répandit dans l'ancien et le nouveau-monde que cette région était
remplie de métaux. Ils ne furent découverts ni par François de Cordoue,
ni par Velasquez de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez, ni par Ferdinand
de Soto, quoique ces hommes entreprenans les eussent cherchés pendant
trente ans avec des fatigues incroyables. L'Espagne avait enfin renoncé
à ses espérances; elle n'avait même laissé aucun monument de ses
entreprises; et cependant il était resté vaguement dans l'opinion des
peuples que ces contrées renfermaient des trésors immenses. Personne ne
désignait le lieu précis où ces richesses pouvaient être; mais cette
ignorance même servait d'encouragement à l'exagération. Si
l'enthousiasme se refroidissait par intervalle, ce n'était que pour
occuper plus vivement les esprits quelque temps après. Cette disposition
générale à une crédulité avide, pouvait devenir un merveilleux
instrument dans des mains habiles».
Law sut mettre ces vagues croyances à profit. Ce financier avait
commencé ses opérations en établissant avec la permission du régent en
1716 une banque avec un capital de 1200 actions de mille écus chacune.
La nouvelle institution dans ces sages limites, augmenta le crédit et
fit un grand bien, car elle pouvait faire face à ses obligations
facilement; mais on avait toujours les yeux tournés vers la Louisiane,
et c'est là où l'on devait trouver l'or pour payer les dettes de l'Etat.
En 1717 la compagnie d'Occident fut rétablie par Law; on lui céda
immédiatement la Louisiane et on l'unit à la banque; on donna encore à
cette association la ferme du tabac et le commerce du Sénégal. Dans la
supposition du succès, elle devait dégénérer en un affreux monopole.
Mais à cette époque on était incapable de juger des avantages ou des
désavantages de ces grandes opérations; et à venir encore jusqu'à nos
jours, les opinions des hommes les plus éclairés sont opposées et
contradictoires sur la matière.
Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie d'Occident se payaient en
billets d'Etat que l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que
cinquante pour cent dans le commerce. Dans un instant le capital de 100
millions fut rempli; chacun s'empressait de porter un papier décrié,
croyant le voir bientôt racheté en bel or de la Louisiane. Les
créanciers de l'Etat qui entrevoyaient leur ruine dans l'abaissement
graduel des finances, se prirent à cette spéculation, comme à leur seul
moyen de salut. Les riches entraînés par le désir d'augmenter leur
fortune, s'y lancèrent avec des rêves dont Law avait soin de nourrir la
cupide extravagance. «Le Mississipi devint un centre où toutes les
espérances, toutes les combinaisons se réunissaient. Bientôt des hommes
riches, puissans, et qui pour la plupart passaient pour éclairés, ne se
contentèrent pas de participer au gain général du monopole, ils
voulurent avoir des propriétés particulières dans une région qui passait
pour le meilleur pays du monde. Pour l'exploitation de ces domaines, il
fallait des bras: la France, la Suisse et l'Allemagne fournirent avec
abondance des cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans
gratuitement pour celui qui aurait fait les frais de leur
transportation, devaient devenir citoyens, posséder eux-mêmes des terres
et les défricher.»
Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur de la Louisiane
avaient été changés. M. de la Motte Cadillac avait eu pour successeur M.
de l'Espinay, et M. Duclos M. Hubert; mais quelque temps après, M. de
Bienville fut nommé commandant général de toute la Louisiane. Les
Français occupaient alors Biloxi, l'île Dauphine, la Mobile, Natchez et
Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils avaient aussi commencé des
établissemens sur plusieurs autres points du pays. Biloxi était redevenu
chef-lieu. Le port de l'île Dauphine avait été abandonné pour l'Ile aux
Vaisseaux. L'obstination que l'on mettait à demeurer sur une côte
stérile, pour ne pas s'éloigner de la mer, démontre que le but de la
colonisation de cette contrée avait été jusque là tout commercial. Enfin
l'on commença à croire que les bords du Mississipi présentaient de plus
grands avantages pour la situation d'une capitale. On résolut d'aller
chercher un asile sur la rive gauche de ce fleuve, dans un endroit que
M. de Bienville avait déjà remarqué à 30 lieues de l'Océan. Ce
gouverneur avec quelques pauvres charpentiers et faux-sauniers y jeta,
en 1717, les fondemens d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus
populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde. Il la nomma
Nouvelle-Orléans en l'honneur du duc d'Orléans, régent du royaume. La
Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien illustre dans nos annales,
la capitale de ce beau pays allait devoir son existence également à un
de nos compatriotes. M. de Pailloux fut nommé gouverneur de la nouvelle
ville, où arriva l'année suivante un vaisseau qui avait été agréablement
trompé en trouvant 16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond du
Mississipi. L'on ne croyait pas que ce fleuve fut navigable si haut pour
les gros navires. On transféra seulement en 1722 le gouvernement à la
Nouvelle-Orléans. On ne pouvait se résoudre dans cette province à perdre
la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on cherchait au contraire à s'en
éloigner en s'élevant toujours sur le St.-Laurent pour suivre la traite
des pelleteries dans les forêts.
La compagnie d'Occident n'avait pas été plus tôt en possession de la
Louisiane qu'elle avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement,
et à former un système d'émigration propre à assurer le rapide
établissement de cette province, et surtout l'exploitation des mines
abondantes dont le métal précieux devait payer la dette nationale, ce
chancre qui dévorait la France et minait déjà le trône si fier de sa
royale et antique dynastie.
Dans la nouvelle organisation M. de Bienville fut nommé gouverneur
général et directeur de la compagnie en Amérique; M. de Pailloux,
major-général; M. Dugué de Boisbriand, autre Canadien, commandant aux
Illinois, et M. Diron, frère de l'ancien commissaire-ordonnateur,
inspecteur-général des troupes.
La Louisiane avait été cédée à la compagnie en 1717; dès le printemps
suivant huit cents colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle
pour cette contrée. Il y avait parmi eux plusieurs gentilshommes et
anciens officiers, au nombre desquels était M. Lepage Dupratz qui a
laissé d'intéressans mémoires sur cette époque pleine d'intérêt. Cette
émigration se dispersa sur différens points. Les gentilshommes étaient
partis avec l'espoir d'obtenir de vastes seigneuries en concession, et
d'introduire dans la nouvelle province une hiérarchie nobiliaire comme
il en naissait alors une en Canada. Law lui-même voulut donner
l'exemple. Il obtint une terre de quatre lieues en carré, à Arkansas,
qui fut érigée en duché; et il fit ramasser quinze cents hommes, tant
Allemands que Provençaux pour la peupler; il devait encore y envoyer
6000 Allemands du Palatinat; mais c'est dans ce moment même (1720) que
croula sa puissance éphémère avec l'échafaudage de ses projets
gigantesques qui laissèrent sur la France les ruines de la fortune
publique et particulière. Le contrecoup de cette grande chute
financière, qui n'avait encore rien eu de pareil chez les modernes,
ébranla profondément la jeune colonie, et l'exposa aux désastres les
plus déplorables. Des colons rassemblés à grands frais plus de mille
furent perdus avant l'embarquement à Lorient. «Les vaisseaux qui
portaient le reste de ces émigrans ne firent voile des ports de France
qu'en 1721, un an après la disgrace du ministre; et il ne put donner
lui-même aucune attention à ce débris de sa fortune. La concession fut
transportée à la compagnie». Cette compagnie ne donna point l'ordre de
cesser d'acheminer les colons vers l'Amérique. Une fois en route ces
malheureux ne pouvaient arrêter, et la chute du système les laissait
sans moyens. On les entassait sans soin et sans choix dans des navires
et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'où ils étaient transportés
dans les différens lieux de leur destination. En 1721, les colons furent
plus nombreux que jamais; on les embarquait en France avec une
imprévoyance singulière. L'on n'avait pas à Biloxi assez d'embarcations
pour suffire à les monter sur le Mississipi. Il y eut encombrement de
population, les provisions manquèrent et la disette apparut avec toutes
ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que les huîtres que l'on péchait
sur le bord de la mer. Plus de cinq cents personnes moururent de faim,
dont deux cents de la concession de Law. L'ennui et le chagrin en
conduisirent aussi plusieurs au tombeau. La mésintelligence, la
désunion, suite ordinaire des malheurs publics, se mit dans la colonie;
l'on forma des complots, et l'on vit une compagnie de troupes Suisses
qui avait reçu ordre de se rendre à la Nouvelle-Orléans, passer,
officiers en tête, à la Caroline[70].
[Note 70: Charlevoix: Journal historique.]
Ce sont ces désastres qui engagèrent enfin à abandonner Biloxi, cette
rive funeste, et la Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale
de la Louisiane.
Il ne faut pas croire néanmoins que tant d'efforts, quoique mal dirigés,
fussent sans fruit. Nombre d'établissemens furent commencés, réussirent
et sont aujourd'hui des places considérables. Sans doute l'on eût pu
faire mieux, beaucoup mieux; mais Raynal exagère singulièrement le mal.
Une colonisation forte, permanente, puissante, se fait graduellement, se
consolide par ses propres efforts et la jouissance d'une certaine
liberté. Ne fût-il mort personne à Biloxi, les émigrans eussent-ils tous
été des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans, et l'on sait
que ces qualités manquaient à beaucoup d'entre eux, encore le succès
prodigieux qu'on attendait ne se serait pas réalisé: on a vu jusqu'à
quel degré on avait élevé les espérances de la France. Les mines du
Mississipi devaient payer la dette nationale, et la Louisiane elle-même
devait relever son commerce et former un empire français. On fut
cruellement trompé sur tous ces points. Ce désappointement amer causa
une sensation si profonde, resta tellement empreint dans les esprits,
que longtemps après il influençait encore la plume irritable de
l'historien des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois ne put au bout
d'un siècle échapper totalement à l'impression qu'il avait laissée dans
sa patrie. Ces espérances qu'on avait formées s'appuyaient sur une base
chimérique, le système de Law, sur lequel il convient maintenant de
rapporter les jugemens qu'on a prononcés.
«Dans leur appréciation, les uns comme M. Barbé-Marbois, disent que Law
après avoir persuadé aux gens crédules que la monnaie de papier peut,
avec avantage tenir lieu des espèces métalliques, tira de ce faux
principe les conséquences les plus extravagantes. Elles furent adoptées
par l'ignorance et la cupidité, et peut-être par Law lui-même, car il
portait de l'élévation et de la franchise jusque dans ses erreurs.
«Les hommes éclairés résistèrent cependant, et beaucoup de membres du
parlement de Paris opposaient à ses impostures les leçons de
l'expérience. Vaine sagesse! Jean Law parvint à persuader au public que
la valeur de ses actions était garantie par des richesses inépuisables
que recélaient des mines voisines du Mississipi. Ces chimères appelées
du nom de système de Law, ne différaient pas beaucoup de celles qu'on
s'est efforcé de nos jours de reproduire sous le nom de Crédit.
Quelques-uns ont prétendu que tant d'opérations injustes, tant de
violations des engagemens les plus solennels, étaient le résultat d'un
dessein profondément médité, et que le régent n'y avait consenti que
pour libérer l'Etat d'une dette dont le poids était devenu
insupportable. Nous ne pouvons adopter cette explication. Il est plus
probable qu'après être entré dans une voie pernicieuse, ce prince et son
conseil furent conduits de faute en faute à pallier un mal par un mal
plus grand et à tromper le public en se faisant illusion à eux-mêmes. Si
au contraire ils avaient agi par suite d'une mesure préméditée, il y
aurait encore plus de honte dans cet artifice que dans la franche
iniquité du Directoire de France, quand en 1797 il réduisit au tiers la
dette publique».
D'autres ayant Say à leur tête, attribuent le naufrage du système à une
autre cause. «Les gouvernemens qui ont mis en circulation, dit ce grand
économiste, des papiers-monnaies, les ont toujours présentés comme des
billets de confiance, de purs effets de commerce, qu'ils affectaient de
regarder comme des signes représentatifs d'une matière pourvue de valeur
intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque formée, en 1716, par
l'Ecossais Law, sous l'autorité du régent. Ces billets étaient ainsi
conçus:
_La banque promet de payer au porteur à vue.... livres, en monnaie de
même poids et au même titre que la monnaie de ce jour, valeur reçue, à
Paris, etc._
La banque, qui n'était encore qu'une entreprise particulière, payait
régulièrement ses billets chaque fois qu'ils lui étaient présentés. Ils
n'étaient point encore un papier-monnaie. Les choses continuèrent sur ce
pied jusqu'en 1719 et tout alla bien[71]. A cette époque, le roi, ou
plutôt le régent remboursa les actionnaires, prit l'établissement entre
ses mains, l'appela banque royale, et les billets s'exprimèrent ainsi:
«_La banque promet de payer au porteur à vue... livres_, EN ESPÈCES
D'ARGENT, _valeur reçue à Paris etc_.
[Note 71: Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les très
bons effets du système dans ses commencemens.]
«Ce changement, léger en apparence, était fondamental. Les premiers
billets stipulaient une quantité fixe d'argent, celle qu'on connaissait
au moment de la date sous la dénomination d'une livre. Les seconds ne
stipulant que des _livres_, admettaient toutes les variations qu'il
plairait au pouvoir arbitraire d'introduire dans la forme et la matière
de ce qu'il appellerait toujours du nom de _livres_. On nomma cela
rendre le papier-monnaie _fixe_: c'était au contraire en faire une
monnaie infiniment plus susceptible de variations, et qui varia bien
déplorablement. Law s'opposa avec force à ce changement: les principes
furent obligés de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, lorsqu'on
en sentit les fatales conséquences, furent attribuées à la fausseté des
principes.»
Telles sont les opinions d'un homme d'état et d'un économiste célèbre.
L'un et l'autre, trop exclusifs dans leurs idées, n'ont peut-être pas
dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune attention aux entreprises
étrangères à la banque de Law, semble attribuer uniquement sa
catastrophe à l'altération des monnaies. Marbois partant d'un autre
principe, l'impute à la base chimérique donnée à cette banque, en la
faisant dépendre du succès des compagnies orientale et occidentale
rétablies ou formées par le financier étranger. Ne pourrions nous pas
dire plutôt que le système de Law était prématuré pour la France; et
qu'il ne pouvait convenir qu'à une nation très commerçante et qui fût
déjà familière avec les opérations financières et le jeu du crédit
public. Or l'on sait que les Français en général ne l'étaient pas alors.
C'était là la grande faute du système qui commença à éclairer la France,
dit Voltaire, en la bouleversant. Avant lui, «il n'y avait que quelques
négocians qui eussent des idées nettes de tout ce qui concerne les
espèces, leur valeur réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, le
change avec l'étranger, le crédit public; ces objets occupèrent la
régence et le parlement.
«Adrien de Noailles duc et pair, et depuis maréchal de France, était
chef du conseil des finances..... Au commencement de ce ministère l'Etat
avait à payer 900 millions d'arrérages; et les revenus du roi ne
produisaient pas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc de Noailles eut
recours en 1716 à l'établissement d'une chambre de justice contre les
financiers. On rechercha les fortunes de 4410 personnes, et le total de
leurs taxes fut environ de 219 millions 400 mille livres; mais de cette
somme immense, il ne rentra que 70 millions dans les coffres du roi. Il
fallait d'autres ressources».
On s'adressa au commerce. Il était peu considérable comparativement
parlant; les guerres l'avaient ruiné, on voulut le faire grandir
tout-à-coup en formant un crédit factice, comme si le commerce était
fondé sur le crédit et non le crédit sur le commerce. On oublia qu'il
manquait à la France un capital réel, l'esprit d'entreprise et
d'industrie. Law avait senti le vice de la situation, et c'est pour cela
qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter le négoce du royaume
en activant l'établissement des possessions d'outre-mer. Mais les
ressources dont il jetait ainsi la semence allaient venir trop tard à
son secours; d'ailleurs dans son ardeur fiévreuse, il s'en était laissé
imposer sur les avantages que présentait, par exemple, le Nouveau-Monde.
Il crut ou feignit de croire que la Louisiane renfermait des richesses
métalliques inépuisables et capables de suppléer à tous les besoins. Il
se trompa. On a pu voir ce qu'était cette contrée et ce que l'on pouvait
attendre d'elle. Force fut donc à Law, faute d'un Pérou, faute de
marchandises, faute d'industrie, faute enfin d'autres valeurs réelles,
d'asseoir son papier-monnaie sur le numéraire seulement qu'il y avait en
France. Ce papier il fallut l'augmenter, on altéra les espèces, en leur
donnant aussi à elles une valeur factice; de là la ruine du système;
cette opération absurde amena une banqueroute. L'on s'aperçut alors que,
relativement à la Louisiane du moins, le système était fondé sur une
chimère.
Après cette catastrophe la compagnie d'Occident, cessionnaire de tous
les droits de Law, n'en conserva pas moins la possession du pays,
qu'elle continua de gouverner et d'exploiter comme un monopole. Ce
système avait déjà coûté 25 millions. «Les administrateurs de la
compagnie qui faisait ces énormes avances, avaient la folle prétention
de former dans la capitale de la France le plan des entreprises qui
convenaient à ce nouveau monde. De leur hôtel, on arrangeait, on
façonnait, on dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec les gênes
et les entraves qu'on jugeait bien ou mal favorables au monopole. Pour
en cacher les calamités on violait, on interceptait la correspondance
avec la France. «Les morts et les vivans, disait Lepage Dupratz, sont
également à ménager pour ceux qui écrivent les histoires modernes, et la
vérité que l'on connaît est d'une délicatesse à exprimer qui fait tomber
la plume des mains de ceux qui l'aiment». Quant à l'établissement du
pays par l'émigration des classes agricoles de France, le régime féodal
y mettait obstacle. Les nobles et le clergé, possesseurs du sol et du
gouvernement, n'avaient garde de favoriser l'éloignement des
cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont ils tiraient toute leur
fortune sur le Nouveau-Monde. Aussi très peu de paysans français ont-ils
quitté le champ paternel pour venir en Amérique à aucune époque. En un
mot, rien en France au commencement du dernier siècle n'était capable de
donner une forte impulsion à la colonisation.
Malgré ces entraves, malgré toutes ces fautes et les malheurs qui en
furent la suite, néanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu
l'espérer, et les établissemens formés en différens endroits de la
Louisiane, assurèrent la possession de cette province à la France.
L'hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages et la jalousie des
colonies anglaises ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva
encore longtemps après avoir perdu le Canada.
Outre les cinq ou six principaux établissemens formés par les Français
dont on a parlé ailleurs, l'on en avait encore commencé d'autres aux
Yasous, au Baton-Rouge, aux Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe
coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas et jusque vers les
Illinois. C'était occuper le pays sur une grande échelle; et toutes ces
diverses plantations se maintinrent et finirent la plupart par
prospérer.
Pendant que Law était tout rempli de ses opérations financières, des
événemens survenus en Europe avaient mis les armes aux mains de deux
nations qui semblaient devoir être des alliés inséparables, depuis le
traité des Pyrénées, la France et l'Espagne. Albéroni fut le principal
auteur de cette levée de boucliers funeste pour le pays qu'il servait et
pour lui-même.
Albéroni, observe un auteur moderne, avait les projets les plus
ambitieux et les plus vastes; autrefois prêtre obscur dans l'Etat de
Parme, espion et flatteur du duc de Vendôme, qu'il suivit en Espagne, il
était parvenu de cette vile condition à la plus haute fortune; il était
cardinal et ministre absolu du faible Philippe V, qu'il gouvernait de
concert avec la reine, et voulait relever la puissance espagnole pour
accroître la sienne; il semblait enfin aspirer à jouer le rôle d'un
Richelieu. L'Angleterre, la France, l'Empire et la Hollande conclurent à
Londres (2 août 1718), un nouveau traité qui reçut le nom de quadruple
alliance. L'empereur y renonça pour lui-même et pour ses successeurs, à
toute prétention à la couronne d'Espagne, à condition que Philippe V lui
restituerait la Sicile et remettrait la Sardaigne au duc de Savoie. On
somma le roi d'Espagne d'accéder à ce traité dans le délai de trois
mois; mais Albéroni conspirait alors avec la duchesse du Maine contre le
régent, et reçut cette proposition avec une hauteur insolente. Tout
était préparé pour le succès de son projet: des troupes espagnoles
devaient être jetées en Languedoc et en Bretagne, où existaient déjà des
germes de révolte; on s'emparerait du régent, qu'on renfermerait dans
une forteresse; on convoquerait les Etats-Généraux; on obtiendrait
l'annulation des traités de Londres et de La Haye; on ferait déclarer le
duc d'Orléans déchu de son droit de succession à la couronne, et la
régence serait déférée à Philippe V, qui se trouverait alors sur les
premiers degrés d'un trône auquel il tenait bien plus qu'à la couronne
que son aïeul Louis XIV avait placée sur sa tête. Le prince de
Cellamare, ambassadeur d'Espagne, était l'agent accrédité de cette
conspiration, dans laquelle la duchesse du Maine avait entraîné quelques
grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes. Tout le secret de
l'affaire fut découvert dans les papiers d'un abbé Porto-Carréro, qu'on
arrêta sur la route d'Espagne, où il se rendait pour prendre les
derniers ordres d'Albéroni.
Le régent dès qu'il fut instruit du complot montra la plus grande
vigueur. Il fit arrêter l'ambassadeur de Philippe V, et punir les
complices de la duchesse du Maine. Il déclara ensuite la guerre à
l'Espagne qui eut la France et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre
comme signataire du traité de la quadruple alliance et parce qu'Albéroni
avait cherché à y ranimer le parti du prétendant, le prince Charles,
auquel il avait offert des secours. Les Espagnols furent partout
malheureux; ils furent battus sur mer par les Anglais, et sur terre par
les troupes françaises qui envahirent leur pays, conduites par le
maréchal de Berwick. Ils reçurent aussi des échecs en Amérique où M. de
Sérigny fut envoyé avec trois vaisseaux pour s'emparer de Pensacola que
l'on trouvait trop rapproché de la Louisiane, et que d'ailleurs l'on
convoitait depuis longtemps, parceque c'est le seul port qu'il y ait sur
toute cette côte depuis le Mississipi jusqu'au canal de Bahama. Don Jean
Pierre Matamoras y commandait. Attaquée du coté de la terre par 700
Canadiens, Français et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay,
et du côté de la mer par M. de Sérigny, la place se rendit (1719) après
quelque résistance, et la garnison et une partie des habitans furent
embarquées sur deux navires français pour la Havane. Mais ces deux
navires étant tombés en route au milieu d'une flotte espagnole, furent
enlevés et ils entrèrent comme prises là où ils croyaient paraître en
vainqueurs.