la Nouvelle-Espagne et le Mexique. Le vice-roi, le marquis de Valero,
mit en mouvement toutes les forces de terre et de mer dont il pouvait
disposer, et dès le mois de juin don Alphonse Carrascosa entra dans la
baie sur laquelle cette ville est bâtie avec 12 bâtimens, 3 frégates et
9 balandres portant 850 hommes de débarquement. A la vue des Espagnols,
une partie de la garnison composée de déserteurs, de faux-sauniers et
autres gens de cette espèce, passa à l'ennemi; le reste, après s'être à
peine défendu, força M. de Chateauguay à se rendre. La plupart de ces
misérables entrèrent immédiatement au service espagnol, et les autres
furent jetés par Carrascosa, pieds et poings liés à fond de cale des
vaisseaux. Il rétablit ensuite Don Matamoras dans son gouvernement et
lui laissa une garnison suffisante.
Après cette victoire, le vice-roi espagnol décida de chasser les
Français de tout le golfe du Mexique, et Don Carnejo fut chargé de cette
tâche avec son escadre à laquelle devaient se rallier tous les vaisseaux
de sa nation qu'il rencontrerait. Carrascosa de son côté tourna ses
voiles vers l'île Dauphine et la Mobile qu'il croyait prendre sans
beaucoup de difficultés; mais tous ces projets des Espagnols finirent
malheureusement. D'abord un détachement des troupes de Carrascosa fut
défait par M. de Vilinville à la Mobile, ce qui l'obligea d'abandonner
l'attaque de cette place; ensuite il fut repoussé lui-même à Guillory,
ilot de l'île Dauphine autour de laquelle il roda pendant quatorze jours
comme un vautour qui épie sa proie. Le brave Sérigny déjoua tous ses
mouvemens, quoiqu'il eût pourtant avec lui moins de 200 Canadiens et le
même nombre de Sauvages sur lesquels il put compter, le reste de ses
forces se composant de soldats mal disposés dont il se défiait plus que
des ennemis mêmes.
Leurs attaques ayant été repoussées, les Espagnols durent s'attendre,
suivant l'usage de la guerre, à se voir assaillis à leur tour. En effet,
le comte de Champmêlin arriva avec une escadre française pour reprendre
Pensacola. M. de Bienville fut chargé d'investir la place par terre avec
ses Canadiens et ses Sauvages, tandis que le comte de Champmêlin
lui-même l'attaquerait par mer. Ce projet fut exécuté avec promptitude
et vigueur. Carrascosa avait embossé sa flotte à l'entrée du port et
hérissé le rivage de canons; après deux heures et demie de combat, tous
les vaisseaux espagnols amenèrent leurs pavillons; et le lendemain,
Bienville ayant continué une fusillade fort vive toute la nuit avec
Pensacola, cette ville se rendit pour prévenir un assaut. On fit de 12 à
15 cents prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre
d'officiers. On démantela une partie des fortifications et on laissa
quelques hommes seulement dans le reste.
Ce fut après cette campagne que le roi crut devoir récompenser les
officiers canadiens qui commandaient à la Louisiane depuis sa fondation,
et aux efforts desquels il devait la conservation de cette colonie, qui
était leur ouvrage; car les colons européens, concessionnaires et
autres, périssant de faim ou dégoûtés du pays, désertaient par
centaines, surtout les soldats, et se réfugiaient dans les colonies
anglaises. Cela alla si loin que le gouverneur de la Caroline crut de
son devoir d'en informer M. de Bienville. Le pays se vidait avec autant
de rapidité qu'il s'était rempli. Les principaux d'entre les Canadiens
étaient MM. de Bienville, de Sérigny, de St.-Denis, de Vilinville et de
Chateauguay, «Les colons les plus prospères, dit Bancroft, c'étaient les
vigoureux émigrans du Canada qui n'avaient guère apporté avec eux que
leur bâton et les vêtemens grossiers qui les couvraient». Le
gouvernement français n'avait pas en effet de sujets plus utiles et plus
affectionnés. Renommés par leurs moeurs paisibles et la douceur de leur
caractère dans la paix, ils formaient dans la guerre une milice aussi
dévouée qu'elle était redoutable. Louis XV nomma M. de Sérigny capitaine
de vaisseau, récompense qui était bien due à sa valeur, à ses talens et
au zèle avec lequel il avait servi l'Etat depuis son enfance, n'ayant
jamais monté à aucun grade dans la marine qu'après s'être distingué par
quelqu'action remarquable ou par quelque service important. M. de
St.-Denis reçut un brevet de capitaine et la croix de St.-Louis. M. de
Chateauguay fut nommé au commandement de St.-Louis de la Mobile.
Cependant la guerre tirait à sa fin. Excitée par un ministre ambitieux,
sans motifs raisonnables qui pussent la justifier, elle n'apporta, comme
on l'a déjà dit, que des désastres à l'Espagne. La paix signée le 17
février 1720, mit fin à cette querelle de famille. Albéroni disgracié,
fut reconduit en Italie, escorté par des troupes françaises, et y acheva
sa vie dans l'obscurité, après s'être un instant bercé de l'espoir de
changer la face du monde. L'on déposa les armes en Amérique comme en
Europe, et le port de Pensacola, pour lequel on se battait depuis trois
ans, fut rendu aux Espagnols.
La paix avec cette nation fut suivie de près par celle avec les
Chicachas et les Natchés, qui avaient profité de la guerre pour
commettre des hostilités contre la Louisiane. Ces heureux événemens,
successivement annoncés, allaient enfin laisser respirer le pays qui ne
demandait que du repos, quand un ouragan terrible qui éclata le 12
septembre 1722, y répandit partout la désolation. La mer gonflée par
l'impétuosité du vent, franchit ses limites et déborda dans la campagne
renversant tout sur son passage. La Nouvelle-Orléans et Biloxi furent
presque renversés de fond en comble, et les infortunés habitans durent
recommencer la construction de ces villes comme pour la première fois.
Jusqu'à cette époque, le gouvernement ne s'était point occupé du soin
des âmes dans la Louisiane. Le pieux Charlevoix qui arrivait de cette
contrée, appela en 1723 l'attention de la cour sur cette mission. Les
intérêts de la religion et de la politique, les idées traditionnelles,
le système suivi dans la Nouvelle-France, tout devait recommander ce
sujet important au bon accueil du gouvernement. «Nous avons vu, observe
cet historien, que le salut des Sauvages fut toujours le principal objet
que se proposèrent nos rois partout où ils étendirent leur domination
dans le Nouveau-Monde, et l'expérience de près de deux siècles nous
avait fait comprendre que le moyen le plus sûr de nous attacher les
naturels du pays, était de les gagner à Jésus-Christ. On ne pouvait
ignorer d'ailleurs qu'indépendamment même du fruit que les ouvriers
évangéliques pouvaient faire parmi eux, la seule présence d'un homme
respectable par son caractère, qui entende leur langue, qui puisse
observer leurs démarches, et qui sache en gagnant la confiance de
quelques uns se faire instruire de leurs desseins, vaut souvent mieux
qu'une garnison; on peut du moins y suppléer, et donner le temps aux
gouverneurs de prendre des mesures pour déconcerter leurs intrigues».
Cette dernière raison fut sans doute d'un plus grand poids que la
première auprès du voluptueux régent et de la plupart des membres de la
compagnie des Indes, à cette époque d'indifférence et d'incrédulité. Des
Capucins et des Jésuites furent envoyés pour évangéliser les Indigènes,
surtout pour les disposer favorablement envers les Français.
L'an 1726 fut le dernier de l'administration de M. de Bienville,
administration rendue si difficile et si orageuse par le vice du système
de M. Crozat, et par la chute mémorable de celui de Law. Les désastres
qui en furent la suite n'empêchèrent pas néanmoins les Français de se
maintenir dans le pays et de triompher dans la guerre avec les
Espagnols. Lorsque M. Perrier, lieutenant de vaisseau, arriva au mois
d'octobre pour remplacer M. de Bienville, qui passa en France, il trouva
la Louisiane assez tranquille au dehors, bonheur acquis après des luttes
de toute espèce et dont elle devait s'empresser de jouir, car il se
formait déjà dans le silence des forêts et les conciliabules secrets des
barbares un orage beaucoup plus menaçant que tous ceux qu'elle avait eu
à traverser jusqu'à ce jour, et qui devait l'ébranler profondément sur
sa base encore si fragile.
La Compagnie d'Occident avait fait place à la compagnie des Indes, créée
en 1723, et dont le duc d'Orléans s'était fait déclarer gouverneur. «Le
privilège embrassait l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. On voit dans les
délibérations de cette association, composée dé grands seigneurs et de
marchands, paraître tour à tour l'Inde, la Chine, les comptoirs du
Sénégal, de la Barbarie, les Antilles et le Canada. La Louisiane y tient
un rang principal. L'utilité publique, autant que la grandeur et la
gloire du monarque, avait fait accueillir, sous Louis XIV, les premiers
projets de la fondation d'une colonie puissante. Mais dans l'exécution,
rien n'avait répondu à cette intention: la nouvelle compagnie se montra
encore moins habile que celle qui l'avait précédée. On cherche en vain
dans ses actes les traces du grand dessein colonial formé par le
gouvernement. On trouve presqu'à chaque page des nombreux registres qui
contiennent les délibérations de l'association, des tarifs du prix
assigné au tabac, au café et à toutes les denrées soumises au privilège.
Ce sont des discours prononcés en assemblée générale pour exposer l'état
florissant des affaires de la compagnie, et on finit presque toujours
par proposer des emprunts qui seront garantis par un fonds
d'amortissement. Mais l'amortissement était illusoire; les dettes
s'accumulèrent au point que les intérêts ne purent être payés, même en
engageant les capitaux. Des bilans, des faillites, des litiges, et une
multitude de documens, prouvent que les opérations, ruineuses pour le
commerce, ne furent profitables qu'à un petit nombre d'associés.
«Rien d'utile et de bon ne pouvait en effet résulter d'un tel
gouvernement. Une circonstance prise parmi une foule d'autres, fera
juger jusqu'où purent être portés les abus.
«Le gouverneur et l'intendant de la Louisiane étaient, par leurs
fonctions, comme interposés entre la compagnie et les habitans pour
modérer les prétentions réciproques et empêcher l'oppression. Mais ces
magistrats étaient nommés par les sociétaires eux-mêmes. On lit dans les
actes, _que pour attacher aux intérêts de la compagnie le gouverneur et
l'intendant, il leur est assigné des gratifications annuelles et des
remises sur les envois de denrées en France_. Les suites de ce régime
furent funestes à la Louisiane sans enrichir les actionnaires».
C'est pendant que toutes ces transactions occupaient la compagnie des
Indes, transactions qui avaient leur contrecoup dans la colonie, que les
nations indigènes depuis l'Ohio jusqu'à la mer, formèrent le complot de
massacrer les Français. Il fallait peu d'efforts pour faire prendre les
armes aux Sauvages contre les Européens, qu'ils regardaient comme des
étrangers incommodes et exigeans, ou des envahisseurs dangereux.
C'étaient pour eux des ennemis qui, parlant au nom de l'autel et de la
civilisation, prétendaient avoir droit à leur pays, et les traitaient
sérieusement de rebelles s'ils osaient le défendre. D'abord ces
Européens se conduisirent bien envers les naturels qui les reçurent à
bras ouverts; mais à mesure qu'ils augmentaient en nombre, qu'ils se
fortifiaient au milieu d'eux, leur langage devenait plus impératif; ils
commencèrent bientôt à vouloir exercer une suprématie malgré les
protestations des Indiens. Il en fut de même partout où ils s'établirent
en Amérique, c'est-à-dire là où ils ne furent pas obligés de s'emparer
du sol les armes à la main. Les Français, grâce à la franchise de leur
caractère, furent toujours bien accueillis et en général toujours aimés
des Sauvages. Ils ne trouvèrent d'ennemis déclarés que dans les Iroquois
et les Chicachas, qui ne voulurent voir en eux que les alliés des
nations avec lesquelles ils étaient eux-mêmes en guerre. Les Français en
effet avaient constamment pour politique d'embrasser la cause des tribus
au milieu desquelles ils venaient s'établir.
On sait avec quelle jalousie les colonies anglaises les voyaient
s'étendre le long du St.-Laurent et sur le bords des grands lacs. Elles
en ressentirent encore bien davantage lorsqu'elles les virent prendre
possession de l'immense vallée du Mississipi. Les Chicachas se
présentèrent ici, comme les Iroquois l'avaient fait sur le St.-Laurent,
pour servir leurs vues. Les Anglais qui les visitaient se mirent par
leurs propos à leur inspirer des sentimens de défiance et de haine
contre les Français; ils les peignirent comme des traitans avides, et
des voisins ambitieux, qui les dépouilleraient tôt ou tard de leur
territoire. Petit à petit la crainte et la colère se glissèrent dans le
coeur de ces Sauvages naturellement altiers et farouches, et ils
résolurent de se défaire une bonne fois d'étrangers, qui semblaient
justifier en effet une partie de ces rapports en augmentant tous les ans
le nombre de leurs établissemens, de manière qu'il n'allait bientôt plus
rester une seule bourgade indienne dans la Louisiane. Pour l'exécution
d'un pareil dessein, il fallait un secret inviolable, une dissimulation
profonde, beaucoup de prudence et l'alliance d'un grand nombre de
tribus, afin que les victimes fussent frappées dans tous les lieux à la
fois par la nation même au sein de laquelle elles pourraient se trouver.
Plusieurs années furent employées pour mûrir et étendre le complot. Les
Chicachas, qui en étaient les premiers auteurs, conduisaient toute la
trame. Ils n'y avaient point fait entrer ceux qui étaient attachés aux
Européens comme les Illinois, les Arkansas, et les Tonicas. Toutes les
autres tribus l'avaient embrassé, soit volontairement, soit après y
avoir été entraînées; chacune devait faire main basse sur l'ennemi
commun dans sa localité, et toutes devaient frapper le même jour et à la
même heure depuis une extrémité du pays jusqu'à l'autre.
Les Français, ignorant ce qui se passait, ne songeaient qu'à jouir de la
tranquillité profonde qui les environnait. Les tribus qui formaient
partie du complot redoublaient pour eux les témoignages d'attachement,
afin d'augmenter leur confiance et leur sécurité. Les Natchés leur
répétaient sans cesse qu'ils n'avaient point d'alliés plus fidèles; les
autres nations en faisaient autant, c'était un concert d'assurances
d'amitié et de dévouement. Bercés par ces protestations perfides, ils
dormaient sur un abîme. Heureusement, la cupidité des Natchés et
l'ambition d'une partie des Chactas, une des plus nombreuses nations de
ce continent, et qui voulaient tirer parti de cette catastrophe,
trahirent une trame si bien ourdie, et la dévoilèrent avant qu'elle eût
pu s'exécuter complètement.
Comme on l'a dit, le jour et l'heure du massacre des Français avaient
été pris. La hache devait se lever sur eux à la fois dans tous les lieux
où il en respirerait un. Leur plus grand établissement était chez les
Natchés. M. de Chepar y commandait. Quoique cet officier se fût brouillé
avec les naturels, ceux-ci feignaient avec cette dissimulation dont ils
ont poussé l'art si loin, d'être ses plus fidèles amis; ils en
persuadèrent si bien ce commandant, que, sur des bruits sourds qui se
répandirent qu'il se formait quelque complot, il fit mettre aux fers
sept habitans qui avaient demandé à s'armer pour éviter toute surprise;
il porta de plus, par une étrange fatalité, la confiance jusqu'à
recevoir soixante Indiens dans le fort et jusqu'à permettre à un grand
nombre d'autres de se loger chez les colons et même dans sa propre
maison. On ne voudrait pas croire à une pareille conduite, si Charlevoix
ne nous l'attestait, tant elle est contraire à celle que les Français
avaient pour règle constante de tenir avec les Sauvages.
Les conspirateurs se préparaient sans bruit, et, sous divers prétextes,
venaient prendre les postes qui leur avaient été assignés au milieu des
établissemens français. Pendant que l'on attendait le jour de
l'exécution, des bateaux arrivèrent aux Natchés chargés de marchandises
pour la garnison de ce poste, pour celle des Yasous ainsi que pour les
habitans. L'avidité des barbares fut excitée, leurs yeux s'allumèrent à
la vue de ces richesses; leur amour du pillage n'y put tenir. Oubliant
que leur démarche allait compromettre le massacre général, ils
résolurent de frapper sur le champ, afin de s'emparer de la cargaison
des bateaux avant sa distribution. Pour s'armer ils prétextèrent une
chasse voulant présenter, disaient-ils, au commandant du gibier pour
fêter les hôtes qui venaient de lui arriver; ils achetèrent des fusils
et des munitions des habitans et, le 28 novembre 1729, ils se
répandirent de grand matin dans toutes les demeures en publiant qu'ils
partaient pour la chasse, et en ayant soin d'être partout plus nombreux
que les Français. Pour pousser le déguisement jusqu'au bout, ils
entonnèrent un chant en l'honneur de M. de Chepar et de ses hôtes.
Lorsqu'ils eurent fini, il se fit un moment de silence; alors trois
coups de fusil retentirent successivement devant la porte de ce
commandant. C'était le signal du massacre. Les Sauvages fondirent
partout sur les Français, qui, surpris sans armes et dispersés; au
milieu de leurs assassins, ne purent opposer aucune résistance; ils ne
se défendirent qu'en deux endroits. M. de la Loire des Ursins, commis
principal de la compagnie des Indes, attaqué à peu de distance de chez
lui, tua quatre hommes de sa main avant de succomber. A son comptoir
huit hommes qu'il y avait laissés, eurent aussi le temps de prendre
leurs armes; ils se défendirent fort longtemps, mais ayant perdu six des
leurs, les survivans réussirent à s'échapper; les Natchés eurent huit de
tués dans cette attaque. Ainsi leurs pertes se bornèrent à une douzaine
de guerriers tant leurs mesures avaient été bien prises. En moins d'un
instant deux cents Français périrent dans cette boucherie, il ne s'en
sauva qu'une vingtaine avec quelques nègres la plupart blessés; 150
enfans 60 femmes et presqu'autant de noirs furent faits prisonniers.
Pendant le massacre, le Soleil ou chef des Natchés, était assis sous le
hangard à tabac de la compagnie des Indes, attendant tranquillement la
fin de cette terrible tragédie. On lui apporta d'abord la tête de M. de
Chepar, qui fut placée devant lui, puis celles des principaux Français
qu'il fit ranger autour de la première; les autres furent mises en
piles. Les corps restèrent sans sépulture et devinrent la proie des
chiens et des vautours; les Sauvages ouvrirent le sein des femmes
enceintes et égorgèrent presque toutes celles qui avaient des enfans en
bas âge, parcequ'elles les importunaient par leurs cris et leurs pleurs;
les autres jetées en esclavage furent exposées à toute la brutalité de
ces barbares couverts du sang de leurs pères, de leurs maris ou de leurs
enfans. On leur dit que la même chose s'était passée dans toute la
Louisiane, où il n'y avait plus un seul de leurs compatriotes, et que
les Anglais allaient venir prendre leur place.
Tel fut le massacre du 28 novembre des Français. Raynal raconte
différemment la cause qui fit avancer cette catastrophe, mais sa version
quoique plus romantique semble par cela même moins probable. D'ailleurs
le témoignage de l'historien de la Nouvelle-France mérite ici le plus
grand poids. Contemporain de ces événemens dont il venait de visiter
lui-même le théâtre, et ami du ministère qui a dû lui donner
communication de toutes les pièces qui avaient rapport à ce sujet, il a
été plus qu'un autre en état d'écrire la vérité.
La nouvelle de ce désastre répandit la terreur dans toute la Louisiane.
Le gouverneur, M. Perrier, en fut instruit le 2 décembre à la
Nouvelle-Orléans. Il fit partir sur le champ un officier pour avertir
les habitans, sur les deux rives du Mississipi, de se mettre en garde,
et en même temps pour observer les petites nations éparpillées sur les
bords de ce fleuve.
Les Chactas, qui n'étaient entrés dans le complot que pour profiter du
dénoûment, ne bougèrent point. Les Natchés ignoraient la haine que cette
nation ambitieuse leur portait. Ils ne savaient pas qu'elle méditait
depuis longtemps leur destruction ou leur asservissement, et que ce
n'avait été que la crainte des Français qui l'avait arrêtée quelques
années auparavant. Avec une politique astucieuse mais profonde, les
habiles Chactas les encouragèrent dans leur coupable projet, afin de les
mettre aux prises avec les Européens. Ils avaient jugé que ceux-ci les
appelleraient à eux, et qu'alors ils pourraient se défaire facilement de
cette nation. L'événement justifia leur calcul.
M. Perrier ne pénétra pas d'abord cette politique ténébreuse, et quand
il l'aurait fait, cela ne l'aurait pas empêché de se servir des armes
des Chactas pour venger l'assassinat des siens. La plupart des autres
tribus qui avaient pris part au complot, voyant le secret éventé et les
colons sur leurs gardes, ne remuèrent point. Celles qui se compromirent
par des voies de fait, payèrent cher leur faute. Les Yasous, qui
avaient, au début de l'insurrection, surpris le fort qui était au milieu
d'eux et égorgé les dix-sept Français qui s'y trouvaient, furent
exterminés. Les Corrois et les Tioux subirent le même sort. Les
Arkansas, puissante nation de tout temps fort attachée aux Français,
étaient tombés sur les premiers et en avaient fait un grand massacre;
ils poursuivirent aussi les Tioux avec tant d'acharnement qu'ils les
tuèrent jusqu'au dernier. Ces événemens, la réunion d'une armée aux
Tonicas et les retranchemens qu'on faisait partout autour des
concessions, tranquilisèrent un peu les colons, dont la frayeur avait
été si grande, que M. Perrier s'était vu obligé de faire détruire par
des nègres une trentaine de Chaouachas qui demeuraient au-dessous de la
Nouvelle-Orléans, et dont la présence faisait trembler cette ville!
M. de Perrier fit ceindre la Nouvelle-Orléans d'un fossé auquel il
ajouta quelques petits ouvrages de campagne; il fit monter au Tonicas
deux vaisseaux de la compagnie, puis il forma pour attaquer les Natchés,
une petite armée dont il donna le commandement au major Loubois, n'osant
point encore quitter lui-même la capitale, parceque le peuple avait
quelques appréhensions sur la fidélité des noirs. Toutes ces mesures
firent rentrer dans les intérêts des Français, les petites nations du
Mississipi, qui s'en étaient détachées. Dès lors l'on put compter sur
des alliés nombreux; l'on n'avait jamais douté de l'affection des
Illinois, des Arkansas, des Offagoulas et des Tonicas, et l'on était sûr
maintenant des Natchitoches qui n'avaient point inquiété M. de
St.-Denis, et des Chactas tout en armes contre les Natchés. La Louisiane
était sauvée.
Cette nouvelle attitude dans les affaires était due à l'énergie de M.
Perrier. «Il ne pouvait opposer à la foule d'ennemis qui le menaçaient
de toutes parts que quelques pallissades à demi-pourries, et qu'un petit
nombre de vagabonds mal armés, et sans discipline; il montra de
l'assurance et cette audace lui tint lieu de forces. Les Sauvages ne le
crurent pas seulement en état de se défendre, mais encore de les
attaquer».
Ce gouverneur écrivait au ministère le 18 mars 1730: «Ne jugez pas de
mes forces par le parti que j'ai pris d'attaquer nos ennemis; la
nécessité m'y a contraint. Je voyais la consternation partout et la peur
augmenter tous les jours. Dans cet état j'ai caché le nombre de nos
ennemis et fait croire que la conspiration générale est une chimère, et
une invention des Natchés pour nous empêcher d'agir contre eux. Si
j'avais été le maître de prendre le parti le plus prudent, je me serais
tenu sur la défensive et aurais attendu des forces de France pour qu'on
ne pût pas me reprocher d'avoir sacrifié 200 Français de 5 à 600 que je
pouvais avoir pour le bas du fleuve. L'événement a fait voir que ce
n'est pas toujours le parti le plus prudent qu'il faut prendre. Nous
étions dans un cas, où il fallait des remèdes violens, et tâcher au
moins de faire peur si nous ne pouvions pas faire de mal».