perdre entièrement un
commerce où le vendeur primitif voyait sa marchandise rapporter après
qu'elle était sortie de ses mains, 700 pour cent de profit sans qu'elle
eût changé d'état.
Le monopole de la traite se bornait au castor en s'étendant quelquefois
à l'orignal depuis 1666. A partir de cette année, toutes les autres
pelleteries dont le commerce était considérable, restèrent libres ou
soumises momentanément, comme les produits agricoles et les
marchandises, à des lois et des règlemens coloniaux si vagues et si
éphémères qu'il règne dans leur histoire beaucoup d'obscurité. Les actes
publics et les jugemens des tribunaux renferment nombre de décrets sur
cette matière, desquels l'on peut conclure que le marchand canadien
refusa toujours de se soumettre au joug que voulait lui imposer
l'autorité locale. Il n'a supporté patiemment dans tous les temps que
son exclusion du commerce étranger et le monopole de l'exportation du
castor en France. Sur tout le reste, il est resté dans la jouissance
d'une grande liberté.
A venir jusqu'au traité de 1713, la plus grande partie de la traite de
l'Amérique septentrionale était entre les mains des Français. Par ce
traité ils perdirent entièrement celle de la baie d'Hudson; et la
Nouvelle-York qui, depuis le chevalier Andros, cherchait à leur enlever
aussi celle de l'Ouest sans beaucoup de succès, vit tout-à-coup ses
efforts couronnés des plus heureux résultats.
Nous avons déjà rapporté ailleurs comment M. Burnet, qui connaissait de
quel immense avantage serait pour la Grande-Bretagne la possession de ce
commerce, travailla à fermer aux Canadiens les contrées de l'Ouest, et
comment M. de Beauharnais l'avait prévenu. Voyons maintenant quel fut
l'effet des moyens qu'il employa pour parvenir à ce grand but, qui fut
constamment l'objet de sa sollicitude. Tout semblait favoriser la
Nouvelle-York, situation géographique plus rapprochée, population plus
nombreuse et plus commerçante, marchandises plus modiques. Ces trois
avantages étaient de la dernière importance, et le Canada ne se voyait
aucun moyen de les contrebalancer. Le prix des marchandises était
beaucoup plus élevé en France qu'en Angleterre de même que le fret et
l'assurance maritime. La différence était encore plus grande dans les
colonies. Aussi se faisait-il un commerce très étendu de contrebande
entre Montréal et Albany. Non seulement on tirait de cette dernière
ville les tissus de laine que l'on ne manufacturait pas en France, mais
on importait ouvertement de là tous les ans une quantité considérable
d'autres marchandises qui ne servaient point au négoce avec les
Sauvages. Dans une seule année le Canada reçut 900 pièces d'écarlatine
pour la traite, outre des mousselines, des indiennes, des tavelles, du
vermillon, etc. Que faisait alors l'industrie française? Que faisait la
compagnie des Indes? Elle en introduisait annuellement une douzaine de
cents pièces qu'elle tirait elle même de l'Angleterre; et elle défendait
à tout autre négociant d'en importer en Canada[89]. De sorte que le
manufacturier français était pour cet article comme exclus de nos
marchés. Le traitant anglais pouvait, dans cet état de choses, vendre
aux Indiens, comme il le faisait aussi, moitié moins cher que le
traitant français, faire le double de profit, et cependant payer encore
le castor trois chelings sterling la livre tandis que ce dernier n'en
pouvait donner que deux francs.
[Note 89: _Mémoire sur la traite de la Province de New-York inséré dans
l'histoire des cinq nations du Canada, par_ C. Colden.]
Quand M. Burnet prit les rênes de la Nouvelle-York, il vit du premier
coup d'oeil qu'en en fermant l'entrée aux Canadiens il rendrait leur
situation encore plus mauvaise, en les privant des objets qui leur
étaient absolument nécessaires pour leur négoce, et en leur enlevant un
marché pour leurs pelleteries, Albany où ils vendaient le castor le
double de ce que le payait la compagnie des Indes. En 1720, un acte fut
passé par la législature, par forme d'essai, prohibant pour trois ans
tout commerce avec le Canada; et en 1727, on s'empressa de le rendre
permanent. L'effet en fut aussi prompt que fatal pour ce pays. Les
tissus de laine qui s'étaient vendus jusque là £ 13 2 6 la pièce, à
Montréal, montèrent aussitôt à £25.
Burnet, marchant toujours vers son but, fit ouvrir à Oswégo, sur la rive
méridionale du lac Ontario, un comptoir pour attirer les Indiens;
c'était le complément nécessaire de l'acte législatif de 1720. Les
traitans français ne purent plus dès lors continuer la concurrence, et
le roi, quelques années après, fut obligé de prendre entre ses mains les
postes de Frontenac, Toronto et Niagara, et de donner les marchandises à
perte pour conserver avec la traite des pelleteries l'alliance des
Indigènes; car la traite était encore plus essentielle pour la sûreté
des possessions françaises et le succès de leur politique que pour leur
prospérité commerciale.
C'est en 1727, pendant que la Nouvelle-York excluait le Canada de ses
marchés, que le roi de France donnait un édit semblable pour ses
colonies. Depuis bien des années, il recommandait de défendre sévèrement
toute relation entre elles et l'étranger, et depuis la dernière guerre
surtout ses ordres étaient devenus plus fréquens et plus impératifs.[90]
Rien ne prouve mieux combien les intérêts les plus chers des colonies
sont quelquefois sacrifiés à cette législation qui courbe sous le même
niveau et le Canada et l'Archipel du Mexique, et l'Amérique et l'Asie,
sans tenir compte de la différence des circonstances et du mal fait aux
uns ou aux autres, pourvu que le résultat général réponde au calcul de
la métropole.
[Note 90: Documens de Paris.]
Presque tous les autres postes de traite devinrent dès lors privilégiés;
c'est-à-dire que ceux qui les obtenaient y faisaient la traite
exclusivement. Ces postes se donnaient, se vendaient ou s'affermaient,
et dans ces trois cas le commerce souffrait également de leur régie; ils
étaient loués communément pour trois ans, et le fermier ou possesseur
voulait dans ce court espace de temps faire une fortune rapide et
considérable; le moyen qu'il employait pour y réussir était de vendre le
plus cher possible les marchandises qu'il y portait, et d'acheter de
même les pelleteries au plus bas prix, dut-il tromper les Sauvages après
les avoir enivrés. En 1754, on avait dans le poste de la mer d'Ouest une
peau de castor pour quatre grains de poivre, et on a retiré jusqu'à huit
cents francs d'une livre de vermillon! Voilà comment se conduisait la
traite dans les dernières années du régime français. Il paraissait
évident à tout le monde que ce commerce allait être complètement et
rapidement frappé de mort, si on ne réussissait à rejeter les colons
anglais en dehors des vallées du St.-Laurent et du Mississipi; et déjà
même il était trop tard, dans l'opinion de bien des gens, pour
entreprendre cette tâche; ils disaient que l'on aurait dû avoir élevé
des digues avant le débordement. Personne néanmoins ne soupçonnait alors
que la partie que la France et la Grande-Bretagne jouaient ensemble sur
ce continent fût si près de sa fin qu'elle l'était déjà.
Nous nous sommes étendu sur la traite des pelleteries, parce que des
motifs de politique et de sécurité nationale s'y trouvaient étroitement
liés; c'était l'objet, l'agent actif qui perpétuait l'alliance avec les
Indigènes, dont nous avons plus d'une fois signalé les avantages et même
la nécessité. Elle méritait donc une grande place. Quant aux autres
branches du négoce qui ont été cultivées dans ce pays, il ne sera pas
nécessaire de nous y arrêter si longtemps, mais nous n'en oublierons
aucune un peu importante, car le commerce ne peut nous être indifférent;
il forme avec l'agriculture la grande occupation de toutes les classes
des populations américaines, depuis le citoyen le plus opulent jusqu'au
citoyen le plus humble.
Après la traite des fourrures venait la pêche. Celle de la morue et de
la baleine resta presque toute entière entre les mains des Européens; de
tout temps peu de Canadiens s'y livrèrent. Ceux-ci s'adonnèrent plus
spécialement à celle du loup-marin et du marsouin qui fournissaient
d'excellentes huiles pour les manufactures et l'éclairage; sept ou huit
loup-marins donnaient une barrique d'huile; les peaux servaient à
différens usages. Cette pêche se faisait dans le fleuve et le golfe
St.-Laurent et sur la côte du Labrador, où le gouvernement affermait à
des particuliers pour un certain nombre d'années des portions de grève,
des îles ou des côtes[91]. Il fut établi jusqu'à 14 pêches au marsouin
en bas de Québec en 1722 (Documens de Paris). L'on exportait dans les
dernières années une grande quantité d'huile en France, ainsi que des
salaisons de harengs et d'autres poissons. Les bois auraient dû former
aussi un objet fort considérable, mais ce commerce ne prit jamais un
grand développement, et quoique la construction des navires fût
encouragée par le roi, on n'en faisait qu'un petit nombre. Louis XV
offrit une gratification de 500 francs par vaisseau de 200 tonneaux; 150
francs par bateau de 30 à 60 tonneaux, vendus en France ou dans les Iles
(Documens de Paris), et il fit établir des ateliers de construction à
Québec, garnis des ouvriers nécessaires pour bâtir des bâtimens pour sa
marine.
[Note 91: Il afferma la baie des Esquimaux à la veuve Fournel en 1749,
le Labrador à M. d'Aillebout en 1753.]
L'on reprochait aux navires canadiens de coûter beaucoup plus que ceux
qui étaient faits en France, et de durer moins longtemps, attendu que le
chêne dont on se servait était tiré des lieux bas et humides, et
qu'après avoir été coupé l'hiver, on le mettait l'été suivant à l'eau
pour le descendre à Québec, pratique qui en altérait la bonté. Quoiqu'il
en soit, la construction était tellement négligée, que, suivant un
rapport fait au ministre, les Anglais fournissaient une partie des
bâtimens employés même à la navigation intérieure du pays, non pas parce
que leur bois était meilleur, ou leurs bâtimens mieux construits, mais
parce qu'ils les donnaient à meilleur marché. Talon avait vainement
introduit la culture des chanvres et ouvert des chantiers pour la
préparation des bois de construction. On ne sait, dit Raynal, par quelle
fatalité tant de richesses furent longtemps négligées ou méprisées.
La cupidité chez les uns et une fatale insouciance chez les autres font
tomber aujourd'hui encore dans les mêmes fautes. On ne fabrique ni
toiles, ni goudron, et nos bois, par un mauvais choix et une mauvaise
préparation surtout le chêne, ont de la peine à supporter la concurrence
avec ceux de la Baltique sur les marchés de notre métropole, même avec
les droits qui les protègent.
L'exploitation des mines de fer ne fut commencée aux Trois-Rivières que
vers 1737. Elle fut d'abord dirigée d'une manière peu judicieuse. En
1739 les nouveaux fermiers étendirent et perfectionnèrent les travaux,
et produisirent assez de ce métal, plus précieux que l'or, pour la
consommation intérieure. Il en fut même exporté quelques échantillons
qui furent trouvés d'une qualité supérieure. Cette forge est encore en
opération.
Dès le temps de Cartier les rives du lac Supérieur étaient célèbres
parmi les nations indigènes pour leurs mines de cuivre. Les Sauvages en
montrèrent des morceaux à ce voyageur. Les rapports des Français qui
découvrirent ce lac confirmèrent ensuite ceux des Sauvages. En 1738, le
roi envoya deux mineurs allemands nommés Forster pour ouvrir celle de
Chagouïa-mi-gong[92]. Cette entreprise fut ensuite abandonnée. Les
lettres du roi qui adressent ces deux étrangers à l'intendant du Canada,
contiennent des recommandations singulières sur la manière dont ils
doivent être traités. Après les pelleteries, après le poisson et les
huiles, les céréales formaient l'article d'exportation le plus
important; il l'était plus que le bois. Une partie était consommée dans
le pays même par les troupes et l'autre exportée. Il en sortait dans les
bonnes années environ 80,000 minots en farines et en biscuits[93]. Le
Canada en produisit en 1734 738,000 minots, outre 5,000 de maïs, 63,000
de pois, et 3,400 d'orge. La population était alors de 37,000
habitans[94].
[Note 92: Régistre de l'intendant.]
[Note 93: Mémoire attribué à M. Hocquart: _Collection de la Société
littéraire et historique de Québec_.]
[Note 94: Recensement: Documens de Paris.]
Une plante célèbre découverte par le Jésuite Lafitau dans nos forêts en
1718, vint enrichir un instant le pays d'un nouvel objet d'exportation.
Le jin-seng que les Chinois tiraient à grands frais du nord de l'Asie,
fut porté des bords du St.-Laurent à Canton. Il fut trouvé excellent et
vendu très cher; de sorte que bientôt une livre qui ne valait à Québec
que 2 francs y monta jusqu'à vingt-cinq. Il en fut exporté en 1752 pour
500 mille francs. Le haut prix que cette racine avait atteint excita une
aveugle cupidité. On la cueillit au mois de mai au lieu du mois de
septembre, et on la fit sécher au four au lieu de la faire sécher
lentement et à l'ombre; elle ne valut plus rien aux yeux des Chinois,
qui cessèrent d'en acheter. Ainsi un commerce qui promettait de devenir
une source de richesse, tomba et s'éteignit complètement en peu
d'années.
Québec était le grand entrepôt du Canada.
Il envoyait annuellement 5 ou 6 bâtimens à la pêche du loup-marin, et à
peu près un pareil nombre dans les Iles et à Louisbourg chargés de
farine, lesquels revenaient avec des cargaisons de charbon, de rum, de
mêlasse, de café et de sucre. Il recevait de France une trentaine de
navires formant environ 9,000 tonneaux.
Dans les temps les plus florissans, les exportations du Canada ne
dépassèrent pas 2,000,000 livres en pelleteries, dont 800,000 en castor,
250,000 livres en huile de loup-marin et de marsouin; une pareille somme
en farine ou pois, et 150,000 livres en bois de toutes les espèces. Ces
objets pouvaient former chaque année 2,650,000 livres. Si l'on ajoute à
cela une somme de 600,000 livres pour les divers autres produits et le
jin-seng au moment de sa plus grande vogue, on aura un total de 3
millions 250 mille livres.