Cependant d'Iberville après avoir remonté le Mississipi jusque chez les

Natchez, où il projeta de bâtir une ville, revint à Biloxi pour y

établir son quartier général. Il y laissa M. de Sauvole pour commandant.

Il écrivit en même temps au ministère que les hommes d'expérience dans

les affaires de l'Amérique étaient d'opinion, que jamais on n'établirait

la Louisiane sans rendre le commerce libre à tous les marchands du

royaume. Le gouvernement pensait alors tirer de grands avantages de la

pêche des perles et du poil de bison que l'on disait susceptible d'être

filé comme la laine. Les rapports de découvertes de mines d'or, d'argent

et de cuivre à l'ouest du Mississipi, ne cessaient point non plus de

circuler, et entretenaient des espérances trop éblouissantes pour qu'on

négligeât de faire au moins constater l'existence de quelques uns de ces

trésors. D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent, pour aller prendre

possession d'une mine de cuivre dans la rivière Verte, au nord-ouest du

Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop reculée dans l'intérieur fut

bientôt abandonnée. Quant aux prétendues mines d'or et d'argent qui

firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe qu'en Amérique, elles

se dissipèrent comme les illusions qu'elles avaient fait naître; non

qu'il n'existe pas de ces mines dans ces contrées, mais on ne les avait

pas encore découvertes. Nous ne dirons donc rien de ces expéditions,

qui, ayant été inspirées par un espoir qui était devenu une croyance,

finissaient le plus souvent par la honte et la ruine. Tels furent

surtout les divers essais tentés par un Portugais fugitif nommé Antoine,

échappé des mines du Nouveau Mexique, et que l'on employa quelque temps

à fouiller inutilement le sol de la Louisiane. Ils n'eurent d'autre

fruit que de conduire les Français de proche en proche jusqu'à la source

des affluens du Mississipi dans le voisinage des Montagnes-Rocheuses.

L'on remonta ainsi la rivière Rouge, l'Arkansas et le Missouri, à la

poursuite de richesses qui fuyaient toujours comme les mirages du

désert.

En 1701, M. d'Iberville commença un établissement sur la rivière de la

Mobile, et M. de Bienville, son frère, devenu chef-résident de la

colonie par la mort de M. de Sauvole, car il paraît que d'Iberville en

resta toujours gouverneur général, retira les habitans des sables arides

de Biloxi pour les y transporter. Cette rivière n'est navigable que pour

des pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice qu'à la culture du

tabac; mais «suivant le système d'alors, qui était de fixer la colonie

hors du fleuve», on voulait se rapprocher de l'île Dauphine ou du

Massacre tout vis-à-vis, dans laquelle se trouvait le seul port de ces

parages qui offrît les avantages de Biloxi quant à la proximité des

Espagnols, des Iles et de l'Europe, quoiqu'elle fût d'ailleurs désolée

et stérile; la Mobile devint bientôt le chef-lieu des Français.

A son quatrième voyage à la Louisiane l'année suivante, d'Iberville y

fit construire des magasins et des casernes; petit à petit la colonie se

peupla sous l'influence de ce premier fondateur, qui eut toujours sur

elle une grande autorité jusqu'à sa mort arrivée en 1706. D'Iberville

expira avec la réputation d'un des plus braves et des plus habiles

officiers de la marine française. Né en Canada d'un ancien colon

normand, M. Lemoine, il avait commencé à servir son pays dès son jeune

âge. Il avait fait l'apprentissage des armes dans nos guerres contre les

Sauvages et contre les Anglais, dure école où les deux premières

qualités requises étaient une force de corps infatigable et une

intrépidité à toute épreuve, l'officier comme le soldat devant être

capable de faire des marches prodigieuses avec rapidité, par des pays

incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir à sa nourriture par la

chasse, de manier le fusil comme la hache, l'aviron comme l'épée; devant

ne pas craindre une balle perfide au détour d'un bois, d'attaquer corps

à corps son ennemi embusqué, ou d'enlever souvent un fort par une

brusque escalade et sans artillerie. D'Iberville excellait dans cette

guerre difficile et meurtrière. Il était non moins distingué-comme

marin, et s'il fût né en France, il serait sans doute parvenu aux

premiers grades. Il livra une foule de combats sur mer, et quelquefois

contre des forces bien supérieures, et il resta toujours victorieux. Il

ravagea deux fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa capitale;

il enleva Pemaquid, conquit la baie d'Hudson, fonda la Louisiane, et

termina à un âge peu avancé sa carrière devant la Havane en 1706, en

servant glorieusement sa patrie comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3

ou 4 ans qu'il avait eu la fièvre jaune sa santé avait toujours été

chancelante. Les colonies, dit Bancroft, et la marine française

perdirent en lui un héros digne de leurs regrets. C'était un fort bel

homme que la nature avait doué des qualités nécessaires pour la guerre

d'Amérique. Le marquis de Denonville qui avait su apprécier ses talens,

l'avait recommandé à la cour. Louis XIV, qui aimait déjà sa noblesse

naissante du Canada, le fit de capitaine de frégate capitaine de

vaisseau en 1702[50]. «Sa mort fut une perte pour la Louisiane, car il

est à présumer que s'il eût vécu plus longtemps, la colonie eût fait des

progrès considérables; mais cet illustre marin dont l'autorité était

grande, étant mort, un longtemps s'écoula nécessairement avant qu'un

nouveau gouverneur arrivât de France.»

[Note 50: _Gazette de France du 15 juillet_ 1702: _Notes historiques_:

manuscrits de M. A. Berthelot.]

Deux ans après la mort de d'Iberville, M. Diron d'Artaguette vint à la

Louisiane en qualité de commissaire-ordonnateur, charge qui

correspondait dans les colonies naissantes à celle d'intendant dans les

établissemens plus avancés, et qui tenait du civil et du militaire. Ce

nouveau fonctionnaire travailla avec peu de succès à mettre les habitans

en état de cultiver les terres, le sol et le climat y mettant obstacle.

Cependant l'on avait en Europe la plus grande idée de la Louisiane, et

comme on voyait que la France s'opiniâtrait à la soutenir au milieu

d'une guerre désastreuse, l'on conjectura qu'elle en tirait des secours

prodigieux, et l'île Dauphine attira, dès lors pour comble de malheurs,

l'attention des corsaires qui la ravagèrent en 1711; ils causèrent des

dommages au roi et aux particuliers pour 80,000 francs. Cependant ce

commissaire ne vit point les défauts du système adopté par la cour, ou

il ne jugea pas à propos de les signaler.

«Une colonie, dit Raynal, fondée sur de si mauvaises bases, ne pouvait

prospérer. La mort de d'Iberville acheva d'éteindre le peu d'espoir qui

restait aux plus crédules. On voyait la France trop occupée d'une guerre

malheureuse pour en pouvoir attendre des secours. Les habitans se

croyaient à la veille d'un abandon total; et ceux qui se flattaient de

pouvoir trouver ailleurs un asile, s'empressaient de l'aller chercher.

Il ne restait que vingt-huit familles, plus misérables les unes que les

autres, lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander en 1712 et obtenir

pour seize ans le commerce exclusif de la Louisiane.» Mais avant

d'entrer dans une nouvelle phase de l'histoire de cette contrée, nous

allons reprendre où nous l'avons laissée celle du Canada que la guerre

de la succession d'Espagne vint troubler avant qu'il eût à peine goûté

le repos dont il avait tant de besoin, après la lutte acharnée qu'il

venait de soutenir contre les colonies anglaises et contre les cinq

nations.

CHAPITRE II.

TRAITÉ D'UTRECHT.

1701-1713.

Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais et une

partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession

d'Espagne.--La France malheureuse en Europe l'est moins en

Amérique.--Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour

le Canada.--Neutralité de l'ouest; les hostilités se renferment dans les

provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages

occidentaux; M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les

tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par

les Français et les Abénaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill

(1708).--Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des

cruautés commises par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel

Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux fois

Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières hostilités; M.

de Subercase échoue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de

St.-Ovide surprend avec 170 hommes en 1709 la ville de St.-Jean défendue

par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu et s'en

empare.--Continuation des hostilités à Terreneuve.--Instances des

colonies anglaises auprès de leur métropole pour l'engager à s'emparer

du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne

vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses

interprétations données à l'acte de capitulation; la guerre continue en

Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième

projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada

par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les

armes.--Désastre de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les

ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies

anglaises.--Massacre des Outagamis qui avaient conspiré contre les

Français.--Rétablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilités

dans les deux mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie,

Terreneuve et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et

humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le système

colonial français.

Hennepin avait dit: «Ceux qui auront le bonheur de posséder un jour les

terres de cet agréable et fertile pays, auront de l'obligation aux

voyageurs qui leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac

Erié pendant cent lieues d'une navigation inconnue.» Il y avait

vingt-deux ans que ces paroles avaient été prononcées, lorsque M. de la

Motte Cadillac arriva au Détroit avec 100 Canadiens et un missionnaire

dans le mois de juin 1700, pour y former un établissement. Les colons

furent enchantés de la beauté du pays et de la douceur du climat. En

effet la nature s'est plu à répandre ses charmes dans cette contrée

délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des

forêts de chêne, d'érable, de platane et d'acacia, des rivières d'une

limpidité remarquable, et au milieu desquelles les îles semblent avoir

été jetées comme par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel est le

tableau qui s'offrit à leurs regards lorsqu'ils entrèrent dans cette

terre découverte par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien

établissement de l'Etat du Michigan, et la plupart des fermes y sont

entre les mains des Canadiens français ou de leurs descendans. Des

pâturages couverts de troupeaux, des prairies, des guérets chargés de

moissons, des métairies, des résidences magnifiques, y frappent partout

les regards du voyageur.

La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation toutes les

vicissitudes des villes de frontière, et qui a été successivement

possédée par plusieurs maîtres, renferme maintenant une population de

22,000 âmes. Fondée par les Français, elle est tombée sous la domination

anglaise en 1760, et a été cédée par celle-ci à l'Union américaine à la

suite de la guerre de 1812. Elle a conservé, malgré tous ces changemens,

le caractère de son origine, et la langue française y est toujours en

usage. Comme toutes les cités fondées par le grand peuple d'où sortent

ses habitans, et qui a jalonné l'Amérique des monumens de son génie, le

Détroit est destiné à devenir un lieu considérable à cause de sa

situation entre le lac Huron et le lac Erié.

Son établissement éprouva de l'opposition de la part des Indigènes et

surtout des Anglais, qui voyaient avec une jalousie, que le temps ne

faisait qu'accroître, leurs éternels rivaux s'asseoir sur les rives des

lacs, comme s'ils ne les avaient pas eu découverts et possédés depuis

longtemps. Ce poste devait enlever à Michilimackinac toute son

importance, et relier le Canada à la Louisiane à la colonisation de

laquelle on travaillait alors, et où les Canadiens venaient, comme au

Détroit, de commencer un établissement. Mais à peine avait-on jeté les

premiers fondemens de la nouvelle ville qu'il fallut encore courir aux

armes.

Il y avait quatre ans seulement que le Canada était en paix; c'était

bien peu pour réparer les maux d'une longue guerre, qui avait retardé

l'accroissement de la colonie, arrêté le commerce et les défrichemens,

fait périr beaucoup de monde et causé l'abandon de quantité

d'habitations (Documens de Paris). Dans ces quatre années on avait fondé

la Louisiane et le Détroit, et signé l'important traité de Montréal avec

les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts en Europe pour l'ajustement

des limites de l'Acadie n'avaient occupé que le cabinet de Versailles;

les autorités coloniales n'avaient pas eu à s'en occuper. Les Canadiens

croyaient jouir d'un long repos, lorsque la mort de Charles II roi

d'Espagne, sans enfans, arrivée en 1700, ralluma la guerre dans les deux

mondes. La possession de son vaste héritage ayant préoccupé fortement et

avec raison la politique, plusieurs traités secrets avaient été conclus

entre les différentes puissances européennes dès son vivant, pour

partager ses dépouilles. Les Espagnols qu'on n'avait pas consultés,

semblaient devoir subir la loi de l'étranger comme s'ils eussent été des

vaincus. On alla jusqu'à démembrer la monarchie par un premier traité en

1699; plus tard l'on en disposa une seconde fois de la même manière en

faisant un nouveau partage. Cette conduite, outre qu'elle blessait

l'honneur de ce peuple fier et jaloux de son indépendance, violait ses

droits et ses intérêts les plus chers. Menacé par tant de prétendans

avides, le conseil d'Etat d'Espagne fut d'avis de préférer la maison de

France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits du sang, parceque la

puissance de Louis XIV semblait une garantie pour l'intégrité de la

monarchie. En conséquence, le roi moribond légua par testament tous ses

Etats au duc d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils du

monarque français.

L'Europe vit avec étonnement un Bourbon monter sur le trône espagnol.

Cet événement trompait toutes les ambitions, et telle fut la surprise

qu'aucune nation ne songea d'abord à élever la voix pour protester,

excepté l'empereur d'Autriche qui prit les armes afin de conserver un

sceptre qui échappait de sa maison. La France ne pouvait éviter la

lutte, soit qu'elle eût refusé d'accepter le testament, soit qu'elle

s'en fût tenu au dernier traité. Ainsi elle se trouvait entraînée malgré

elle dans une guerre qui fut la seule juste peut-être entreprise par

Louis XIV, et cependant la seule funeste dans son long et glorieux

règne.

Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que d'un prétexte, se

liguèrent avec l'empereur pour détacher de la monarchie espagnole les

Etats qu'elle avait en Italie, dans le but de rétablir l'équilibre

européen. Ce motif tout puissant pour Guillaume III, n'aurait pas été

regardé par ses sujets tout-à-fait du même oeil après sa mort qui arriva

en 1702, sans une démarche du roi de France, qui insulta au dernier

point la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention dans ses

affaires intérieures, objet sur lequel la jalousie d'un peuple libre est

toujours très grande. Jacques II étant décédé, Louis XIV donna le titre

de roi d'Angleterre à son fils, après être convenu du contraire avec son

conseil. Les prières et les larmes de la veuve de Jacques appuyées par

madame de Maintenon, firent changer la détermination qu'il avait prise.

Cette dernière avait acquis sur le vieux monarque un empire qui fut plus

d'une fois fatal au royaume.

«Le roi de France, disait la ville de Londres à ses représentans, se

donne un vice-roi en conférant le titre de notre souverain à un prétendu

prince de Galles: notre condition serait bien malheureuse, si nous

devions être gouvernés au gré d'un prince qui a employé le fer, le feu

et les galères pour détruire les protestans de ses Etats; aurait-il plus

d'humanité pour nous que pour ses sujets.» Le parlement passa un acte

d'_atteinder_ pour déclarer le prétendu roi Jacques coupable de haute

trahison.

Telles furent les causes des nouvelles hostilités; elles étaient

parfaitement étrangères aux intérêts de l'Amérique; mais elles n'en

armèrent pas moins encore une fois les colons les uns contre les autres

et les Indiens.

Cependant cette guerre fut bien moins meurtrière dans le Nouveau-Monde

que celle de 1688; et tandis que le génie de Marlborough immortalise le

règne de la reine Anne par des victoires, l'Angleterre voit presque

toutes ses entreprises se terminer en Amérique par des défaites ou des

désastres. Mais la faiblesse du Canada qui n'avait encore alors qu'une

population de 18,000 âmes, en y comprenant même l'Acadie, à opposer aux

262,000 des colonies anglaises[51], ne permettait point d'entreprendre

rien de sérieux contre elles; l'argent manquait comme les hommes. En

vain d'Iberville demanda-t-il (1701) 1000 Canadiens et 400 soldats pour

prendre Boston et New-York, qu'il voulait attaquer l'hiver par la

rivière Chaudière, on fut incapable de subvenir aux frais de cette

expédition (Documens de Paris). Dans une pareille situation, l'on ne

doit pas être surpris si les succès des Français n'avaient aucun

résultat durable, s'ils étaient incapables de garder leurs conquêtes,

tandis que l'ennemi retenait les siennes même en dépit de ses revers. Le

Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve furent les théâtres des

hostilités. Cette dernière île acquérait tous les jours une plus grande

importance, et l'Angleterre, devenue plus forte sur mer que la France,

songea sérieusement alors à s'emparer de toute l'entrée du bassin du

St.-Laurent, base de la puissance de la dernière nation dans cette

partie du monde. En minant cette base petit à petit, la partie

supérieure de l'édifice devait crouler au premier choc. Les points

exposés aux coups de la marine britannique devinrent ainsi les côtés

faibles du grand système colonial de Colbert.

[Note 51:

Humphreys: _Hist. Account_.

Nouvelle-Angleterre. Maryland 25,000 âmes

Massachusetts 70,000 âmes Jerseys 15,000 "

Connecticut 30,000 " Pennsylvanie 20,000 "

Rhode-Island 10,000 " Virginie 40,000 "

New-Hampshire 10,000 " Caroline du Nord 5,000 "

-------- Caroline du Sud 7,000 "

120,000 " --------

Colonies centrales et 142,000

méridionales. 120,000

Nouvelle-York 30,000 " --------

Total 262,000

]

Pour compenser cette faiblesse du côté de l'Atlantique, l'on travaillait

à se fortifier dans l'intérieur, afin que la Nouvelle-France fût comme

ces places de guerre que l'art a rendues redoutables au dedans tandis

que le dehors semble solliciter l'ennemi à avancer. Le traité de

Montréal et l'établissement du Détroit furent dictés par cette sage

politique. Nos historiens n'ont pas assez senti la haute portée de ces

grandes mesures de préservation territoriale; ils n'ont pas prévu non

plus l'influence immense que la conclusion du traité auquel nous venons

de faire allusion, allait donner aux Français sur toutes les nations

indigènes, traité en effet qui établissait une espèce de droit public

pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser complètement

l'action des colonies anglaises dans la présente guerre. Car on ne doit

pas attribuer les résultats des traités d'Utrecht et de 1763 à

l'élévation du drapeau français sur les Apalaches; mais bien aux

victoires de Marlborough et de la marine anglaise. La politique

française avait élevé en quelques jours des barrières en Amérique qu'il

fallut un demi siècle à l'Angleterre pour renverser, et qui ne

l'auraient jamais été si la France eût eu seulement en 1755 les

vaisseaux et les habiles officiers qui assurèrent le triomphe de la

révolution américaine vingt ans après.

Cependant le traité de Montréal assurait la neutralité des Iroquois; et

rien ne pouvait être plus utile à la colonie dans ce moment (1702-3)

qu'elle était en proie aux ravages d'une épidémie cruelle (la petite

vérole), épidémie qui reparut treize ans plus tard, que d'être en paix

avec eux. M. de Callières venait de leur envoyer plusieurs missionnaires

qui se répandirent dans leurs cantons pour les disposer au

christianisme, dissiper leurs préjugés contre les Français, avertir le

Canada de toutes leurs démarches, travailler à les gagner ou à se faire

des amis parmi eux, et enfin déconcerter les intrigues des Anglais peu

redoutables de ce côté lorsqu'ils n'avaient pas pour eux les cantons.

Cette dernière mission n'était pas moins nécessaire; car à la première

nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York avait commencé à les solliciter

vivement de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle réussît à

ébranler quelques chefs, et à étendre, par leur canal, ses intrigues

jusque parmi les nations occidentales, tous ces peuples restèrent

fidèles au traité.

Ainsi le gouverneur étant assez rassuré du côté du couchant, écrivit à

la cour pour demander seulement quelques recrues, après avoir ordonné de

mettre Québec en bon état de défense. Toute sa sollicitude se portait

alors sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve, qui n'étaient

pas dans une situation si favorable, exposées qu'elles étaient sans

défense, comme de coutume, aux insultes de l'ennemi, et n'ayant pas

assez d'habitans pour faire une résistance sérieuse. Il était d'autant

plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait qu'elles allaient être

attaquées par des forces considérables. Mais dans le temps que ces

craintes étaient les plus vives, il apprit que les hostilités des

Anglais s'étaient bornées à la prise de quelques navires pêcheurs le

long des côtes, et qu'il était fortement question à Paris d'acheminer

sur l'Acadie une émigration assez nombreuse pour défendre cette province

et en assurer la possession à la France. L'épuisement de la métropole et

les revers de Louis XIV vinrent empêcher cependant l'exécution de ce

projet; ce qui fut un malheur pour tout le monde, pour la France à

laquelle cette province fut ensuite enlevée; pour les Acadiens qui

furent déportés et dispersés en divers pays; pour l'Angleterre qui se

déshonora par cet acte cruel, commis au préjudice d'un peuple dont la

faiblesse même aurait dû servir d'égide. Mais dans le moment, M. de

Callières crut la péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait

plus que de la colonie qu'il avait sous son commandement immédiat,

lorsqu'il tomba malade et mourut le 26 mai, 1703, regretté de tout un

pays qu'il servait avec diligence et talent depuis plus de vingt années.

C'était un ancien officier au régiment de Navarre. Il avait été nommé au

gouvernement de Montréal sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice

revêtu de ce droit comme seigneur de l'île, et en remplacement, en 1684,

de M. Perrot, qui perdit cette charge par sa violence, comme il se priva

plus tard de l'administration de l'Acadie par sa cupidité. M. de

Callières avait succédé en qualité de second fonctionnaire militaire du

pays, à M. le comte de Frontenac, et son administration dura quatre ans

et demi. Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua beaucoup

par ses actes et probablement par ses conseils, à amener la métropole à

reposer cette confiance dans les colons, qui est si rarement accordée

aujourd'hui malgré les assurances du contraire sans cesse répétées, mais

répétées derrière un rempart de bayonnettes[52].

[Note 52: Les 20 millions d'habitans de l'Union américaine ont moins de

troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.]

Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fut choisi à la demande

de toute la colonie, pour tenir les rênes de la Nouvelle-France. Ce ne

fut pas néanmoins sans quelque répugnance, car en 1706 le ministre tout

en le blâmant de montrer trop de faiblesse pour des parens auxquels il

laissait faire la traite contre les ordonnances, lui écrivit que le roi

avait eu de la peine à se résoudre à le nommer à cette haute charge,

parceque son épouse était du pays. L'on verra faire plus tard les mêmes

remarques à l'occasion de son fils. Etait-ce jalousie métropolitaine, ou

bien la condition de gouvernant est-elle incompatible avec celle de

colon?

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 10 / 31 段