A la première rupture de la paix, les Anglais avaient fait comme en

Acadie des dégâts considérables sur les côtes de la partie française de

l'île. Ce ne fut qu'en 1703 que l'on pût commencer à y prendre sa

revanche. D'abord l'on attaqua et l'on prit d'assaut en plein jour le

Forillon, poste assez important où quelques navires furent incendiés.

Dans l'hiver on continua les ravages, et l'on fit subir de grandes

pertes au commerce de l'ennemi; mais ce n'était là que les préludes

d'attaques plus sérieuses. M. de Subercase qui y avait remplacé M. de

Brouillan, passé au gouvernement de l'Acadie, avait repris, avec

l'agrément de la cour, le plan de M. d'Iberville de mettre toute l'île

sous la domination française; et pour lui en faciliter l'exécution, le

roi lui avait permis de prendre cent Canadiens et douze officiers

commandés par M. de Beaucourt, qui débarquèrent à Terreneuve dans

l'automne. Il se trouva à la tête de 450 hommes, soldats, Canadiens,

flibustiers et Sauvages, tous gens déterminés et accoutumés à faire des

marches d'hiver. Il se mit en campagne le 15 février 1705, et se dirigea

vers St.-Jean. Le 26, cette troupe intrépide était à Rebou, à quelques

lieues de cette ville, ayant traversé quatre rivières rapides au milieu

des glaces qu'elles charriaient, et souffert cruellement du froid. Les

habitans, effrayés en voyant paraître des guerriers que les obstacles

avaient rendus plus farouches, tombèrent à genoux dans la neige devant

eux et demandèrent quartier. Après avoir pris deux jours de repos à

Rebou, M. de Subercase se remit en chemin; mais cette halte, nécessitée

par les fatigues de la marche, avait donné le temps à St.-Jean de

recevoir des nouvelles de son approche; de sorte que quand il se

présenta devant la ville, elle s'était mise en état de défense.

Néanmoins il ordonna l'attaque; elle fut faite avec vigueur; mais les

deux forts qui la protégeaient se défendirent avec tant de courage et

firent un feu si vif de mortier et de canon, que l'on fut obligé de se

retirer; mais ce ne fut qu'après avoir mis le feu à la ville[54]. Les

français se rejetèrent sur la campagne qu'ils ravagèrent au loin. En

revenant ils brûlèrent le bourg du Forillon, épargné l'année précédente.

Montigny avec une partie des Canadiens et des Sauvages réduisit tous les

établissemens de la côte en cendre, et la terreur était si grande parmi

les pauvres habitans, qu'il n'avait que la peine de recueillir les

prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais à Terreneuve que l'île de la

Carbonnière et les forts de St.-Jean, que l'on n'avait pu prendre. Cette

irruption néanmoins n'avait été qu'un orage. Le calme revenu, les flots

débordés se retirèrent, on enleva les débris qu'ils avaient faits, et

tout rentra dans l'ordre accoutumé.

[Note 54: _American Annals_: Humphrey.]

Mais trois ans étaient à peine écoulés depuis l'expédition de M. de

Subercase, que M. de St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont M. de

Costa Bella était alors gouverneur, proposa à ce dernier de faire une

nouvelle tentative sur St.-Jean, entrepôt général des Anglais dans

l'île, offrant de l'entreprendre à ses dépens. Il rassembla environ 170

hommes parmi lesquels il y avait des Canadiens et des soldats, et

s'étant mis en marche sur la neige le 14 décembre, il arriva dans la

nuit du 1er janvier 1709 à quelque distance de St.-Jean qu'il alla

reconnaître à la faveur de la clarté de la lune. Après cet examen, il

fit ses préparatifs pour donner l'assaut, et l'on se remit en marche en

s'excitant les uns les autres. On fut près d'échouer par la trahison des

guides. M. de St.-Ovide qui était en tête fut découvert à trois cents

pas des premières palissades, d'où on lui tira des coups de fusil; il

continua cependant toujours d'avancer, et pénétra ainsi jusqu'à un

chemin couvert qu'on avait oublié de fermer; on s'y précipita aux cris

de vive le roi! L'on traversa le fossé malgré le feu de deux forts qui

blessa dix hommes. On planta deux échelles contre les remparts qui

avaient vingt pieds de haut; St.-Ovide monta le premier suivi de six

hommes dont trois furent grièvement blessés derrière lui. Au même

instant, une autre colonne atteignait aussi le sommet du rempart sur un

autre point, et s'élançait dans la place conduite par MM. Despensens,

Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil, d'Aillebout et Johannis,

tous Canadiens. L'on s'empara du corps de garde et de la maison du

gouverneur, qui fut fait prisonnier après avoir reçu trois blessures. Le

pont-levis fut baissé et le reste des assaillans entra. Ce n'est

qu'alors que l'ennemi déposa les armes.

Ainsi en moins d'une demi-heure, l'on prit deux forts qui auraient pu

arrêter une armée entière; car ils étaient armés de 48 canons et

mortiers, et défendus par plus de quatre-vingts soldats et huit cents

miliciens bien retranchés[55], mais la porte souterraine par où ceux-ci

devaient passer, se trouva si bien fermée qu'on ne put l'enfoncer assez

vite. Il restait un troisième fort à l'entrée du port, gardé par une

compagnie de soldats et muni de vivres pour plusieurs mois, de canons,

de mortiers et de casemates à l'épreuve des bombes; il se rendit

néanmoins au bout de 24 heures.

[Note 55: _Lettres du major Lloyd datées octobre et novembre_ 1708,

c'est-à-dire deux ou trois mois avant le siége et consignées dans un

registre manuscrit qui a appartenu à M. Pawnall, et qui se trouve

maintenant dans les archives provinciales. Ce régistre est composé

principalement d'extraits des procès verbaux du _Board of Colonies and

plantations_. On y lit ce qui suit sur la situation de St.-Jean

alors.--«The garrison was in as good a condition as he desired; the

company (80 men besides the officers) was complete; there were near 800

of the inhabitants under the covert of the fort; and all things were in

as good posture, etc. Captain Moody and others say that there were 48

pieces of cannon, mortars etc, and a great quantity of ammunition of

war».]

M. de St. Ovide écrivit immédiatement en France et au gouverneur, M. de

Costa Bella, pour annoncer sa conquête, mais ce procédé mécontenta ce

dernier qui fut blessé de ce que son lieutenant eût écrit directement à

la cour en même temps qu'à lui-même; il l'en blâma, et lui envoya une

frégate pour transporter les munitions de guerre, les prisonniers et

l'artillerie de St.-Jean à Plaisance, et il lui enjoignit de s'embarquer

lui-même pour revenir, après avoir détruit les fortifications. Le roi

qui avait d'abord approuvé la détermination de M. de Costa Bella

partagea ensuite le sentiment de St.-Ovide, qui voulait que l'on gardât

St.-Jean, mais il était trop tard.

L'île de Carbonnière était le seul poste ennemi qu'on n'eût pas encore

enlevé à Terreneuve. M. de Costa Bella ne recevant point de France les

secours qu'on lui avait promis pour en faire la conquête, organisa

l'année suivante deux détachemens, qui se mirent en marche l'un par

terre et l'autre dans trois chaloupes, le tout sous les ordres d'un

habitant de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand. Ils arrivèrent à la baie

de la Trinité dans le voisinage de la Carbonnière sans avoir été

découverts. Ils y trouvèrent une frégate de 30 pièces de canon et de

cent trente hommes d'équipage, appelée _The Valor_ qui avait convoyé une

flotte de vaisseaux marchands. Bertrand en la voyant ne put étouffer son

désir de corsaire, il résolut d'en tenter l'abordage; trois chaloupes,

portant chacune vingt-cinq hommes, s'y dirigèrent rapidement à force de

rames en plein jour. Bertrand le premier sauta sur le pont. Dans un

instant le capitaine anglais fut tué, tous les officiers furent mis hors

de combat et l'équipage rejeté entre les deux ponts, où il se défendit

avec beaucoup de courage. C'est alors que fut tué l'intrépide Bertrand;

sa mort fit chanceler sa bande; mais un de ses lieutenans prit sa place

et l'on se rendit maître enfin du vaisseau. Au même instant deux

corsaires, l'un de 22 canons et l'autre de 18, ayant été informés de ce

qui se passait, arrivèrent à pleines voiles, et chacun prenant un côté

ils se mirent à canonner la frégate que les Français venaient de

prendre. Mais les vainqueurs refusèrent de commencer un second combat,

et leur chef fut obligé de faire couper les câbles et de profiter du

vent pour sortir de la baie; ce qu'il fit sans être poursuivi.

Cependant le détachement venu par terre voyant cela, se jeta sur les

habitations, les pilla et retourna à Plaisance chargé de butin. L'île de

la Carbonnière, protégée par sa situation reculée, fut sauvée une fois

encore.

Ainsi les Français se promenaient en vainqueurs d'un bout à l'autre de

l'île, depuis presque le commencement de la guerre; mais la petitesse de

leur nombre les empêchait de garder le pays conquis. Il ne leur restait

que la gloire d'avoir déployé un courage admirable et empêché peut-être

l'ennemi de venir les attaquer chez eux. Il n'est guère permis de douter

que si la France avait été maîtresse des mers, toute l'île ne fût passée

sous sa domination; mais l'on verra que tant d'actes de valeur et tant

d'effusion de sang devinrent inutiles, et que le sort des colons de

Terreneuve se décidait sur un autre champ de bataille, où la fortune

devenue contraire se plaisait à accabler la France.

Cependant les colonies anglo-américaines se sentaient humiliées des

échecs répétés qu'elles avaient déjà éprouvés dans cette guerre, et du

rôle qu'elles y jouaient. Terreneuve dévastée, le Massachusetts toujours

repoussé de l'Acadie, la Nouvelle-York et les provinces centrales

cernées par les Canadiens et leurs nombreux alliés et n'osant remuer de

peur d'exciter l'ardeur guerrière de tant de peuples, c'était là une

situation qui blessait leur intérêt et leur orgueil, et elles désiraient

vivement en sortir. La conquête de toute la Nouvelle-France était à

leurs yeux l'unique moyen d'en prévenir pour jamais le retour, et de

parvenir à cette supériorité qui leur assurerait tous les avantages de

l'Amérique et de la paix; elles ne cessaient point de faire des

représentations à la métropole dans ce sens. L'assemblée de la

Nouvelle-York présenta une adresse à la reine Anne en 1709 dans laquelle

on trouve ces mots: «Nous ne pouvons penser sans les plus grandes

appréhensions au danger qui menacera avec le temps les sujets de sa

Majesté dans cette contrée; car si les Français, après s'être attaché

graduellement les nombreuses nations indigènes qui les habitent,

tombaient sur les colonies de votre Majesté, il serait presqu'impossible

à toutes les forces que la Grande-Bretagne pourrait y envoyer, de les

vaincre ou de les réduire». Le moment paraissait propice d'enlever à la

France ses possessions d'outre-mer; après une suite de revers inouïs,

elle était tombée dans un état complet de prostration; ses ressources

étaient épuisées, son crédit était anéanti, le rigoureux hiver de 1709

achevait de désespérer la nation, en proie déjà à la famine.

L'Angleterre profita de ce moment pour se rendre aux voeux de ses

colonies et tenter la conquête du Canada; et pendant que Louis XIV

sollicitait la paix avec de vives instances, elle donnait des ordres

pour s'assurer d'une des dépouilles du grand roi.

Le colonel Vetch paraît avoir été le premier auteur de cette nouvelle

entreprise. Quelques années auparavant (1705), le gouverneur du

Massachusetts, M. Dudley, l'avait envoyé avec M. Livingston à Québec,

pour régler l'échange des prisonniers et pour proposer à M. de Vaudreuil

un traité entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France. Celui-ci

crut que le gouverneur du Massachusetts ne voulait que gagner du temps.

Cependant il lui répondit en lui transmettant un autre projet de traité

de neutralité et de commerce qui ne fut pas accueilli sans doute, car

ces ouvertures ne furent pas poussées plus loin. Au reste le projet même

de M. de Vaudreuil ne fut pas goûté par la cour, qui voulait qu'il ne

donnât lieu à aucun négoce entre les colons des deux nations, et qu'il

fût général à toutes les colonies en Amérique (Documens de Paris).

Peut-être, si les deux parties avaient eu plus de confiance l'une dans

l'autre, ce projet tout humanitaire aurait-il pu s'exécuter, et dès lors

bien des calamités et des malheurs auraient été prévenus. Quoi qu'il en

soit, à la faveur de cette mission diplomatique plusieurs émissaires

anglais s'étaient glissés dans la colonie, et avaient étudié ses forces

et ses moyens de défense, ce qui attira des reproches au gouverneur

canadien; Vetch lui-même sonda le St.-Laurent en remontant jusqu'à la

capitale[56], et il proposa ensuite au ministère anglais le vieux projet

de conquérir le Canada par une double attaque par mer et par terre; le

succès ne lui paraissait pas douteux. En effet le pays, qui n'avait reçu

aucun secours de France depuis le commencement des hostilités, était peu

en état de résister. Cinq régimens de ligne auxquels devaient se joindre

douze cents hommes du Massachusetts et du Rhode-Island, devaient opérer

par le fleuve contre Québec, et deux mille miliciens et autant de

Sauvages contre Montréal par le lac Champlain. Le colonel Schuyler

venait aussi de réussir à rompre le traité qui existait entre les

Français et la confédération, et à engager quatre des cinq cantons à

entonner le chant de guerre et à prendre part à la campagne qui

promettait d'être aussi profitable que glorieuse. Toutes les colonies

anglaises s'y portèrent avec enthousiasme; «la joie, dit un de leurs

historiens, animait la contenance de tout le monde; il n'y avait

personne qui ne crût que la conquête du Canada ne fût achevée avant

l'automne». On ne comptait pour rien les sacrifices, et c'est à cette

occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York et le Nouveau-Jersey, dont

le trésor était vide, fabriquèrent pour la première fois du

papier-monnaie.

[Note 56: Smith: _History of New-York_]

L'armée de terre se réunit sur les bords du lac Champlain dans le mois

de juillet (1709), sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle se mit

aussitôt à construire des forts, des blockhaus, des magasins, et une

grande quantité de bateaux et de canots pour le transport des troupes et

du matériel sur le lac. Jamais le Canada n'avait encore vu de si grands

déploiemens de forces pour sa conquête. En faisant l'énumération de

leurs soldats et de leurs vaisseaux, les ennemis se croyaient capables

de s'emparer non seulement de cette province, mais encore de l'Acadie et

de Terreneuve (Hutchinson).

Tandis que les Anglais étaient dans la joie et faisaient des rêves de

triomphe, les Canadiens inquiets et silencieux se préparaient à faire

tête à l'orage. Le marquis de Vaudreuil donnait des ordres pour armer

Québec et pour que les troupes et les milices se tinssent prêtes à

marcher au premier signal. Il monta lui-même à Montréal dans le mois de

janvier, et envoya faire diverses reconnaissances vers le lac Champlain,

afin d'être informé des mouvemens de l'ennemi. Une partie de l'été se

passa ainsi dans l'attente des Anglais qui ne paraissaient pas.

Cependant lord Sunderland, le secrétaire d'Etat, avait écrit à Boston de

se tenir prêts, que les troupes de renfort étaient sur le point de

s'embarquer pour l'Amérique. L'on s'était empressé de se rendre à ces

ordres, croyant à tout instant de voir arriver la flotte de la

métropole; mais elle n'arrivait pas. On se perdait en conjectures, le

temps s'écoulait néanmoins, bientôt des murmures trahirent les craintes

des colons, qui accusèrent l'Angleterre; les maladies éclatèrent dans

l'armée campée sur le lac Champlain. Peu accoutumée à la discipline,

elle se lassa bien vite de la contrainte et de la sujétion militaire.

L'assemblée de la Nouvelle-York trouvant la saison trop avancée pour

entrer en Canada, présenta une adresse au gouverneur, au commencement de

l'automne, pour rappeler les milices dans leurs foyers. Peu de temps

après, l'on apprit la prise du général Stanhope avec cinq mille Anglais

à Brihuega, et la défaite de Stahremberg, le lendemain par le duc de

Vendôme à Villa-Viciosa en Portugal. Ces revers inattendus avaient

obligé la cour de Londres d'envoyer les troupes destinées contre Québec

au secours des alliés dans la péninsule. Ainsi la victoire de

Villa-Viciosa eut le double avantage de consolider le trône de Philippe

V et de sauver le Canada.

Ce qu'on rapporte de l'empoisonnement de l'armée de Nicholson par les

Iroquois paraît dénué de tout fondement. Ni Smith, ni Hutchinson, ni

aucun historien américain ne parlent de cette circonstance; et deux ans

après, les guerriers de ces tribus se joignirent encore aux Anglais. Il

est probable que l'astuce iroquoise a donné naissance à ce rapport dans

un but politique. Ces barbares craignaient et haïssaient également leurs

deux puissans voisins; mais ils étaient divisés à leur égard, ou plutôt

ils voulaient ménager l'un et l'autre sans laisser percer leurs motifs.

En conséquence une partie de la confédération, comme les Onnontagués,

tenait pour les Français, et l'autre pour leurs ennemis. La même

tactique fut adoptée l'année suivante. Dans l'hiver les Onnontagués et

les Agniers envoyèrent une députation en Canada. L'on n'était pas en

état de repousser avec dédain les excuses de ces belliqueux supplians.

Le gouverneur tout en les menaçant de lâcher ses alliés contre eux,

reçut leurs ambassadeurs de manière à les laisser partir satisfaits de

leur accueil. Un échange de prisonniers entre le Canada et la

Nouvelle-York fut à peu près tout le résultat de ces professions

pacifiques.

Tandis que les cantons voyageaient ainsi d'un camp à l'autre, faisant

des assurances trompeuses aux deux partis, le colonel Nicholson était

passé en Angleterre pour presser la métropole de reprendre son projet,

ce que le cabinet de Windsor lui avait promis de faire au printemps.

Mais il fut encore trompé, et pour des causes que l'on ne connaît pas;

aucune flotte ne fut envoyée par la Grande-Bretagne. Le colonel

Nicholson, qui était revenu de Londres avec une galiote à bombes et cinq

frégates, dont quatre de 60 canons, portant un régiment anglais de

marine, ayant vainement attendu jusqu'à l'automne les secours de

l'Europe, se décida, de concert avec les gouvernemens coloniaux, à

entreprendre seul la conquête de l'Acadie[57]. Il fut en conséquence

rejoint par 30 vaisseaux ou transports, et quatre ou cinq bataillons de

troupes provinciales formant 3400 hommes sans compter les officiers et

les matelots. Il fit voile le 18 septembre de Boston, et arriva devant

Port-Royal six jours après. Les Anglais débarquèrent sans rencontrer

d'opposition.

[Note 57: Quelques auteurs disent qu'il devait faire cette conquête

seul, et qu'ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient envoyées

pour prendre Québec.]

M. de Subercase n'avait pu trouver, comme on l'a déjà dit, d'autre

moyen, pour se maintenir à Port-Royal, que de s'allier avec les

flibustiers, qui éloignaient l'ennemi par leurs courses, entretenaient

l'abondance dans la ville et lui fournissaient de quoi faire de riches

présens aux Indiens. Mais ces corsaires l'abandonnèrent au moment où il

avait le plus besoin de leurs secours. Il voyait depuis longtemps

l'orage qui se formait contre lui. Deux fois il avait repoussé l'ennemi

avec une poignée de braves; mais depuis cette époque glorieuse pour sa

réputation, un changement inexplicable s'était opéré en lui. On aurait

dit qu'il désirait maintenant, comme pour se venger de l'oubli dans

lequel on l'avait laissé, la perte de l'Acadie. Il avait reçu quelques

recrues de France et des secours de Québec, peu considérables il est

vrai, mais qui auraient pu lui être très utiles; il les renvoya au

moment du plus grand péril, n'ayant pu s'accorder avec leurs officiers,

qui firent de grandes plaintes contre lui. La retraite de ces renforts,

la mauvaise disposition des habitans à son égard, son inaction lors de

l'apparition de l'ennemi, tout cela coïncidant avec le départ des

flibustiers, s'est tourné en preuve contre ce gouverneur; et, malgré sa

justification auprès de ses supérieurs, il n'a jamais pu reconquérir la

confiance de ses compatriotes, dont plusieurs n'ont point cessé de le

regarder comme un traître.

Quoiqu'il en soit, il n'avait pas deux cents hommes de garnison, lorsque

le colonel Nicholson arriva devant Port-Royal avec des forces dont

l'immense disproportion était un hommage éclatant rendu à ses talens et

à sa bravoure. Il se laissa bombarder au milieu des murmures et de la

désertion de ses gens jusqu'au 2 octobre, qu'il capitula. La garnison,

épuisée de faim, sortit de la ville au nombre de 156 soldats avec les

honneurs de la guerre. Nicholson, voyant défiler ce petit nombre

d'hommes au visage pâle et amaigri, et que la disette lui aurait livrés

à discrétion, regretta de s'être trop pressé de signer la capitulation:

dès le lendemain il fut obligé de leur faire distribuer des vivres. Les

soldats et les habitans, au nombre de 481, furent transportés à la

Rochelle. M. de Subercase, ne pouvant emporter les mortiers et les

canons réservés par un article du traité, les vendit aux Anglais 7499

livres, pour payer les dettes qu'il avait contractées au nom de son

gouvernement. L'histoire doit dire, en justification de ce gouverneur,

qu'il semble vraiment impossible qu'avec moins de 200 soldats minés par

une longue famine, il pût, même s'il eût gardé les secours qu'on lui

avait envoyés, lutter heureusement contre une flotte de 36 voiles et 4

mille hommes de débarquement. Le sort de l'Acadie était inévitable.

Les vainqueurs changèrent le nom de Port-Royal en celui d'Annapolis, en

l'honneur de la reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une

demi-lieue d'étendue en tout sens; mais les maisons, très-éloignées les

unes des autres, n'étaient que de mauvaises huttes avec des cheminées en

terre; l'église ressemblait plus à une grange qu'à un temple[58]. Telle

était la capitale de l'Acadie, titre qu'Halifax, alors simple pêcherie

connue sous le nom de Chibouctou, lui a dérobé depuis. Il y avait encore

deux établissemens dans cette province, les Mines et Beaubassin. Il

sortait beaucoup de blé du premier, situé au milieu d'un sol

très-fertile et défendu contre la mer par des digues que l'industrie

avait élevées à force de travaux.

[Note 58: Etat de l'Acadie en 1710 tel que décrit par un Français à un

Jésuite: _The travels of several missionaries of the society of Jesus,

etc._]

L'expédition de l'Acadie coûta £23,000 à la Nouvelle-Angleterre, que le

parlement impérial lui remboursa. Le colonel Vetch fut nommé gouverneur

du pays et laissé à Port-Royal avec 450 hommes. Cependant il n'était

question dans le traité que du fort lui-même et du territoire qui était

à la portée de son canon; M. Nicholson prétendit qu'il embrassait toute

la province, M. de Subercase, Port-Royal seulement. L'un et l'autre

envoyèrent des députés au marquis de Vaudreuil. Le député anglais, le

colonel Livingston, se plaignit en outre à ce gouverneur des cruautés

qu'exerçaient les alliés des Français, et le menaça, s'ils continuaient

leurs hostilités contre les sujets de l'Angleterre, de faire exécuter

les principaux habitans de l'Acadie. Le marquis de Vaudreuil répondit

qu'il n'était pas responsable des actes des Indiens; que les Anglais ne

devaient imputer la guerre qu'à ceux qui avaient refusé la neutralité

entre les deux couronnes[59], et que s'ils mettaient leur menace à

exécution, il userait de représailles sur les prisonniers qu'il avait en

sa possession. MM. Rouville et Dupuy furent chargés de porter cette

réponse à Boston, avec ordre d'observer le pays, dans le cas où il

serait nécessaire d'y porter la guerre. Il nomma en même temps le baron

de St.-Castin son lieutenant en Acadie, avec mission d'y maintenir le

reste des habitans dans l'obéissance à la France; ce qui indique qu'il

considérait que la capitulation n'embrassait que Port-Royal. Au reste le

traité d'Utrecht devait mettre fin à cette contestation. Il fit dire

l'hiver suivant aux missionnaires de redoubler de zèle pour conserver

l'attachement des Sauvages et des Acadiens. La conduite sévère et

tyrannique du colonel Vetch, en les irritant, ne faisait que seconder

cette politique. L'infatigable St.-Castin continuait les hostilités de

son fort de Pentagoët. Un détachement de 40 Indiens qu'il avait envoyé

en course, tailla en pièces un corps d'Anglais beaucoup plus nombreux

que lui, et qui avait été chargé de brûler dans la campagne les maisons

de ceux qui refusaient de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal.

Cette bande, ayant été rejointe par plusieurs Canadiens et Français,

alla investir Port-Royal même, dont la garnison était très affaiblie par

les maladies[60]. A cette nouvelle le marquis d'Alognies, commandant des

troupes à Québec, reçut ordre de partir sur le champ avec 12 officiers

et 200 hommes choisis; mais l'arrivée de l'amiral Walker et d'une flotte

anglaise dans le fleuve St.-Laurent, fit contremander ce détachement,

qui aurait probablement remis Port-Royal sous la domination

française[61].

[Note 59: D'où l'on doit conclure que c'est la Nouvelle-Angleterre qui a

refusé le traité de neutralité et de commerce entre les deux colonies,

proposé par M. de Vaudreuil: voir plus haut.]

[Note 60: D'après le rapport des déserteurs plus des deux tiers étaient

morts ou désertés. Voir la dépêche (traduction) interceptée de M.

l'Hermite à M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans l'Appendice du

Journal de l'expédition de l'amiral Walker.]

[Note 61: Ibid.]

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 12 / 31 段