La France comptait moins sur l'émigration sortie de son sein pour

peupler l'île et la ville qu'elle voulait fonder, que sur ses anciens

sujets de l'Acadie et de Terreneuve. Elle crut que leur antipathie pour

leurs nouveaux maîtres les engagerait à venir s'y établir; elle les y

invita même ainsi que les Abénaquis, comme s'il eût été raisonnable

d'espérer que des colons feraient plus de sacrifices pour augmenter la

puissance de leur ancienne mère-patrie que cette mère-patrie elle-même.

Les gouverneurs anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux et

nationaux, avaient d'abord mécontenté, par de mauvais traitemens, les

Acadiens, qui, dans leur désespoir, menacèrent d'émigrer. Mais lorsque

ces gouverneurs virent la France former un nouvel établissement à côté

d'eux, ils se hâtèrent de changer de conduite et de rassurer les colons

qui allaient les abandonner. C'est ainsi que la Grande-Bretagne se

conduisit envers les habitans du Canada en 1774. Voyant ses anciennes

colonies prendre les armes contre elle, elle s'empressa de leur assurer

l'usage de leur langue et de leurs institutions nationales, pour les

empêcher de joindre les rebelles et les engager à défendre sa cause.

Plus tard cependant, lorsqu'elle crut n'avoir plus besoin d'eux, elle

les sacrifia; et en cela elle ne fit que répéter ce qu'elle avait déjà

fait à l'égard des malheureux Acadiens. Telle est la justice de la

politique entre les mains de laquelle les colons, plus que tous autres,

ne sont que des jouets, une marchandise.

Les Acadiens rassurés, comme on l'a dit, par les paroles des gouverneurs

anglais, ne purent se résoudre à abandonner leurs terres sur lesquelles

ils jouissaient d'une douce aisance, et se transmettaient depuis

longtemps de père en fils les moeurs pures et patriarcales de leurs

ancêtres. Il ne s'en trouva qu'un petit nombre qui voulût émigrer, les

uns parce qu'ils ne pouvaient s'habituer au nouveau joug, les autres

parce qu'ils avaient peu de chose à perdre en s'en allant; ils vinrent

de Terreneuve et de l'Acadie s'établir à Louisbourg et en d'autres

endroits de l'île, où ils formèrent de petits villages sans ordre et

dispersés sur le rivage, chacun choisissant le terrain qui lui convenait

pour la culture ou la pêche.

La ville de Louisbourg bâtie en bois sur une langue de terre qui

s'avance dans la mer, atteignit une demi-lieue de longueur dans sa plus

grande prospérité. Les rares maisons de pierre qu'on y voyait

appartenaient au gouvernement. On y construisit des cales, c'est-à-dire

des jetées, qui s'étendant au loin dans le port, servaient pour charger

et décharger les navires. Comme le principal objet du gouvernement en

prenant possession de l'Ile-Royale, était de s'y rendre inexpugnable, il

commença à fortifier Louisbourg en 1720; il y dépensa des sommes énormes

et qui dépassèrent trente millions. Il pensa que ce n'était pas trop

pour protéger les pêcheries, pour assurer la communication de la France

avec le Canada, pour ouvrir en temps de guerre un asile aux vaisseaux

venant des Indes occidentales.

La principale industrie des habitans consistait dans la pêche. La traite

des fourrures qui s'y faisait avec quelques Sauvages Micmacs était de

peu de chose. Cependant le grand nombre d'ouvriers employés d'abord par

le gouvernement, pour exécuter ses vastes travaux, et ensuite l'activité

de la pêche portèrent graduellement la population de cette colonie à

4000 âmes. Cette population était employée sur la fin au commerce de la

morue sèche. Les habitans les moins aisés, suivant Raynal, y employaient

deux cents chaloupes et les plus riches cinquante goëlettes de trente à

cinquante tonneaux. Les chaloupes ne quittaient jamais les côtes de plus

de quatre ou cinq lieues; les goëlettes allaient jusque sur le grand

banc de Terreneuve et dans l'automne portaient elles-mêmes leurs

précieuses cargaisons en France ou dans les îles de l'archipel du

Mexique. Dans le fait l'Ile-Royale n'était qu'une grande pêcherie; et sa

population, composée en hiver des pêcheurs fixes, faisait plus que

doubler en été par l'arrivée de ceux de l'Europe, qui s'éparpillaient

sur les grèves pour faire sécher leur poisson. Elle recevait sa

subsistance de la France ou des Antilles. Elle tirait de la première des

vivres, des boissons, des vêtemens et jusqu'à ses meubles; elle faisait

ses retours en envoyant de la morue dans une partie des vaisseaux qui

lui apportaient ces marchandises, le reste allant faire la pêche pour se

former une cargaison. Elle expédiait pour les Iles vingt ou vingt-cinq

bâtimens de 70 à 140 tonneaux chargés de morue, de madriers, de

planches, de merrain, de charbon de terre, de saumon, de maquereau salé,

et enfin d'huile de poisson; elle en rapportait du sucre, du café, des

rums et des sirops. Elle parvint à créer chez elle un petit commerce

d'échange, d'importation et d'exportation. Ne pouvant consommer ce

qu'elle recevait de France et des Iles, elle en cédait une partie au

Canada et une autre plus considérable à la Nouvelle-Angleterre, qui

venait les chercher dans ses navires et apportait en paiement des

fruits, des légumes, des bois, des briques, des bestiaux, et par

contrebande, des farines et même de la morue.

Malgré cette apparente prospérité, la plus grande partie des habitans

languissait dans la misère. La pêche comme les manufactures pour un

riche qu'elle fait, retient des milliers d'hommes dans l'indigence.

L'expérience nous a démontré depuis longtemps que les industries qui

emploient un grand nombre de bras, ont toutes le même inconvénient, la

pauvreté excessive des artisans qu'elles occupent. Outre cette cause à

laquelle on doit attribuer une partie de la misère des colons de

l'Ile-Royale, les circonstances dans lesquelles ils étaient venus s'y

établir étaient de nature à augmenter encore le mal; fuyant le joug

étranger en Acadie et à Terreneuve, ils avaient tout sacrifié pour venir

vivre et mourir sous le drapeau de la France, qui ne faisait pas tout ce

qu'elle aurait dû faire pour protéger une population qui lui montrait

tant de dévouement. Ils arrivèrent dénués de tout dans l'île. Dans

l'impuissance, dit l'historien que nous avons cité plus haut, de se

pourvoir d'ustensiles et des premiers moyens de pêches, ils les avaient

empruntés à un intérêt excessif. Ceux même qui n'avaient pas eu besoin

d'abord de ces avances, ne tardèrent pas à subir la dure loi des

emprunts. La cherté du sel et des vivres, les pêches malheureuses les y

réduisirent peu à peu. Des secours qu'il fallait payer vingt à

vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent sans ressource.

Telle est à chaque instant la position relative de l'indigent qui

sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les accorde qu'à des

conditions si dures, qu'elles deviennent en peu de temps fatales à

l'emprunteur et au créancier; à l'emprunteur, à qui l'emploi du secours

ne peut autant rendre qu'il lui a coûté; au créancier, qui finit par

n'être plus payé d'un débiteur que son usure ne tarde pas à rendre

insolvable. Il est difficile de trouver un remède à cet inconvénient,

car enfin il faut que le prêteur ait ses sûretés, et que l'intérêt de la

somme prêtée soit d'autant plus grand que les sûretés sont moindres.

Le fondateur du Cap-Breton fut remplacé par M. de St.-Ovide. En 1720,

l'Angleterre nomma pour gouverneur de l'Acadie et de Terreneuve, M.

Philippe Richard, qui fut bien étonné en arrivant dans son gouvernement

de trouver les anciens habitans français en possession de leur langue,

de leur religion et de leurs lois, et en communication journalière avec

l'Ile-Royale comme s'ils eussent encore été soumis à la couronne de

France; il voulut prendre sur le champ des mesures pour leur

anglification en masse, croyant que les choses avaient assez changé pour

lui permettre d'exécuter ce projet sans danger. Il commença d'abord par

leur interdire tout commerce avec l'Ile-Royale; il leur fit ensuite

signifier qu'il leur donnait quatre mois pour prêter le serment

d'allégeance. M. de St.-Ovide était informé de tout ce qui se passait;

il se hâta de faire avertir les habitans que s'ils consentaient à ce

qu'on exigeait d'eux, qu'on les priverait bientôt de la liberté de

professer leur religion, et que leurs enfans abandonneraient celle de

leurs pères; que les Anglais les traiteraient comme des esclaves; que

leur esprit d'exclusion et leur antipathie naturelle contre les

Français, les tiendraient toujours séparés d'eux, que les Huguenots,

quoique unis à ce peuple par les liens de la religion, en étaient la

preuve.

Les Acadiens n'avaient pas attendu cependant ces suggestions de leurs

anciens compatriotes, pour répondre à M. Richard; ils lui représentèrent

qu'ils étaient restés dans le pays à la condition qu'ils y jouiraient de

leurs usages et de leurs institutions tel qu'ils l'entendraient; que

sans cela ils se seraient retirés soit en Canada soit à l'Ile-Royale

comme le leur permettait le traité d'Utrecht, après avoir vendu leurs

terres; que la crainte de perdre une population si industrieuse et de

dépeupler le pays, avait engagé le gouvernement britannique à acquiescer

à leur demande; que leur demeure dans le pays avait été d'un grand

avantage pour les Anglais eux-mêmes en ce que c'était à leur

considération que les Sauvages, leurs fidèles alliés, les laissaient,

eux les Anglais en repos, ce qui était vrai. Ils laissèrent entrevoir

aussi à l'imprudent gouverneur que s'il persistait à mettre son projet à

exécution de les forcer de prêter le serment de fidélité, ou de leur

ôter leurs pasteurs, il pourrait bien exciter une insurrection qui

deviendrait formidable par l'union aux insurgés de tous les Indigènes

jusqu'à la rivière Kénébec. Au reste M. de St.-Ovide avait déjà pris des

mesures pour faire passer les Acadiens dans l'île St.-Jean, que l'on se

proposait alors d'établir. Force fut donc à M. Richard d'abandonner ses

projets d'anglification. Le cabinet de Londres ne fit cependant que les

ajourner, et l'orage ne se dissipa au-dessus de la tête des malheureux

Acadiens que pour éclater plus tard avec une fureur redoublée et afin de

mieux compléter leur naufrage.

Nous avons dit que le gouvernement français avait formé le projet

d'établir l'île St.-Jean. Cette île en forme d'arc de vingt-deux lieues

de long sur une plus ou moins de largeur, et qui est située dans le

voisinage du Cap-Breton, dont elle peut être considérée comme une

annexe, lui aurait été en effet d'une grande utilité. Elle possède un

sol fertile, des pâturages excellens. Jusqu'à la pacification d'Utrecht

elle avait été oubliée comme l'Ile-Royale. En 1719 il se forma une

compagnie avec le double projet de la défricher et d'y établir de

grandes pêcheries. C'était à l'époque du fameux système de Law, et il

était plus facile de trouver des fonds que de leur conserver la valeur

factice que l'engouement des spéculateurs y avait momentanément

attachée. Le comte de St.-Pierre, premier écuyer de la duchesse

d'Orléans, se mit à la tête de l'entreprise, et le roi lui concéda alors

l'île en question avec celle de Miscou, et l'année suivante les îles de

la Magdeleine. Malheureusement l'intérêt qui avait réuni les associés

les divisa, tous les intéressés voulurent avoir part à la régie, et la

plupart n'avait pas la moindre expérience de ces entreprises; on ne doit

pas en conséquence être surpris si tout échoua. L'île retomba dans

l'oubli d'où on l'avait momentanément tiré jusque vers 1749, que les

Acadiens, fuyant le joug anglais, commencèrent à s'y établir.

LIVRE VII.

CHAPITRE I.

SYSTÈME DE LAW.--CONSPIRATION DES NATCHÉS.

1712-1731.

La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend

possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac,

gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil supérieur

établi; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des

relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de

St.-Denis à ce sujet; il échoue.--On fait la traite des pelleteries avec

les Indigènes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la

Virginie.--Les Natchés conspirent contre les Français et sont

punis.--Désenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette

province décline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi,

qui la concède à la compagnie d'Occident rétablie par Law.--Système de

ce fameux financier.--M. de l'Espinay succède à M. de la Motte Cadillac,

et M. Hubert à M. Duclos. M. de Bienville remplace bientôt après M. de

l'Espinay.--La Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville

(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour

la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumulés à

Biloxi.--Divers établissemens des Français.--Guerre avec

l'Espagne.--Hostilités en Amérique: Pensacola, île

Dauphine.--Paix.--Louis XV récompense les officiers de la

Louisiane.--Traité avec les Chicachas et les Natchés.--Ouragan du 12

septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du système de Law.--La

Louisiane passe à la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette

compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de

détruire les Français; massacre aux Natchés; le complot n'est exécuté

que partiellement.--Guerre à mort faite aux Natchés; ils sont anéantis,

1731.

Les premiers colons de la Louisiane furent des Canadiens. Ce petit

peuple qui habitait l'extrémité septentrionale du Nouveau-Monde, sans

avoir eu presque le temps de s'asseoir sur la terre qu'il avait

défrichée, courrait déjà à l'aventure vers des contrées nouvelles; ses

enfans jalonnaient les rives du St.-Laurent et du Mississipi dans un

espace de près de douze cents lieues! Une partie disputait les bords

glacés de la baie d'Hudson aux traitans anglais, tandis qu'une autre

guerroyait avec les Espagnols presque sous le ciel brûlant des

tropiques. La puissance française dans l'Amérique continentale semblait

reposer sur eux. Ils se multipliaient pour faire face au nord et sud.

Partout pleins de dévouement et de bonne volonté, ils manient aussi bien

l'aviron du traitant-voyageur, que la hache du défricheur, que le fusil

du soldat. Ce tableau des Canadiens a quelque chose de neuf et de

dramatique; on aime à voir ce mouvement continuel qui les entraîne dans

toutes les directions au milieu des forêts et des nombreuses tribus

sauvages qui les regardent passer avec étonnement. Ils furent dans le

Nouveau-Monde comme ces tirailleurs qui s'éparpillent dans un combat en

avant d'une colonne dont ils annoncent la charge. Cependant ce tableau

si pittoresque, ce système d'enlever ainsi les Canadiens à des

occupations sédentaires et agricoles pour en faire comme des

précurseurs, des pionniers de la civilisation, était-il favorable au

même degré aux intérêts de leur pays, à eux-mêmes? C'est là une question

qui détruit bien vite le prestige qui nous faisait illusion, en nous

amenant à juger les choses à leur juste valeur. Mais notre objet n'est

pas ici d'en poursuivre la solution. Au nom de leur roi, les Canadiens

obéissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les conséquences, et

l'on peut se demander s'il n'est pas arrivé jusqu'à ce jour, que ce zèle

ait eu des suites funestes pour eux. Quoiqu'il en soit, nous verrons

dans le cours de ce chapitre que c'est aux Canadiens principalement que

la France dut la conservation de la Louisiane, comme c'était à eux

qu'elle devait celle du Canada depuis un quart de siècle.

En même temps qu'elle fortifiait le Cap-Breton, elle s'occupait de

l'établissement de la Louisiane, dont elle réclamait pour territoire du

côté du sud et de l'ouest jusqu'à la rivière Del Norte, et de là en

suivant les hauteurs qui séparent cette rivière de la rivière Rouge

jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, au golfe de Californie et à la mer

Pacifique[69]; du côté de l'est toutes les terres dont les eaux tombent

dans le Mississipi.

[Note 69: Carte publiée par l'Académie française.]

La Mobile ne conserva guère plus longtemps que Biloxi le titre de

chef-lieu. Les désavantages propres à cette localité la firent

abandonner pour l'île Dauphine, ou du Massacre, ainsi nommée à cause des

ossemens humains, restes sans doute d'une nation détruite, qu'on y

trouva ensevelis sous le sol. Cette île très basse est couverte d'un

sable blanc cristallin si brûlant que rien n'y pousse. L'on se sent

saisi à son aspect d'une profonde tristesse. Ce qui la fit rechercher

d'abord c'est le port qu'elle possédait; mais elle le perdit peu de

temps après que l'on s'y fut établi; un coup de mer en ferma l'entrée.

Le gouvernement absorbé tout entier par la guerre de la succession

d'Espagne, ne put prendre entre ses mains la colonisation de cette

province. Il se déchargea de cette tâche, dont il avait le succès fort à

coeur, sur l'énergie particulière et les efforts des hommes

entreprenans. Il existait alors à Paris un négociant habile qui avait

acquis une vaste fortune dans le commerce maritime, et qui avait rendu

des services signalés au royaume en important une grande quantité de

matières d'or et d'argent dans un temps où l'on en avait très besoin. Le

roi l'avait nommé conseiller-secrétaire de la maison et couronne de

France au département des finances. Ce marchand était M. Crozat. Il lui

abandonna en 1712, pour 16 ans, le privilége exclusif du commerce de la

Louisiane, et en pleine propriété l'exploitation des mines de cette

contrée; c'était agir contrairement à l'esprit du mémoire de M. Raudot,

dont nous avons parlé dans le dernier chapitre. M. Crozat qui n'avait

attribué qu'à un système vicieux le peu de succès qu'on y avait fait

jusqu'alors, se mit en frais d'utiliser incessamment sa gigantesque

Concession.

Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac gouverneur en remplacement de M.

de Muys, mort en se rendant en Amérique. M. Duclos eut la charge de

commissaire-ordonnateur à la place de M. d'Artaguette rentré en France,

et un conseil supérieur fut établi pour trois ans, composé de ces deux

fonctionnaires et d'un greffier avec pouvoir de s'adjoindre des membres.

Ce conseil était un tribunal général pour les affaires civiles et

criminelles grandes ou petites. Il devait procéder suivant la coutume de

Paris dont les lois furent seules reconnues dans ce pays comme elles

l'étaient déjà en Canada. Cette organisation purement despotique,

puisque l'administration militaire, civile et judiciaire se trouvait

réunie dans les mêmes mains, ne fait qu'ajouter un exemple de plus à ce

que nous avons dit, que les colonies françaises furent toutes soumises à

leur naissance à un régime militaire absolu.

M. de la Motte Cadillac débarqua à la Louisiane en 1713. Afin de

l'intéresser à son commerce, M. Crozat se l'était associé. La nouvelle

colonie devint plus que jamais une exploitation mercantile. Le

gouverneur dirigea toute son attention vers le commerce. Il trouva en

arrivant que les colons languissaient plutôt qu'ils ne vivaient dans un

des plus excellens pays du monde, faute d'avances et faute de débouchés

pour leurs denrées. Après avoir jeté les yeux autour de lui, il chercha

à ouvrir des relations commerciales avec ses voisins; il s'arrêta

d'abord aux Espagnols. Il envoya un navire chargé de marchandises à

Vera-Cruz. Le vice-roi du Mexique, fidèle aux maximes exclusives de son

temps et de son pays, défendit le débarquement de ces marchandises et

ordonna au vaisseau de s'éloigner. Malgré le résultat de cette première

tentative, M. de Cadillac ne se découragea pas, et résolut d'en faire

une seconde par terre. Il choisit pour cela M. Juchereau de St.-Denis,

un des voyageurs canadiens les plus intrépides, et qui était à la

Louisiane depuis 14 ans.

Cet employé fit deux voyages dans le Mexique (Le page Dupratz), qui

furent remplis d'incidens et d'aventures galantes et romanesques. Il ne

fut de retour de son second voyage qu'en avril 1719, n'ayant pas eu plus

de succès que dans le premier.

Tandis que le gouverneur cherchait ainsi à s'ouvrir des débouchés dans

le Mexique, il avait envoyé faire la traite chez les Natchés et les

autres nations du Mississipi, où ses agens trouvèrent des Anglais de la

Virginie, pour lesquels les Chicachas allaient devenir de nouveaux

Iroquois. La même lutte sourde qui existait dans le nord allait se

répéter dans le sud, et partager entre les deux peuples rivaux les

Indigènes. Bientôt en effet, l'on vit d'un côté plusieurs tribus, ayant

à leur tête les Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline et y

commettre des ravages; et, de l'autre, les Natchés tramer la destruction

des Français, qui ne furent sauvés que par la promptitude et la vigueur

avec lesquelles le gouverneur sut agir. A cette occasion, les barbares

se virent condamnés par M. de Bienville, qui commandait l'expédition

contre eux, à élever de leurs propres mains, au milieu de leur principal

village, un fort pour ceux-mêmes qu'ils voulaient anéantir. C'était la

première humiliation que subissait leur grand chef, qui prétendait

descendre du soleil et qui en portait le nom avec orgueil. Ce fort,

aujourd'hui Natchez, situé sur le Mississipi, couronnait un cap de 200

pieds d'élévation; il fut appelé Rosalie du nom de madame de

Pontchartrain, dont le mari, ministre d'état, protégeait la famille des

Lemoine d'où sortait Bienville. C'est l'année suivante (1715) que M. du

Tisné jeta les fondemens de Natchitoches, ville maintenant florissante.

Cependant les grandes espérances que M. Crozat avait conçues

relativement à la Louisiane, s'étaient dissipées peu à peu; il y avait à

peine quatre ans qu'il avait cette province entre les mains, et déjà le

commerce en était détruit. Le monopole de ce grand fermier avait frappé

tout de mort. Avant sa concession il s'y faisait encore quelques

affaires. Les habitans de la Mobile et de l'île Dauphine exportaient des

provisions, des bois, des pelleteries chez les Espagnols de Pensacola,

dans les îles de la Martinique et de St.-Domingue et en France, et ils

recevaient en échange les denrées et les marchandises dont ils avaient

besoin pour leur consommation ou leur trafic avec les Indiens. M. Crozat

n'y eut pas plutôt fait reconnaître son privilége que cette industrie

naissante s'éteignit. L'arbre ne recevant plus de lumière et de chaleur

que du caprice d'un homme assis dans un comptoir de Paris, se dessécha

rapidement et il mourut. Les vaisseaux des Iles ne parurent plus; il fut

défendu d'aller à Pensacola d'où provenait tout le numéraire de la

colonie, et de vendre à d'autres qu'aux agens de M. Crozat, qui

donnèrent les prix qu'ils voulurent. Celui des pelleteries fut fixé si

bas que cette marchandise fut toute portée, par les chasseurs, en Canada

ou dans les colonies anglaises. Le concessionnaire, à l'aspect de la

décadence de la colonie, n'en voulut pas voir la cause là où elle était;

il adressa à diverses reprises de vaines représentations au gouvernement

qui ne les écouta pas. Enfin épuisé par les grandes avances qu'il avait

faites pour les nombreux établissemens formés en diverses parties du

pays, et trompé dans son attente d'ouvrir par terre et par mer des

communications avec le Mexique pour y verser ses marchandises et en

tirer des métaux, dégoûté aussi d'un privilége plus onéreux que

profitable, il le remit au roi, qui le concéda de suite à la compagnie

d'Occident, dont le succès étonna d'abord toutes les nations.

Un aventurier écossais, Jean Law, homme plein d'imagination et d'audace,

cherchant avec avidité l'occasion d'attirer sur lui l'attention de

l'Europe par quelque grand projet, trouva dans la situation financière

de la France, un moyen de parvenir au but qu'il désirait d'atteindre.

Ayant fait une étude de l'économie politique dont Turgot et Smith

devaient plus tard faire une science, il se présenta à Paris comme le

sauveur de la nation et le restaurateur de ses finances délabrées. Quel

remède inattendu a-t-il trouvé pour combler l'abîme de la dette

nationale, qui devient de jour en jour plus incommensurable malgré tous

les efforts que l'on fait pour le fermer? Le papier monnaie et les mines

imaginaires de la Louisiane. Le pays même que Crozat vient de rejeter

avec dégoût, après y avoir perdu des sommes considérables, est la

panacée qui doit produire une aussi grande merveille.

Il n'y a que l'état déplorable de la France qui ait pu entraîner le

peuple, le roi et ses ministres dans ces illusions vers lesquelles ils

se portèrent avec une ardeur qui se communiqua à d'autres pays.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 15 / 31 段