Natchez, où il projeta de bâtir une ville, revint à Biloxi pour y
établir son quartier général. Il y laissa M. de Sauvole pour commandant.
Il écrivit en même temps au ministère que les hommes d'expérience dans
les affaires de l'Amérique étaient d'opinion, que jamais on n'établirait
la Louisiane sans rendre le commerce libre à tous les marchands du
royaume. Le gouvernement pensait alors tirer de grands avantages de la
pêche des perles et du poil de bison que l'on disait susceptible d'être
filé comme la laine. Les rapports de découvertes de mines d'or, d'argent
et de cuivre à l'ouest du Mississipi, ne cessaient point non plus de
circuler, et entretenaient des espérances trop éblouissantes pour qu'on
négligeât de faire au moins constater l'existence de quelques uns de ces
trésors. D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent, pour aller prendre
possession d'une mine de cuivre dans la rivière Verte, au nord-ouest du
Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop reculée dans l'intérieur fut
bientôt abandonnée. Quant aux prétendues mines d'or et d'argent qui
firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe qu'en Amérique, elles
se dissipèrent comme les illusions qu'elles avaient fait naître; non
qu'il n'existe pas de ces mines dans ces contrées, mais on ne les avait
pas encore découvertes. Nous ne dirons donc rien de ces expéditions,
qui, ayant été inspirées par un espoir qui était devenu une croyance,
finissaient le plus souvent par la honte et la ruine. Tels furent
surtout les divers essais tentés par un Portugais fugitif nommé Antoine,
échappé des mines du Nouveau Mexique, et que l'on employa quelque temps
à fouiller inutilement le sol de la Louisiane. Ils n'eurent d'autre
fruit que de conduire les Français de proche en proche jusqu'à la source
des affluens du Mississipi dans le voisinage des Montagnes-Rocheuses.
L'on remonta ainsi la rivière Rouge, l'Arkansas et le Missouri, à la
poursuite de richesses qui fuyaient toujours comme les mirages du
désert.
En 1701, M. d'Iberville commença un établissement sur la rivière de la
Mobile, et M. de Bienville, son frère, devenu chef-résident de la
colonie par la mort de M. de Sauvole, car il paraît que d'Iberville en
resta toujours gouverneur général, retira les habitans des sables arides
de Biloxi pour les y transporter. Cette rivière n'est navigable que pour
des pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice qu'à la culture du
tabac; mais «suivant le système d'alors, qui était de fixer la colonie
hors du fleuve», on voulait se rapprocher de l'île Dauphine ou du
Massacre tout vis-à-vis, dans laquelle se trouvait le seul port de ces
parages qui offrît les avantages de Biloxi quant à la proximité des
Espagnols, des Iles et de l'Europe, quoiqu'elle fût d'ailleurs désolée
et stérile; la Mobile devint bientôt le chef-lieu des Français.
A son quatrième voyage à la Louisiane l'année suivante, d'Iberville y
fit construire des magasins et des casernes; petit à petit la colonie se
peupla sous l'influence de ce premier fondateur, qui eut toujours sur
elle une grande autorité jusqu'à sa mort arrivée en 1706. D'Iberville
expira avec la réputation d'un des plus braves et des plus habiles
officiers de la marine française. Né en Canada d'un ancien colon
normand, M. Lemoine, il avait commencé à servir son pays dès son jeune
âge. Il avait fait l'apprentissage des armes dans nos guerres contre les
Sauvages et contre les Anglais, dure école où les deux premières
qualités requises étaient une force de corps infatigable et une
intrépidité à toute épreuve, l'officier comme le soldat devant être
capable de faire des marches prodigieuses avec rapidité, par des pays
incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir à sa nourriture par la
chasse, de manier le fusil comme la hache, l'aviron comme l'épée; devant
ne pas craindre une balle perfide au détour d'un bois, d'attaquer corps
à corps son ennemi embusqué, ou d'enlever souvent un fort par une
brusque escalade et sans artillerie. D'Iberville excellait dans cette
guerre difficile et meurtrière. Il était non moins distingué-comme
marin, et s'il fût né en France, il serait sans doute parvenu aux
premiers grades. Il livra une foule de combats sur mer, et quelquefois
contre des forces bien supérieures, et il resta toujours victorieux. Il
ravagea deux fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa capitale;
il enleva Pemaquid, conquit la baie d'Hudson, fonda la Louisiane, et
termina à un âge peu avancé sa carrière devant la Havane en 1706, en
servant glorieusement sa patrie comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3
ou 4 ans qu'il avait eu la fièvre jaune sa santé avait toujours été
chancelante. Les colonies, dit Bancroft, et la marine française
perdirent en lui un héros digne de leurs regrets. C'était un fort bel
homme que la nature avait doué des qualités nécessaires pour la guerre
d'Amérique. Le marquis de Denonville qui avait su apprécier ses talens,
l'avait recommandé à la cour. Louis XIV, qui aimait déjà sa noblesse
naissante du Canada, le fit de capitaine de frégate capitaine de
vaisseau en 1702[50]. «Sa mort fut une perte pour la Louisiane, car il
est à présumer que s'il eût vécu plus longtemps, la colonie eût fait des
progrès considérables; mais cet illustre marin dont l'autorité était
grande, étant mort, un longtemps s'écoula nécessairement avant qu'un
nouveau gouverneur arrivât de France.»
[Note 50: _Gazette de France du 15 juillet_ 1702: _Notes historiques_:
manuscrits de M. A. Berthelot.]
Deux ans après la mort de d'Iberville, M. Diron d'Artaguette vint à la
Louisiane en qualité de commissaire-ordonnateur, charge qui
correspondait dans les colonies naissantes à celle d'intendant dans les
établissemens plus avancés, et qui tenait du civil et du militaire. Ce
nouveau fonctionnaire travailla avec peu de succès à mettre les habitans
en état de cultiver les terres, le sol et le climat y mettant obstacle.
Cependant l'on avait en Europe la plus grande idée de la Louisiane, et
comme on voyait que la France s'opiniâtrait à la soutenir au milieu
d'une guerre désastreuse, l'on conjectura qu'elle en tirait des secours
prodigieux, et l'île Dauphine attira, dès lors pour comble de malheurs,
l'attention des corsaires qui la ravagèrent en 1711; ils causèrent des
dommages au roi et aux particuliers pour 80,000 francs. Cependant ce
commissaire ne vit point les défauts du système adopté par la cour, ou
il ne jugea pas à propos de les signaler.
«Une colonie, dit Raynal, fondée sur de si mauvaises bases, ne pouvait
prospérer. La mort de d'Iberville acheva d'éteindre le peu d'espoir qui
restait aux plus crédules. On voyait la France trop occupée d'une guerre
malheureuse pour en pouvoir attendre des secours. Les habitans se
croyaient à la veille d'un abandon total; et ceux qui se flattaient de
pouvoir trouver ailleurs un asile, s'empressaient de l'aller chercher.
Il ne restait que vingt-huit familles, plus misérables les unes que les
autres, lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander en 1712 et obtenir
pour seize ans le commerce exclusif de la Louisiane.» Mais avant
d'entrer dans une nouvelle phase de l'histoire de cette contrée, nous
allons reprendre où nous l'avons laissée celle du Canada que la guerre
de la succession d'Espagne vint troubler avant qu'il eût à peine goûté
le repos dont il avait tant de besoin, après la lutte acharnée qu'il
venait de soutenir contre les colonies anglaises et contre les cinq
nations.
CHAPITRE II.
TRAITÉ D'UTRECHT.
1701-1713.
Une colonie canadienne s'établit au Détroit, malgré les Anglais et une
partie des Indigènes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession
d'Espagne.--La France malheureuse en Europe l'est moins en
Amérique.--Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour
le Canada.--Neutralité de l'ouest; les hostilités se renferment dans les
provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages
occidentaux; M. de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les
tribus de ces contrées.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par
les Français et les Abénaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill
(1708).--Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des
cruautés commises par nos bandes; réponse de ce dernier.--Le colonel
Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assiége deux fois
Port-Royal et est repoussé (1707).--Terreneuve: premières hostilités; M.
de Subercase échoue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de
St.-Ovide surprend avec 170 hommes en 1709 la ville de St.-Jean défendue
par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu et s'en
empare.--Continuation des hostilités à Terreneuve.--Instances des
colonies anglaises auprès de leur métropole pour l'engager à s'emparer
du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne
vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses
interprétations données à l'acte de capitulation; la guerre continue en
Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisième
projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada
par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les
armes.--Désastre de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les
ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies
anglaises.--Massacre des Outagamis qui avaient conspiré contre les
Français.--Rétablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilités
dans les deux mondes.--Traité d'Utrecht; la France cède l'Acadie,
Terreneuve et la baie d'Hudson à la Grande-Bretagne.--Grandeur et
humiliation de Louis XIV; décadence de la monarchie.--Le système
colonial français.
Hennepin avait dit: «Ceux qui auront le bonheur de posséder un jour les
terres de cet agréable et fertile pays, auront de l'obligation aux
voyageurs qui leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac
Erié pendant cent lieues d'une navigation inconnue.» Il y avait
vingt-deux ans que ces paroles avaient été prononcées, lorsque M. de la
Motte Cadillac arriva au Détroit avec 100 Canadiens et un missionnaire
dans le mois de juin 1700, pour y former un établissement. Les colons
furent enchantés de la beauté du pays et de la douceur du climat. En
effet la nature s'est plu à répandre ses charmes dans cette contrée
délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des
forêts de chêne, d'érable, de platane et d'acacia, des rivières d'une
limpidité remarquable, et au milieu desquelles les îles semblent avoir
été jetées comme par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel est le
tableau qui s'offrit à leurs regards lorsqu'ils entrèrent dans cette
terre découverte par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien
établissement de l'Etat du Michigan, et la plupart des fermes y sont
entre les mains des Canadiens français ou de leurs descendans. Des
pâturages couverts de troupeaux, des prairies, des guérets chargés de
moissons, des métairies, des résidences magnifiques, y frappent partout
les regards du voyageur.
La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation toutes les
vicissitudes des villes de frontière, et qui a été successivement
possédée par plusieurs maîtres, renferme maintenant une population de
22,000 âmes. Fondée par les Français, elle est tombée sous la domination
anglaise en 1760, et a été cédée par celle-ci à l'Union américaine à la
suite de la guerre de 1812. Elle a conservé, malgré tous ces changemens,
le caractère de son origine, et la langue française y est toujours en
usage. Comme toutes les cités fondées par le grand peuple d'où sortent
ses habitans, et qui a jalonné l'Amérique des monumens de son génie, le
Détroit est destiné à devenir un lieu considérable à cause de sa
situation entre le lac Huron et le lac Erié.
Son établissement éprouva de l'opposition de la part des Indigènes et
surtout des Anglais, qui voyaient avec une jalousie, que le temps ne
faisait qu'accroître, leurs éternels rivaux s'asseoir sur les rives des
lacs, comme s'ils ne les avaient pas eu découverts et possédés depuis
longtemps. Ce poste devait enlever à Michilimackinac toute son
importance, et relier le Canada à la Louisiane à la colonisation de
laquelle on travaillait alors, et où les Canadiens venaient, comme au
Détroit, de commencer un établissement. Mais à peine avait-on jeté les
premiers fondemens de la nouvelle ville qu'il fallut encore courir aux
armes.
Il y avait quatre ans seulement que le Canada était en paix; c'était
bien peu pour réparer les maux d'une longue guerre, qui avait retardé
l'accroissement de la colonie, arrêté le commerce et les défrichemens,
fait périr beaucoup de monde et causé l'abandon de quantité
d'habitations (Documens de Paris). Dans ces quatre années on avait fondé
la Louisiane et le Détroit, et signé l'important traité de Montréal avec
les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts en Europe pour l'ajustement
des limites de l'Acadie n'avaient occupé que le cabinet de Versailles;
les autorités coloniales n'avaient pas eu à s'en occuper. Les Canadiens
croyaient jouir d'un long repos, lorsque la mort de Charles II roi
d'Espagne, sans enfans, arrivée en 1700, ralluma la guerre dans les deux
mondes. La possession de son vaste héritage ayant préoccupé fortement et
avec raison la politique, plusieurs traités secrets avaient été conclus
entre les différentes puissances européennes dès son vivant, pour
partager ses dépouilles. Les Espagnols qu'on n'avait pas consultés,
semblaient devoir subir la loi de l'étranger comme s'ils eussent été des
vaincus. On alla jusqu'à démembrer la monarchie par un premier traité en
1699; plus tard l'on en disposa une seconde fois de la même manière en
faisant un nouveau partage. Cette conduite, outre qu'elle blessait
l'honneur de ce peuple fier et jaloux de son indépendance, violait ses
droits et ses intérêts les plus chers. Menacé par tant de prétendans
avides, le conseil d'Etat d'Espagne fut d'avis de préférer la maison de
France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits du sang, parceque la
puissance de Louis XIV semblait une garantie pour l'intégrité de la
monarchie. En conséquence, le roi moribond légua par testament tous ses
Etats au duc d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils du
monarque français.
L'Europe vit avec étonnement un Bourbon monter sur le trône espagnol.
Cet événement trompait toutes les ambitions, et telle fut la surprise
qu'aucune nation ne songea d'abord à élever la voix pour protester,
excepté l'empereur d'Autriche qui prit les armes afin de conserver un
sceptre qui échappait de sa maison. La France ne pouvait éviter la
lutte, soit qu'elle eût refusé d'accepter le testament, soit qu'elle
s'en fût tenu au dernier traité. Ainsi elle se trouvait entraînée malgré
elle dans une guerre qui fut la seule juste peut-être entreprise par
Louis XIV, et cependant la seule funeste dans son long et glorieux
règne.
Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que d'un prétexte, se
liguèrent avec l'empereur pour détacher de la monarchie espagnole les
Etats qu'elle avait en Italie, dans le but de rétablir l'équilibre
européen. Ce motif tout puissant pour Guillaume III, n'aurait pas été
regardé par ses sujets tout-à-fait du même oeil après sa mort qui arriva
en 1702, sans une démarche du roi de France, qui insulta au dernier
point la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention dans ses
affaires intérieures, objet sur lequel la jalousie d'un peuple libre est
toujours très grande. Jacques II étant décédé, Louis XIV donna le titre
de roi d'Angleterre à son fils, après être convenu du contraire avec son
conseil. Les prières et les larmes de la veuve de Jacques appuyées par
madame de Maintenon, firent changer la détermination qu'il avait prise.
Cette dernière avait acquis sur le vieux monarque un empire qui fut plus
d'une fois fatal au royaume.
«Le roi de France, disait la ville de Londres à ses représentans, se
donne un vice-roi en conférant le titre de notre souverain à un prétendu
prince de Galles: notre condition serait bien malheureuse, si nous
devions être gouvernés au gré d'un prince qui a employé le fer, le feu
et les galères pour détruire les protestans de ses Etats; aurait-il plus
d'humanité pour nous que pour ses sujets.» Le parlement passa un acte
d'_atteinder_ pour déclarer le prétendu roi Jacques coupable de haute
trahison.
Telles furent les causes des nouvelles hostilités; elles étaient
parfaitement étrangères aux intérêts de l'Amérique; mais elles n'en
armèrent pas moins encore une fois les colons les uns contre les autres
et les Indiens.
Cependant cette guerre fut bien moins meurtrière dans le Nouveau-Monde
que celle de 1688; et tandis que le génie de Marlborough immortalise le
règne de la reine Anne par des victoires, l'Angleterre voit presque
toutes ses entreprises se terminer en Amérique par des défaites ou des
désastres. Mais la faiblesse du Canada qui n'avait encore alors qu'une
population de 18,000 âmes, en y comprenant même l'Acadie, à opposer aux
262,000 des colonies anglaises[51], ne permettait point d'entreprendre
rien de sérieux contre elles; l'argent manquait comme les hommes. En
vain d'Iberville demanda-t-il (1701) 1000 Canadiens et 400 soldats pour
prendre Boston et New-York, qu'il voulait attaquer l'hiver par la
rivière Chaudière, on fut incapable de subvenir aux frais de cette
expédition (Documens de Paris). Dans une pareille situation, l'on ne
doit pas être surpris si les succès des Français n'avaient aucun
résultat durable, s'ils étaient incapables de garder leurs conquêtes,
tandis que l'ennemi retenait les siennes même en dépit de ses revers. Le
Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve furent les théâtres des
hostilités. Cette dernière île acquérait tous les jours une plus grande
importance, et l'Angleterre, devenue plus forte sur mer que la France,
songea sérieusement alors à s'emparer de toute l'entrée du bassin du
St.-Laurent, base de la puissance de la dernière nation dans cette
partie du monde. En minant cette base petit à petit, la partie
supérieure de l'édifice devait crouler au premier choc. Les points
exposés aux coups de la marine britannique devinrent ainsi les côtés
faibles du grand système colonial de Colbert.
[Note 51:
Humphreys: _Hist. Account_.
Nouvelle-Angleterre. Maryland 25,000 âmes
Massachusetts 70,000 âmes Jerseys 15,000 "
Connecticut 30,000 " Pennsylvanie 20,000 "
Rhode-Island 10,000 " Virginie 40,000 "
New-Hampshire 10,000 " Caroline du Nord 5,000 "
-------- Caroline du Sud 7,000 "
120,000 " --------
Colonies centrales et 142,000
méridionales. 120,000
Nouvelle-York 30,000 " --------
Total 262,000
]
Pour compenser cette faiblesse du côté de l'Atlantique, l'on travaillait
à se fortifier dans l'intérieur, afin que la Nouvelle-France fût comme
ces places de guerre que l'art a rendues redoutables au dedans tandis
que le dehors semble solliciter l'ennemi à avancer. Le traité de
Montréal et l'établissement du Détroit furent dictés par cette sage
politique. Nos historiens n'ont pas assez senti la haute portée de ces
grandes mesures de préservation territoriale; ils n'ont pas prévu non
plus l'influence immense que la conclusion du traité auquel nous venons
de faire allusion, allait donner aux Français sur toutes les nations
indigènes, traité en effet qui établissait une espèce de droit public
pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser complètement
l'action des colonies anglaises dans la présente guerre. Car on ne doit
pas attribuer les résultats des traités d'Utrecht et de 1763 à
l'élévation du drapeau français sur les Apalaches; mais bien aux
victoires de Marlborough et de la marine anglaise. La politique
française avait élevé en quelques jours des barrières en Amérique qu'il
fallut un demi siècle à l'Angleterre pour renverser, et qui ne
l'auraient jamais été si la France eût eu seulement en 1755 les
vaisseaux et les habiles officiers qui assurèrent le triomphe de la
révolution américaine vingt ans après.
Cependant le traité de Montréal assurait la neutralité des Iroquois; et
rien ne pouvait être plus utile à la colonie dans ce moment (1702-3)
qu'elle était en proie aux ravages d'une épidémie cruelle (la petite
vérole), épidémie qui reparut treize ans plus tard, que d'être en paix
avec eux. M. de Callières venait de leur envoyer plusieurs missionnaires
qui se répandirent dans leurs cantons pour les disposer au
christianisme, dissiper leurs préjugés contre les Français, avertir le
Canada de toutes leurs démarches, travailler à les gagner ou à se faire
des amis parmi eux, et enfin déconcerter les intrigues des Anglais peu
redoutables de ce côté lorsqu'ils n'avaient pas pour eux les cantons.
Cette dernière mission n'était pas moins nécessaire; car à la première
nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York avait commencé à les solliciter
vivement de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle réussît à
ébranler quelques chefs, et à étendre, par leur canal, ses intrigues
jusque parmi les nations occidentales, tous ces peuples restèrent
fidèles au traité.
Ainsi le gouverneur étant assez rassuré du côté du couchant, écrivit à
la cour pour demander seulement quelques recrues, après avoir ordonné de
mettre Québec en bon état de défense. Toute sa sollicitude se portait
alors sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve, qui n'étaient
pas dans une situation si favorable, exposées qu'elles étaient sans
défense, comme de coutume, aux insultes de l'ennemi, et n'ayant pas
assez d'habitans pour faire une résistance sérieuse. Il était d'autant
plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait qu'elles allaient être
attaquées par des forces considérables. Mais dans le temps que ces
craintes étaient les plus vives, il apprit que les hostilités des
Anglais s'étaient bornées à la prise de quelques navires pêcheurs le
long des côtes, et qu'il était fortement question à Paris d'acheminer
sur l'Acadie une émigration assez nombreuse pour défendre cette province
et en assurer la possession à la France. L'épuisement de la métropole et
les revers de Louis XIV vinrent empêcher cependant l'exécution de ce
projet; ce qui fut un malheur pour tout le monde, pour la France à
laquelle cette province fut ensuite enlevée; pour les Acadiens qui
furent déportés et dispersés en divers pays; pour l'Angleterre qui se
déshonora par cet acte cruel, commis au préjudice d'un peuple dont la
faiblesse même aurait dû servir d'égide. Mais dans le moment, M. de
Callières crut la péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait
plus que de la colonie qu'il avait sous son commandement immédiat,
lorsqu'il tomba malade et mourut le 26 mai, 1703, regretté de tout un
pays qu'il servait avec diligence et talent depuis plus de vingt années.
C'était un ancien officier au régiment de Navarre. Il avait été nommé au
gouvernement de Montréal sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice
revêtu de ce droit comme seigneur de l'île, et en remplacement, en 1684,
de M. Perrot, qui perdit cette charge par sa violence, comme il se priva
plus tard de l'administration de l'Acadie par sa cupidité. M. de
Callières avait succédé en qualité de second fonctionnaire militaire du
pays, à M. le comte de Frontenac, et son administration dura quatre ans
et demi. Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua beaucoup
par ses actes et probablement par ses conseils, à amener la métropole à
reposer cette confiance dans les colons, qui est si rarement accordée
aujourd'hui malgré les assurances du contraire sans cesse répétées, mais
répétées derrière un rempart de bayonnettes[52].
[Note 52: Les 20 millions d'habitans de l'Union américaine ont moins de
troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.]
Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fut choisi à la demande
de toute la colonie, pour tenir les rênes de la Nouvelle-France. Ce ne
fut pas néanmoins sans quelque répugnance, car en 1706 le ministre tout
en le blâmant de montrer trop de faiblesse pour des parens auxquels il
laissait faire la traite contre les ordonnances, lui écrivit que le roi
avait eu de la peine à se résoudre à le nommer à cette haute charge,
parceque son épouse était du pays. L'on verra faire plus tard les mêmes
remarques à l'occasion de son fils. Etait-ce jalousie métropolitaine, ou
bien la condition de gouvernant est-elle incompatible avec celle de
colon?