Après le traité d'Utrecht l'Angleterre garda l'Acadie sans en faire

reconnaître les limites, et ne réclama point les établissemens formés le

long de la baie de Fondy, depuis la rivière de Kénébec jusqu'à la

Péninsule. Les Français restèrent en possession de la rivière St.-Jean

et s'y fortifièrent; ils continuèrent d'occuper de même la côte des

Etchemins jusqu'au fleuve St.-Laurent sans être troublés dans leur

possession. Telle fut quant à eux la conduite de la Grande-Bretagne;

mais à l'égard des Abénaquis, elle en suivit une autre, et la

Nouvelle-Angleterre n'eut pas plus tôt reçu le traité qu'elle en fit

part à ces Sauvages, en leur disant que la province cédée, c'est-à-dire

l'Acadie, s'étendait jusqu'à sa propre frontière. Et pour les accoutumer

en même temps à voir des Américains et les détacher des missionnaires

français, elle leur en envoya un de sa façon et de sa croyance. Le

ministre protestant s'établit à l'embouchure de la rivière Kénébec, où

il commença son oeuvre en se moquant des pratiques catholiques.

Le P. Rasle, Jésuite, qui gouvernait cette mission depuis un grand

nombre d'années, n'eut pas plus tôt appris ce qui se passait, qu'il

résolut de venger les injures faites à son Eglise. Il commença une

guerre de plume avec le ministre à laquelle, bien entendu, les Abénaquis

ne comprirent rien. Le protestant tomba dans la vieille ornière des

injures et des accusations d'idolâtrie, ce qui était au moins une

maladresse en présence de Sauvages; le Jésuite l'emporta et son

adversaire fut obligé de retourner à Boston. Les Anglais se rejetèrent

alors sur le commerce qui leur était toujours si favorable, et,

moyennant des avantages qu'ils promirent, ils obtinrent la permission

d'établir des comptoirs sur la rivière Kénébec. Bientôt les bords de

cette rivière se couvrirent de forts et de maisons; ce qui excita les

craintes des Indigènes. Ceux-ci questionnèrent leurs nouveaux hôtes, qui

se crurent assez forts pour lever le masque, et répondirent que la

France leur avait cédé le pays. S'apercevant trop tard qu'ils étaient

joués, les Sauvages, refoulant pour le moment leur colère dans leur

coeur, envoyèrent sans délai une députation à Québec pour savoir de M.

de Vaudreuil si cela était fondé. Ce gouverneur leur fit dire que le

traité d'Utrecht ne faisait aucune mention de leur territoire. Ils

résolurent dès lors d'en chasser les nouveaux venus les armes à la main.

C'est à cette occasion qu'apprenant les prétentions émises par la

Grande-Bretagne, la France proposa en 1718 ou 19, d'abandonner le

règlement de cette question à des commissaires, ce qui fut accepté; mais

les commissaires ne firent rien.

Cependant les Anglais avaient des doutes sur les dispositions des

Abénaquis, qui leur faisaient des menaces (Jeffery), et ils crurent

qu'il y aurait plus de sûreté pour eux s'ils avaient des otages entre

leurs mains; ils employèrent, pour s'en procurer, divers moyens qui

passèrent pour des trahisons et les rendirent odieux aux Sauvages, qui

commencèrent à murmurer. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre,

craignant un soulèvement, leur fit demander une conférence pour terminer

leurs difficultés à l'amiable. Les Abénaquis y consentirent; mais le

gouverneur n'y vint point; ce qui blessa profondément ces hommes

susceptibles et fiers. Ils auraient pris les armes sans le P. de la

Chasse, supérieur général des missions dans ces quartiers, et le P.

Rasle, qui les engagèrent à écrire à Boston pour demander les otages

qu'on leur avait surpris, et pour sommer les Anglais de sortir du pays

dans deux mois. Cette lettre étant restée sans réponse, le marquis de

Vaudreuil eut besoin de toute son influence pour les empêcher de

commencer les hostilités: cela se passait en 1721.

Cependant les Américains attribuaient l'antipathie des naturels aux

discours des Jésuites. On sait qu'ils portaient une haine profonde à ces

missionnaires qu'ils voyaient comme des fantômes attachés dans les

forêts aux pas des Indiens, pour leur souffler à l'oreille la guerre

contre eux, et l'horreur de leur nom. Ils crurent que le P. Rasle était

l'auteur de ce qui ne devait être attribué qu'à leur ambition; et tandis

que ce Jésuite employait toute son influence pour empêcher les Abénaquis

de les attaquer, ils mettaient sa tête à prix et envoyaient vainement

200 hommes pour le saisir dans le village indien où il faisait

ordinairement sa résidence. Ils furent plus heureux à l'égard du baron

de St.-Castin, chef des Abénaquis et fils de l'ancien officier du

régiment de Carignan, qui s'était aussi, lui, attiré leur vengeance. Il

demeurait sur le bord de la mer. Un vaisseau bien connu parut un jour

sur la côte; il y monta comme il faisait quelquefois pour visiter le

capitaine; mais dès qu'il fut à bord il fut déclaré prisonnier et

conduit à Boston (janvier 1721), où on le traita comme un criminel. Il y

fut retenu plusieurs mois, malgré les réclamations de M. de Vaudreuil.

Ayant été enfin élargi, il passa en France peu de temps après pour

recueillir l'héritage de son père dans le Béarn; il ne revint point en

Amérique.

Ces actes qui portaient une grave atteinte à l'indépendance des

Abénaquis, avaient comblé la mesure. La guerre fut chantée dans toutes

les bourgades. Ils incendièrent tous les établissemens des Anglais de la

rivière Kénébec sans cependant faire de mal aux personnes. Ceux-ci qui

attribuaient aux conseils du P. Rasle tout ce que ces Indiens faisaient,

formèrent un nouveau projet pour s'emparer de lui mort ou vif. Sachant

l'attachement que ses néophites lui portaient, ils envoyèrent en 1724

onze cents hommes pour le prendre et pour détruire Narantsouak, grande

bourgade qu'il avait formée autour de sa chapelle. Cerner le village

entouré d'épaisses broussailles, l'enlever et le livrer aux flammes fut

l'affaire d'un instant. Au premier bruit le vieux missionnaire était

sorti de sa demeure. Les assaillans jetèrent un grand cri en

l'apercevant et le couchèrent en joue. Il tomba sous une grêle de balles

avec 7 Indiens qui voulurent lui faire un rempart de leurs corps. Les

vainqueurs épuisèrent ensuite leur vengeance sur son cadavre. Ayant

exécuté leur assassinat, car une expédition entreprise pour tuer un

missionnaire n'est pas une expédition de guerre, ils se retirèrent avec

précipitation. Les Sauvages rentrèrent aussitôt dans leur village, et

leur premier soin, tandis que les femmes cherchaient des herbes et des

plantes pour panser les blessés, fut de pleurer sur le corps de leur

infortuné missionnaire.

«Ils le trouvèrent percé de mille coups, la chevelure et les yeux

remplis de boue, les os des jambes fracassés, et tous les membres

mutilés d'une manière barbare. Voilà, s'écrie Charlevoix, de quelle

manière fut traité un prêtre dans sa mission au pied d'une croix, par

ces mêmes hommes qui exagéraient si fort en toute occasion les

inhumanités prétendues de nos Sauvages qu'on n'a jamais vu s'acharner

ainsi sur les cadavres de leurs ennemis». Après que ces néophites eurent

lavé et baisé plusieurs fois les restes d'un homme qu'ils chérissaient,

ils l'inhumèrent à l'endroit même où était l'autel avant que l'église

fût brûlée.

La guerre, après cette surprise, continua avec vigueur et presque

toujours à l'avantage des Abénaquis, quoiqu'ils ne fussent pas aidés des

Français. M. de Vaudreuil ne pouvant leur donner de secours, n'empêchait

pas cependant les tribus sauvages de le faire, en leur démontrant que

les Anglais plus nombreux étaient plus à craindre que les Français, qui

au contraire contribuaient par leur seule présence, malgré leur petit

nombre, à la conservation de l'indépendance des nations indigènes[75].

[Note 75: Documens de Paris.]

En 1725, ce gouverneur étant à Montréal y vit arriver quatre députés du

Massachusetts et de la Nouvelle-York, MM. Dudley, Taxter, Atkinson et

Schuyler, pour traiter de la paix avec les Abénaquis, dont plusieurs

chefs se trouvaient alors dans cette ville. Après avoir remis une

réponse vague à M. de Vaudreuil, qui avait demandé satisfaction de la

mort du P. Rasle, les envoyés cherchèrent à entrer secrètement en

négociation avec les Indiens; mais ces derniers, inspirés par le

gouverneur, repoussèrent cette proposition, et voulurent que l'on

s'assemblât chez lui.

L'on y tint plusieurs conférences dans lesquelles furent discutées la

question des limites et celle des indemnités. L'ultimatum des Sauvages

fut qu'ils conserveraient tout le territoire à partir d'une lieue de

Saco à aller jusqu'à Port-Royal, et que la mort du P. Rasle et les

dommages faits pendant la guerre seraient couverts par des présens.

Les Français, en mettant en oubli dans cette occasion leurs prétentions

sur les terres baignées par les eaux de la baie de Fondy, ne faisaient

que reconnaître l'indépendance des Abénaquis, comme ils avaient fait

celle des Iroquois. L'on remarquera ici, que les Européens dans leurs

négociations relatives au territoire des Sauvages, n'ont jamais tenu

compte de ces peuples, tandis que leurs agens les regardaient souvent,

comme dans le cas actuel, comme des nations libres et indépendantes.

Il était facile de prévoir, cependant, que les agens des colonies

anglaises, si toutefois ils étaient autorisés à traiter de la paix,

n'accepteraient point de pareilles propositions. Aussi se

contentèrent-ils de répondre qu'ils feraient leur rapport à Boston. Ils

se plaignirent ensuite du secours que l'on avait fourni aux Abénaquis

contre la foi des traités, dont ils réclamèrent l'exécution, et

demandèrent les prisonniers de leur nation qu'il y avait en Canada. Ils

faisaient probablement allusion à la part qu'avaient prise aux

hostilités les Indiens domiciliés dans cette province, comme les Hurons

de Lorette.

Les Français qui redoutaient le rétablissement de la paix et le

rapprochement des deux peuples, virent avec plaisir la rupture des

conférences; mais elles n'avaient été réellement qu'ajournées, car deux

ans après, en 1727, un traité fut conclu entre les parties belligérantes

à Kaskébé. Lorsque la nouvelle en parvint à Paris, le ministre en

exprima son regret, sentant tout le danger que courrait désormais le

Canada s'il était attaqué du côté de la mer. Il écrivit qu'à tout prix

les missionnaires conservassent l'attachement des Abénaquis[76]. Trop

d'intérêts leur dictaient d'ailleurs cette politique pour qu'ils ne la

suivissent pas.

[Note 76: Documens de Paris.]

Quant à la délimitation de cette frontière que le P. Aubry avait proposé

de fixer en tirant une ligne de Beaubassin à la source de la rivière

Hudson, il paraît qu'il n'en fut plus question jusqu'après la guerre de

1744. Ce missionnaire canadien, illustré par la plume de Chateaubriand

et le pinceau de Girodet dans un tableau remarquable, était en 1618 dans

cette contrée. Il écrivait que l'Acadie se bornait à la péninsule, et

que si on abandonnait les Sauvages, les Anglais étendraient leurs

frontières jusqu'à la hauteur des terres près de Québec et de Montréal.

L'humble prédicateur avait prévu les prétentions du cabinet de Londres

30 ans avant leur énonciation. La faute du gouvernement français fut de

n'avoir pas distingué, par une ligne de division, chacune de ses

provinces. Il n'y avait pas de limites tracées et connues entre l'Acadie

et le Canada, et les autorités canadiennes comme celles de l'Acadie

avaient fréquemment fait acte de juridiction pour les mêmes terres[77].

[Note 77: Charlevoix était de la même opinion, car dans une lettre qu'il

écrivit à la duchesse de Lesdiguières lorsqu'il voyageait en Canada huit

ans après le traité d'Utrecht, il s'exprime ainsi. «Les Abénaquis ou

Canibas voisins de la Nouvelle-Angleterre ont pour plus proches voisins

les Etchemins ou Malécites, aux environs de la rivière de Pentagoët, et

plus à l'est sont les Micmacs ou Souriquois, dont le pays propre est

l'Acadie, la suite de la côte du Golfe St.-Laurent jusqu'à Gaspé» etc.]

Tel fut l'état des choses du côté de l'Acadie jusqu'au traité

d'Aix-la-Chapelle. Les Français établis sur la rivière St.-Jean, le long

de la côte des Etchemins, et depuis cette côte jusqu'au fleuve

St.-Laurent, ceux mêmes qui habitaient les Mines, le voisinage de

l'isthme et les autres pays les plus proches de celui qui avait été cédé

à la Grande-Bretagne, ne s'aperçurent d'aucun changement dans leur état

ou dans leurs possessions. Les Anglais ne tentèrent ni de les chasser du

pays, ni de les obliger à prêter serment de fidélité au roi

d'Angleterre.

Les vues et les prétentions des deux peuples n'étaient pas moins

opposées touchant la délimitation de leurs frontières au sud-ouest de la

vallée du St.-Laurent, et à l'est de celle du Mississipi. Mais ici la

question se simplifiait. La France avait posé pour principe que les

vallées découvertes et occupées par elle lui appartenaient avec toutes

les terres arrosées par les eaux qui y tombaient; ainsi elle réclama en

vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu'à ce qu'elle l'eût

abandonné par une stipulation expresse; ainsi elle prit possession de

l'Ohio non seulement par droit de découverte, mais aussi parce que cette

rivière se jetait dans le Mississipi. L'Angleterre, plus lente à

pénétrer dans l'intérieur du continent que sa rivale, et qui s'y était

laissé fort devancer par elle, refusa d'admettre cette base dans ses

négociations pour des raisons faciles à apprécier. A défaut de principe,

elle se rejeta, pour justifier dans la suite ses envahissemens, sur le

motif de la sûreté nationale, et, suivant l'accusation consacrée, sur

l'ambition de la France, qui la menaçait toujours ainsi qu'elle se

plaisait à le dire à ses peuples.

Pourtant le gouvernement français depuis l'ouverture du 18e siècle

jusqu'à la révolution, était comme ces vieillards dont le génie, a

survécu à la force. Les grandes conceptions de Richelieu, de Colbert et

de Louis XIV, relativement aux colonies, se conservaient en France;

elles éclairaient ses hommes d'état, qui tâchaient de les suivre; mais

leurs efforts échouaient devant le vice des institutions sociales, qui

étouffait à la fois l'énergie et la liberté, l'industrie et

l'émigration. Voyant que l'entreprise particulière ne réussissait pas

pour peupler la Nouvelle-France, la cour donna à la colonisation en

Canada un caractère presque militaire; mais ce n'était pas tant comme

moyen de coloniser le pays plus rapidement, que comme précaution pour

défendre le territoire qu'on possédait déjà. Beauséjour, Niagara, le

fort Duquesne furent ainsi des colonies purement militaires. Mais la

ruine des finances et la caducité du gouvernement ne permirent point de

suivre ce système sur une grande échelle. Peut-être eût-il été

préférable dès le commencement d'avoir choisi la colonisation militaire,

puisque Louis XIV avait rendu la nation plus guerrière que commerciale;

ou encore mieux les deux colonisations civile et militaire comme on le

fit un moment du temps de Talon.

Par le traité d'Utrecht, la France avait cédé à la Grande-Bretagne les

droits qu'elle prétendait avoir au territoire de la confédération

iroquoise. C'était une cession plus imaginaire que réelle pour

l'Angleterre, car les cinq cantons n'avaient jamais cessé de se regarder

comme peuples libres et indépendans; et si elle persistait à vouloir les

soumettre à sa souveraineté, elle s'en faisait des ennemis

irréconciliables. Le gouvernement français les reconnut de suite en

refusant de négocier avec eux par l'intermédiaire de la Nouvelle-York.

On a vu plus haut comment M. de Vaudreuil avait conclu un traité de paix

directement avec la confédération, qui refusait de reconnaître la

suprématie britannique, comme elle avait toujours fait celle de la

France.

Cependant cette dernière se maintenait dans le haut de la vallée du

St.-Laurent et dans le bassin du Mississipi par la traite qu'elle

faisait et par l'alliance qu'elle avait contractée avec les tribus

indiennes. L'Angleterre travaillait ouvertement ou en secret depuis

longtemps à lui enlever l'une et l'autre. Aucun moyen ne fut plus

efficace pour cela que celui qui fut adopté par la Nouvelle-York en

1720, sur la recommandation de son gouverneur, M. Barnet, et qui

consistait à prohiber tout commerce avec le Canada. «Les Français,

écrivait M. Hunter, gouverneur de la province anglaise, au Bureau du

commerce à Londres, les Français ont des forts et des établissemens sur

plusieurs points du Mississipi et des lacs, et ils réclament ces

contrées et le commerce qui s'y fait comme leur appartenant; si ces

établissemens augmentent et continuent de prospérer, l'existence même

des plantations anglaises sera menacée.... je ne sache pas sur quoi ils

fondent leur droit, et je ne vois de moyen de parer au mal que je viens

de signaler, qu'en leur persuadant de l'abandonner. Ce qu'il y aurait

ensuite de mieux à faire, ce serait d'étendre nos frontières et

d'augmenter le nombre de nos soldats»[78].

[Note 78: Lettre du 9 juillet 1718: _Documens de Londres_.]

Jamais homme d'état ne s'est exprimé avec plus de franchise. Ne se

croyant pas obligé de voiler son langage, il dit les choses telles

qu'elles sont. Il ne cherche point à s'autoriser de titres chimériques

pour établir un droit de priorité en faveur de sa patrie; il se contente

de mentionner ses motifs qui sont tout d'intérêt: l'intérêt est sa

règle, car de droit, même celui de possession, même celui de premier

occupant qui dans le cas actuel est le meilleur, il n'en reconnaît pas.

M. de Vaudreuil suivait d'un oeil jaloux tous les actes de ses voisins.

Il vit toute la portée de la recommandation de M. Burnet, et du statut

législatif qui avait été passé pour lui donner force de loi.

Immédiatement il se mit en frais d'en contrecarrer les funestes

conséquences. M. de la Joncaire reçut l'ordre (1721) d'établir un poste

à Niagara, du côté du sud, afin d'empêcher les Anglais de s'introduire

sur les lacs, ou d'attirer le commerce de ces contrées à Albany. C'était

un homme intelligent et qui possédait à un haut degré cette éloquence

figurée qui charment tant les Sauvages. Il obtint sans difficulté des

Tsonnonthouans, par qui il avait été adopté et qui le chérissaient comme

un de leurs compatriotes, la permission d'ouvrir un comptoir dans leur

pays. Une députation envoyée auprès des Onnontagués, et composée du

baron de Longueuil, du marquis de Cavagnal, fils du gouverneur, et de

deux autres personnes, obtenait, de son côté, l'assentiment de ce canton

au nouvel établissement. Aussitôt que la nouvelle en parvint à Albany,

M. Burnet écrivit au gouverneur canadien pour protester contre cette

violation du traité d'Utrecht; celui-ci répondit que Niagara avait

toujours appartenu à la couronne de France. Burnet, ne pouvant obtenir

d'autre satisfaction, et ne voulant pas commettre lui-même d'hostilité,

s'adressa aux Iroquois pour les engager à expulser les Français par la

force. Il attachait avec raison une grande importance à ce poste, qu'il

regardait comme funeste à sa politique, lº parce qu'il protégeait la

communication du Canada avec le Mississipi par l'Ohio, communication

qu'il voulait interrompre au moyen de ses alliés; et 2º. parce que, si

les Français y mettaient une garnison assez forte, ils seraient maîtres

du passage du lac Ontario; et qu'au contraire si le fort était démoli,

les Sauvages occidentaux dépendraient des Anglais[79]. Burnet se

plaignit vivement à tous les cantons, dont il mit quatre dans ses

intérêts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans, ni à renvoyer

Joncaire, ni à lui permettre à lui-même de s'établir dans leur pays.

Alors il résolut d'ouvrir un comptoir sur cette frontière, et il choisit

l'entrée de la rivière Oswégo à mi-chemin entre Niagara et le fort de

Frontenac, vers lequel le poste de Joncaire devait acheminer la traite

(1721)[80].

[Note 79: «I will do my endeavours écrit M. Burnet au Bureau du

commerce, in the spring without committing hostility, to get our Indians

to demolish it. This place is of great consequence for two reasons, 1st.

because it keeps the communication between Canada and Mississipi by the

river Ohio open, which else our Indians would be able to intercept at

pleasure, and 2d. if it should be made a fort with soldiers enough in

it, it will keep our Indians from going over the narrow part of the lake

Ontario by this only pass of the Indians without leave of the French, so

that if it were demolished the far Indians would depend on us».

_Documens de Londres_. ]

[Note 80: Documens de Paris.--Journal historique de Charlevoix.]

Les deux nations étaient décidées de se maintenir dans les positions

qu'elles avaient ainsi prises. Louis XV écrivait de sa main sur un

mémoire: «Le poste de Niagara est de la dernière importance pour

conserver le commerce des pays d'en haut». Il ordonna de bâtir un fort

en pierre sur l'emplacement même de celui que M. Denonville y avait

élevé autrefois, il rendit libre la traite de l'eau de vie aux Sauvages,

comme elle l'était chez les Anglais, et rétablit la vente des congés qui

furent fixés à 250 livres (1725). En même temps M. de Beauharnais reçut

instruction d'empêcher aucun étranger de pénétrer sur le territoire

français, soit pour commercer, soit pour étudier le pays; il fut défendu

aux Anglais de rester plus de deux jours à Montréal. Il y en avait

beaucoup d'établis dans cette ville, ouvriers, marchands et autres. Il

paraît que leur grand nombre avait excité les soupçons du

gouvernement[81].

[Note 81: Lettre de M. Dupuy, intendant 1727.]

Le duc de New-Castle, ministre secrétaire d'état, se plaignit en vain à

la cour de Versailles de l'établissement de Niagara, que l'Angleterre

regardait comme un empiétement sur le territoire cédé par le traité

d'Utrecht. M. Burnet écrivit aussi de nouveau à M. de Vaudreuil dans ce

sens une lettre qui fut remise au baron de Longueuil, gouverneur par

intérim après la mort du dernier, par M. Livingston alors en Canada

ostensiblement pour son éducation, mais probablement chargé de quelque

mission secrète.

Ne recevant aucune réponse favorable, le gouverneur de la Nouvelle-York

commença à se fortifier à Oswégo; et il répondit à la sommation que M.

de Beauharnais lui fit porter en 1727 de se retirer de ce poste, en y

envoyant une forte garnison pour le défendre en cas d'attaque. Oswégo

possédait une double importance pour les Anglais; il était nécessaire à

leur projet de s'emparer de la traite des pelleteries, et il protégeait

les établissemens que leurs colons formaient entre l'Hudson et le lac

Ontario.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 19 / 31 段