«Ponce de Léon n'eut pas plutôt abordé à la Floride en 1512, qu'il se

répandit dans l'ancien et le nouveau-monde que cette région était

remplie de métaux. Ils ne furent découverts ni par François de Cordoue,

ni par Velasquez de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez, ni par Ferdinand

de Soto, quoique ces hommes entreprenans les eussent cherchés pendant

trente ans avec des fatigues incroyables. L'Espagne avait enfin renoncé

à ses espérances; elle n'avait même laissé aucun monument de ses

entreprises; et cependant il était resté vaguement dans l'opinion des

peuples que ces contrées renfermaient des trésors immenses. Personne ne

désignait le lieu précis où ces richesses pouvaient être; mais cette

ignorance même servait d'encouragement à l'exagération. Si

l'enthousiasme se refroidissait par intervalle, ce n'était que pour

occuper plus vivement les esprits quelque temps après. Cette disposition

générale à une crédulité avide, pouvait devenir un merveilleux

instrument dans des mains habiles».

Law sut mettre ces vagues croyances à profit. Ce financier avait

commencé ses opérations en établissant avec la permission du régent en

1716 une banque avec un capital de 1200 actions de mille écus chacune.

La nouvelle institution dans ces sages limites, augmenta le crédit et

fit un grand bien, car elle pouvait faire face à ses obligations

facilement; mais on avait toujours les yeux tournés vers la Louisiane,

et c'est là où l'on devait trouver l'or pour payer les dettes de l'Etat.

En 1717 la compagnie d'Occident fut rétablie par Law; on lui céda

immédiatement la Louisiane et on l'unit à la banque; on donna encore à

cette association la ferme du tabac et le commerce du Sénégal. Dans la

supposition du succès, elle devait dégénérer en un affreux monopole.

Mais à cette époque on était incapable de juger des avantages ou des

désavantages de ces grandes opérations; et à venir encore jusqu'à nos

jours, les opinions des hommes les plus éclairés sont opposées et

contradictoires sur la matière.

Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie d'Occident se payaient en

billets d'Etat que l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que

cinquante pour cent dans le commerce. Dans un instant le capital de 100

millions fut rempli; chacun s'empressait de porter un papier décrié,

croyant le voir bientôt racheté en bel or de la Louisiane. Les

créanciers de l'Etat qui entrevoyaient leur ruine dans l'abaissement

graduel des finances, se prirent à cette spéculation, comme à leur seul

moyen de salut. Les riches entraînés par le désir d'augmenter leur

fortune, s'y lancèrent avec des rêves dont Law avait soin de nourrir la

cupide extravagance. «Le Mississipi devint un centre où toutes les

espérances, toutes les combinaisons se réunissaient. Bientôt des hommes

riches, puissans, et qui pour la plupart passaient pour éclairés, ne se

contentèrent pas de participer au gain général du monopole, ils

voulurent avoir des propriétés particulières dans une région qui passait

pour le meilleur pays du monde. Pour l'exploitation de ces domaines, il

fallait des bras: la France, la Suisse et l'Allemagne fournirent avec

abondance des cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans

gratuitement pour celui qui aurait fait les frais de leur

transportation, devaient devenir citoyens, posséder eux-mêmes des terres

et les défricher.»

Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur de la Louisiane

avaient été changés. M. de la Motte Cadillac avait eu pour successeur M.

de l'Espinay, et M. Duclos M. Hubert; mais quelque temps après, M. de

Bienville fut nommé commandant général de toute la Louisiane. Les

Français occupaient alors Biloxi, l'île Dauphine, la Mobile, Natchez et

Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils avaient aussi commencé des

établissemens sur plusieurs autres points du pays. Biloxi était redevenu

chef-lieu. Le port de l'île Dauphine avait été abandonné pour l'Ile aux

Vaisseaux. L'obstination que l'on mettait à demeurer sur une côte

stérile, pour ne pas s'éloigner de la mer, démontre que le but de la

colonisation de cette contrée avait été jusque là tout commercial. Enfin

l'on commença à croire que les bords du Mississipi présentaient de plus

grands avantages pour la situation d'une capitale. On résolut d'aller

chercher un asile sur la rive gauche de ce fleuve, dans un endroit que

M. de Bienville avait déjà remarqué à 30 lieues de l'Océan. Ce

gouverneur avec quelques pauvres charpentiers et faux-sauniers y jeta,

en 1717, les fondemens d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus

populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde. Il la nomma

Nouvelle-Orléans en l'honneur du duc d'Orléans, régent du royaume. La

Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien illustre dans nos annales,

la capitale de ce beau pays allait devoir son existence également à un

de nos compatriotes. M. de Pailloux fut nommé gouverneur de la nouvelle

ville, où arriva l'année suivante un vaisseau qui avait été agréablement

trompé en trouvant 16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond du

Mississipi. L'on ne croyait pas que ce fleuve fut navigable si haut pour

les gros navires. On transféra seulement en 1722 le gouvernement à la

Nouvelle-Orléans. On ne pouvait se résoudre dans cette province à perdre

la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on cherchait au contraire à s'en

éloigner en s'élevant toujours sur le St.-Laurent pour suivre la traite

des pelleteries dans les forêts.

La compagnie d'Occident n'avait pas été plus tôt en possession de la

Louisiane qu'elle avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement,

et à former un système d'émigration propre à assurer le rapide

établissement de cette province, et surtout l'exploitation des mines

abondantes dont le métal précieux devait payer la dette nationale, ce

chancre qui dévorait la France et minait déjà le trône si fier de sa

royale et antique dynastie.

Dans la nouvelle organisation M. de Bienville fut nommé gouverneur

général et directeur de la compagnie en Amérique; M. de Pailloux,

major-général; M. Dugué de Boisbriand, autre Canadien, commandant aux

Illinois, et M. Diron, frère de l'ancien commissaire-ordonnateur,

inspecteur-général des troupes.

La Louisiane avait été cédée à la compagnie en 1717; dès le printemps

suivant huit cents colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle

pour cette contrée. Il y avait parmi eux plusieurs gentilshommes et

anciens officiers, au nombre desquels était M. Lepage Dupratz qui a

laissé d'intéressans mémoires sur cette époque pleine d'intérêt. Cette

émigration se dispersa sur différens points. Les gentilshommes étaient

partis avec l'espoir d'obtenir de vastes seigneuries en concession, et

d'introduire dans la nouvelle province une hiérarchie nobiliaire comme

il en naissait alors une en Canada. Law lui-même voulut donner

l'exemple. Il obtint une terre de quatre lieues en carré, à Arkansas,

qui fut érigée en duché; et il fit ramasser quinze cents hommes, tant

Allemands que Provençaux pour la peupler; il devait encore y envoyer

6000 Allemands du Palatinat; mais c'est dans ce moment même (1720) que

croula sa puissance éphémère avec l'échafaudage de ses projets

gigantesques qui laissèrent sur la France les ruines de la fortune

publique et particulière. Le contrecoup de cette grande chute

financière, qui n'avait encore rien eu de pareil chez les modernes,

ébranla profondément la jeune colonie, et l'exposa aux désastres les

plus déplorables. Des colons rassemblés à grands frais plus de mille

furent perdus avant l'embarquement à Lorient. «Les vaisseaux qui

portaient le reste de ces émigrans ne firent voile des ports de France

qu'en 1721, un an après la disgrace du ministre; et il ne put donner

lui-même aucune attention à ce débris de sa fortune. La concession fut

transportée à la compagnie». Cette compagnie ne donna point l'ordre de

cesser d'acheminer les colons vers l'Amérique. Une fois en route ces

malheureux ne pouvaient arrêter, et la chute du système les laissait

sans moyens. On les entassait sans soin et sans choix dans des navires

et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'où ils étaient transportés

dans les différens lieux de leur destination. En 1721, les colons furent

plus nombreux que jamais; on les embarquait en France avec une

imprévoyance singulière. L'on n'avait pas à Biloxi assez d'embarcations

pour suffire à les monter sur le Mississipi. Il y eut encombrement de

population, les provisions manquèrent et la disette apparut avec toutes

ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que les huîtres que l'on péchait

sur le bord de la mer. Plus de cinq cents personnes moururent de faim,

dont deux cents de la concession de Law. L'ennui et le chagrin en

conduisirent aussi plusieurs au tombeau. La mésintelligence, la

désunion, suite ordinaire des malheurs publics, se mit dans la colonie;

l'on forma des complots, et l'on vit une compagnie de troupes Suisses

qui avait reçu ordre de se rendre à la Nouvelle-Orléans, passer,

officiers en tête, à la Caroline[70].

[Note 70: Charlevoix: Journal historique.]

Ce sont ces désastres qui engagèrent enfin à abandonner Biloxi, cette

rive funeste, et la Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale

de la Louisiane.

Il ne faut pas croire néanmoins que tant d'efforts, quoique mal dirigés,

fussent sans fruit. Nombre d'établissemens furent commencés, réussirent

et sont aujourd'hui des places considérables. Sans doute l'on eût pu

faire mieux, beaucoup mieux; mais Raynal exagère singulièrement le mal.

Une colonisation forte, permanente, puissante, se fait graduellement, se

consolide par ses propres efforts et la jouissance d'une certaine

liberté. Ne fût-il mort personne à Biloxi, les émigrans eussent-ils tous

été des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans, et l'on sait

que ces qualités manquaient à beaucoup d'entre eux, encore le succès

prodigieux qu'on attendait ne se serait pas réalisé: on a vu jusqu'à

quel degré on avait élevé les espérances de la France. Les mines du

Mississipi devaient payer la dette nationale, et la Louisiane elle-même

devait relever son commerce et former un empire français. On fut

cruellement trompé sur tous ces points. Ce désappointement amer causa

une sensation si profonde, resta tellement empreint dans les esprits,

que longtemps après il influençait encore la plume irritable de

l'historien des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois ne put au bout

d'un siècle échapper totalement à l'impression qu'il avait laissée dans

sa patrie. Ces espérances qu'on avait formées s'appuyaient sur une base

chimérique, le système de Law, sur lequel il convient maintenant de

rapporter les jugemens qu'on a prononcés.

«Dans leur appréciation, les uns comme M. Barbé-Marbois, disent que Law

après avoir persuadé aux gens crédules que la monnaie de papier peut,

avec avantage tenir lieu des espèces métalliques, tira de ce faux

principe les conséquences les plus extravagantes. Elles furent adoptées

par l'ignorance et la cupidité, et peut-être par Law lui-même, car il

portait de l'élévation et de la franchise jusque dans ses erreurs.

«Les hommes éclairés résistèrent cependant, et beaucoup de membres du

parlement de Paris opposaient à ses impostures les leçons de

l'expérience. Vaine sagesse! Jean Law parvint à persuader au public que

la valeur de ses actions était garantie par des richesses inépuisables

que recélaient des mines voisines du Mississipi. Ces chimères appelées

du nom de système de Law, ne différaient pas beaucoup de celles qu'on

s'est efforcé de nos jours de reproduire sous le nom de Crédit.

Quelques-uns ont prétendu que tant d'opérations injustes, tant de

violations des engagemens les plus solennels, étaient le résultat d'un

dessein profondément médité, et que le régent n'y avait consenti que

pour libérer l'Etat d'une dette dont le poids était devenu

insupportable. Nous ne pouvons adopter cette explication. Il est plus

probable qu'après être entré dans une voie pernicieuse, ce prince et son

conseil furent conduits de faute en faute à pallier un mal par un mal

plus grand et à tromper le public en se faisant illusion à eux-mêmes. Si

au contraire ils avaient agi par suite d'une mesure préméditée, il y

aurait encore plus de honte dans cet artifice que dans la franche

iniquité du Directoire de France, quand en 1797 il réduisit au tiers la

dette publique».

D'autres ayant Say à leur tête, attribuent le naufrage du système à une

autre cause. «Les gouvernemens qui ont mis en circulation, dit ce grand

économiste, des papiers-monnaies, les ont toujours présentés comme des

billets de confiance, de purs effets de commerce, qu'ils affectaient de

regarder comme des signes représentatifs d'une matière pourvue de valeur

intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque formée, en 1716, par

l'Ecossais Law, sous l'autorité du régent. Ces billets étaient ainsi

conçus:

_La banque promet de payer au porteur à vue.... livres, en monnaie de

même poids et au même titre que la monnaie de ce jour, valeur reçue, à

Paris, etc._

La banque, qui n'était encore qu'une entreprise particulière, payait

régulièrement ses billets chaque fois qu'ils lui étaient présentés. Ils

n'étaient point encore un papier-monnaie. Les choses continuèrent sur ce

pied jusqu'en 1719 et tout alla bien[71]. A cette époque, le roi, ou

plutôt le régent remboursa les actionnaires, prit l'établissement entre

ses mains, l'appela banque royale, et les billets s'exprimèrent ainsi:

«_La banque promet de payer au porteur à vue... livres_, EN ESPÈCES

D'ARGENT, _valeur reçue à Paris etc_.

[Note 71: Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les très

bons effets du système dans ses commencemens.]

«Ce changement, léger en apparence, était fondamental. Les premiers

billets stipulaient une quantité fixe d'argent, celle qu'on connaissait

au moment de la date sous la dénomination d'une livre. Les seconds ne

stipulant que des _livres_, admettaient toutes les variations qu'il

plairait au pouvoir arbitraire d'introduire dans la forme et la matière

de ce qu'il appellerait toujours du nom de _livres_. On nomma cela

rendre le papier-monnaie _fixe_: c'était au contraire en faire une

monnaie infiniment plus susceptible de variations, et qui varia bien

déplorablement. Law s'opposa avec force à ce changement: les principes

furent obligés de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, lorsqu'on

en sentit les fatales conséquences, furent attribuées à la fausseté des

principes.»

Telles sont les opinions d'un homme d'état et d'un économiste célèbre.

L'un et l'autre, trop exclusifs dans leurs idées, n'ont peut-être pas

dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune attention aux entreprises

étrangères à la banque de Law, semble attribuer uniquement sa

catastrophe à l'altération des monnaies. Marbois partant d'un autre

principe, l'impute à la base chimérique donnée à cette banque, en la

faisant dépendre du succès des compagnies orientale et occidentale

rétablies ou formées par le financier étranger. Ne pourrions nous pas

dire plutôt que le système de Law était prématuré pour la France; et

qu'il ne pouvait convenir qu'à une nation très commerçante et qui fût

déjà familière avec les opérations financières et le jeu du crédit

public. Or l'on sait que les Français en général ne l'étaient pas alors.

C'était là la grande faute du système qui commença à éclairer la France,

dit Voltaire, en la bouleversant. Avant lui, «il n'y avait que quelques

négocians qui eussent des idées nettes de tout ce qui concerne les

espèces, leur valeur réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, le

change avec l'étranger, le crédit public; ces objets occupèrent la

régence et le parlement.

«Adrien de Noailles duc et pair, et depuis maréchal de France, était

chef du conseil des finances..... Au commencement de ce ministère l'Etat

avait à payer 900 millions d'arrérages; et les revenus du roi ne

produisaient pas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc de Noailles eut

recours en 1716 à l'établissement d'une chambre de justice contre les

financiers. On rechercha les fortunes de 4410 personnes, et le total de

leurs taxes fut environ de 219 millions 400 mille livres; mais de cette

somme immense, il ne rentra que 70 millions dans les coffres du roi. Il

fallait d'autres ressources».

On s'adressa au commerce. Il était peu considérable comparativement

parlant; les guerres l'avaient ruiné, on voulut le faire grandir

tout-à-coup en formant un crédit factice, comme si le commerce était

fondé sur le crédit et non le crédit sur le commerce. On oublia qu'il

manquait à la France un capital réel, l'esprit d'entreprise et

d'industrie. Law avait senti le vice de la situation, et c'est pour cela

qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter le négoce du royaume

en activant l'établissement des possessions d'outre-mer. Mais les

ressources dont il jetait ainsi la semence allaient venir trop tard à

son secours; d'ailleurs dans son ardeur fiévreuse, il s'en était laissé

imposer sur les avantages que présentait, par exemple, le Nouveau-Monde.

Il crut ou feignit de croire que la Louisiane renfermait des richesses

métalliques inépuisables et capables de suppléer à tous les besoins. Il

se trompa. On a pu voir ce qu'était cette contrée et ce que l'on pouvait

attendre d'elle. Force fut donc à Law, faute d'un Pérou, faute de

marchandises, faute d'industrie, faute enfin d'autres valeurs réelles,

d'asseoir son papier-monnaie sur le numéraire seulement qu'il y avait en

France. Ce papier il fallut l'augmenter, on altéra les espèces, en leur

donnant aussi à elles une valeur factice; de là la ruine du système;

cette opération absurde amena une banqueroute. L'on s'aperçut alors que,

relativement à la Louisiane du moins, le système était fondé sur une

chimère.

Après cette catastrophe la compagnie d'Occident, cessionnaire de tous

les droits de Law, n'en conserva pas moins la possession du pays,

qu'elle continua de gouverner et d'exploiter comme un monopole. Ce

système avait déjà coûté 25 millions. «Les administrateurs de la

compagnie qui faisait ces énormes avances, avaient la folle prétention

de former dans la capitale de la France le plan des entreprises qui

convenaient à ce nouveau monde. De leur hôtel, on arrangeait, on

façonnait, on dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec les gênes

et les entraves qu'on jugeait bien ou mal favorables au monopole. Pour

en cacher les calamités on violait, on interceptait la correspondance

avec la France. «Les morts et les vivans, disait Lepage Dupratz, sont

également à ménager pour ceux qui écrivent les histoires modernes, et la

vérité que l'on connaît est d'une délicatesse à exprimer qui fait tomber

la plume des mains de ceux qui l'aiment». Quant à l'établissement du

pays par l'émigration des classes agricoles de France, le régime féodal

y mettait obstacle. Les nobles et le clergé, possesseurs du sol et du

gouvernement, n'avaient garde de favoriser l'éloignement des

cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont ils tiraient toute leur

fortune sur le Nouveau-Monde. Aussi très peu de paysans français ont-ils

quitté le champ paternel pour venir en Amérique à aucune époque. En un

mot, rien en France au commencement du dernier siècle n'était capable de

donner une forte impulsion à la colonisation.

Malgré ces entraves, malgré toutes ces fautes et les malheurs qui en

furent la suite, néanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu

l'espérer, et les établissemens formés en différens endroits de la

Louisiane, assurèrent la possession de cette province à la France.

L'hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages et la jalousie des

colonies anglaises ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva

encore longtemps après avoir perdu le Canada.

Outre les cinq ou six principaux établissemens formés par les Français

dont on a parlé ailleurs, l'on en avait encore commencé d'autres aux

Yasous, au Baton-Rouge, aux Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe

coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas et jusque vers les

Illinois. C'était occuper le pays sur une grande échelle; et toutes ces

diverses plantations se maintinrent et finirent la plupart par

prospérer.

Pendant que Law était tout rempli de ses opérations financières, des

événemens survenus en Europe avaient mis les armes aux mains de deux

nations qui semblaient devoir être des alliés inséparables, depuis le

traité des Pyrénées, la France et l'Espagne. Albéroni fut le principal

auteur de cette levée de boucliers funeste pour le pays qu'il servait et

pour lui-même.

Albéroni, observe un auteur moderne, avait les projets les plus

ambitieux et les plus vastes; autrefois prêtre obscur dans l'Etat de

Parme, espion et flatteur du duc de Vendôme, qu'il suivit en Espagne, il

était parvenu de cette vile condition à la plus haute fortune; il était

cardinal et ministre absolu du faible Philippe V, qu'il gouvernait de

concert avec la reine, et voulait relever la puissance espagnole pour

accroître la sienne; il semblait enfin aspirer à jouer le rôle d'un

Richelieu. L'Angleterre, la France, l'Empire et la Hollande conclurent à

Londres (2 août 1718), un nouveau traité qui reçut le nom de quadruple

alliance. L'empereur y renonça pour lui-même et pour ses successeurs, à

toute prétention à la couronne d'Espagne, à condition que Philippe V lui

restituerait la Sicile et remettrait la Sardaigne au duc de Savoie. On

somma le roi d'Espagne d'accéder à ce traité dans le délai de trois

mois; mais Albéroni conspirait alors avec la duchesse du Maine contre le

régent, et reçut cette proposition avec une hauteur insolente. Tout

était préparé pour le succès de son projet: des troupes espagnoles

devaient être jetées en Languedoc et en Bretagne, où existaient déjà des

germes de révolte; on s'emparerait du régent, qu'on renfermerait dans

une forteresse; on convoquerait les Etats-Généraux; on obtiendrait

l'annulation des traités de Londres et de La Haye; on ferait déclarer le

duc d'Orléans déchu de son droit de succession à la couronne, et la

régence serait déférée à Philippe V, qui se trouverait alors sur les

premiers degrés d'un trône auquel il tenait bien plus qu'à la couronne

que son aïeul Louis XIV avait placée sur sa tête. Le prince de

Cellamare, ambassadeur d'Espagne, était l'agent accrédité de cette

conspiration, dans laquelle la duchesse du Maine avait entraîné quelques

grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes. Tout le secret de

l'affaire fut découvert dans les papiers d'un abbé Porto-Carréro, qu'on

arrêta sur la route d'Espagne, où il se rendait pour prendre les

derniers ordres d'Albéroni.

Le régent dès qu'il fut instruit du complot montra la plus grande

vigueur. Il fit arrêter l'ambassadeur de Philippe V, et punir les

complices de la duchesse du Maine. Il déclara ensuite la guerre à

l'Espagne qui eut la France et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre

comme signataire du traité de la quadruple alliance et parce qu'Albéroni

avait cherché à y ranimer le parti du prétendant, le prince Charles,

auquel il avait offert des secours. Les Espagnols furent partout

malheureux; ils furent battus sur mer par les Anglais, et sur terre par

les troupes françaises qui envahirent leur pays, conduites par le

maréchal de Berwick. Ils reçurent aussi des échecs en Amérique où M. de

Sérigny fut envoyé avec trois vaisseaux pour s'emparer de Pensacola que

l'on trouvait trop rapproché de la Louisiane, et que d'ailleurs l'on

convoitait depuis longtemps, parceque c'est le seul port qu'il y ait sur

toute cette côte depuis le Mississipi jusqu'au canal de Bahama. Don Jean

Pierre Matamoras y commandait. Attaquée du coté de la terre par 700

Canadiens, Français et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay,

et du côté de la mer par M. de Sérigny, la place se rendit (1719) après

quelque résistance, et la garnison et une partie des habitans furent

embarquées sur deux navires français pour la Havane. Mais ces deux

navires étant tombés en route au milieu d'une flotte espagnole, furent

enlevés et ils entrèrent comme prises là où ils croyaient paraître en

vainqueurs.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 16 / 31 段