«La brillante littérature de cette époque n'est autre chose qu'un hymne

à la royauté. La voix qui couvre les autres est celle de Bossuet. C'est

ainsi que Bossuet lui-même, dans son discours sur _l'Histoire

Universelle_, représente les rois d'Egypte loués par le prêtre dans les

temples en présence des dieux. La première époque du grand règne, celle

de Descartes, de Port-Royal, de Pascal et de Corneille, n'avait pas

présenté cette unanimité; la littérature y était animée encore d'une

verve plus rude et plus libre. Au moment où nous sommes parvenus,

Molière vient de mourir en (1673), Racine a donné Phèdre (1677), La

Fontaine publie les six derniers livres de ses Fables (1678), madame de

Sévigné écrit ses Lettres, Bossuet médite la connaissance de Dieu et de

soi-même, et prépare le discours sur l'Histoire Universelle (1681).

L'abbé de Fénélon, jeune encore, simple directeur d'un couvent de

filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le croit son disciple.

Bossuet mène le choeur triomphal du grand siècle, en pleine sécurité du

passé et de l'avenir, entre le jansénisme éclipsé et le quiétisme

imminent, entre le sombre Pascal et le mystique Fénélon. Cependant le

cartésianisme est poussé à ses conséquences les plus formidables;

Mallebranche fait rentrer l'intelligence humaine en Dieu, et

tout-à-l'heure dans cette Hollande protestante en lutte avec la France

catholique, va s'ouvrir pour l'absorption commun du catholicisme, du

protestantisme, de la liberté, de la morale de Dieu et du monde, le

gouffre sans fond de Spinosa». La première dans le domaine de l'esprit,

la France ouvrit aussi les portes du 18e siècle, comme la première dans

celui du courage; elle allait couronner ses triomphes en faisant monter

un de ses princes sur le trône d'Espagne. Mais elle n'avait plus pour

diriger ses efforts qu'un vieux roi sur son déclin et une femme qu'il

avait épousée pour dissiper la tristesse d'une vie dont il avait épuisé

toutes les jouissances. Les hommes illustres qui l'avaient couverte de

tant de gloire, n'existaient plus. Les esprits perspicaces voyaient avec

inquiétude le pays entrer dans une nouvelle guerre. Louis XIV, devenu

dévot sur ses vieux jours, vivait retiré, ne connaissait plus si bien

les hommes; dans sa solitude les choses ne lui parurent plus sous leur

véritable aspect. Madame de Maintenon n'avait point non plus le génie

qu'il faut pour manier le sceptre d'un royaume tel que celui de France

dans un temps d'orages. Et elle fit la faute de nommer Chamillard, sa

créature, pour être premier ministre, homme qui malgré son honnêteté

était fort au-dessous de cette vaste tâche[66].

[Note 66: «Chamillard était dirigé par madame de Maintenon, dit

quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante».]

Dès lors les généraux furent mal choisis et durent souvent leur

nomination à la faveur; la discipline militaire tomba dans un

relâchement funeste, et les opérations des armées furent dirigées par le

roi et Chamillard du fond du cabinet de madame de Maintenon. Tout se

ressentit de ce système malheureux; la France fut ainsi conduite en

quelques années du comble de la gloire au bord de l'abîme.

Le traité d'Utrecht qui blessa si profondément l'amour propre des

Français, porta le premier coup à leur système colonial. A la fin du

ministère de Colbert, leurs possessions en Amérique s'étendaient depuis

la baie d'Hudson jusqu'au Mexique, en suivant les vallées du St.-Laurent

et du Mississipi, et renfermaient dans leurs limites cinq des plus

grands lacs, ou plutôt cinq des plus grandes mers intérieures, et deux

des plus grands fleuves du monde.

Par le traité d'Utrecht ils perdirent de vastes territoires, moins

précieux encore par leur fertilité que par l'importance de leurs côtes

maritimes. Ils se trouvèrent dans le nord du nouveau continent tout à

coup éloignés, exclus en quelque sorte de l'Atlantique. Les colonies

américaines ont contribué beaucoup à briser le réseau immense que la

France avait jeté autour d'elles. On assure que leurs coups ne se

dirigeaient pas alors exclusivement contre cette nation, qu'elles

confondaient déjà dans le secret de leur pensée la métropole française

et la métropole anglaise, et qu'elles les regardaient l'une et l'autre

comme deux ennemies naturelles et irréconciliables de la cause

américaine. Si c'était là l'objet de leur conduite, on doit avouer que

ces colonies montraient à la fois une prévoyance profonde, et une grande

puissance de dissimulation[67]. Trop faibles pour marcher ouvertement et

au grand jour, et pour surmonter de force les entraves qui devaient

nécessairement les arrêter, à chaque pas, elles cheminaient vers leur

but par des routes cachées; le système colonial de l'Europe mettait un

obstacle insurmontable à leur indépendance. «Les colons anglais, dit

Bancroft, n'étaient pas simplement les colons de l'Angleterre, ils

formaient partie d'un immense système colonial que tous les pays

commerciaux de l'Europe avaient contribué à former, et qui enserrait

dans ses bras puissans toutes les parties du globe. La question de

l'indépendance n'aurait pas été une lutte particulière avec

l'Angleterre, mais une révolution dans le commerce et dans la politique

du monde, dans les fortunes actuelles et encore plus dans l'avenir des

sociétés. Il n'y avait pas encore d'union entre les établissemens qui

hérissaient le bord de l'Atlantique, et une seule nation en Europe

aurait, à cette époque, toléré, mais pas une n'aurait favorisé, une

insurrection. L'Espagne, la Belgique espagnole, la Hollande et

l'Autriche étaient alors alliées à l'Angleterre contre la France, qui,

par la centralisation de sa puissance et par des plans d'agrandissement

territorial habilement conçus, excitaient l'inquiétude de ces nations,

qui craignaient de la voir parvenir à la monarchie universelle. Lorsque

l'Autriche et la Belgique auraient abandonné leur guerre héréditaire

contre la France, lorsque l'Espagne et la Hollande, favorisées par la

neutralité armée du Portugal, de la Suède, du Danemark, de la Prusse et

de la Russie, se réuniraient à la France pour réprimer l'ambition

commerciale de l'Angleterre, alors, mais pas avant, l'indépendance

américaine devenait possible.»

[Note 67: Ramsay, auteur d'une _Histoire de la révolution américaine_,

attribue cet événement au changement de politique de la Grande-Bretagne,

qui commença à faire peser en 1764, une dure oppression sur ses

colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la révolution a été excitée

par la France; d'autres que les colons, une fois délivrés du dangereux

voisinage de cette nation, ne songèrent plus qu'à obtenir leur

indépendance; mais, suivant lui, l'égoïsme du coeur humain est suffisant

pour expliquer les motifs de la conduite des colons et de la métropole,

sans recourir à ces opinions.]

Ces raisons expliqueraient, suivant le même auteur, les motifs de

l'ardeur que les colonies anglaises mettaient dans les guerres contre la

France; elles voulaient rompre le système qui enchaînaient les colons au

joug de l'Europe; et l'Europe, trompée par de faux calculs, aveuglée par

des jalousies et des rivalités funestes, travaillait elle-même à

l'accomplissement de leur projet. Tels sont les profonds calculs que

l'on prête aux pères de l'indépendance américaine. Probablement que l'on

a exagéré la clairvoyance des vieilles colonies. Nous ne pensons pas,

nous, qu'elles eussent déjà à cette époque pressenti si clairement leur

avenir. Une espèce d'heureux instinct, comme une inspiration du génie,

éclairait leur politique, à laquelle d'ailleurs la liberté était un sûr

flambeau, et les conduisait comme par une pente naturelle là où elles

devaient aboutir. Mais l'on doit être très sobre dans les jugemens que

l'on porte sur les motifs de conduite des peuples à leur berceau. «Rien

n'est plus commun, dit Michaud dans son bel ouvrage de l'Histoire des

Croisades, que d'attribuer à des siècles reculés les combinaisons d'une

profonde politique. Si l'on en croyait certains écrivains, c'est à

l'enfance des sociétés qu'appartiendrait l'expérience[68]. Les colonies

anglaises étaient dans cette voie où la providence met les peuples

auxquels elle prépare une grande destinée. Le traité d'Utrecht, en

satisfaisant une partie de leurs désirs, augmentait leurs espérances

futures. Aussi jetèrent-elles un cri de triomphe lorsqu'elles virent

tomber les trois plus anciennes branches de l'arbre colonial français.

Cet arbre resta comme un tronc mutilé par la foudre; mais on verra que

ce tronc vigoureux, enfoui dans les neiges du Canada, était encore

capable de lutter contre de rudes tempêtes et d'obtenir de belles

victoires.

[Note 68: Il rappelle à ce sujet l'opinion de Montesquieu: «Transporter

dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est

des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde. A ces gens qui

veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les

prêtres d'Egypte dirent à Solon: _O Athéniens! vous n'êtes que des

enfans_.»]

CHAPITRE III.

COLONISATION DU CAP-BRETON.

1713-1744.

Motifs qui engagent le gouvernement à établir le

Cap-Breton.--Description de cette île à laquelle on donne le nom

d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des

Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire

l'entrepôt général de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de

Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de

peupler l'île.--La principale industrie des habitans est la

pêche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa

Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraités par leurs gouverneurs et

travaillés par les intrigues des Français, menacent d'émigrer à

l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie à Paris en

1719, pour établir l'île St.-Jean voisine du Cap-Breton; le roi concède

en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la Magdeleine.

L'entreprise échoue par les divisions des associés.

Le traité d'Utrecht arracha des mains débiles et mourantes de Louis XIV

les portes du Canada, l'Acadie et l'île de Terreneuve. De ce traité trop

fameux date le déclin de la monarchie française, qui marcha dès lors

précipitamment vers l'abîme de 1792. La nation humiliée parut cependant

vouloir faire un dernier effort, pour reprendre en Amérique la position

avantageuse qu'elle venait de perdre, et elle projeta un système

colonial plus vaste encore que celui qui existait avant la guerre, et

dont l'heureuse terminaison de la découverte du Mississipi, favorisa

l'exécution. En cela le peuple français montrait qu'il n'avait rien

perdu lui-même de son esprit d'entreprise ni de son énergie; mais le

gouvernement n'avait plus la force ni les moyens de le protéger

suffisamment dans une pareille oeuvre. D'ailleurs les circonstances

étaient telles qu'il fallait tout sacrifier à l'existence du

gouvernement et de la dynastie. Louis XIV n'avait-il pas, par le traité

d'Utrecht, acheté le trône d'Espagne pour sa famille au prix de

plusieurs de ses colonies, c'est-à-dire, en violant l'intégrité du

royaume?

La perte des deux provinces du golfe St.-Laurent, laissait le Canada

exposé du côté de l'Océan aux attaques de la puissance qui le touchait

déjà du côté de la terre; de sorte qu'en cas d'hostilités celle-ci

pouvait empêcher tout secours extérieur d'y parvenir, et le séparer

ainsi de sa métropole. Il était donc essentiel tant sous le point de vue

défensif, que pour conserver nos pêcheries et avoir un lieu de relâche

dans ces parages orageux, de changer une situation si compromettante

pour la domination française dans cette partie du monde. Il nous restait

encore dans ces lieux, entre autres îles, celle du Cap-Breton, située

entre l'Acadie et Terreneuve les deux provinces cédées. Cette île qu'on

avait méprisée jusqu'alors, et que l'on était bien aise aujourd'hui de

trouver, quoiqu'elle fût très exposée, pouvait devenir comme une double

épine dans le flanc des nouvelles acquisitions anglaises qu'elle

séparait en deux. On planta le drapeau français sur ses rives désertes,

on commença à y édifier des fortifications considérables et qui

annonçaient la volonté de protéger efficacement l'entrée de la vallée du

St.-Laurent. Ces travaux et l'importance que le Cap-Breton prit tout à

coup en France, attirèrent l'attention de sa rivale. L'Angleterre qui

avait cru, en s'emparant de l'Acadie et de toute l'île de Terreneuve,

porter un coup mortel à la Nouvelle-France, vit avec surprise envelopper

entièrement ses colonies, et s'élever depuis les côtes du Cap-Breton

jusqu'aux sables de Biloxi, une ceinture de forts dont les canons

menaçaient tous les points de leurs vastes frontières. Cette attitude

inattendue lui inspira un étonnement mêlé de crainte. Maîtresse des deux

plus grands fleuves de l'Amérique septentrionale, fleuves qui lui

assuraient la plus grande partie de la traite avec les Sauvages, régnant

sur deux vallées fertiles de mille à douze cents lieues de

développement, dans lesquelles l'on trouve les productions de tous les

climats, la France pouvait acquérir en peu d'années assez de force pour

y être inexpugnable. La jalousie de la Grande-Bretagne et la politique

prévoyante de ses colonies, qui, dans leur anticipation d'indépendance

future, ne désiraient que de voir s'affaiblir le lien d'intérêt commun

qui unissait les métropoles ensemble lorsqu'il s'agissait de tenir les

colons dans la sujétion, se promirent bien chacune avec ses motifs à

elle propres, de réunir, à la première rupture, leurs efforts contre le

nouveau poste français du Cap-Breton. Ce poste s'était ainsi suscité,

par le fait de sa création, dès en naissant, un ennemi redoutable. La

cour de Versailles avait prévu cette hostilité, et ses plans pour y

faire face étaient excellens; mais la langueur dans laquelle le monarque

du Parc aux Cerfs laissait tomber sa puissance au milieu des débauches,

ne permit point de les mettre complètement à exécution: la décrépitude

fut la cause des désastres dont cette île devint le théâtre avant de

passer aux mains de l'étranger.

Le Cap-Breton, situé au midi de l'île de Terreneuve, dont il est séparé

par une des bouches du golfe St.-Laurent de 15 à 16 lieues de large, a,

au sud, le détroit de Canseau d'une lieue de traverse à la péninsule

acadienne; et à l'ouest l'île St.-Jean (ou du Prince-Edouard). Sa

longueur n'est pas tout à fait de 50 lieues. Sa figure à peu près

triangulaire est fort irrégulière cependant, et le pays est tellement

entrecoupé de lacs et de rivières que les deux parties principales ne

tiennent ensemble que par un isthme d'environ 800 verges, qui sépare le

port de Toulouse où est situé St.-Pierre, de plusieurs lacs assez

considérables dont le plus grand s'appelle Le Bras d'Or. Ces lacs se

déchargent au nord-est dans la mer.

Le climat y ressemble à celui de Québec, excepté que le froid y est

moins vif à cause du voisinage de l'Océan. Quoique les brumes et les

brouillards y soient fréquens, l'air n'y est pas malsain. Elle était

couverte de chênes, de pins, d'érables, de planes, de cèdres, de

trembles, &c., tous bois propres à la construction. Son sol est

susceptible de toutes les productions du bas St.-Laurent, et les

montagnes y ayant leur pente au sud, peuvent être cultivées jusqu'à leur

sommet. La chasse et la pêche y étaient très abondantes. Elle renferme

des mines de charbon de terre et de plâtre, dont une partie amoncelée

par bancs au-dessus du sol, était en conséquence plus facile à exploiter

que celle qu'il faut aller chercher, comme aujourd'hui, dans les

entrailles de la terre.

Il y a un grand nombre d'excellens ports, tous situés du côté de la

pleine mer. Les plus beaux sont celui de Ste.-Anne, celui de Louisbourg

qui a près de quatre lieues de tour, et dans lequel on entre par un

passage de moins de quatre cents verges formé par deux petites îles, et

indiqué à la navigation par le cap Lorembec, dont on aperçoit la cime à

douze lieues de distance; celui de Miray situé au nord de de l'île

Scatari et que les gros vaisseaux peuvent remonter six lieues; et enfin

celui des Espagnols, aujourd'hui Sidney, qui a une entrée d'environ

mille pas de largeur, et qui allant toujours eu s'élargissant se

partage, au bout d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur

assez profonds pour faire de très bons havres.

L'île du Cap-Breton n'avait été fréquentée jusque dans les dernières

années, l'été, que par quelques pêcheurs qui y faisaient sécher leur

poisson, et, l'hiver, que par des habitans de l'Acadie qui y passaient

pour faire la traite des pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 elle

attira l'attention de M. Raudot, intendant de la Nouvelle-France, qui

envoya conjointement avec son fils, au ministère un mémoire relatif à

son établissement. Ce mémoire fort circonstancié nous donne une opinion

très favorable des connaissances de cet administrateur; et il est

fâcheux que la direction du commerce canadien n'ait pas toujours été

dans des mains aussi expérimentées. Mais il est vrai aurait-il été

possible à un seul homme de neutraliser, pour le Canada, les effets de

la politique européenne de la France; c'est-à-dire, d'empêcher que

celle-ci en voulant maintenir sa supériorité sur terre, ne la perdît sur

mer, ce qui entraînait la ruine de ses colonies.

L'intendant avait imaginé un nouveau plan pour le commerce de l'Amérique

du Nord, dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand rôle en

devenant l'entrepôt général de cette partie du monde. L'idée en était

neuve et ingénieuse; mais elle était mise au jour dans le moment le

moins favorable pour être bien accueillie. Néanmoins elle ne fut pas

entièrement perdue comme on le verra plus tard.

Après s'être étendu sur les motifs qu'on avait eus d'établir le Canada

et sur le commerce des pelleteries, le seul dont on se fût sérieusement

occupé jusqu'alors, et auquel on avait tout sacrifié, ces deux

administrateurs disaient que le temps était arrivé de donner une

nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France; que la traite des

fourrures devenait de jour en jour moins profitable et cesserait tôt ou

tard, que d'ailleurs elle répandait des habitudes vicieuses et

vagabondes parmi la population, qui négligeait la culture des terres

pour un gain trompeur. Ils faisaient ensuite une comparaison à ce sujet

entre la conduite des Américains et la nôtre. Ceux-là, répétaient-ils,

sans s'amuser à voyager si loin de chez eux comme nous, cultivent leurs

terres, établissent des manufactures, des verreries, ouvrent de mines,

construisent des navires et n'ont jamais regardé les pelleteries que

comme un accessoire. Nous devons les imiter et nous livrer à un commerce

plus avantageux et plus durable. Comme eux encourageons l'exportation

des viandes salées, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des

huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, &c. A mesure

que le chiffre des exportations s'élèvera, celui des importations suivra

une marche ascendante proportionnelle; tout le monde sera occupé, les

denrées et les marchandises seront abondantes, et par conséquent à

meilleur marché; cette activité attirera l'émigration, augmentera les

défrichemens, développera la pêche et la navigation, et répandra enfin

une vie nouvelle dans tous les établissemens de cette contrée

aujourd'hui si languissante. Ils démontraient par un raisonnement

parfaitement conforme aux meilleurs principes de l'économie politique

moderne, les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour la

France elle-même; car qu'on ne dise pas, ajoutaient-ils, que si le

Cap-Breton tire du Canada une partie de ses denrées que la France peut

lui fournir, c'est autant de défalqué du commerce du royaume; celui-là

achètera d'autant plus de marchandises françaises qu'il vendra de

produits, et plus les manufactures de France emploieront de bras, plus

sa population augmentera et plus elle consommera de productions

agricoles. Ils terminaient ce long document par insister avec force sur

la nécessité de coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt général dans

cette île qui se trouvait entre la mère-patrie et l'Acadie, Terreneuve

et le Canada, et au centre des pêcheries. Cette île pourrait fournir de

son cru, à la première, des morues, des huiles, du charbon de terre, du

plâtre, des bois de construction, etc.; aux autres, des marchandises

entreposées venant de France, qu'elle échangerait contre les denrées de

ces diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils encore, ce n'est

pas seulement en augmentant la consommation des marchandises en Canada

que l'établissement projeté serait utile au royaume, on pourrait aussi

faire passer des vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des

taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont très peuplées et qui en

achèteraient beaucoup, quand même ce négoce ne serait pas permis. En un

mot M. Raudot voulait faire du Cap-Breton dans les limites des

possessions françaises, ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui pour

le monde, le centre du commerce. Si nous établissions maintenant un

chemin de fer entre Halifax et l'extrémité supérieure du Canada, le

projet de M. Raudot avec la variante cependant d'Halifax au lieu de

Louisbourg, serait bien près de sa réalisation puisque la différence

entre les deux entreprises ne tiendrait qu'à celle des circonstances

diverses du transport entre ces deux époques. En 1706 l'entrepôt avait

besoin de voies liquides pour recevoir et expédier dans toutes les

directions les productions et les marchandises. Aujourd'hui un entrepôt

peut être placé aussi bien au centre d'un continent qu'au sein d'une

mer, parce que l'on peut sur terre faire rayonner des chemins de fer

tout aussi bien que des vaisseaux sur l'Atlantique, et que la vapeur

franchit les espaces même avec plus de rapidité sur le premier que sur

le dernier élément. Ce projet, M. Raudot voulait en confier l'exécution,

non à une compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans cesse l'avenir

au présent, mais au gouvernement qu'il priait de s'en charger, entrant

dans les détails les plus minutieux pour lui en démontrer les facilités;

mais la guerre que la France soutenait alors contre l'Europe entière et

qui occupait toute l'énergie et toutes les forces du royaume, absorbant

une partie de sa jeunesse et le trop-plein de la population, ne lui

laissait ni le temps ni les moyens de penser à une pareille entreprise.

Après la guerre cependant, les choses ayant subi des altérations

profondes, la réalisation de ce projet devint non seulement utile, mais

d'une absolue nécessité.

L'on commença par changer le nom du Cap-Breton pour lui donner celui

d'Ile-Royale, qu'il n'a conservé que durant le temps qu'il est resté

entre les mains des Français. L'on choisit ensuite pour quartier général

le Havre à l'Anglais dont le nom fut aussi remplacé par celui de

Louisbourg. Ce port situé au milieu d'un terrain stérile, ne pouvait

être fortifié qu'à grands frais, parce qu'il fallait tirer les matériaux

de fort loin. Bien des gens auraient préféré le port Ste.-Anne qui est

plus spacieux, très facile à rendre presqu'imprenable, et entouré d'un

pays abondant en marbre et en bois de commerce. M. de Costa Bella, qui

venait de perdre son gouvernement de Plaisance cédé aux Anglais, fut

chargé de commencer la nouvelle colonie et de jeter les fondemens de

Louisbourg.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 14 / 31 段