La plus grande partie des Acadiens se soumit alors au joug des Anglais,

qui, suivant leur usage, envoyèrent des troupes pour incendier les

habitations de ceux qui tenaient encore pour la France. Un de ces

partis, composé d'une soixantaine de soldats, fut encore surpris par les

Sauvages; tout fut tué ou pris, il n'échappa qu'un seul homme. Le

théâtre de ce combat se nomme aujourd'hui l'Anse du Sang. Ce succès fit

prendre de nouveau les armes à 500 Acadiens, qui, avec tous les Sauvages

qu'ils purent rencontrer, se tinrent prêts à reprendre Port-Royal dès

que le gouverneur de Plaisance leur aurait envoyé, pour les commander,

M. l'Hermite dans l'habileté et le courage duquel ils avaient la plus

grande confiance. Mais ce gouverneur les ayant fait informer qu'il avait

besoin de tout son monde, et qu'il était incapable de laisser aller un

seul officier, ils abandonnèrent leur entreprise et se dispersèrent. La

perte de l'Acadie fut très sensible à la France, malgré son état

d'abaissement. M. de Pontchartrain, ministre de la marine, écrivit à M.

de Beauharnais, intendant de la Rochelle et de Rochefort: «Je vous ai

fait assez connaître combien il est important de reprendre ce poste

(Port-Royal), avant que les ennemis y soient solidement établis. La

conservation de toute l'Amérique septentrionale et le commerce des

pêches le demandent également: ce sont deux objets qui me touchent

vivement, et je ne puis trop les exciter (le gouverneur général et

l'intendant de la N.-France) à les envisager avec les mêmes yeux». Le

ministre aurait voulu que M. de Vaudreuil se chargeât de reprendre

Port-Royal avec les milices canadiennes et le peu de troupes dont il

pouvait disposer; celui-ci de son côté demandait seulement deux

vaisseaux avec ce qu'ils pourraient porter d'hommes et de munitions.

Tout faible qu'était ce secours, il ne fut pas possible de le lui

envoyer. M. de Vaudreuil cependant, qui sentait toute l'importance de

Port-Royal, allait y détacher, comme on vient de le dire, le marquis

d'Alognies, lorsque l'arrivée de l'amiral Walker dans le fleuve, fit

donner un contre-ordre. En vain M. de Pontchartrain voulut-il former en

France une société de marchands assez puissante pour remettre l'Acadie

sous la domination du roi, et y former des établissemens solides,

personne ne goûta une entreprise dont les avantages ne paraissaient

certains que pour l'Etat. Alors les habitans de cette province,

abandonnés à eux-mêmes et sans espérance de secours, n'eurent plus

d'autre alternative que de se soumettre entièrement, afin de sauver des

récoltes qui constituaient toute leur subsistance pour l'année; mais ces

fidèles et malheureux Acadiens, si dignes d'un meilleur sort, firent

dire secrètement à M. de Vaudreuil que le roi n'aurait jamais de sujets

plus dévoués qu'eux, paroles qui auraient dû soulever la France d'une

extrémité jusqu'à l'autre pour la défense de ce noble esprit de

nationalité qui fait la véritable grandeur des peuples.

Après la prise de Port-Royal, le colonel Nicholson était retourné à

Londres pour la deux ou troisième fois, toujours pour solliciter la

métropole d'entreprendre la conquête du Canada, qui était le grand

boulevard des Français dans l'Amérique continentale. Le colonel Schuyler

y avait été envoyé l'année précédente, par la Nouvelle-York, dans la

même vue de représenter au gouvernement la nécessité absolue de faire

cette conquête. Cinq chefs iroquois l'accompagnaient. Dans un discours

prononcé devant la reine Anne, ils l'assurèrent de leur fidélité, et

demandèrent son secours pour subjuguer leur ennemi commun, le Français.

La Grande-Bretagne pensa qu'il ne serait pas prudent de se refuser à une

entreprise demandée avec tant d'ardeur et tant de persistance;

prévoyait-elle alors que les Français, priés à leur tour par eux,

aideraient ces supplians importuns à la chasser plus tard, elle aussi,

du Nouveau-Monde? M. St.-John, depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui

avait plus d'imagination que d'esprit, plus de brillant que de solide,

était alors ministre. Non seulement il promit des forces suffisantes

pour faire la conquête du Canada, mais il s'intéressa à cette entreprise

comme s'il en avait été le premier auteur; il se vantait d'en avoir

formé le plan; des préparatifs proportionnés à la grandeur du projet

furent ordonnés, et le chevalier Hovenden Walker arriva à Boston le 25

juin (1711) avec une flotte portant un bataillon de soldats de marine et

sept régimens de vétérans tirés de l'armée du duc de Marlborough, sous

les ordres du général Hill, frère de madame Masham, qui avait remplacé

la duchesse de Marlborough comme favorite de la reine Anne. Lorsque M.

St.-John apprit l'arrivée de la flotte à Boston, il écrivit avec

triomphe au duc d'Orrery: «vous pouvez être assuré que nous sommes

maîtres à l'heure qu'il est de toute l'Amérique septentrionale.» La

nouvelle de cette arrivée attendue depuis si long temps et avec tant

d'impatience, se répandit rapidement dans toutes les colonies anglaises,

où elle fut reçue avec des transports d'ivresse; l'assemblée de la

Nouvelle-York vota une adresse de remercîment à la reine, et envoya une

députation pour féliciter le colonel Nicholson sur le succès de sa

mission. Elles mirent dans un mois deux armées sur pied, complètement

équipées et approvisionnées[62].

[Note 62: M. de Costa Bella avait, sur l'ordre de la cour, envoyé

vainement M. de la Ronde à Boston pour tâcher de dissuader les habitans

de fournir de nouveaux secours à la flotte anglaise destinée à agir

contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain fût dans une grande

ignorance des sentimens de ces habitans. _Lettre interceptée

(traduction) de M. de Costa Bella à M. de Pontchartrain du_ 23 _juillet_

1711, _laquelle se trouve dans l'Appendice de la défense de l'amiral

Walker_.

Forces du Canada en 1709.

Montréal 1200 hommes de 15 à 20 ans,

Trois-Rivières 400 h.

Québec 2200 h.

Troupes 350 h.

Matelots des navires 200 h.

Sauvages 500 h.

----

Total 4850.

_Documens de Paris._]

Deux régimens de troupes provinciales se joignirent aux réguliers du

général Hill, ce qui porta son armée à 6463 fantassins munis d'un train

considérable d'artillerie et de toutes sortes d'appareils de guerre. La

flotte composée de 88 vaisseaux et transports[63], mit à la voile le 30

juillet. Quelque temps après le colonel Nicholson s'avança à Albany avec

quatre mille hommes et environ six cents Iroquois, afin de pénétrer en

Canada par le lac Champlain; c'était le plan d'invasion de 1690. Rendu

sur les bords du lac St.-Sacrement, il s'arrêta pour attendre l'arrivée

de l'amiral Walker devant Québec. Ce pays semblait perdu sans ressource.

Aux quinze ou seize mille soldats et matelots qui marchaient contre lui,

il avait à peine cinq mille hommes capables de porter les armes à

opposer; la providence le sauva.

[Note 63: Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l'Appendice du

_Journal of the Canada Expedition_ par l'amiral Walker. Les Annales

américaines se trompent en disant 68.]

La prise de Port-Royal avait fait une sensation pénible et profonde en

Canada, non pas à cause de la chute de ce poste, qui était réellement de

peu de chose en lui-même; mais à cause de la faiblesse ou de l'apathie

que montrait la France, et de la détermination où les colonies

anglo-américaines paraissaient être de faire tous les sacrifices pour

renverser sa puissance dans ce continent. Cependant lorsque les

Canadiens virent, d'un côté, une flotte ennemie entrer dans leur fleuve,

et, de l'autre, une armée s'avancer sur le lac Champlain, ils ne

s'abandonnèrent pas à des pensées d'abattement; ils songèrent qu'ils

avaient eux-mêmes envahi plus d'une fois le pays de ceux qui venaient

les attaquer à leur tour, qu'ils les avaient vu fuir devant eux dans la

Nouvelle-York et dans la Nouvelle-Angleterre, à Terreneuve et dans la

baie d'Hudson. Leur ancienne énergie reprit son empire, et à la voix du

gouverneur tout le monde courut aux armes.

D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer aux Iroquois qui menaçaient la

partie supérieure du pays, manda les Indiens occidentaux, qui

descendirent au nombre de quatre à cinq cents avec MM. de St.-Pierre et

Tonti et quelques Canadiens. En même temps voulant toujours les ménager,

il envoyait le baron de Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie

dans les cantons pour y contrecarrer l'effet des intrigues de Schuyler

et les engager à observer la neutralité. Les Iroquois ne purent cacher

que la plus grande partie de la confédération penchait pour les Anglais,

moins gagnée encore par les présens qu'ils en avaient reçus, que

persuadée que le Canada ne pouvait humainement éviter d'être accablé

sous les efforts de l'ennemi, en voyant les vastes préparatifs qui se

faisaient de toutes parts.

Cependant toute la population jusqu'aux femmes montrait en Canada la

résolution d'opposer une vive résistance. L'on apprit de plusieurs

sources à la fois le départ de la flotte anglaise de Boston. Le marquis

de Vaudreuil donna un grand festin à Montréal à environ huit cents

Sauvages alliés, qui levèrent la hache et entonnèrent le chant de guerre

au nom d'Ononthio. Le gouverneur descendit ensuite à Québec, où il fut

suivi parles Abénaquis qui s'étaient établis à St.-François et à

Bécancourt, au commencement de la guerre, afin d'opposer une digue aux

irruptions des Iroquois. Il trouva cette ville en état de soutenir un

long siège. Il y avait plus de 100 pièces de canon en batterie. Les

rives du fleuve au-dessous de Québec étaient si bien gardées, que

l'ennemi n'aurait pu y opérer de débarquement dans les lieux habités

sans livrer un combat dans une position désavantageuse. Chacun avait son

poste marqué, où il devait se rendre à l'apparition de la flotte. On

attendait l'ennemi avec anxiété, mais avec cette anxiété d'hommes qui

ont résolu de faire leur devoir et qui savent que de leur courage dépend

le salut de leur patrie. Enfin un habitant vint annoncer un soir du mois

de septembre qu'il avait vu 90 ou 96 voiles dans le bas du fleuve.

C'était l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent. Il s'avançait

moins comme un capitaine qui entreprend une campagne difficile, que

comme un conquérant qui n'a plus qu'à aviser au soin de ses glorieux

trophées et des guerriers qui les lui ont fait obtenir. L'attaque de

Québec n'était pour rien dans ses préoccupations; cette ville, suivant

lui, ne songerait certainement pas à se défendre, lorsqu'elle le verrait

paraître. Il n'était occupé que des moyens démettre dans ce climat

rigoureux, sa flotte en hivernage dans le port de la ville conquise.

Après avoir roulé plusieurs plans dans sa tête soucieuse, il s'arrêta à

celui-ci; il ferait dégréer ses vaisseaux et débarquer tout ce qu'ils

portaient, jusqu'à leurs mâts; ensuite il les ferait monter à sec sur le

rivage, hors de l'atteinte des glaces, à l'aide de chameaux et autres

puissans appareils; évidemment cet expédient paraissait infaillible,

mais il était prématuré. L'inquiétude de l'amiral venait de ce qu'il

croyait que le fleuve se congelait jusqu'au fond. L'on sait que le

St.-Laurent a près de cent pieds de profondeur dans le port de Québec;

mais on peut être physicien médiocre et excellent homme de mer.

Les élémens vinrent le tirer rudement de ces préoccupations oiseuses. Un

gros vent de sud-est s'éleva avec une brume épaisse qui enveloppa sa

flotte et empêcha de rien voir; les pilotes ne purent plus se

reconnaître. Un ancien navigateur canadien, retenu prisonnier à bord du

vaisseau amiral, avertit de ne pas courir trop au nord. On refusa de

l'écouter. On était dans la nuit du 22 août: le vent augmentait

toujours. Deux heures après cet avertissement, l'on se trouva au milieu

d'îles et de rescifs dans le danger le plus imminent, et personne ne

s'en doutait. Un officier de l'armée de terre étant par hasard sur le

pont de l'Edgar, aperçut tout-à-coup des brisans sur sa droite, il

courut en informer l'amiral, qui ne voulut pas le croire, pensant que

c'était l'effet de la peur. Le même officier redescendit une seconde

fois, et le pria instamment de venir, que l'on voyait des écueils de

tous côtés. «Sur ces importunités répétées, et entendant plus de bruit

et de mouvement qu'à l'ordinaire, dit l'amiral, je passai ma robe de

chambre et mes pantoufles, et je montai sur le pont. En effet, j'y

trouvai tout le monde dans une frayeur et dans une confusion étrange».

La direction des vaisseaux fut immédiatement changée; mais huit

transports se brisèrent sur l'île aux oeufs, l'une des Sept-Iles, et

près de neuf cents hommes périrent sur les dix-sept cents officiers et

soldats qu'ils portaient. On reconnut ensuite parmi les noyés, rejetés

sur la plage par les vagues, deux compagnies entières des gardes de la

reine, et plusieurs familles écossaises qui venaient pour s'établir dans

le pays. L'on trouva aussi parmi d'autres objets, un grand nombre

d'exemplaires imprimés d'un manifeste adressé aux habitans du Canada, et

que Charlevoix rapporte tout au long. Dans cette pièce singulière, le

général Hill déclare les Canadiens sujets anglais en vertu de la

découverte de l'Amérique septentrionale par Cabot, et que la France n'a

possédé le pays qu'à titre de fief relevant de l'Angleterre!

Après ce désastre, Walker retourna sur ses pas et alla jeter l'ancre

dans la baie des Espagnols au Cap-Breton. Comme la traversée de Boston

avait été extrêmement longue, et qu'il ne restait plus de vivres sur la

flotte que pour dix semaines, il fut décidé à l'unanimité, dans un

conseil de guerre, d'abandonner l'entreprise sur Québec, et sur

Plaisance qui devait être attaqué ensuite, et de s'en retourner chacun

dans son pays, savoir, les Américains à Boston et les Anglais en Europe.

En conséquence de cette résolution, la flotte cingla vers Portsmouth, où

pour comble de malheur le vaisseau amiral, l'Edgar, de 70 canons, sauta

et entraîna dans sa destruction quatre cents hommes, outre un grand

nombre de personnes qui étaient venues à bord pour visiter leurs amis.

Ces malheurs ne s'arrêtèrent pas là; le Feversham de 36 carrons et 3

transports qui suivaient la flotte, se perdirent aussi dans les parages

du fleuve ou du golfe St.-Laurent[64].

[Note 64: That the ministry, after my return to Britain, were sensible

how desesperate the navigation was in those seas; and yet that they were

as industrious to conceal it, appears not only by the author of the

_Post-Man_ being found fault with for giving an account thereof in his

paper, but also that the Gazette mentioned nothing of the loss of the

Feversham and three store ships laden with provisions following us to

Quebec; which accident may furnish matter for some not frivolous

speculations. Introduction p. 24. L'amiral Walker de retour de sa

malheureuse expédition, fut mis à la retraite et son nom fut biffé de la

liste des officiers généraux de la marine.]

La nouvelle de la retraite des Anglais ayant été apportée à Québec par

des pêcheurs de Gaspé, le gouverneur renvoya M. de Ramsay à Montréal

avec six cents hommes; il y monta lui-même bientôt après avec un pareil

nombre de soldats, et forma avec le corps de troupes resté sous les

ordres du baron de Longueuil pour garder le haut de la colonie, une

armée de trois mille fusils. Il lui fit prendre position auprès de

Chambly, afin de livrer bataille au colonel Nicholson s'il débouchait

par le lac Champlain. Mais le commandant américain ayant appris les

malheurs de la flotte, s'était hâté de décamper; et ses troupes

découragées avaient repris, pour la seconde fois depuis deux ans, le

chemin de leurs provinces sans avoir brûlé une cartouche. Alors les

craintes du Canada passèrent dans les colonies anglaises; la frayeur

s'empara aussitôt de leurs frontières; Albany fut dans la consternation;

on s'empressa de faire réparer les forts avancés, et une partie de la

milice resta sous les armes. Ainsi elles n'avaient fait tant de dépenses

que pour se voir, à la fin de la guerre, accablées de dettes et réduites

à défendre leurs propres foyers.

Cependant tandis que l'Angleterre dirigeait son épée droit au coeur de

la puissance française dans ce continent, sa politique avait armé contre

elle, par le moyen des Iroquois, une nation brave, indomptable et

féroce, les Outagamis, vulgairement nommés les Renards; ils habitaient à

l'ouest du lac Michigan. Ils avaient promis de brûler le fort du

Détroit, et de massacrer tous les Français qui se trouveraient dans ces

contrées. Les Kikapous et les Mascontins étaient entrés dans le complot.

M. Dubuisson, qui commandait au Détroit, sut ce complot d'un Outagami

chrétien; il appela sur le champ les Hurons et les Outaouais ses alliés

auprès de lui: «Nous voici autour de toi, dirent ces braves, tu nous as

retirés du feu des Outagamis il y a douze lunes, nous venons exposer

notre vie pour ton service; nous mourrons avec plaisir pour notre

libérateur. La seule grâce que nous te demandons, c'est que tu prennes

soin de nos femmes et de nos enfans si nous succombons, et que tu mettes

un peu d'herbe sur nos corps afin qu'ils reposent en paix».

Dubuisson marcha avec les Canadiens et ses alliés contre les Outagamis;

il dut les assiéger dans leur fort; ils firent une défense désespérée,

et n'ayant pu obtenir de capitulation, ils s'échappèrent pendant une

nuit orageuse; mais on les atteignit à quatre lieues de là, et on en fit

un carnage affreux; tous les prisonniers furent massacrés. La perte

s'éleva du côté des vaincus à plus de deux mille personnes, tant hommes

que femmes et enfans. On n'avait pas encore vu une pareille tuerie chez

les Indiens. Ce résultat ôta tout espoir aux Anglais de s'élever au

moins pour le moment dans l'Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il

était d'une importance vitale de les empêcher de prendre pied dans cette

partie du continent; car s'ils devenaient maîtres de ce point, la

communication entre le Canada et la vallée du Mississipi se trouvait

coupée, et ces deux vastes provinces tombaient d'elles-mêmes comme les

branches d'un arbre qu'on sépare de leur tronc.

Vers la même époque le gouverneur général fit rétablir le fort

Michilimackinac abandonné depuis quelques années, et ajusta tous les

sujets de mécontentement qui existaient entre les Français et les

peuples septentrionaux et occidentaux, ou entre ces divers peuples

eux-mêmes. Il savait profiter avec une rare intelligence des intérêts

des uns et des autres pour paralyser les efforts des colonies anglaises

qui travaillaient à les détacher de la France; et c'était plus avec des

raisons qu'il faisait triompher sa politique, qu'avec les forces dont il

pouvait disposer. Une seule imprudence aurait pu soulever la

confédération iroquoise au commencement de la guerre. Par une attitude

digne, il conserva le respect de tous les peuples indigènes; par son

calme et sa prudence, il leur dissimula sa faiblesse.

Un instant en 1712, le bruit se répandit que l'Angleterre armait encore

une flotte pour assiéger Québec; cette nouvelle qui se trouva fausse, ne

servit qu'à prouver le dévouement des habitans de cette capitale. Le

commerce, toujours si généreux et si patriotique, avança cinquante mille

écus au gouverneur pour augmenter les fortifications de la ville.

C'était une somme très considérable pour le temps. Mais le sort des

colonies françaises s'était décidé sur un autre champ de bataille. La

guerre en Europe touchait à sa fin. Dès le commencement de 1711 un agent

secret de Londres avait été envoyé à Paris. L'année suivante une

suspension d'armes qui s'étendait aux colonies fut signée entre la

France et l'Angleterre.

Cette révolution dans les affaires avait été amenée d'abord par la

disgrace de la favorite de la reine Anne, la duchesse de Marlborough qui

entraîna les whigs dans sa chute; et ensuite par la mort de l'empereur

Joseph II, qui eut pour successeur celui qui disputait le trône

d'Espagne au duc d'Anjou. Les alliés furent peu portés après cet

événement à combattre pour donner une nouvelle couronne à celui qui

était déjà assez puissant avec celle de l'empire.

Malgré la retraite des Anglais, le prince Eugène, qui commandait les

Autrichiens, était encore supérieur de 20,000 hommes à l'armée

française; et les conférences d'Utrecht ne rassuraient point la France

épuisée et qui avait perdu tout espoir; elle n'osait plus croire au

succès. Louis XIV, courbé vers la tombe et voyant périr presque toute sa

famille en peu de temps, fit preuve en cette circonstance d'une grandeur

d'âme qui l'élève beaucoup plus dans l'estime des hommes que la fierté

qu'il déploya dans ses jours prospères[65]. Il annonça qu'en cas de

nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il

la conduirait à l'ennemi malgré son âge de soixante-et-quatorze ans, et

qu'il périrait à la tête. Cette résolution n'était pas une menace vaine:

on a vu ce que peut un peuple qui combat pour son existence, en France

sous Charles VII et en 1793; en Allemagne, en 1813, et plusieurs fois en

Amérique depuis 1775.

[Note 65: Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute sa

famille par des morts prématurées, sa femme à 45 ans, son fils unique à

50; et un an après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit

fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphine sa femme, leur fils aîné

le duc de Bretagne, portés à Saint-Denis au même tombeau, au mois

d'avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le

trône, était dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri,

frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans

le même tems passa du berceau au cercueil.

«Ce temps de désolation laissa dans les coeurs une impression si

profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes

qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes. Louis XIV

dévorait sa douleur en public: il se laissa voir à l'ordinaire; mais en

secret les ressentimens de tant de malheurs le pénétraient et lui

donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à

la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la paix, et

dans un tems où la misère désolait le royaume. On ne le vit pas

succomber un moment à ses afflictions.»

Voltaire: _Siècle de Louis_ XIV.]

Ce monarque aurait dû pour sa gloire mourir avec le siècle dans lequel

il était né; le suivant devait être fatal à lui et à tous les siens. En

effet, dès le début, cet âge est marqué par le naufrage de la gloire de

ce prince, qui fut longtems le premier de la terre; et la fin est à

jamais mémorable par la chute d'un trône qu'il avait entouré d'un

pouvoir absolu, et par la mort violente ou la dispersion de toute sa

famille.

Les revers de la guerre de la succession d'Espagne et le traité

d'Utrecht, ont précipité la chute de la puissance française en Amérique,

quoique cette chute ait été produite par d'autres causes, comme on l'a

dit plus d'une fois ailleurs.

Par le traité fameux auquel nous venons de faire allusion, et qui fut

signé le 11 avril 1713, Louis XIV céda à l'Angleterre la baie d'Hudson,

l'île de Terreneuve et l'Acadie, c'est-à-dire tous les pays situés sur

le littoral de la mer Atlantique, sur laquelle il ne resta plus à la

France que l'embouchure du St.-Laurent et celle du Mississipi dans la

baie du Mexique; elle se réserva seulement le droit de faire sécher le

poisson sur une partie de l'île de Terreneuve. On peut juger, dit

Raynal, combien ces sacrifices marquaient son abaissement, et combien il

en dut coûter à sa fierté de céder trois possessions qui formaient avec

le Canada, l'immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle-France.

Les historiens français nous ont laissé un tableau fidèle de cette

époque célèbre, et des causes de la grandeur et des revers de Louis XIV.

Pendant près de quarante ans, il avait dominé l'Europe conjurée après

l'avoir vaincue dans trois guerres longues et sanglantes. Cette période

avait été illustrée par de grands génies en tous genres, et par les plus

grands capitaines que les modernes eussent encore vus.

«L'Europe, dit un historien célèbre, s'était armée contre lui, et il

avait résisté, il avait grandi encore. Alors il se laissa donner le nom

de grand. Le duc de La Feuillade alla plus loin. Il entretint un

luminaire devant sa statue, comme devant un autel. On croit lire

l'histoire des empereurs romains.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 13 / 31 段