Loubois était aux Tonicas avec sa petite armée destinée à agir contre

l'insurrection. La mauvaise composition de ses troupes qui servaient par

force et ne subissaient qu'avec peine le joug de la discipline, apporta

dans ses mouvemens une lenteur qui était d'un mauvais augure. M. Lesueur

arrivant à la tête de 800 Chactas, ne le trouvant point aux Natchés,

attaqua seul ces Sauvages et remporta sur eux une victoire complète. Il

délivra plus de 200 Français ou nègres. L'ennemi battu se retira dans

ses places fortifiées devant lesquelles Loubois n'arriva que le 8

février (1730), et campa autour du Temple du Soleil. Le siége fut mis

devant deux forts qu'on attaqua avec du canon, mais avec tant de

mollesse, que le temps de leur reddition parut très éloigné. Les

Chactas, fatigués d'une campagne qui durait déjà depuis trop longtemps à

leur gré, menacèrent de lever leur camp et de se retirer. On ne pouvait

rien entreprendre sans ces Indiens qui, sentant qu'on avait besoin

d'eux, affectaient une grande indépendance. Il fallut donc accepter les

conditions qu'offraient les assiégés, et se contenter de l'offre qu'ils

faisaient de rendre tous les prisonniers qu'ils avaient en leur

possession. Dans toute la colonie cette conclusion de la campagne fut

regardée comme un échec, et le gouverneur sévèrement blâmé. M. Perrier

écrivit à la cour pour se justifier, que les habitans commandés par MM.

d'Arembourg et de Laye avaient montré beaucoup de bravoure et de bonne

volonté, mais que les soldats s'étaient fort mal conduits. Les assiégés

étaient réduits à la dernière extrémité; deux jours de plus et on les

aurait eus la corde au cou; mais on se voyait toujours au moment d'être

abandonné par les Chactas, et leur départ aurait exposé les Français à

recevoir un échec et à voir brûler leurs femmes, leurs enfans et leurs

esclaves comme les en menaçaient les barbares. Les Chicachas qui

tenaient toujours les fils de la trame, et qui avaient voulu engager les

Arkansas et nos autres alliés à entrer dans la conspiration générale, ne

levaient point le voile qui les cachait encore; ils se contentaient de

faire agir secrètement leur influence. Les Chactas, quoique sollicités

vivement par les Anglais, qui accompagnèrent leurs démarches de riches

présens, de se détacher des colons de la Louisiane, refusèrent

d'abandonner la cause de ces derniers, et ils jurèrent une fidélité

inviolable à M. Perrier, qui s'était rendu à la Mobile pour s'aboucher

avec eux et contrecarrer l'effet de ces intrigues. Les secours qui

venaient d'arriver de France avaient contribué beaucoup à raffermir et à

rendre plus humbles ces barbares, qui se regardaient déjà avec quelque

espèce de raison comme les protecteurs de la colonie.

Cependant la retraite de M. de Loubois avait élevé l'orgueil des

Natchés; ils montraient une hauteur choquante. Il était aisé de voir

qu'il faudrait bientôt mettre un frein à leur ardeur belliqueuse. Comme

à tous les Indiens, un succès ou un demi-succès leur faisait concevoir

les plus folles espérances; parceque leurs forteresses n'avaient pas été

prises, ils croyaient faire fuir les Français devant eux comme une

faible tribu. Cette erreur fut la cause de leur perte; les hostilités

qu'ils commirent leur attirèrent sur les bras une guerre mortelle. Le

gouverneur avait formé avec les renforts qu'il avait reçus et les

milices, un corps d'environ 600 hommes, qui s'assembla dans le mois de

décembre (1730) à Boyagoulas. Il partit de là deux jours après, et

remonta le Mississipi sur des berges pour aller attaquer l'ennemi sur la

rivière Noire, qui se décharge dans la rivière Rouge à dix lieues de son

embouchure. A la nouvelle des préparatifs des Français, la division se

mit parmi les malheureux Natchés, et elle entraîna la ruine de la nation

entière. Au lieu de réunir leurs guerriers ils les dispersèrent; une

partie alla chez les Chicachas, une autre resta aux environs de leur

ancienne bourgade. Quelques uns se retirèrent chez les Ouatchitas, un

plus grand nombre errait dans le pays par bandes, ou se tenait à

quelques journées du fort qui renfermait le gros de la nation, le Soleil

et les autres principaux chefs, et devant lequel les Français vinrent

asseoir leur camp. Intimidés par les seuls apprêts des assiégeans, ils

demandèrent à ouvrir des conférences. Perrier retint prisonniers les

chefs qu'on lui avait députés pour parlementer, et surtout le Soleil,

qu'il força d'envoyer un ordre aux siens de sortir de leur fort sans

armes. Les Natchés refusèrent d'abord d'obéir à leur prince privé de sa

liberté; mais une partie ayant obtempéré ensuite à ses ordres; le reste,

voyant tout perdu, ne songea plus qu'à guetter l'occasion d'échapper aux

assiégeans, ce à quoi ils réussirent. Ils profitèrent d'une nuit

tempêtueuse pour sortir du fort avec les femmes et les enfans, et ils se

dérobèrent à la poursuite des Français.

L'anéantissement de ces barbares n'était pas encore complet. Il restait

à atteindre et à détruire tous les corps isolés dont nous avons parlé

toute l'heure, lesquels pouvaient former une force d'à peu près quatre

cents fusils. Lesueur s'adressa au gouverneur pour avoir la permission

de les poursuivre, promettant de lui en rendre bon compte. Il fut

refusé. M. Perrier n'avait pas dans les Canadiens toute la confiance que

la plupart méritaient, et élevé dans un service où la discipline et la

subordination sont au plus haut point, il ne pouvait comprendre qu'on

puisse exécuter rien de considérable avec des milices qui ne

reconnaissent d'autre règle que l'activité et une grande bravoure. Il

aurait sans doute pensé autrement, s'il eût fait réflexion qu'il faut

plier les règles suivant la manière de combattre de ses ennemis. Les

mêmes préjugés s'étaient élevés dans l'esprit de Montcalm et de la

plupart des officiers français dans la guerre de 1755, et cependant ce

furent ces mêmes Canadiens qui sauvèrent dans les plaines d'Abraham les

troupes réglées d'une complète destruction.

Perrier de retour à la Nouvelle-Orléans, envoya en esclavage à

St.-Domingue tous les Natchés qu'il ramenait prisonniers, avec leur

grand chef, le Soleil, dont la famille les gouvernait depuis un temps

immémorial et qui mourut quelques mois après au cap Français. Cette

conduite irrita profondément les restes de cette nation orgueilleuse et

cruelle, à qui la haine et le désespoir donnèrent une valeur qu'on ne

leur avait point encore connue. Ils se jetèrent sur les Français avec

fureur; mais ce désespoir ne fit qu'honorer leur chute et révéler du

moins un noble coeur. Ils ne purent lutter longtemps contre leurs

vainqueurs, et presque toutes leurs bandes furent détruites. St.-Denis

leur fit essuyer la plus grande défaite qu'ils eussent éprouvée depuis

leur déroute par Lesueur. Tous les Chefs y périrent. Après tant de

pertes ils disparurent comme nation. Ceux qui avaient échappé à la

servitude ou au feu, se réfugièrent chez les Chicachas auxquels ils

léguèrent leur haine et leur vengeance.

CHAPITRE II.

LIMITES.

1715-1744.

Etat du Canada: commerce, finances, justice, éducation, divisions

paroissiales, population, défenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour

l'accroissement du pays.--Délimitation des frontières entres les

colonies françaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit

public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalité de la

France et de la Grande-Bretagne.--Différends relatifs aux limites de

leurs possessions.--Frontière de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des

Abénaquis.--Les Américains veulent s'en emparer.--Assassinat du P.

Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tirée de Beaubassin à la source de

l'Hudson.--Frontière de l'Ouest.--Principes différens invoqués par les

deux nations; elles établissent des forts sur les territoires réclamés

par chacune d'elles réciproquement.--Lutte d'empiétemens; prétentions

des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des

Indiens.--Plan de M. Burnet.--Le commerce est défendu avec le

Canada.--Etablissement de Niagara par les Française et d'Oswégo par les

Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frédéric

élevé par M. de la Corne sur le lac Champlain; la contestation dure

jusqu'à la guerre de 1744.--Progrès du Canada.--Emigration; perte du

vaisseau le Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualités de ce

gouverneur.--M. de Beauharnais lui succède.--M. Dupuy, intendant.--Son

caractère.--M. de St.-Vallier second évêque de Québec meurt; difficultés

qui s'élèvent relativement à son siége, portées devant le Conseil

supérieur.--Le clergé récuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie

au parti clérical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses

prétentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux

membres.--L'intendant fait défense d'obéir à ces lettres.--Décision du

roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est

rappelé.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du siége

épiscopal jusqu'à l'élévation de M. de Pontbriant.--Soulèvement des

Outagamis (1728); expédition des Canadiens; les Sauvages se

soumettent.--Voyages de découverte vers la mer Pacifique; celui de M. de

la Vérandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin

quelques années après; peu de succès de ces entreprises.--Apparences de

guerre; M. de Beauharnais se prépare aux hostilités.

Nous revenons au Canada dont nous reprenons l'histoire en 1715. Après

une guerre de vingt-cinq ans, qui n'avait été interrompue que par quatre

ou cinq années de paix, les Canadiens avaient suspendu à leurs

chaumières les armes qu'ils avaient honorées par leur courage dans la

défense de leur patrie, et ils avaient repris paisiblement leurs travaux

champêtres abandonnés déjà tant de fois. Beaucoup d'hommes étaient morts

au combat ou de maladie, sous les drapeaux. Un plus grand nombre encore

avaient été acheminés sur les différens postes dans les grands lacs et

la vallée du Mississipi, d'où ils ne revinrent jamais. Cependant malgré

ces pertes et les troubles de cette longue époque, et quoique

l'émigration de France fût presque nulle, le chiffre des habitans

n'avait pas cessé de s'élever. Lorsque la paix fut rétablie, il dut donc

augmenter encore plus rapidement. En effet, sous la main douce et sage

de M. de Vaudreuil, le pays fit en tout, et par ses seuls efforts, des

progrès considérables. Ce gouverneur, qui revint en 1716 de France, où

il avait passé deux ans, et qui apporta dans la colonie la nouvelle de

la mort de Louis XIV et l'ordre de proclamer son successeur, s'appliqua

avec vigilance à guérir les maux que la guerre avait faits. Conduisant

avec un esprit non moins attentif les négociations avec les Iroquois,

comme on l'a vu ailleurs, non seulement il désarmait ces barbares, mais

il les détachait tout à fait des Anglais, en achevant de les persuader

que leur intérêt était au moins de rester neutres dans les grandes

luttes des blancs qui les entouraient. C'était assurer la tranquillité

des Canadiens, qui purent dès lors se livrer entièrement à l'agriculture

et au commerce, libres de toutes les distractions qui avaient jusqu'ici

continuellement troublé leurs entreprises. A aucune autre époque,

excepté sous l'intendance de M. Talon, le commerce ne fut l'objet de

tant de sollicitude de la part de l'autorité, que pendant les dernières

années de l'administration de M. de Vaudreuil. Cette importante matière

occupa presque constamment ce gouverneur. Si les décrets qui furent

promulgués à cette occasion, sont fortement empreints des idées du

temps, et de cet esprit exclusif qui a caractérisé la politique des

métropoles, ils annoncent toujours qu'on s'en occupait.

Un des grands embarras qui paralysaient alors le gouvernement canadien,

c'était le désordre des finances si étroitement liées dans tous les pays

au négoce. Les questions les plus difficiles à régler sont peut-être les

questions d'argent, aux temps surtout où le crédit est détruit.

Aujourd'hui les besoins du luxe et des améliorations sont si grands, si

pressans, que les capitalistes courent d'eux-mêmes au devant des

emprunteurs pour leur fournir des fonds qui ne leur seront peut-être

jamais remboursés; ils ne demandent que la garantie du paiement de

l'intérêt; et l'adresse des financiers consiste à trouver le secret d'en

payer un qui soit le plus bas possible. A l'époque à laquelle nous

sommes parvenus, il n'en était pas ainsi; les capitaux étaient craintifs

et exigeans, le crédit public continuellement ébranlé, était presque

nul, surtout en France. De là les difficultés qu'y rencontrait l'Etat

depuis quelques années, et qui précipitèrent la révolution de 89. Le

Canada souffrait encore plus que le reste du royaume de cette pauvreté

humiliante. Détenteur d'une monnaie de cartes que la métropole, sa

débitrice, était incapable de racheter, il dut sacrifier la moitié de sa

créance pour avoir l'autre, ne pouvant attendre. L'ajustement de cette

affaire prit plusieurs années; elle fut une des questions dans la

discussion desquelles la dignité du gouverneur comme représentant du

roi, eut le plus à souffrir.

La chose dont le Canada avait le plus de besoin après le règlement du

cours monétaire, c'était l'amélioration de l'organisation intérieure

rendue nécessaire par l'accroissement du pays. Les lois demandaient une

révision, le code criminel surtout qui admettait encore l'application de

la question. Heureusement pour l'honneur de nos tribunaux, ils eurent

rarement recours à cette pratique en usage encore alors dans presque

toutes les contrées de l'Europe, pratique qui déshonore l'humanité et la

raison. Elle existait cependant dans notre code, on pouvait s'en

prévaloir, et on le fit jusque dans les dernières années de la

domination française[72]. L'agriculture, l'éducation étaient des objets

non moins dignes de l'attention d'un homme d'état éclairé; mais ils

furent presque constamment négligés. M. de Vaudreuil, on doit lui rendre

cette justice, s'occupa un moment de l'éducation, et il établit en 1722

huit maîtres d'école en différens endroits du pays. Nous n'avons pas

voulu passer sous silence le seul acte de ce genre émané de l'autorité

publique que l'on trouve dans les deux premiers siècles de notre

histoire. Quant aux autres objets que nous venons d'indiquer, sauf le

commerce, quoiqu'ils eussent besoin de modifications et de

perfectionnemens, on ne s'en occupa point. L'immobilité est chère au

despotisme. La défense du pays dut aussi préoccuper l'esprit du

gouverneur. Les fortifications de Québec, commencées par MM. de

Beaucourt et Levasseur, et ensuite discontinuées parceque les plans en

étaient vicieux, furent reprises en 1720 sur ceux de M. Chaussegros de

Léry, ingénieur, approuvés par le bureau de la guerre. Deux ans après il

fut résolu de ceindre Montréal d'un mur de pierre avec bastions, la

palissade qui l'entourait tombant en ruine. L'état des finances du

royaume obligea de faire supporter une partie de cette dépense par les

habitans et les seigneurs de la ville.

[Note 72: Procédures judiciaires déposées aux archives provinciales.

Entre autres cas, nous avons remarqué ceux d'Antoine Hallé et du nommé

Gaulet, accusés de vol en 1730, et celui de Pierre Beaudouin dit

Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne, accusé d'avoir mis le feu

aux Trois-Rivières en 1752. Ce dernier fut déshabillé et mis dans des

brodequins, espèce de torture qui consistait à comprimer les jambes. Le

nombre des questions à faire était fixé, et à chacune d'elles le

supplice augmenté. M. Faribault s'occupe à recueillir quelques unes de

ces procédures, et à les mettre en ordre pour les conserver. Rien ne

sera plus propre à l'étude de la jurisprudence criminelle sous le régime

français, que ces pièces authentiques. Elles révéleront à un homme de

loi les qualités bonnes ou mauvaises de cette jurisprudence. Si le

volume des écritures est un signe de sa bonté, on peut dire vraiment que

le droit criminel qui régissait nos ancêtres était un des plus

parfaits.]

M. de Vaudreuil, après avoir terminé les négociations avec les cantons,

et l'affaire du papier-monnaie dont nous parlerons plus en détail

ailleurs, fit faire une nouvelle division paroissiale de la partie

établie du pays, qui était déjà, comme l'on sait, partagée en trois

gouvernemens: Québec, Trois-Rivières et Montréal.

On la divisa en quatre-vingt deux paroisses, dont 48 sur la rive gauche

du St.-Laurent et le reste sur la rive droite. La baie St.-Paul et

Kamouraska étaient les deux dernières à l'est, l'Ile-du-Pads et

Chateauguay à l'ouest. Cette importante entreprise fut consommée en 1722

par un arrêt du conseil d'état enregistré à Québec.

Une autre mesure qui se rattachait à la division territoriale, était la

confection d'un recensement. Depuis longtemps il n'en avait pas été fait

de complet et d'exact. L'on comptait, d'après un dénombrement exécuté en

1679, 10,000 âmes dans toute la Nouvelle-France, dont 500 seulement en

Acadie; et 22,000 arpens de terre en culture[73]. Huit ans plus tard,

cette population n'avait subi qu'une augmentation de 2,300 âmes. M. de

Vaudreuil voulant réparer cet oubli, ordonna d'en faire un tous les ans

avec autant de précision que possible pendant quelques années[74]. L'on

trouva par celui de 1721, 25,000 habitans en Canada, dont 7,000 à Québec

et 3,000 à Montréal, 62,000 arpens de terre en labour et 12,000 en

prairies. Le rendement de ces 62,000 arpens de terre atteignait un

chiffre considérable; il fut dans l'année précitée de 282,700 minots de

blé, de 7,200 de maïs, 57,400 de pois, 64,000 d'avoine, 4,500 d'orge; de

48,000 livres de tabac, 54,600 de lin et 2,100 de chanvre, en tout

416,000 minots de grain ou 6-2/3 minots par arpent, outre 1-2/3 livre de

tabac, lin ou chanvre. Les animaux étaient portés à 59,000 têtes, dont

5,600 chevaux.

[Note 73: Documens de Paris.]

[Note 74: L'on trouvera le résumé de ceux de 1719, 20 et 21 dans

l'Appendice (A).]

L'on voit par ce dénombrement que près de la moitié de la population

habitait les villes, signe que l'agriculture était fort négligée. Le

total des habitans faisait naître aussi, par son faible chiffre, de

pénibles réflexions. Le gouverneur qui prévoyait tous les dangers du

voisinage des provinces américaines, dont la force numérique devenait de

plus en plus redoutable, appelait sans cesse l'attention de la France

sur ce fait qu'elle ne devait plus se dissimuler. Dès 1714, il écrivait

à M. de Pontchartrain: «Le Canada n'a actuellement que 4,484 habitans en

état de porter les armes depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante,

et les vingt-huit compagnies des troupes de la marine que le roi y

entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de

monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies

anglaises ont soixante mille hommes en état de porter les armes, et on

ne peut douter qu'à la première rupture, elles ne fassent un grand

effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait réflexion qu'à l'article

XXII des instructions données par la ville de Londres à ses députés au

prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont aux ministres du

gouvernement précédent, pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et

l'île du Cap-Breton?» Dans son désir de voir augmenter la province, il

proposa inutilement d'en faire une colonie pénale.

Le voluptueux Louis XV, qui cherchait dans les plaisirs à s'étourdir sur

les malheurs de la nation, répondit aux remontrances de Vaudreuil en

faisant quelques efforts qui cessèrent bientôt tout-à-fait; il envoya à

peine quelques émigrans, et les fortifications entreprises aux deux

principales villes du pays, restèrent incomplètes au point que Montcalm,

30 ans après, n'osa se retirer derrière celles de Québec avec son armée,

quoiqu'elles eussent encore été augmentées. En 1728 le gouverneur

proposa de bâtir une citadelle dans cette capitale; on se contenta de

lui répondre: «Les Canadiens n'aiment pas à combattre renfermés;

d'ailleurs l'Etat n'est pas capable de faire cette dépense, et il serait

difficile d'assiéger Québec dans les formes et de s'en rendre maître»

(Documens de Paris).

Cependant un sujet qui dominait tous les autres, et qui devait être tôt

ou tard une cause de guerre, inquiétait beaucoup le gouvernement; ce

sujet était la question des frontières du côté des possessions

britanniques. La cour de Versailles y revenait fréquemment et avec une

préoccupation marquée. Elle avait d'immenses contrées à défendre, qui se

trouvaient encore sans habitans; et les questions de limites, on le

sait, si elles traînent en longueur, s'embrouillent de plus en plus. Le

langage des Anglais s'élevait tous les jours avec le chiffre de leur

population coloniale. Leur politique, comme celle de tous les

gouvernemens, ne comptaient qu'avec les obstacles: la justice entre les

nations est une chose arbitraire qui procède de l'expédience, de

l'intérêt, ou de la force; ses règles n'ont d'autorité qu'autant que la

jalousie des divers peuples les uns contre les autres veille au maintien

de l'équilibre de leur puissance respective; elle a pour base enfin la

crainte ou le glaive.

La grandeur des projets de Louis XIV sur l'Amérique, avait, comme ceux

qu'il avait formés sur l'Europe, effrayé l'Angleterre, qui chercha à les

faire avorter, ou à se les approprier s'il était possible. Elle disputa

aux Français leur territoire, elle leur disputa la traite des

pelleteries, elle leur disputa aussi l'alliance des Indiens. La période

qui s'est écoulée de 1715 à 1744, si elle n'est pas encore une époque de

guerre ouverte, est un temps de lutte politique et commerciale très

vive, à laquelle des intérêts de jour en jour plus impérieux, ne

laissent point voir de terme. Dans les premières années de

l'établissement de l'Amérique, les questions de frontières et de

rivalité mercantile n'avaient pas encore surgi; on ne connaissait pas

toute l'étendue des pays dont on prenait possession, il ne s'y faisait

pas encore de commerce. Mais au bout d'un siècle et demi, les

établissemens français, anglais, espagnols avaient fait assez de progrès

pour se toucher sur plusieurs points, et pour avoir besoin de l'alliance

ou des dépouilles des Indigènes, afin de faire triompher les prétentions

nouvelles qu'ils annonçaient chaque jour. Les lois internationales,

violées dès l'origine dans ce continent par les Européens, y étaient

partout méconnues et sans force. Après que le pape se fut arrogé le

droit de donner aux chrétiens les terres des infidèles, tout frein fut

rompu; car quel respect pouvait-on avoir en effet pour un principe qu'on

avait enfreint, en mettant le pied dans le Nouveau-Monde, en s'emparant

de gré ou de force d'un sol qui était déjà possédé par de nombreuses

nations. Aussi l'Amérique du Nord présenta-t-elle bientôt le spectacle

qu'offrit l'Europe dans la première moitié de l'ère chrétienne; et une

guerre sans cesse renaissante s'alluma entre les Européens pour la

possession du sol.

Ils montrèrent une grande répugnance à se lier par un droit quelconque,

en reconnaissant certains principes qui dussent servir de guide dans la

délimitation de leurs territoires respectifs; mais ils ne purent éviter

d'en avouer quelques uns, car la raison humaine a besoin de suivre

certaines règles même dans ses plus grands écarts. Quoique ces principes

fussent peu nombreux et même peu stricts, on voulut encore souvent s'en

affranchir. Après avoir reconnu que la simple découverte donnait le

droit de propriété, ensuite que la prise de possession ajoutée à la

découverte, était nécessaire pour conférer ce droit, on s'arrêta à ceci,

que la possession actuelle d'un territoire, auparavant inoccupé,

investissait seule du droit de propriété. L'Angleterre et la France

adoptèrent à peu près cette interprétation, soit par des déclarations,

soit par des actes. Partant de là il sera facile d'apprécier les

différends élevés entre les deux nations relativement aux frontières de

leurs colonies, lorsqu'il n'y aura que l'application du principe à

faire. Quant aux difficultés provenant de l'interprétation différente

donnée à des traités spéciaux, comme dans le cas des limites de

l'Acadie, la manière la plus sûre de parvenir à la vérité sera d'exposer

simplement les faits.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 18 / 31 段