la mer de l'Ouest», parce que l'on crut n'être pas bien éloigné de cette
mer; et on y établit une chaîne de petits postes pour contenir les
Indigènes et faire la traite des pelleteries. Le plus reculé fut d'abord
celui de la Reine, à 100 lieues à l'ouest du lac Winnipeg sur la rivière
des Assiniboils; on en construisit ensuite trois autres en gagnant
toujours le couchant; le dernier prit le nom de Paskoyac, de la rivière
sur laquelle il était assis.
Sous l'administration de M. de la Jonquière, une nouvelle expédition fut
mise sur pied pour la même fin. L'intendant Bigot était alors en Canada;
il forma, pour faire la traite en même temps que des découvertes, une
société composée du gouverneur et de lui-même, de MM. Breard, contrôleur
de la marine, Legardeur de St.-Pierre, officier plein de bravoure et
fort aimé des Indiens, et de Marin, capitaine décrié par sa cruauté,
mais redouté de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés de
l'oeuvre double de l'association. Marin devait remonter le Missouri
jusqu'à sa source, et de là suivre le cours de la première rivière sur
laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans l'Océan. St.-Pierre
passant par le poste de la Reine, devait aller le rejoindre sur le bord
de cette mer à une certaine latitude. Mais tout cela était subordonné à
la spéculation pour laquelle on s'était associé, c'est-à-dire que les
voyageurs interrompraient l'expédition dès qu'ils auraient amassé assez
de pelleteries. Ils ne furent pas loin, et ils revinrent chargés d'une
riche moisson. Les associés firent un profit énorme. M. Smith fait
monter la part seule du gouverneur à la somme prodigieuse de 300,000
francs. La France ne retira rien de cette expédition, dont l'Etat fit
tous les frais.
Cependant l'attitude que prenaient les colonies françaises et anglaises
devenait de plus en menaçante, et la tournure des affaires en Europe
annonçait une rupture prochaine entre les deux nations. La question des
frontières, tenue en suspens par l'impossibilité de concilier les
prétentions avancées de part et d'autre laissait depuis longtemps les
colons dans l'attente des hostilités. Dès 1735, M. Raensalaer, patron ou
seigneur d'Albany, sous prétexte de voyager pour son amusement, et dans
la prévision de la reprise des armes, vint en Canada, et informa
secrètement le gouverneur que dans les dernières guerres, l'on avait
ménagé leur pays, et que M. de Vaudreuil avait recommandé à ses alliés
de n'y pas faire de courses; que la Nouvelle-York avait fait la même
chose de son côté, et qu'elle était encore disposée à en user de même.
En 1740 la guerre était devenue encore plus probable. M. de Beauharnais
avait, sur les ordres de la cour, fait mettre les forts de Chambly,
St.-Frédéric et Niagara en état de défense. Il travaillait aussi depuis
longtemps à resserrer davantage les liens qui unissaient les Sauvages
aux Français. Il tint à cet effet de longues conférences avec eux
(1741), dans lesquelles il put s'assurer, que, s'ils n'étaient pas tous
très attachés à notre cause, la puissance croissante de nos voisins,
excitait leur inquiétude et leur jalousie. L'on faisait bien de ménager,
de rechercher même ces peuples qui, d'après un dénombrement fait en
1736, de toutes leurs tribus depuis les Abénaquis jusqu'aux Mobiles,
comptaient 15,675 guerriers.
LIVRE VIII.
CHAPITRE I.
COMMERCE.
1608-1744.
De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y ont été
établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique des
populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des
guerres sur lui.--Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la
population.--Son origine: pêche de la morue.--Traite des pelleteries de
tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle
est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des
fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de ce négoce; son
utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M.
Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux
Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce:
pêcheries, combien elles sont négligées.--Bois
d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; céréales et
autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre
des exportations et des importations.--Québec, entrepôt
général.--Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des
toiles et des draps destinés à la consommation
intérieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries
(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposés fort
lard et très modérés.--Systèmes monétaires introduits dans le pays;
changemens fréquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils
causent.--Numéraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur
dépréciation.--Faillite du trésor, le papier est liquidé avec perte de
5/8 pour les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien plus
militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de
commerce.--Etablissement du siège de l'Amirauté en 1717; et d'une bourse
à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le gouvernement
défavorable à l'introduction de l'esclavage au Canada.
La découverte du Nouveau-Monde est un des événemens qui ont exercé
l'influence la plus salutaire sur la destinée des Européens[85], et la
plus funeste sur celle des nombreuses nations indiennes qui peuplaient
les forêts de l'Amérique. L'amour de l'indépendance, inné parmi ces
tribus nomades, et leur intrépidité ont retardé et retardent encore à
peine leur ruine d'un jour: elles tombent au contact de la civilisation
en même temps que les bois mystérieux qui leur servent de retraites.
Bientôt, pour nous servir des paroles poétiques de Lamennais, elles
auront disparu, sans laisser plus de trace que les brises qui passent
sur les savanes et que les flots poussés par une force invisible entre
les bancs de corail. En moins de trois siècles elles ont disparu d'une
grande partie du continent Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les
causes de cet anéantissement de tant de peuples dans un si court espace
de temps que l'imagination en est étonnée. Nous dirons seulement que
l'introduction des Européens dans le Nouveau-Monde a donné un nouvel
essor aux progrès de la civilisation. Elle a marqué cette ère
incomparable, où un immense et fertile continent s'est trouvé
tout-à-coup livré au génie des populations chrétiennes, au génie d'une
immigration qui, foulant aux pieds les dépouilles sociales des temps
passés, a voulu inaugurer une arche d'alliance nouvelle, une société
sans priviléges et sans exclusion. Le monde n'avait encore rien vu de
semblable. Cette nouvelle organisation doit-elle atteindre les dernières
limites de la perfectibilité humaine? On le croirait si les passions des
hommes n'étaient partout les mêmes, si l'amour des richesses surtout
n'envahissait toutes les pensées, n'était devenu, comme celui des armes
au moyen âge, la première idole de l'Amérique. Rien n'y entrave les
lumières, ni vieux préjugés, ni vieilles doctrines, ni institutions
antiques. La place du beau et du bon est vide. Les siècles passés n'ont
laissé ni ruines, ni décombres, que la hache du défricheur n'ait
abattues ou ne puisse niveler.
[Note 85: «The discovery of America was, in this way, of as much
advantage to Europe, as the introduction of foreign commerce would be to
China. It opened a large market for the produce of European industry,
and constantly provided a new employment for that stock which this
industry accumulated». Brougham: _Colonial policy of the European
powers_.]
L'établissement de ce continent opéra une révolution surtout dans le
commerce, qui embrasse tout aujourd'hui, et qui du rang le plus humble
tend continuellement à occuper la première place de la société, et à y
exercer la plus grande influence. Les armes, la mitre ont tour à tour
exercé leur domination sur le monde, le commerce prend déjà leur place.
Il règne, il doit régner en roi sur toute l'Amérique; son génie
précipitera de gré ou de force sous son joug les contrées dont
l'industrie sera trop lente à se réveiller. C'est donc aux peuples et
aux gouvernemens à se préparer pour fournir une carrière qui doit les
mener à la puissance. L'industrie a établi son trône dans cette portion
du globe, qui remplit déjà d'étonnement ou de crainte les vieilles
nations guerrières et aristocratiques de l'Europe.
Mais avant de parvenir à ce degré de grandeur auquel ce continent est
destiné, mais qu'il ne doit atteindre qu'après avoir acquis les moyens
de satisfaire à toutes ses exigences, et de posséder la liberté dont il
a besoin, il a dû payer tribut et soumission aux métropoles qui l'ont
peuplé. Il a dû comme l'enfant reconnaître leur autorité jusqu'à ce
qu'il fût adulte, jusqu'à ce qu'il fût homme fait, c'est la la loi de la
nature. C'est à ce titre et pour l'indemniser de sa protection, que
l'enfant travaille pour son père. Aussi l'Europe a dit par la bouche de
Montesquieu: «Les colonies qu'on a formées au delà de l'Océan sont sous
un genre de dépendance dont on ne trouve que peu d'exemples dans les
colonies anciennes, soit que celles d'aujourd'hui relèvent de l'Etat
même, ou de quelque compagnie commerçante établie dans cet Etat.
«L'objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures
conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous
les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule
pourrait négocier dans la colonie; et cela avec grande raison, parce que
le but de l'établissement a été l'extension du commerce, non la
fondation d'une ville ou d'un nouvel empire.
«Ainsi c'est encore une loi fondamentale de l'Europe, que tout commerce
avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable
par les lois du pays: et il ne faut pas juger de cela par les lois et
les exemples des anciens peuples[86] qui n'y sont guère applicables.
[Note 86: Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui
termina la première guerre punique.]
«Il est encore reçu que le commerce établi entre ces métropoles
n'entraîne point une permission pour les colonies qui restent toujours
en état de prohibition».
En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie diront-elles: nous ne
fûmes point fondées par des spéculateurs européens, mais par des hommes
libres qui vinrent se réfugier dans les forêts du Nouveau-Monde pour se
soustraire aux persécutions de leur mère-patrie, par des hommes libres
qui vinrent y cacher leurs lois et leurs autels, l'Europe répondra: la
colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole.
En vain le Canada dira-t-il, j'ai un pacte qui fut conquis après six ans
d'une lutte acharnée, et scellé avec le plus pur sang de mes enfans, un
pacte qui me garantit l'usage de ma religion et de ma propriété,
c'est-à-dire de ma langue, de mes biens et des lois qui les régissent,
l'Europe répondra: la colonie est soumise au pouvoir suprême de la
métropole.
Le traité d'Utrecht fut suivi d'une longue période de paix presque sans
exemple dans les annales du Canada. Depuis son établissement cette
colonie avait presque toujours eu les armes à la main, pour repousser
tantôt les Anglais, tantôt les Indiens, qui venaient tour à tour lui
disputer un héritage couvert de ses sueurs et de son sang. Cette guerre
semblait devenir plus vive à mesure qu'elle se prolongeait. Mais il
vient un temps où les forces et l'énergie comme les passions s'usent et
s'épuisent. Les parties belligérantes plus affaiblies encore en Amérique
qu'en Europe, mirent enfin un terme à cette lutte, et les colons depuis
si longtemps victimes de la politique de l'ancien monde, et de quelques
hommes ambitieux du nouveau, purent goûter sans alarmes les fruits de
leur industrie; et continuer sans interruption à développer leurs
établissemens.
L'on aurait tort de croire avec quelques auteurs que l'espace qui
s'écoula de 1713 à la guerre de 1744 fut nul pour l'histoire. Aucune
époque, comme nous l'avons déjà dit, ne fut plus remarquable par les
progrès du commerce et de la population, malgré la décadence et les
embarras financiers de la mère-patrie, qui réagirent sur toutes ses
colonies et retardèrent leur accroissement d'une manière fâcheuse. Par
sa seule énergie, le Canada triompha des désavantages de sa situation
dont le plus grave était son interdiction aux vaisseaux et aux
marchandises étrangers. Mais il était encore trop faiblement peuplé pour
sentir tout ce que cette tyrannie avait d'oppressif. Les colonies
anglaises supportaient en silence le même joug, mais elles songeaient,
elles alors, aux moyens de s'y soustraire.
D'un autre côté, la traite des pelleteries et les guerres continuelles
avaient fait perdre à une partie des Canadiens le goût de la paix.
Peuple chasseur et guerrier, il méprisait trop l'agriculture, les arts
et le commerce; la considération et les honneurs ne pouvaient s'acquérir
à ses yeux, que dans les combats et dans les entreprises hasardeuses et
semées de dangers. Il fallait donc une longue tranquillité pour changer
ces préjugés et ces habitudes. Une troisième cause d'appauvrissement
pour lui, c'était l'émigration. Les colonies fondées sur les lacs et
dans la Louisiane avaient été commencées par des Canadiens. Ce qui
arrivait de France, comme on l'a observé ailleurs, était loin de combler
le vide qu'ils laissaient en s'éloignant de leur patrie. Néanmoins ces
obstacles furent graduellement surmontés, et la population qui était en
1719 de 22,000 âmes s'était élevée en 1744 à près de 50,000 âmes, et les
exportations qui ne passaient pas cent mille écus (Raynal) montèrent en
1749 à 1400 mille francs.
Les Français furent probablement les premiers qui dotèrent l'Europe de
la pêche de la morue, source inépuisable de richesses, par la découverte
des bancs de Terreneuve; ils lui léguèrent de plus une nouvelle
industrie dans la traite des pelleteries, dont les avantages cependant
ont été plus d'une fois mis en question à cause de ses conséquences
démoralisatrices.
Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi par les pêcheurs qui
s'approchant des côtes du Canada et de l'Acadie, commencèrent avec les
Indigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices considérables. Petit
à petit on lia des relations plus intimes avec eux; plus tard on voulut
avoir un pied à terre dans le continent même que l'on s'était contenté
jusque là de côtoyer, et l'on y éleva des comptoirs pour la traite.
Alors des spéculateurs riches et influens en demandèrent le monopole
exclusif, à la condition d'y porter des colons pour établir ces contrées
nouvelles, dont l'on pressentait vaguement l'avenir; ils l'obtinrent, et
ainsi fut introduite la domination française sur une portion
considérable du Nouveau-Monde.
L'on sait par quelles mains le monopole dont il s'agit a successivement
passé en commençant par M. Chauvin, au début du 17e siècle. Placée
spécialement sous la protection de ce monopole, la traite des
pelleteries fut regardée dans tous les temps comme la branche la plus
importante du commerce canadien. Aussi commencerons-nous par elle le
tableau qui va suivre. Comme nous venons de le dire, c'est M. Chauvin
qui exerça le premier le monopole de la traite d'une manière régulière
et systématique. Il paraît que longtemps avant lui, ce privilège avait
été accordé à plusieurs personnes, et que même Jacques Cartier l'avait
obtenu, mais rien ne constate positivement que le reste des Français s'y
soient soumis; on est plutôt porté à croire le contraire; car l'on sait
que long temps encore après Henri IV, les traitans et les pêcheurs
jouissaient d'une grande liberté dans les parages de ce continent, et
qu'au temps de Champlain les villes repoussaient avec énergie, surtout
la Rochelle, ce monopole, dont le commandeur de Chaste, M. de Monts, les
de Caën jouirent les uns après les autres jusqu'en 1327. Alors se forma
la compagnie des cent associés, à laquelle furent cédées à perpétuité la
Nouvelle-France et la Floride. Outre les conditions ayant trait à la
politique et à la colonisation dont nous avons parlé en son lieu, le roi
lui accorda, pour toujours, le trafic des cuirs, peaux et pelleteries,
et pour 15 ans, tout autre commerce par terre et par mer, à la réserve
de la pêche de la morue et de la baleine qui resta libre à tous les
Français, et de la traite des pelleteries que les habitans des pays
cédés, purent faire avec les Indigènes, pourvu qu'ils vendissent les
castors à ses facteurs, à raison d'un prix fixe. Il fut aussi stipulé
que toutes les marchandises manufacturées dans la colonie seraient
exemptées des droits en France pendant 15 ans.
Cette compagnie si fameuse, qui avait eu Richelieu pour son chef,
n'ayant rempli aucune de ses obligations relativement à la colonisation,
et ayant été entraînée dans des dépenses qui dépassaient ses revenus,
avait restreint graduellement le cercle de ses affaires, de sorte
qu'elle fût obligée en 1663, ou 36 ans après sa création, de se
dissoudre et de remettre ses possessions au roi.
Dès l'année suivante, il s'en forma une nouvelle qui prit le nom de
compagnie des Indes occidentales. Cette association subsista jusqu'en
1674. Elle eut en concession toutes les colonies françaises des Iles et
du continent de l'Amérique, et toute la côte d'Afrique depuis le
Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, avec le privilége exclusif du
commerce, la pêche exceptée, pendant 40 ans, et la jouissance des droits
et priviléges qui avaient été accordés aux cent associés. Le roi lui
accorda en outre une prime de 40 livres par tonneau, sur les
marchandises exportées de France dans les colonies ou des colonies en
France. Les marchandises dont les droits avaient été payés à l'entrée,
pouvaient être réexportées par elle à l'étranger en franchise. Elle
n'avait pas non plus de droits à payer sur les vivres, munitions de
guerre et autres objets nécessaires à l'armement de ses vaisseaux.
Le commerce d'importation et d'exportation se trouva ainsi de nouveau
arraché des mains des colons pour être livré exclusivement à la nouvelle
compagnie. Les cent associés avaient joui du même monopole; mais ils
avaient été forcés en 1645 de l'abolir, et de signer un traité avec le
député des habitans de la Nouvelle-France, par lequel ils leur
abandonnaient la traite des pelleteries à la condition qu'ils
acquitteraient la liste civile et militaire et toutes les autres
dépenses de l'administration. Le nouveau privilége, plus exclusif encore
que celui de 1627, souleva une opposition générale. En très peu de temps
les marchandises n'eurent plus de prix; le conseil souverain fut obligé
d'établir un tarif que rendit inutile la sagacité mercantile. La
compagnie et ceux qui avaient encore d'anciennes marchandises,
refusèrent de les vendre aux taux fixés par l'autorité, et elles
disparurent du marché. Il était nécessaire de faire cesser au plus tôt
un état de choses qui assujettissait les habitans à une gêne affreuse en
les ruinant. En effet deux ans après (1666) la compagnie, sur le rapport
de Colbert au roi, rendit libre et le commerce avec la mère-patrie et la
traite des fourrures. Mais pour s'indemniser de la subvention des juges
du pays, qui fut portée à sa charge, et qui se montait à 48,950 livres,
elle se réserva le droit du quart sur le castor, du dixième sur les
orignaux et la traite de Tadoussac, ce que les habitans acceptèrent sans
murmurer, et le roi confirma avec satisfaction.
Cette compagnie, malgré les vastes domaines livrés à son exploitation,
ne prospéra point. Soit que ces opérations fussent conduites sans
prévoyance et sans économie, ou, ce qui est plus probable, que les
colonies qu'on lui abandonnait ne fussent pas assez avancées pour
alimenter un grand commerce, elle se trouva bientôt grevée d'une dette
énorme. Elle employait plus de 100 navires. Elle devait en 1674, 3
millions 523 mille livres; cette dette avait été en partie occasionnée
par la guerre qu'elle avait eue à soutenir contre les Anglais. Le
capital versé s'élevait à un million 297 mille livres; en sorte que la
caisse se trouvait débitrice pour 4 millions 820 mille livres. L'actif
de la compagnie ne dépassait pas un million 47 mille livres. Sur les
suggestions de Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires leur mise,
se chargea du paiement des 3 millions 523 mille livres, supprima la
société, et rendit le commerce de l'Amérique libre à tous les Français,
excepté celui du castor.
Le droit du quart sur les castors et du dixième sur les orignaux fut
maintenu, et passa entre les mains du gouvernement qui l'afferma
immédiatement à M. Oudiette. Il fut défendu de porter le castor ailleurs
qu'à ses comptoirs dans la colonie, au prix fixé par l'autorité. Ce prix
fut d'abord de 4 francs 10 sous, la livre; maie il devint bientôt
nécessaire de diviser cette marchandise en 1re. 2de. et 3me. qualités,
ou en castor gras, demi gras, et sec, et de modifier le tarif en
conséquence. Le fermier payait les pelleteries que lui apportaient les
habitans en marchandises; et comme il n'y avait que lui qui pouvait
acheter le castor, qui formait alors la branche la plus importante du
commerce général, ce même commerce se trouvait à sa merci; il pouvait le
maîtriser à son gré. Aussi vit-on graduellement baisser le prix des
fourrures chez les Sauvages et hausser celui des articles que les
Français leur donnaient en retour, tandis que dans les colonies
anglaises, où ce trafic était libre, les prix suivaient une marche
contraire.
M. Oudiette obtint encore la ferme des droits sur les vins, eaux-de-vie
et tabacs, qui étaient alors de dix pour cent. Plusieurs particuliers
prétendaient en être exempts, on ne dit pas pour quels motifs; mais ils
furent bientôt obligés de se soumettre à l'ordre du roi avec le reste du
pays, qui ne songea point sans doute à disputer au souverain la
prérogative de le taxer.
Cette ferme exista sans modification jusqu'en 1700, le tarif du castor
et des marchandises non énumérées ici, subissant les variations plus ou
moins bien mal entendues que l'intérêt du fermier parvenait à faire
agréer au gouvernement. Mais à cette époque les Canadiens ne pouvant
plus supporter la tyrannie de ce marchand, envoyèrent des députés en
France pour y exposer les abus du système et demander un remède. M. de
Pontchartrain, ministre, imagina une société qui embrasserait tous les
habitans de la colonie. Par ce moyen on satisferait tous les mécontens
en les absorbant. Mais le principe vicieux subsistait toujours, car on
ne rétablissait pas la concurrence entre les citoyens pour exciter
l'émulation et l'industrie; l'avantage de la liberté de commerce
n'appartiendra donc encore qu'aux colonies anglaises toujours rivales du
Canada.
Cependant l'on mit le projet à exécution. D'abord Louis XIV permit
déporter librement tant en France qu'à l'étranger le castor provenant
des traites faites en Amérique. Ensuite M. Roddes, devenu après M.
Oudiette adjudicataire de la ferme des pelleteries, la remit à M.
Pacaud, l'un des députés de la colonie, qui s'obligea en cette qualité
de payer 70,000 livres de rente annuelle, et de composer une société
pour l'exploitation de cette ferme, dont tous les Canadiens, marchands
et autres, feraient partie. Une assemblée générale fut convoquée par le
gouverneur et l'intendant, et une grande association mercantile se forma
sons le nom de compagnie du Canada. Les plus petites actions étaient de
50 livres de France. Tout marchand fut tenu d'y entrer à peine d'être
déchu de la faculté de commercer. Les seigneurs de paroisse purent en
devenir membres avec leurs habitans. La compagnie de la baie du Nord
(baie d'Hudson) formée quelque temps auparavant, se fondit dans la
nouvelle association, qui eut la traite exclusive du castor, et qui
obtint aussi que le commerce de cette pelleterie serait sévèrement
prohibé avec la Nouvelle-York. Cette nouvelle organisation fut suivie
d'un changement de tarif pour le castor, dont le prix baissait
continuellement en France avec la qualité de celui qu'on y envoyait.