Cependant la cour de Versailles, ayant bien vite senti l'impolitique,

l'imprudence de ce système de soupçonneuse exclusion, semblait alors

suivre une conduite contraire à celle de Londres; car, tandis que

celle-ci cherchait à soustraire aux colonies une partie de leurs

libertés, et leur ôtait le droit d'élire leurs gouverneurs, la France se

faisait comme une règle de nommer à ces fonctions des hommes nés dans

ces provinces lointaines, ou qui s'y étaient familiarisés par une longue

résidence; le même esprit la guidait pour remplir les autres emplois.

L'Angleterre essayait, elle, du système qu'elle suit aujourd'hui; elle

choisissait des gouverneurs étrangers au pays et les changeait souvent.

Outre la raison d'état de ne pas laisser l'autorité royale trop

longtemps dans les mains d'un sujet qui est loin de l'oeil de son

maître, ces changemens fréquens paraissent, ce nous semble, une

conséquence du régime qu'elle avait introduit dans ses possessions

d'outre-mer. Reconnaissant à tous ses nationaux les mêmes droits, et

cependant reniant l'exercice d'une partie de ces droits à ceux d'entre

eux qui habitent des contrées lointaines, elle dut se trouver engagée

dans une lutte compromettante, en ce que les maximes invoquées contre

elle sont les maximes mêmes sur lesquelles reposent les fondemens de sa

propre liberté. Les gouverneurs, chargés de faire valoir ces prétentions

inconstitutionnelles, mais inévitables, perdant bien vite leur

popularité, il devenait nécessaire et politique de les changer souvent.

La confédération iroquoise était alors à l'apogée de sa gloire. Elle

voyait les Anglais et les Français briguer son alliance et ramper pour

ainsi dire à ses pieds. Cela ne devait-il pas satisfaire son orgueil, et

flatter sa barbare ambition. Elle se crut l'arbitre des deux peuples; et

l'un de ses chefs, mécontent de la guerre qui venait d'éclater, disait

avec une fierté naïve: «Il faut que les Européens aient l'esprit bien

mal fait; ils font la paix entre eux et un rien leur fait reprendre la

hache; nous, quand nous avons fait un traité, il nous faut des raisons

puissantes pour le rompre.» Ces paroles orgueilleuses et qui renferment

un reproche, faisaient connaître assez cependant à M. de Vaudreuil, que

les Iroquois respecteraient le traité de Montréal au moins pour le

présent. Fidèles à leur ancienne politique, ils voulaient jouer le rôle

de médiateurs, et ce dernier, qui avait pénétré leur dessein, en avait

informé le roi, qui lui fit répondre que, si l'on était assuré de faire

la guerre avec succès, sans encourir de trop grandes dépenses, il

fallait rejeter les proposition de l'ambitieuse confédération de

comprendre les Anglais dans la neutralité; sinon qu'on pouvait ménager

cette neutralité pour l'Amérique, mais sans passer par la médiation des

seuls Iroquois.

L'on se retrancha donc dans la partie occidentale du Canada sur la

défensive. Les ordres de Paris portaient que, comme on était trop faible

pour attaquer les colonies anglaises, il fallait mettre toute sa

politique à maintenir nos alliés en paix ensemble et à conserver sur eux

toute notre influence, double tâche qui exigeait beaucoup de dextérité

et une grande prudence. M. de Vaudreuil possédait ces qualités; il

connaissait surtout parfaitement le caractère des Indiens: un air de

froide réserve de sa part dans certaines circonstances qu'il savait

choisir, lui ramenait quelquefois des tribus prêtes à l'abandonner.

Rassuré du côté des cinq cantons, il tourna aussitôt les regards vers

les contrées occidentales, où les Hurons paraissaient pencher vers les

Anglais, et où les Outaouais et les Miâmis voulaient guerroyer contre la

confédération iroquoise, dont ils attaquèrent même quelques uns des

guerriers près de Catarocoui (Kingston). La paix fut un moment en

danger; les Indiens du Détroit avaient envoyé des députés à Albany; le

colonel Schuyler, l'homme le plus actif du parti de la guerre dans la

Nouvelle-York, et l'ennemi le plus invétéré qu'eussent les Français,

employait toute son influence, et compromettait même sa fortune, pour

rompre l'alliance qui existait entre eux et les Iroquois; il allait

aussi, sans les Abénaquis, gagner une partie des Iroquois chrétiens du

Sault-St.-Louis et de la Montagne. Il avait réussi encore par ses

intrigues qu'il étendait de tous côtés, à engager en 1704 quelques

Sauvages à mettre le feu au Détroit et à disperser les colons. Tout

annonçait enfin une crise, un soulèvement général. Mais une fois que M.

de Vaudreuil eût en ses mains les fils de toutes ces menées, il sut en

peu de temps les démêler, se rendre maître de la trame, et après des

négociations multipliées et conduites avec la plus grande adresse, non

seulement conjurer l'orage, mais armer encore les Iroquois chrétiens qui

avaient été prêts à l'abandonner, contre ceux qui les avaient soulevés,

contre les Anglais eux-mêmes.

Cependant cette multitude de tribus barbares à passions vives, mobiles

et farouches, toujours armées, toujours désirant la guerre, étaient

encore plus difficiles à maintenir en repos lorsque la France et

l'Angleterre avaient les armes à la main, que lorsqu'elles étaient en

paix. Il était donc presqu'impossible au marquis de Vaudreuil d'espérer

une longue tranquillité dans l'Ouest. En effet à peine venait-il d'en

réconcilier les peuples que des difficultés s'élevèrent tout-à-coup

(1706) entre les Outaouais et les Miâmis par la faute de M. de la Motte

Cadillac, commandant au Détroit, et qui manquèrent d'allumer la guerre

entre la première de ces deux nations et les Français, ce qui aurait

probablement mis les armes aux mains des cinq cantons. Les Miâmis

tuèrent quelques Outaouais. La nation outaouaise demanda vengeance à M.

de Cadillac, qui répondit qu'il allait faire informer. Partant quelques

jours après pour Québec, il leur dit que tant qu'ils verraient sa femme

au milieu d'eux, ils pouvaient demeurer tranquilles; mais que si elle

partait il ne répondait pas de ce qui pourrait arriver. Ces paroles

énigmatiques leur parurent une menace; ils crurent qu'on voulait les

punir pour avoir attaqué les Iroquois à Catarocoui. Les paroles et la

conduite de l'enseigne Bourgmont, qui vint remplacer temporairement M.

de Tonti, lieutenant de M. de Cadillac, ne firent que les confirmer dans

leur supposition; et lorsqu'il leur proposa de marcher contre les Sioux

avec les Hurons, ils crurent qu'il voulait les attirer dans un piège

pour les massacrer. Une circonstance fortuite qui arriva pendant

l'audience les éloigna encore davantage des Français.

Le chien de l'enseigne ayant mordu un de ces Sauvages à la jambe, et

celui-ci l'ayant battu, Bourgmont se jeta sur l'Outaouais et le frappa

avec tant de fureur qu'il en mourut. Cette violence atroce mit le comble

à leur désespoir. Ils dissimulèrent cependant et firent mine de partir;

mais ils revinrent aussitôt sur leurs pas, attaquèrent des Miâmis et les

poursuivirent jusqu'au fort, qui fut obligé de tirer sur eux pour les

éloigner. Quantité de naturels furent tués des deux côtés avec quelques

Français et un missionnaire, le P. Constantin.

La nouvelle de cet événement jeta M. de Vaudreuil dans le plus grand

embarras, embarras qui fut encore augmenté par la députation que les

Iroquois lui envoyèrent pour le prier d'abandonner à leur vengeance ces

Outaouais perfides. Il commença par repousser la demande des cantons, à

laquelle toutes sortes de raisons s'opposaient. Il exigea ensuite des

ambassadeurs outaouais envoyés auprès de lui pour expliquer leur

conduite, qu'ils lui remissent les coupables auxquels M. de Cadillac, de

retour au Détroit, eut l'imprudence, par une fausse pitié, de faire

grâce contrairement à l'opinion du gouverneur, qui voulait qu'on les

abandonnât à la justice de leur nation. Les Miâmis, à qui l'on avait

promis de les faire mourir et qui voulaient leurs têtes, outrés de ce

que leur vengeance restait sans satisfaction, accusèrent de trahison ce

commandant, et tuèrent quelques Français qu'il y avait dans leur

bourgade. M. de Cadillac se disposait à aller punir ces assassinats

lorsqu'il apprit que les Hurons et les Iroquois s'étaient entendus pour

faire main basse sur tous ses compatriotes qui se trouvaient dans la

contrée. Force lui fut de dissimuler, et même de faire une paix avec les

Miâmis qui, méprisant sa faiblesse, n'en observèrent point les

conditions. Mais cette paix avait rompu le complot des Indiens, et dès

qu'il vit les Miâmis seuls, il marcha contre eux avec quatre cents

hommes pour venger et leur premier crime et les violations du traité qui

les avait soustraits à sa colère. Ces barbares ayant été battus et

forcés dans leurs retranchemens, se soumirent sans condition à la

clémence du vainqueur (Gazette de France 1707).

Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec une main souple et

expérimentée les rênes de ces nombreuses tribus de l'Ouest, qui comme

des chevaux indomptés, étaient toujours prêtes, dans leur folle ardeur,

à se jeter les unes sur les autres, il ne perdait pas de vue les

Abénaquis que la Nouvelle-Angleterre cherchait à lui détacher. Pour

contrecarrer ces intrigues lorsqu'elles allaient trop loin, il fallait

quelquefois jeter ces Sauvages dans une guerre, chose après laquelle ils

soupiraient sans cesse. C'était un recours extrême, il faut l'avouer;

mais, la sûreté, l'existence même de la population française justifiait

cette mesure; il y avait là une raison suprême qui faisait taire toutes

les autres.

Des relations s'étant secrètement établies entre Boston et certains

Abénaquis, M. de Vaudreuil forma pour les rompre une bande de cette

nation sous les ordres de M. de Beaubassin, à laquelle il joignit

quelques Français, et la lança du côté de Boston (1703). Cette horde

ravagea tout depuis Casco jusqu'à Wells. «Les Sauvages, dit Bancroft,

divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places

fortifiées et toutes les maisons de cette région à la fois, n'épargnant,

selon les paroles du fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la

vieillesse, ni les cris de l'enfant sur le sein de sa mère. La cruauté

devint un art, et les honneurs récompensèrent l'auteur des tortures les

plus raffinées. Il semblait qu'à la porte de chaque habitation un

Sauvage caché épiât sa proie. Que de personnes furent ainsi soudainement

massacrées ou traînées en captivité. Si des hommes armés, las de leurs

attaques, pénétraient dans les retraites de ces barbares insaisissables,

ils ne trouvaient que des solitudes. La mort planait sur les

frontières». L'excès des maux donna un moment d'énergie à ces

malheureux. Ils attaquèrent les Abénaquis à leur tour dans l'automne et

ne leur accordèrent aucune merci. Dans leur juste exaspération ils

massacraient tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Ils se

vengeaient à la fois et de la cruauté des Indiens et de la trahison dont

ils prétendaient avoir été les victimes; en effet les chefs de cette

nation leur avaient juré, dans une conférence tenue quelques semaines

auparavant, que la paix durerait aussi longtemps, pour nous servir de

leur langage figuré, que le soleil roulerait sur leurs têtes. Cependant,

se voyant pressés de fort près, ils firent demander des secours au

marquis de Vaudreuil, qui leur envoya dans l'hiver M. Hertel de

Rouville, officier réformé, avec environ 350 hommes dont 150 Sauvages.

Cette bande prenant au travers des bois à la raquette, traversa les

Alléghanys et tomba dans la dernière nuit de février sur Deerfield

défendu par une palissade de 20 acres de circuit. Dans cette enceinte

même se trouvaient encore plusieurs maisons entourées d'une ceinture de

pieux. Mais il y avait quatre pieds de neige sur la terre et le vent en

avait amoncelé des bancs jusqu'à la hauteur des palissades; de sorte que

les assaillans avec leurs raquettes aux pieds, entrèrent dans la place

comme si elle n'avait été protégée par aucun obstacle. Les habitans

furent tués ou pris et la bourgade incendiée. La plus grande partie des

prisonniers fut emmenée en Canada, où dans toutes les guerres l'on

traitait toujours bien ces malheureux captifs. Bon nombre entre les

enfans et les jeunes gens, car quelque fois des villages entiers

suivaient les vainqueurs, étaient recueillis, élevés avec tendresse par

leurs parens d'adoption; et ils finissaient par embrasser le

catholicisme et se fixer dans le pays où ils avaient été jetés par le

sort des armes. L'on accordait à ces Anglais, devenus Français, des

lettres de _naturalité_. Les archives canadiennes en renferment qui

contiennent des pages entières de noms[53].

[Note 53: Régistres du Conseil supérieur.]

En 1708 une nouvelle expédition contre la Nouvelle-Angleterre fut

résolue dans un grand conseil, tenu à Montréal, de tous les chefs des

Sauvages chrétiens. Plus de cent Canadiens devaient s'y joindre,

commandés par MM. de St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville. Mais

la plupart des Indiens refusèrent ensuite de marcher; deux cents hommes

seulement se mirent en route, remontèrent la rivière St.-François,

passèrent les Alléghanys par les Montagnes-Blanches, et descendirent

dans le pays ennemi en se rapprochant du lac Nikissipique pour donner la

main aux Abénaquis, qui ne se trouvèrent pas cependant au rendez-vous

qu'ils avaient donné en cet endroit. Trompés par ces naturels qui

devaient fournir une partie des forces pour attaquer la ville de

Portsmouth, sur le bord de la mer, ils résolurent de tomber sur

Haverhill, bourg palissadé baigné par les eaux du Merrimac, à 400 ou 500

milles de Québec. On venait d'y envoyer des renforts, et on y était sur

l'éveil. Rouville ne pouvant plus compter sur une surprise, passa la

nuit avec sa bande dans la forêt voisine. Le lendemain matin ayant rangé

ses gens en bataille, il exhorta ceux qui pourraient avoir quelque

différend ensemble à se réconcilier. Ils s'agenouillèrent ensuite au

pied des arbres qui les dérobaient aux regards de l'ennemi, puis il

marchèrent à l'attaque du fort. Après une vive opposition ils

l'enlevèrent l'épée et la hache à la main. Tout fut saccagé. Le bruit du

combat ayant répandu l'alarme au loin, la campagne se couvrit bientôt de

fantassins et de cavaliers qui cernèrent les envahisseurs. Il fallut se

battre à l'arme blanche, la victoire, longtemps douteuse, resta enfin

aux Canadiens. Hertel de Chambly et Verchères, deux jeunes officiers de

grande espérance, furent tués. En peignant ces scènes de carnage

n'oublions point les traits de l'humanité si souvent sacrifiée dans ces

cruelles guerres. Parmi les prisonniers se trouvait la fille du

principal habitant de Haverhill. Ne pouvant supporter les fatigues d'une

longue marche, elle aurait succombé sans un jeune volontaire, M. Dupuy

de Québec, qui la porta une bonne partie du chemin et conserva ainsi ses

jours.

Ces attaques répandaient le désespoir dans les établissemens américains.

M. Schuyler fit au nom des colonies anglaises les remontrances les plus

vives à M. de Vaudreuil à ce sujet. «Je n'ai pu me dispenser, disait-il,

de croire qu'il était de mon devoir envers Dieu et mon prochain de

prévenir, s'il était possible, ces cruautés barbares, qui n'ont été que

trop souvent exercées sur les malheureux peuples». Mais en même temps

qu'il élevait la voix au nom de l'humanité contre les excès de ces

guerriers farouches, il intriguait lui-même auprès des cantons et des

alliés des Français, pour les engager à reprendre les armes;

c'est-à-dire à faire la répétition des scènes dont il se plaignait.

Aussi un auteur remarque-t-il avec raison, «que Schuyler était assez

instruit de ce qui s'était passé depuis cinquante ans dans cette partie

de l'Amérique, pour savoir que c'étaient les Anglais qui nous avaient

réduits à la dure nécessité de laisser agir nos Sauvages comme ils le

faisaient dans la Nouvelle-Angleterre. Il ne pouvait ignorer les

horreurs auxquelles s'étaient portés les Iroquois à leur instigation

pendant la dernière guerre; qu'à Boston même les Français et les

Abénaquis qu'on y retenait prisonniers, étaient traités avec une

inhumanité peu inférieure à cette barbarie, dont il se plaignait si

amèrement, que les Anglais avaient plus d'une fois violé le droit des

gens et les capitulations signées dans les meilleures formes, tandis que

les prisonniers de cette nation ne recevaient que de bons traitemens de

notre part et de celle de nos alliés.»

Nous avons dit que le fort de la guerre se porta sur les provinces

voisines du golfe, M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, avait

remplacé en Acadie le chevalier de Villebon mort au mois de juillet

1700. Il avait reçu ordre d'augmenter les fortifications de la Hève, et

d'y encourager le commerce en empêchant, autant que possible, les

Anglais de pêcher sur les côtes. Ne pouvant espérer de secours du

dehors, il fit alliance avec les corsaires, qui firent de la Hève leur

lieu de refuge. Les affaires y prirent aussitôt un grand accroissement,

et l'argent y afflua de toutes parts; ce qui lui permit de récompenser

les Indiens qui faisaient des courses dans la Nouvelle-Angleterre, pour

venger les dégâts que les vaisseaux de celle-ci commettaient à leur tour

sur les côtes acadiennes.

En 1704 le gouvernement de Boston, voulant user de représailles pour le

massacre de Deerfield, chargea le colonel Church d'attaquer l'Acadie.

Cet officier que le récit des ravages des Français avait rempli

d'indignation, quoique déjà avancé en âge était venu à cheval de 70

milles, pour offrir ses services au gouverneur, M. Dudley. Il mit à la

voile avec trois vaisseaux de guerre, dont un de 48 canons, 14

transports et 36 berges, portant 550 soldats. Il commença d'abord par

tomber sur les établissemens des rivières Penobscot et Passamaquoddy,

mettant tout à feu et à sang. Il cingla ensuite vers Port-Royal dont il

fut repoussé par une poignée d'hommes. Il chercha après cela à

surprendre les Mines et échoua également. Il dirigea alors sa course

vers la rivière d'Ipiguit où il continua ses dévastations. Delà il se

jeta sur Beaubassin; mais les habitans, prévenus de son approche,

l'empêchèrent de faire beaucoup de mal. Cette expédition qui l'occupa

tout l'été, ne lui produisit pas d'autre avantage qu'une cinquantaine de

prisonniers de tout âge et de tout sexe. En effet que pouvait-il y avoir

à piller chez les pauvres Acadiens? Mais il avait dévoilé la faiblesse

de cette colonie. La facilité avec laquelle ses côtes avaient été

insultées, engagea les Anglais à en tenter la conquête trois ans après.

Mille hommes furent levés dans le New-Hampshire, le Massachusetts et

Rhode-Island, et le 17 mai 1707, deux régimens sous les ordres du

colonel March, arrivèrent à Port-Royal sur 23 transports convoyés par

deux vaisseaux de guerre.

M. de Subercase y avait succédé à M. de Brouillan mort l'année

précédente. Cet officier arrivait de Terreneuve où il s'était distingué

dans la guerre de cette île. L'ennemi avait fait ses préparatifs avec

tant de secret et de diligence qu'il fut surpris en quelque sorte dans

sa capitale, dont les murailles tombaient en ruines. Pour donner le

temps de les réparer, il disputa le terrain pied à pied aux ennemis, qui

avaient débarqué 1500 hommes du côté du fort et 500 du côté de la

rivière. Après deux ou trois jours de tâtonnement ils investirent la

place et ouvrirent la tranchée. Un détachement de 400 hommes qu'ils

avaient fait pour tuer des bestiaux dans la campagne, fut abordé par le

baron de St.-Castin à la tête d'un corps d'habitans et de Sauvages et

mis en déroute. Le sixième jour du siége on aperçut beaucoup de

mouvement dans la tranchée; ce qui fit soupçonner que les assiégeans

formaient quelque dessein pour la nuit suivante. En effet, vers les 10

heures du soir, un bruit sourd causé par des masses d'hommes en

mouvement, annonça l'approche des colonnes d'attaque, le plus profond

silence régnait dans la ville et sur les remparts. Dès qu'elles furent à

portée, l'on ouvrit tout à coup sur elles un feu d'artillerie et de

mousqueterie si bien nourri qu'elles reculèrent et cherchèrent un abri

contre les balles dans les ravines voisines, dans lesquelles ces troupes

restèrent tapies la journée du lendemain après s'y être retranchées. Le

baron de St.-Castin et 60 Canadiens arrivés quelques heures avant les

Anglais, furent d'un grand secours, et ce fut à eux, dit-on, que

Port-Royal fut principalement redevable de sa conservation.

Le surlendemain de l'assaut, l'ennemi leva le siége. L'on ne doutait

point à Boston du succès de l'entreprise, et on y avait même fait

d'avance des réjouissances publiques. La nouvelle de la retraite de

l'armée y causa la plus vive indignation; et le colonel March qui était

resté avec la flotte à Kaskébé, n'osant paraître devant ses concitoyens,

reçut ordre de ne laisser débarquer personne et d'attendre des

directions ultérieures. Il fut résolu de venger cet échec sur le champ.

Trois vaisseaux et 5 à 600 hommes furent ajoutés à l'escadre de March,

et, ainsi renforcé, dès le 28 août il reparut devant Port-Royal. La

surprise et la consternation y furent au comble parmi les habitans, qui

regardèrent comme une témérité de vouloir se défendre contre des forces

si supérieures. M. de Subercase seul ne désespéra point; et son

assurance releva le courage des troupes; après le premier moment de

torpeur passé, chacun ne songea plus qu'à remplir fidèlement son devoir.

Les ennemis attendirent au lendemain pour opérer leur débarquement; et

c'est ce qui sauva la place, car on eut le temps d'appeler les hommes de

la campagne.

Les Anglais descendirent à terre du côté de la rivière opposé à la

ville, et s'y fortifièrent. Des partis que M. de Subercase y avait

détachés pour les surveiller, les empêchèrent de s'éloigner de leur camp

que les bombes les obligèrent bientôt d'évacuer. Dans une marche ils

tombèrent au nombre de 14 à 1500 dans une ambuscade que leur avait

tendue le baron de St.-Castin avec 150 hommes, et qui détermina leur

retraite vers le second camp retranché qu'ils avaient formé. Le corps du

chef des Abénaquis fut porté à 420 hommes, dont le gouverneur prit

lui-même le commandement, pour charger l'ennemi dès qu'il voudrait

s'embarquer, dessein que paraissait indiquer le mouvement des chaloupes

de la flotte. Mais un des officiers, M. de Laboularderie, brûlant de

combattre, commença prématurément l'attaque avec 80 hommes environ. Il

emporta d'assaut un premier retranchement. Animé par ce succès, il sauta

dans le second, où il fut blessé de deux coups de sabre. Le combat ainsi

engagé il fallut le continuer. MM. de St.-Castin et Saillant arrivèrent

pour soutenir Laboularderie. L'on se battit corps à corps, à coup de

hache et de crosse de fusil. L'ennemi fut repoussé plus de cinq cents

verges vers ses embarcations. Honteux de fuir devant si peu de monde, il

revint sur ses pas; mais le détachement de Laboularderie le chargea de

nouveau avec tant de vigueur qu'il le força de se rembarquer

précipitamment.

Le jour même une partie de la flotte leva l'ancre et le lendemain le

reste s'éloigna. Les Anglais avaient éprouvé de grandes pertes tant par

les combats que par les maladies. Le mauvais succès de cette expédition

dispendieuse, dont ils attendaient les plus grands résultats, causa un

mécontentement général dans tout le Massachusetts; elle augmenta

beaucoup la dette publique et blessa l'amour propre national. La perte

des Français dans les deux siéges fut de très peu de chose.

Cependant tandis que l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre voyaient les

bayonnettes et la hache de guerre se promener sanglantes et hautes sur

leur territoire à la clarté des incendies, les régions de Terreneuve

étaient en proie aux mêmes calamités.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 11 / 31 段