Ces difficultés et ces empiétemens amenaient l'un après l'autre des

représailles. Voyant qu'il ne pouvait déloger Burnet du poste qu'il

occupait sur le lac, M. de Beauharnais tourna sa position et vint élever

un fort vers la tête du lac Champlain, à la pointe à la Chevelure (Crown

Point). Ce lac, comme l'on sait, qui se décharge dans le St.-Laurent par

la rivière Richelieu, tire ses eaux du plateau où prend sa source la

rivière Hudson qui va se jeter du côté opposé dans la mer, à New-York.

Entouré de montagnes vers le haut, ses rives s'abaissent graduellement à

mesure qu'on approche de St.-Jean, bourg situé à son extrémité

inférieure. M. de la Corne, officier canadien distingué, appela le

premier l'attention sur l'importance d'occuper ce lac, qui donnait

entrée dans le coeur de la Nouvelle-York. En effet, de la Pointe à la

Chevelure on menaçait à la fois non seulement Oswégo et Albany, mais

encore du côté de l'orient la Nouvelle-Angleterre. Aussi n'eut-elle pas

plus tôt appris la résolution des Français, que la législature de cette

dernière contrée vota une somme d'argent pour envoyer, conjointement

avec la Nouvelle-York, une ambassade en Canada, afin de l'engager à

abandonner cette position. En même temps elle pressa la première

province d'exciter l'opposition des cinq nations. Mais ses démarches

n'eurent aucune suite, et les Français, malgré les réclamations et les

menaces, y construisirent le fort St.-Frédéric, ouvrage à machicoulis,

et le gardèrent jusqu'à la fin de la guerre commencée en 1755. C'est

ainsi que dans une lutte d'un nouveau genre, lutte d'empiétemens, lutte

de sommations et de contre-sommations, les deux premières monarchies de

l'Europe se disputaient pacifiquement, pour se les disputer ensuite les

armes à la main, quelques lambeaux de forêts où déjà germaient sous

leurs pas le républicanisme et l'indépendance.

Ces transactions, graves par les suites qu'elles devaient avoir, se

passaient entre 1716 et 1744. Cependant, à la faveur de la paix, le

Canada faisait des progrès, lents peut-être si l'on veut, parce qu'ils

n'étaient dus qu'à l'accroissement naturel de la population, mais

constans et assurés, malgré les ravages d'une épidémie, la petite

vérole, fléau qu'on n'avait pas encore appris à dompter, et qui décima à

plusieurs reprises la population blanche et indigène. Les défrichemens

s'étendaient de tous côtés, les campagnes surtout se peuplaient, les

habitans, reposés de leurs anciens combats, avaient pris goût à des

occupations paisibles et plus avantageuses pour eux et pour le pays.

L'émigration laissée à elle même, avait aussi repris son cours, mais

elle suffisait à peine pour combler le vide que laissaient ceux qui

périssaient dans les longues et dangereuses pérégrinations qu'ils

entreprenaient pour la traite des pelleteries. En 1725 cependant on

voulut la ranimer. Il y eut une espèce de flux dans le cours émigrant.

Le Chameau, vaisseau du roi, partit de France chargé d'hommes pour le

Canada. Il portait M. de Chazel qui venait remplacer M. Begon, comme

intendant, M. de Louvigny nommé au gouvernement des Trois-Rivières, et

plusieurs officiers, ecclésiastiques et marchands. Cette émigration

précieuse moins par le nombre que par les lumières et les capitaux

qu'elle apportait, devait donner un nouvel élan au pays; mais

malheureusement elle ne devait point parvenir à sa destination. Une

horrible tempête surprit le Chameau à la hauteur de Louisbourg, à

l'entrée du golfe St.-Laurent, et le jeta, au milieu de la nuit, sur les

rescifs de l'île encore sauvage du Cap-Breton, où il se brisa. Personne

ne fut sauvé. Le lendemain la côte parut jonché de cadavres et de

marchandises. La nouvelle de cet affreux désastre fit une douloureuse

sensation dans toute la Nouvelle-France, qui ressentit longtemps cette

perte. Lorsqu'elle était encore à la déplorer, elle en fit une autre,

qui ne lui fut pas moins sensible, dans la personne de M. de Vaudreuil,

qui expira le 10 octobre (1725) après avoir gouverné le Canada pendant

21 ans avec sagesse et l'approbation du peuple, dont il fut sincèrement

regretté. Son administration ne fut troublée par aucune de ces querelles

qui ont si souvent agité la colonie et divisé les grands fonctionnaires

publics et le clergé; et elle fut constamment signalée par des événemens

heureux, dus en grande partie à sa vigilance, à sa fermeté, à sa bonne

conduite, et aussi au succès qui accompagnait presque toutes ses

entreprises; car la chance entre pour beaucoup dans les événemens

humains. Il eut pour successeur le marquis de Beauharnais, qui avait

déjà été intendant à Québec après M. de Champigny. Nommé en 1705 à la

direction des classes de la marine en France, il était capitaine de

vaisseau lorsqu'il fut choisi par Louis XV pour administrer le

gouvernement de l'importante colonie du Canada, où il n'arriva qu'en

1726, et dont les rênes lui furent remises par le baron de Longueuil qui

les tenait depuis la mort du dernier gouverneur.

L'intendant Begon, que M. de Chazel venait relever, eut pour successeur

M. Dupuy, maître des requêtes, ancien avocat général au conseil du roi,

et fidèle disciple de l'esprit et des doctrines des parlemens de France.

Il ne fut pas plutôt entré en fonctions, qu'il voulut augmenter

l'importance du conseil supérieur dans l'opinion publique, inspirer à

ses membres les sentimens d'un haut respect pour leur charge, et

raffermir en eux cette indépendance de caractère qui sied si bien à une

magistrature intègre, et qui a fait regarder les parlemens français

comme les protecteurs, les défenseurs nés du peuple.

Jaloux des droits de la magistrature, esclave de la règle, le nouvel

intendant ne fut pas longtemps dans le pays sans se voir aux prises avec

plusieurs des autorités publiques, accoutumées à jouir d'une assez

grande latitude dans leurs actes, et à exercer leurs pouvoirs plus

suivant l'équité ou la convenance que suivant l'expression rigide de la

lettre. Le premier différend grave qui s'éleva ainsi, naquit d'une

circonstance fortuite, la mort de l'évêque de Québec, M. de St.-Vallier,

qui avait succédé en 1680 à M. de Laval, forcé à la retraite par son

grand âge et ses infirmités. Cette longue querelle que nos historiens

ont ignorée, car aucun d'eux n'en fait mention[82], souleva le clergé et

le gouverneur contre le conseil dirigé par M. Dupuy. En général le

gouverneur et l'intendant étaient opposés l'un à l'autre; c'étaient deux

rivaux attachés ensemble par la politique royale pour s'observer, se

contenir, se juger; si l'un était plus élevé en rang, l'autre possédait

plus de pouvoir, si le premier avait pour courtisans les hommes d'épée,

l'autre avait les hommes de robe et les administrateurs subalternes;

mais ce système en rassurant la jalousie du trône, devait désunir à

jamais ces deux grands fonctionnaires, mal que rien ne pouvait

compenser. Jusqu'à présent l'intendant s'est rangé du côté du parti

clérical; aujourd'hui M. Dupuy occupe la position du gouverneur qui

s'est rallié au clergé.

[Note 82: J'en ai trouvé tous les détails dans les régistres du conseil

supérieur, et dans une pièce consignée dans l'Appendice (B) de ce

volume, découverte par M. Faribault dans les archives provinciales. Les

limites précises des pouvoirs du gouverneur et de l'intendant qu'on a eu

tant de peine à fixer, sont indiquées avec clarté dans plusieurs

documents de ce grand procès.]

L'évêque de Québec mourut en décembre 1727, pendant l'absence de M. de

Mornay, son coadjuteur depuis 1713. M. de Lotbinière, archidiacre, se

préparait à faire les obsèques du prélat, en sa qualité de grand

vicaire, lorsque le chapitre prétendit que ses fonctions avaient cessé

comme tel par le décès de l'évêque; que le siége épiscopal était vacant,

et que c'était à lui, le chapitre, à régler tout ce qui avait rapport à

l'inhumation du pontife et à l'élection de son successeur.

L'archidiacre repoussa cette prétention; et sur le refus que l'on fit

d'obtempérer aux ordres qu'il donnait en sa qualité de grand vicaire, il

fit assigner devant le conseil supérieur, c'est-à-dire devant l'autorité

civile, le chapitre pour répondre de sa rébellion. Le chapitre se

contenta de déclarer avec dédain qu'il ne reconnaissait aucun juge en

Canada capable de prendre connaissance des motifs du différend élevé

entre lui et le plaignant, qu'il ne pouvait être traduit que devant

l'official du diocèse, et qu'il en appelait au roi en son conseil

d'état. C'était l'ancienne prétention cléricale de récuser les tribunaux

civils ordinaires. M. Dupuy la traita de monstrueuse, le conseil

supérieur tenant, disait-il, en ce pays la place des parlemens français,

qu'il fallait reconnaître avant de pouvoir en appeler à la couronne. Des

scènes de scandale suivirent ces premières altercations. Le chapitre se

rendit tumultueusement, à la tête d'une foule de peuple, à

l'Hôpital-Général, à l'entrée de la campagne, où était déposé le corps

de l'évêque, auprès duquel il avait défendu aux fidèles d'aller prier;

il se précipita avec fracas dans la chapelle, manda devant lui la

supérieure du monastère, la suspendit de ses fonctions et mit le couvent

en interdit, afin d'empêcher sans doute la cérémonie des obsèques. Tout

cela dénotait peu de respect pour la mémoire du chef du clergé que l'on

venait de perdre, et rappelait aux plaisans quelques unes des scènes du

Lutrin.

Cependant le conseil supérieur rendait son arrêt (janvier 1728) sur la

vacance du siége épiscopal, qu'il déclara rempli attendu l'existence de

M. de Mornay, coadjuteur et successeur désigné du dernier évêque, lequel

avait même en cette qualité gouverné les missions de la Louisiane. Le

chapitre se trouvait par là privé de faire aucun acte de juridiction

diocésaine. Il avait bien bravé le conseil lors de l'inhumation, à

présent que l'on était à l'important de l'affaire, il ne balança pas à

se mettre en pleine insurrection contre lui. En conséquence, M. de

Tonnancourt, chanoine de la cathédrale, monta en chaire le jour de

l'Epiphanie avec un mandement contre l'intervention du pouvoir civil,

qu'il lut aux fidèles, avec ordre à tous les curés de le publier au

prône de leurs paroisses respectives. L'intendant fit informer

immédiatement contre le chanoine audacieux. Toute la rivalité jalouse

qui existait en France entre le clergé et les parlemens toujours quelque

peu libéraux et jansénistes, se manifesta dans cette dispute, qui du

reste n'eût intéressé que la chronique religieuse et les légistes

canoniques, si, à cette phase de son progrès, le gouverneur ne fût

intervenu tout à coup pour interrompre le cours des tribunaux. M. de

Beauharnais alla beaucoup plus loin que M. de Frontenac dans cette

intervention dangereuse. Il se déclara le champion du chapitre. Il se

rendit le 8 mars au conseil supérieur avec son secrétaire par lequel il

fit lire une ordonnance interdisant à ce corps toute procédure

ultérieure dans l'affaire du clergé, et cassant les arrêts qui avaient

déjà été rendus. Il voulut aussi imposer silence au procureur général.

Cette haute cour tint en cette circonstance grave, une conduite pleine

de dignité. Elle ordonna d'abord au secrétaire du gouverneur de se

retirer, parcequ'il ne faisait pas partie du conseil; elle protesta

ensuite contre l'insulte faite à la justice; et, par une déclaration

motivée en présence du gouverneur lui-même, dans laquelle elle qualifia

ses prétentions de téméraires autant que nouvelles dans la colonie, elle

résolut de porter ses plaintes au roi de l'atteinte faite à

l'indépendance et à l'autorité des tribunaux.

Le gouverneur sortit irrité. Il fit publier à la tête des troupes et des

milices des villes et des campagnes, son ordonnance d'interdiction avec

défense de recevoir les arrêts du conseil supérieur sans son ordre

exprès. Le conseil répondit par une contre-ordonnance du 27 mars (1728)

dans laquelle on trouve ces mots: «Les peuples savent bien et depuis

longtemps que ceux qui ont ici l'autorité du prince pour les gouverner,

ne peuvent en aucun cas se traverser en leurs desseins; et que dans les

occasions où ils sont en diversité de sentimens pour les choses qu'ils

ordonnent en commun, l'exécution provisoire du projet différemment

conçu, dépend du district dans lequel il doit s'exécuter; de sorte que

si le conseil supérieur a des vues différentes d'un gouverneur général

en chose qui regarde la justice, c'est ce que le conseil ordonne qui

doit avoir son exécution; et de même s'il y a diversité de sentiment

entre le gouverneur général et l'intendant sur des choses qui les

regardent en commun, les vues du gouverneur général prévaudront si ce

sont choses purement confiées à ses soins, telle qu'est la guerre et la

discipline militaire hors de laquelle, étant défendu au gouverneur

général de faire aucune ordonnance telle qu'elle soit, il ne peut jamais

faire seul qu'une ordonnance militaire. Les ordonnances de l'intendant

doivent de même s'exécuter par provision, quand ce dont il s'agit est

dans l'étendue de ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les

finances, sauf à rendre compte au roi de part et d'autre chacun en son

particulier, des vues différentes qu'ils auront eues, à l'effet que le

roi les confirme ou les réforme à son gré. Telle est l'économie du

gouvernement du Canada[83].»

[Note 83: «Le gouverneur et lieutenant général dans le Canada n'a aucune

autorité sur les cas d'amirauté, et nulle direction sur les officiers

qui rendent la justice».--Règlement de 1684 signé du roi et du grand

Colbert, et un grand nombre d'autres règlemens rendus depuis dans le

même sens.]

Le conseil maintint la position qu'il avait prise, et sévit contre les

rebelles. Quelques uns de ses membres cependant furent gagnés ou

intimidés par M. de Beauharnais; et l'un d'eux, le nommé Crespin, après

avoir voté avec ses collègues, refusa de remplir certaines fonctions

qu'ils lui avaient déférées temporairement dans la conduite du grand

procès qui les occupait. On l'interdit. Cela se passait le 6 avril. Le

30 mars les troupes avaient été appelées une seconde fois sous les

armes, et les officiers avaient déchiré à coups d'épée les nouveaux

arrêts et les nouvelles ordonnances du conseil. Le gouverneur était

résolu d'aller aux dernières extrémités. Les prisons furent forcées et

tous les décrétés par justice du tribunal furent élargis et reçus au

château St.-Louis. Les officiers qui osèrent désapprouver cette conduite

furent mis aux arrêts. Non encore content, M. de Beauharnais, qui était

à Montréal, adressa le 13 mai une lettre de cachet à son lieutenant à

Québec, pour exiler les deux conseillers les plus opiniâtres, l'un M.

Gaillard, à Beaupré, et l'autre M. d'Artigny à Beaumont. Ce coup d'état,

qui était heureusement un fait inouï dans le pays, y fit une grande

sensation. Jusqu'alors le cours de la justice avait été rarement

interrompu, du moins avec cet éclat qui nous rappelle une triste époque,

l'interdiction des deux juges canadiens de Québec en 1838. Le gouverneur

voulait rendre le conseil incompétent en le réduisant à moins de cinq

membres actifs, nombre nécessaire pour rendre les arrêts. L'intendant

publia aussitôt une autre ordonnance (29 mai) en sa qualité de président

et de seul chargé de le convoquer, pour enjoindre à tous ses membres de

rester à leur poste, sous peine de désobéissance, et de ne tenir aucun

compte de l'ordre illégal du gouverneur.

Le conseil se trouva ainsi en opposition à ce dernier et à la majorité

du clergé. Les Récollets inclinant ordinairement pour le pouvoir civil,

se rangèrent cette fois avec l'autorité militaire et ecclésiastique. Les

Jésuites, contre leur usage, se tinrent, à ce qu'il paraît, à l'écart et

observèrent une prudente réserve. Le roi avait été saisi de l'affaire

dès le commencement, et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir sur la

conduite que suivrait le ministère. Ce qui se passait alors en France

était d'ailleurs un avertissement suffisant pour les plus clairvoyans.

Le cardinal de Fleury avait remplacé le cardinal Dubois à la tête des

affaires. Par une espèce d'ironie l'immoral Louis XV ne voulait être

servi que par des cardinaux. Le nouveau ministre tâchait d'apaiser les

troubles religieux qui agitaient le royaume à l'occasion de la bulle

_unigenitus_. Cette bulle proclamait l'infaillibilité du pape; et le

cardinal avait promis de se vouer à sa défense pour obtenir le chapeau.

«Comme prêtre, dit un auteur, il oublia qu'il se devait à la France et

non à la cour de Rome; il se fit juge opiniâtre des consciences, quand

il ne fallait être que conciliateur. Il avait des vues bornées, peu de

génie, beaucoup d'égoïsme; il craignait les Jésuites et les servait afin

de ne pas les avoir pour ennemis».

Le concile provincial d'Embrun tenu en 1727, ayant condamné l'évêque de

Senez, accusé d'avoir attaqué la fameuse bulle, le parlement et le

barreau s'élevèrent contre le jugement, le parlement qui bravait alors

la cour de Rome, en refusant la légende de Grégoire XII béatifié à la

sollicitation des Jésuites, et qui s'élevait devant le cardinal comme

l'opposant de ses vues. On conçoit quelle amertume cette conduite

laissait dans le coeur du ministre, et dans quelle disposition d'esprit

il reçut la nouvelle des démêlés entre le chapitre et le conseil

supérieur de Québec, image du parlement de Paris. La querelle canadienne

se confondit à ses yeux avec la querelle française. M. Dupuy fut

immédiatement rappelé, et l'ordre envoyé, dès le 1 juin 1728, au conseil

supérieur de lever les saisies du temporel des chanoines et curé de la

cathédrale, qu'il avait ordonnées dans le cours des procédures.

Il y eut alors dans ce conseil un revirement d'opinion peu honorable

pour ses lumières ou pour son indépendance. M. d'Artigny et M. Gaillard,

s'étant présentés pour y prendre place comme à l'ordinaire, furent

informés par M. Delino, qui le présidait en l'absence de son chef

disgracié, qu'il avait été décidé qu'ils ne pourraient être admis

jusqu'à ce que le roi se fût prononcé au sujet de la lettre de cachet du

marquis de Beauharnais du 13 mai. Cette suspension dura jusqu'à

l'arrivée du nouvel intendant, M. Hocquart, l'année suivante[84].

[Note 84: _Registres de l'intendant. Registres du conseil supérieur._]

Tel fut le dénoûment de ce différend, dans lequel le conseil finit par

jouer un rôle servile qui ne caractérise que trop souvent les autorités

coloniales. M. Dupuy avait, aux premiers avis, remis sa charge afin de

ne point partager la honte de ces rétractations.

Quant à l'élection de l'évêque, la position prise par l'autorité civile

fut maintenue, puisque M. de Mornay succéda à M. de St.-Vallier en vertu

de son droit de second dignitaire du diocèse. Cependant il ne vint point

en Canada. M. Dosquet, nommé évêque de Samos, arrivé avec M. Hocquart en

1729, y fit les fonctions de pontife comme coadjuteur jusqu'en 1735,

époque de la résignation de M. de Mornay et de la sienne. M. de Pourroy

de l'Auberivières fut choisi pour remplir le siége vacant; mais il

mourut en arrivant à Québec en 1739. Enfin il eut pour successeur M.

Dubreuil de Pontbriant, le premier Canadien qui ait porté la mitre. Sa

nomination interrompit ces mutations fréquentes de la première charge

ecclésiastique du pays.

Depuis 14 ans aucune expédition militaire n'avait appelé les Canadiens

sous les drapeaux. C'était une chose inouïe dans nos annales. Mais tout

à coup, en 1728, le bruit du tambour retentit sur les places publiques,

et annonça aux habitans qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé

parmi les peuplades de l'Occident. On sut bientôt en effet que c'était

une des nations du Michigan qui avait pris les armes, les Outagamis. On

demandait seulement quelques hommes de bonne volonté, qui se

présentèrent. Cette expédition, quoique composée d'un petit nombre de

guerriers, avait, comme la plupart de celles où s'étaient déjà

distingués les Canadiens, quelque chose de vaste qui frappait

l'imagination du soldat par l'immense distance et la solitude des pays à

parcourir. Elle se mit en route pour le pays des Outagamis, nation

farouche et cruelle. C'étaient les Iroquois, c'étaient surtout les

colonies américaines brûlant de s'emparer du Détroit, qui l'avaient

armée au commencement du siècle contre les Canadiens, qui la

connaissaient à peine. «Ce peuple aussi brave que l'Iroquois, moins

politique, beaucoup plus féroce, qu'il n'a jamais été possible, ni de

dompter, ni d'apprivoiser, et qui semblable à ces insectes, qui

paraissent avoir autant d'âmes que de parties de leurs corps, renaissent

pour ainsi dire après leur défaite», ce peuple se trouvait partout, et

était devenu l'objet de la haine de toutes les nations de ce continent.

Depuis vingt-cinq ans les Outagamis ou Renards interrompaient le

commerce, et rendaient les chemins presqu'impraticables à plus de cinq

cents lieues à la ronde. Ils avaient presque tous été détruits dans la

guerre de 1712, par M. Dubuisson. Le peu qui avait échappé au massacre,

rôdait continuellement dans le voisinage des postes français. Ils

infestaient par leurs brigandages et leurs meurtres, non seulement les

rives du lac Michigan, mais encore toutes les routes qui conduisaient du

Canada à la Louisiane, entravant par là gravement le commerce. Une

seconde expédition entreprise contre eux deux ans après, par ordre de M.

de Vaudreuil, et conduite par M. de Louvigny, lieutenant du roi à

Québec, n'avait fait que les arrêter pendant un temps. Elle s'était

terminée par un traité que ce commandant signa avec eux, suivant ses

instructions, et par lequel il les obligea à céder leur pays à la

France. Mais cela n'empêcha pas ces Sauvages de reprendre bientôt leurs

anciennes habitudes de pillage, et de commettre des hostilités partout

où ils se trouvaient. Ils engagèrent même plusieurs autres tribus à

suivre leur exemple. M. de Beauharnais poussé à bout jura de les

exterminer. Mais comment saisir des hommes nomades, qui n'ont point

d'asile fixe, et qui s'échappent et disparaissent dans des régions

inconnues sans qu'on puisse suivre leur trace?

C'est ce que l'on essaya. 450 Canadiens et 7 à 8 cents Sauvages,

commandés par M. de Ligneris, entrèrent sur leur territoire. Une portion

de cette petite armée s'était mise en route, au commencement de juin, de

Montréal. Elle avait remonté la rivière des Outaouais en canot, avait

traversé le lac Nipissing, pénétré, par la rivière aux Français, dans le

lac Huron, et traversé ce lac après y avoir été rejointe par le reste

des Indiens. Arrivée à Michilimackinac le 1 août, elle débarquait enfin

le 14 à Chicago, au fond du Michigan, après deux mois et neuf jours de

marche.

Les premiers ennemis qu'elle eût à combattre, furent les Malhomines ou

Folles-Avoines, ainsi nommés parcequ'ils se nourrissaient d'une espèce

de riz qui croît en abondance dans les plaines marécageuses situées au

sud du lac Supérieur. Le lendemain cette tribu, que les Outagamis

avaient entraînée dans leur alliance, se présenta rangée en bataille sur

le rivage pour s'opposer au débarquement des Français. Mais à peine

leurs canots eurent-ils touché la terre, que les Canadiens et leurs

alliés saisissant leurs haches et leurs fusils, s'élancèrent vers les

Malhomines avec de grands cris. La mêlée fut vive mais courte, Salle et

de Perrot, avait néanmoins l'expérience des voyages, et l'on pouvait

espérer un résultat satisfaisant. Il partit en 1738 avec ordre de

prendre possession des pays qu'il découvrirait, pour le roi, et

d'examiner attentivement quels avantages l'on pourrait retirer d'une

communication entre le Canada ou la Louisiane et l'océan Pacifique. Le

gouvernement avait l'intention de prolonger la ligne des postes de

traite jusque sur cette mer. Les regards des Européens sans cesse

tournés vers l'Occident, semblaient chercher cette terre promise qui

avait embrasé le génie de Colomb, ce ciel mystérieux, et qui fuit

toujours, vers lequel comme une puissance magique pousse continuellement

la civilisation.

M. de la Vérandrye passa par le lac Supérieur, longea le pied du lac

Winnipeg, et remontant ensuite la rivière des Assiniboils, s'avança vers

les Montagnes-Rocheuses qu'il n'atteignit pas cependant, s'étant trouvé

mêlé dans une guerre avec les naturels dans laquelle il perdit une

partie de ses gens, ce qui l'obligea d'abandonner son entreprise. Ce

voyageur raconta ensuite au savant suédois, Kalm, qui visitait le Canada

en 1749, qu'il trouva dans les contrées les plus reculées qu'il avait

parcourues, et qu'il estimait être à 900 lieues de Montréal, de grosses

colonnes de pierre d'un seul bloc, quelquefois appuyées les unes contre

les autres, et d'autres fois superposées comme celles d'un mur; que ces

pierres n'avaient pu être disposées ainsi que de main d'homme, et qu'une

d'elles était surmontée par une autre fort petite n'ayant qu'un pied de

long sur quatre ou cinq pouces de large, portant sur deux faces des

caractères inconnus. Cette petite pierre fut envoyée au secrétaire

d'état, à Paris. Plusieurs des Jésuites qui l'avaient vue en Canada,

assurèrent à Kalm que les lettres qui y étaient gravées, ressemblaient

parfaitement à celles des Tartares. Les Sauvages ignoraient par qui ces

blocs avaient été apportés là, et disaient qu'on les y voyait depuis un

temps immémorial. L'origine tartare des caractères paraît très probable

à Kalm; elle semblerait en effet confirmer l'hypothèse d'une émigration

asiatique, de qui serait descendue au moins une partie des tribus

sauvages de l'Amérique.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 20 / 31 段