février (1685), sans savoir où l'on était, dans la baie de St.-Bernard,
aujourd'hui de Matagorda, dans le Texas, à environ 120 lieues à l'ouest
du fleuve que l'on cherchait. La Salle n'en découvrant aucune trace,
prit la résolution désespérée de débarquer son monde dans cet endroit,
et il donna en conséquence l'ordre au commandant de l'Aimable d'entrer
dans la baie; celui-ci, feignant d'obéir, se jeta exprès sur les
rescifs[43], de manière que le navire et une partie de la cargaison
furent perdus. Ce malheur était d'autant plus grand que le vaisseau
portait les munitions de guerre et presque tous les outils et autres
objets nécessaires pour commencer un établissement dans un pays inculte
et sauvage. M. de Beaujeu, loin de punir le coupable, le reçut sur son
bord pour le soustraire à la vengeance de la Salle. Cette entreprise,
dans laquelle ce dernier avait éprouvé toutes sortes d'obstacles depuis
l'opposition commencée par M. de la Barre, fut poursuivie jusqu'à la fin
par une espèce de fatalité. M. de Beaujeu, trahissant son devoir et les
intérêts de son pays pour de misérables motifs, refusa sous des
prétextes frivoles à la Salle diverses choses pour remplacer celles qui
avaient été perdues dans le naufrage; et il abandonna à son sort, le 14
mars, la jeune colonie, composée d'environ 180 personnes, sur la plage
inconnue où le hasard l'avait conduite.
[Note 43: Joutel: _Journal historique_.]
Elle commença aussitôt à travailler à la culture et à se faire un fort
pour se mettre à l'abri des attaques des Indiens. Lorsqu'il fut assez
avancé, la Salle remonta la rivière aux Vaches sur laquelle il en fit
commencer un second dans un endroit plus avantageux à deux lieues
seulement de la baie, et lui donna le nom de St.-Louis, ayant toujours
présent à la pensée celui du grand roi qui le protégeait. Placé sur une
éminence, il commandait une vue superbe du côté de la campagne et du
côté de la mer. Cependant à mesure que le temps avançait l'on s'y
trouvait moins bien; les grains semés périrent par la sécheresse, ou par
les dégâts des bêtes sauvages, et la plupart des artisans qu'on avait
emmenés ne sachant pas leurs métiers, les constructions marchaient fort
lentement. Les nombreux contretemps qu'on avait déjà éprouvés avaient
mécontenté ou découragé plusieurs colons; des mutineries, suscitées par
le turbulent Duhaut l'un d'eux, auraient déjà éclaté sans la prudence de
Joutel, l'auteur de la meilleure relation de cette expédition
malheureuse, que nous ayons. La maladie enleva encore les hommes les
plus utiles. En peu de temps la situation de St.-Louis devint très
critique; les Indigènes prirent une attitude menaçante, et l'on
n'apercevait aucun indice du fleuve sur lequel on était venu pour
s'établir et que l'on aurait dû dès lors oublier. La Salle dissimulait
ses chagrins et ses inquiétudes avec cette fermeté inébranlable que nous
lui connaissons déjà, et le premier à l'oeuvre, il donnait l'exemple du
travail avec un visage calme et serein. Les ressources de son génie
semblaient augmenter avec les obstacles; malheureusement son naturel
sévère devenait plus inflexible sous cette apparence de sérénité; et
dans le moment où ses gens s'épuisaient de fatigues, il punissait les
moindres fautes avec une extrême rigueur. Il sortait rarement de sa
bouche une parole de douceur et de consolation pour ceux qui souffraient
avec le plus de patience. Une tristesse mortelle s'empara graduellement
des colons. Devenus indifférens à tout, la maladie sembla avoir plus de
prise sur eux, et une trentaine succombèrent à ce dégoût fatal de la
vie. Le caractère de la Salle n'a que trop contribué à son infortune. Sa
fierté dédaignait les moyens de persuasion. Un autre moins capable,
moins juste même que lui, mais plus insinuant, eût réussi là où il
échouait.
Le pays dans lequel il se trouva ainsi forcément jeté, partout plat et
uni, possède un climat sain, mais chaud, un air pur, un ciel serein et
il y pleut rarement. On n'y voit que des plaines à perte de vue,
entrecoupées de rivières, de lacs et de bocages rians et champêtres. Le
palmier y croît dans les forêts qu'habitent des espèces de léopards et
de tigres. Les rivières étaient alors remplies de caïmans, sorte de
crocodiles féroces qui avaient jusqu'à 20 pieds de long et qui en
chassaient le poisson. Le serpent à sonnette était aussi à craindre sous
l'herbe dans ces belles prairies émaillées de fleurs qui charmaient les
regards des Français. Une multitude de peuplades indiennes erraient dans
les forêts. Charlevoix appelle _Clamcoëts_ les Sauvages qui occupaient
le littoral de la mer. Les _Cénis_ étaient plus reculés dans l'intérieur
et allaient tous à cheval, se servant du mors et de l'étrier comme les
Espagnols, auxquels ils avaient sans doute emprunté cette coutume.
La Salle songea à se mettre à la recherche du Mississipi. Il fit à cet
effet une première excursion de quelques mois du côté du Colorado, dans
laquelle il perdit plusieurs de ses gens, qui furent massacrés par les
Sauvages, ou qui périrent dans le naufrage de la Belle, le seul bâtiment
qui lui restât après le départ de M. de Beaujeu. Une seconde excursion
qu'il poussa jusque chez le Cénis ne fut pas plus heureuse; et sur 20
hommes qui l'avaient suivi, il n'en ramena que 8. Les maladies, les
chagrins, les accidens faisaient en même temps d'affreux ravages parmi
ses autres compagnons. La Salle se proposait d'envoyer chercher des
secours dans les Iles, et de ranger ensuite le golfe du Mexique jusqu'à
ce qu'il eût trouvé le Mississipi; mais la perte de la Belle avait rompu
tous ses plans: ses ressources s'épuisant de jour en jour, et étant
éloigné de plus de 2000 milles de tout homme civilisé, il ne lui resta
plus d'autre moyen que de faire demander des secours en France par la
voie du Canada.
Il se décida à aller lui-même aux Illinois, ce qui aurait été une faute
si sa présence n'eût pas été nécessaire en Canada pour faire taire ses
opposans toujours prêts à déprécier ce qu'il faisait. Il partit le 12
janvier 1787 avec 17 hommes, laissant 20 personnes à St.-Louis, tant
hommes que femmes et enfans; de sorte qu'à cette époque le nombre des
colons était donc déjà réduit de 180 à 37. Un Canadien, M. le Barbier, y
fut laissé pour commandant. «Nous nous séparâmes les uns des autres, dit
Joutel, d'une manière si tendre et si triste, qu'il semblait que nous
avions tous le secret pressentiment que nous ne nous verrions jamais».
La marche fut lente et pénible. Le 16 mars, on était encore sur l'un des
affluens de la rivière de la Trinité, lorsqu'une sanglante tragédie vint
mettre le comble aux malheurs qui avaient déjà frappé cette entreprise.
Quelques hommes de l'expédition, à la tête desquels était Duhaut,
s'étant isolés du reste, eurent un démêlé avec un neveu de la Salle
nommé Moragnet; aigris par leurs pertes, par leurs privations et par la
hauteur de cet homme, ils résolurent de le tuer, et de faire la même
chose à ses deux compagnons pour cacher leur forfait. Mais ils n'eurent
pas plus tôt commis ce triple assassinat que, craignant la justice de la
Salle, et entraînés d'ailleurs par la pente du crime, ils pensèrent que
leur vengeance ne serait pas satisfaite tant que ce chef respirerait: sa
mort fut donc aussi résolue. La Salle cependant ne voyant pas revenir
son neveu, un soupçon de ce qui était arrivé traversa son esprit, et il
demanda s'il n'avait pas eu quelque difficulté avec Duhaut. Il partit à
l'instant pour aller à sa rencontre. Les conspirateurs l'ayant vu venir
de loin, chargèrent leurs armes, traversèrent la rivière et se cachèrent
dans les hautes herbes pour l'attendre. Ce dernier en approchant du lieu
où ils étaient, aperçut deux aigles qui planaient dans l'air au-dessus
de sa tête comme s'ils eussent vu quelque proie aux environs; il tira un
coup de fusil. Un des conjurés se montra aussitôt et la Salle marchant
vers lui, lui demanda où était son neveu; tandis que ce malheureux lui
faisait une réponse vague, une balle frappa la Salle à la tête et
l'étendit par terre mortellement blessé et sans parole. Le P. Anastase
qui se trouvait à côté de lui, crut qu'on allait lui faire subir le même
sort. La Salle vécut encore une heure après avoir été frappé, indiquant
en serrant la main au P. Anastase agenouillé près de lui, qu'il
comprenait les paroles que lui adressait le pieux missionnaire. Il fut
enterré dans une fosse creusée sur la place où il avait été tué, au
milieu du désert, par le bon père qui y planta une humble croix de bois.
Ainsi finit celui que l'on peut appeler, peut-être, le premier fondateur
du Texas. M. Sparks place le théâtre de ce drame sanglant sur les bords
de l'un des tributaires de la rivière Brasos, d'autres le mettent dans
le voisinage de la rivière de la Trinité.
Les meurtriers se saisirent de l'autorité, de l'argent et de tout ce
qu'il y avait, et la caravane se remit en marche, les uns le coeur
ulcéré de douleur, les autres de remords et d'inquiétude. La désunion ne
tarda pas à se mettre parmi les assassins. Dans une querelle qu'ils
eurent au sujet du partage des dépouilles, Duhaut et le chirurgien
Liotot, les deux chefs de la conspiration, furent tués par leurs
complices à coups de pistolet. Ces scènes épouvantables commises au
milieu des vastes solitudes qui les entouraient, remplirent les Sauvages
eux-mêmes de frayeur et d'étonnement. Après ce dernier crime, l'on se
sépara: tous ceux qui s'étaient compromis restèrent parmi les Indiens,
et le reste, au nombre de sept, savoir: Joutel, le P. Anastase, les
Cavalier, oncle et neveu, et trois autres, continua sa route vers les
Illinois où il arriva au fort St.-Louis le 14 septembre.
Cependant la petite colonie qui avait été laissée dans la baie
St.-Bernard, eut une fin encore plus funeste. Peu de temps après le
départ de la Salle, les Sauvages tombèrent sur le fort à l'improviste et
en massacrèrent tous les habitans à l'exception de cinq. Ces cinq
personnes avec quelques autres compagnons de la Salle, qui avaient
déserté avant son départ, tombèrent entre les mains des Espagnols,
jaloux de l'entreprise des Français, et résolus de la faire échouer s'il
était possible. Les rapports de ces prisonniers les tranquillisèrent;
mais ceux qui pouvaient fournir des renseignemens utiles sur le pays,
furent enfouis dans les mines du Nouveau-Mexique. Les autres, fils d'un
Canadien nommé Talon, étaient d'un âge encore trop tendre pour avoir pu
faire des observations de ce genre, et leur sort ayant touché la
générosité du vice-roi du Mexique, il les prit sous sa protection et les
éleva à sa cour. Lorsqu'ils furent plus vieux, il les fit entrer dans la
marine espagnole; et après diverses aventures plus on moins romanesques,
l'un d'eux revit la France.
Telle fut la malheureuse issue d'une expédition qui avait inspiré les
plus grandes espérances, et qui aurait probablement réussi, si l'on se
fût borné à former un établissement là où l'on était, sans porter pour
le moment son attention ailleurs. En effet, le Texas est l'un des plus
beaux et des plus fertiles pays du monde, mais la Salle fit encore ici
la faute qu'il avait déjà commise au Canada, de se faire suivre par trop
de monde dans ses expéditions. Les désastres dont elles furent
accompagnées, amenèrent la ruine de St.-Louis. Pour réussir il n'avait
qu'à rester au milieu de son établissement et encourager les
défrichemens et l'agriculture. Quelques auteurs lui reprochent d'avoir
perdu de vue son premier dessein pour prendre connaissance des
fabuleuses mines de Sainte Barbe; mais rien dans Joutel ni dans le P.
Zénobe[44] ne justifie cette assertion[45]. Au reste, il paraît que le
génie de ce voyageur célèbre était plus propre à imaginer et à établir
un vaste système commercial dans ces contrées lointaines qu'à fonder un
empire agricole. Ses idées avaient alors quelque chose de grand; et les
plans qu'il soumit à Louis XIV sont basés sur des calculs exacts et
profonds: il fut le précurseur de Dupleix.
[Note 44: Le P. Chrétien Leclerc: _Premier établissement de la Foi dans
la Nouvelle-France_.]
[Note 45: Au contraire, loin de se rapprocher des Espagnols il s'en
éloigna. Voici ce qu'on lit dans le P. Zénobe: «ce fut ici que le sieur
de la Salle changea sa route du _nord-est_ à _l'est_ par des raisons
qu'il ne nous dit pas, et que nous n'avons jamais pu pénétrer». Le
Mississipi était à l'est de lui.]
Nous nous sommes étendu sur cette expédition infortunée parcequ'elle
servit de prélude à celle de notre compatriote dans la Louisiane
proprement dite; d'ailleurs l'histoire du Canada français devait cette
marque de reconnaissance à l'homme qui a sacrifié sa fortune et sa vie
pour la cause de la colonisation française en Amérique; car s'il n'a pas
fondé, il a du moins accéléré beaucoup l'établissement de la Louisiane
aujourd'hui si florissante. Chaque jour ajoute aussi à l'intérêt de
l'histoire de ces pères du Nouveau-Monde. A mesure que ce continent se
peuple, que les anciennes colonies si pauvres, si humbles à leur
origine, se changent en états, en empires indépendans, le nom de leurs
fondateurs grandit; les ombres de ces nouveaux Romulus s'élèvent sur
l'Amérique, où elles forment pour ainsi dire comme les bornes du passé.
La fondation de la Louisiane comme celle du Canada devait être
accompagnée de beaucoup de vicissitudes et de malheurs. L'expérience
d'un siècle n'avait point lait changer la politique du gouvernement; les
principes larges et progressifs de Colbert étaient mis en oubli dans le
temps même, où cet établissement commençait à naître; et la pénurie du
trésor le livra à un monopole encore plus dur que celui qui pesait sur
le Canada. On ne saurait trop redire à la France, qui cherche
aujourd'hui à répandre sa race, sa langue et ses institutions en
Afrique, ce qui a ruiné son système colonial dans le Nouveau-Monde, où
elle aurait dû prédominer. Le défaut d'association dans la mère-patrie
pour encourager une émigration _agricole_ par tous les moyens légitimes,
l'absence de liberté, et la passion des armes répandue parmi les colons,
telles sont les principales causes qui ont fait languir le Canada. Ce
qui retarda tant la Louisiane, c'est le caractère plus commercial
qu'agricole qui lui fut donné. On choisit pendant longtemps les postes
qui paraissaient plus favorables au négoce qu'à l'agriculture. On
n'abandonna ce système qu'après avoir éprouvé des désastres
irréparables. Il est digne de remarque que le gouvernement britannique
avait suivi la même maxime de ne pas souffrir que ses nationaux
formassent des établissemens dans l'intérieur du pays et loin de la mer.
Les motifs de cette politique sont exprimés, dit M. Barbé-Marbois, dans
un rapport qui ne vit le jour que fort tard. «Les contrées de l'ouest
sont fertiles, y remarquait-on, le climat en est tempéré, les planteurs
s'y établissent sans obstacles; avec peu de travail ils pourraient
satisfaire à leurs besoins; _ils n'auraient rien à demander à
l'Angleterre, et point de retour à lui offrir_». Mais leurs libertés et
leurs institutions politiques neutralisaient les effets de cette
conduite intéressée.
La guerre terminée par la paix de Riswick, avait fait oublier le Texas
et la Louisiane, où la beauté du pays avait attiré cependant plusieurs
Canadiens, qui en sont à ce titre les premiers fondateurs. Ils s'étaient
établis vers les bouches du Mississipi et à la Mobile, afin d'être plus
près des Iles françaises pour leur commerce (Le Page Dupratz). Mais
aussitôt que la tranquillité fut rétablie dans les deux mondes, la cour
y reporta son attention. Les Espagnols qui regardèrent en tout temps
l'Amérique comme leur patrimoine exclusif, avaient vu l'entreprise de la
Salle d'un oeil d'envie; ils apprirent donc sa mort et la dispersion des
planteurs qui l'avaient suivi, avec une joie qu'ils ne dissimulèrent
guère, et ils se hâtèrent de prendre possession du pays dans l'espérance
d'en éloigner les Français pour toujours. Après avoir visité différentes
parties de la côte, ils choisirent la baie de Pensacola, au levant du
Mississipi, à l'extrémité occidentale de la Floride, pour y former leur
établissement. Ils y étaient depuis peu de temps lorsque d'Iberville
parut.
A son retour de la baie d'Hudson en 1697, ce célèbre navigateur avait
proposé au ministère de reprendre les projets formés quelques années
auparavant sur la Louisiane. M. de Pontchartrain s'était empressé
d'agréer ses offres et de lui donner deux vaisseaux avec lesquels il
partit de Rochefort dans le mois d'octobre de l'année suivante, et plus
heureux que la Salle, il trouva l'embouchure du fleuve dont la recherche
avait occupé une partie de la vie de celui-ci. Ayant été à son retour
nommé gouverneur général de cette vaste contrée, il y porta en 1699 une
première colonie composée presque entièrement de Canadiens. Il se
présenta devant le fort de Pensacola dont les Espagnols lui refusèrent
l'entrée. Il continua sa route vers l'ouest et entra, en mars 1699, dans
l'embouchure du Mississipi qu'il remonta jusque chez les Outmas, tribu
établie au-dessus de Donaldsonville, laquelle lui remit une lettre du
chevalier de Tonti adressée à la Salle, qu'il était descendu pour
rencontrer au bord de la mer en 1685. Il revint sur ses pas et débarqua
sa colonie dans la baie de Biloxi située entre le fleuve et Pensacola.
Ce pays, avec un climat brûlant et un sol sablonneux et aride, présente
une côte de quarante lieues d'étendue où aucun bâtiment ne peut aborder;
l'on ne songeait sans doute qu'aux avantages que le commerce pourrait
retirer de cette situation en la choisissant, et l'on crut que les
inconvéniens en seraient compensés par la facilité des communications
avec les Sauvages voisins, avec les Espagnols, avec les Iles françaises
et enfin avec l'Europe.
De retour de France en 1700, d'Iberville apprit que des Anglais, venant
de la mer, avaient paru sur le Mississipi, tandis que d'autres, venus
par terre de la Caroline, s'étaient avancés jusque chez les Chicachas
sur la rivière des Yasous. L'attention de cette nation avait été appelée
sur la Louisiane par une espèce de trahison du P. Hennepin[46] qui, en
dédiant au roi Guillaume III une nouvelle édition de son voyage en
Amérique, dans laquelle il donnait les découvertes de la Salle pour les
siennes propres, invita ce prince protestant à en prendre possession et
à y faire prêcher l'Evangile aux infidèles. Guillaume envoya en
conséquence trois bâtimens chargés de Huguenots pour commencer la
colonisation du Mississipi; mais d'Iberville les y avait devancés. Ils
poussèrent alors jusqu'à la province de Panuca, pour concerter des
mesures avec les Espagnols à l'effet de chasser les Français de
Biloxi[47]; cette démarche n'eut point de suite. Ceux-ci éprouvèrent à
peine quelqu'opposition de la part des Espagnols; et les rapports
d'amitié et d'intérêt qui s'établirent entre les deux royaumes au
commencement du siècle mirent fin aux réclamations de la cour de Madrid.
[Note 46: Le roi de France donna ordre d'arrêter ce moine s'il se
présentait en Canada: _Documens de Paris_.]
[Note 47: Univ. History XI 278.]
Un grand nombre de Huguenots s'étaient établis dans la Virginie et dans
plusieurs autres provinces anglaises depuis la révocation de l'édit de
Nantes. Ils furent une grande acquisition pour la Caroline. Le
Massachusetts leur donna le droit de représentation dans la législature.
Ils fondèrent plusieurs villes maintenant florissantes. Ces malheureux,
qui n'avaient pu perdre le souvenir de leur ancienne patrie, firent
prier Louis XIV de leur permettre de s'établir sous sa protection dans
la Louisiane; ils l'assuraient qu'il aurait toujours en eux des sujets
soumis, ils ne lui demandaient que la liberté de conscience; que si elle
leur était accordée, ils viendraient bientôt en grand nombre et
rendraient en peu d'années ce vaste pays florissant. Louis XIV, qui
s'attachait d'autant plus à son sceptre qu'il approchait du tombeau,
refusa leur demande. «Le roi, écrivit Pontchartrain, n'a pas expulsé les
protestans de son royaume pour en faire une république en Amérique.» Ils
la renouvelèrent encore sous le duc d'Orléans, régent; ce prince
libertin et dissolu fit la même réponse que son oncle le feu roi.
Donnons comme Canadiens français un souvenir à ces proscrits, à ces
hommes qui furent peut-être les concitoyens, les frères, les parens, les
amis de nos ancêtres, et qui vinrent comme eux chercher une nouvelle
patrie dans ce continent encore sauvage. «Le souvenir, dit un américain,
des services distingués que leurs descendans ont rendus à notre pays et
à la cause de la liberté civile et religieuse, doit augmenter notre
respect pour les émigrans français, et notre intérêt pour leur histoire.
M. Gabriel Manigault, de la Caroline du sud, donna au pays qui avait
offert un asile à ses ancêtres, $220,000 pour soutenir la guerre de
l'indépendance. Il rendit ce service au commencement de la lutte, et
lorsque personne ne pouvait encore dire si elle se terminerait par une
révolution ou par une révolte. Des neuf présidens de l'ancien Congrès,
qui ont dirigé les Etats-Unis à travers la guerre de la révolution,
trois descendaient de réfugiés protestans français, savoir; Henri
Laurens, de la Caroline du sud, le célèbre Jean Jay, de la
Nouvelle-York, et Elias Boudinot, du Nouveau-Jersey[48].» Un autre de
ces descendans, M. Légaré, est mort en 1843, procureur général des
Etats-Unis et membre en conséquence de l'administration de
Washington[49].
[Note 48: _Memoir of the French Protestants who settled at Oxford,
Massachusetts, A. D._ 1686, with a sketch of the entire History of the
protestants of France, by A. Holmes, D. D. Corresponding Secretary:
_Collection of the Massachusetts Historical Society, vol. II, of the 3d
series_.]
[Note 49: Voici d'après le Dr. Ramsay les noms des principaux Huguenots
qui vinrent s'établir dans la Caroline après la révocation de l'édit de
Nantes, et qui ont formé les souches des familles aujourd'hui existantes
les plus respectables de cet Etat.
Bonneau Dutarque Gourdine Neufville
Bounetheau De la Consilière Guérin Prioleau
Bordeaux De Leiseline Herry Peronneau
Benoist Douxsaint Huger Perdrian
Boiseau Du Pont Jeannerette Porcher
Bocquet Du Bourdieu Légaré Postelle
Bacot D'Harriette Laurens Peyre
Chevalier Faucherand La Roche Poyas
Cordes Foissin Lenud Ravenel
Couterier Faysoux Lansac Royer
Chastaignier Gaillard Marion St.-Julien
Dupré Gendron Mazyck Simon
Delysle Gignilliat Manigault Serre
Dubose Guérard Mellechamp Sarazin
Dubois Godin Mauzon Trezevaut
Deveaux Girardeau Michau
Beaucoup d'autres noms des plus respectables ont été omis; et un plus
grand nombre encore a été changé pour en adapter l'orthographe à la
prononciation anglaise. Ainsi Beaudouin s'écrit aujourd'hui Bowdoin. Un
membre de cette famille fut gouverneur du Massachusetts en 1785 et 6.
Les noms des principaux émigrans français sont ceux de Beurnon dont
parle LaHontan, Boudinot, Daillé, Faneuil, Huger, Manigault, Prioleau,
Laurens, etc. Elias Boudinot fut président du Congrès en 1782, directeur
de l'Hôtel des monnaies, premier président de la société biblique
américaine dont il fut le créateur. Jay fut deux fois ambassadeur, à
Paris en 1783, à Londres en 1795; il fut aussi gouverneur de la
Nouvelle-York et Juge-en-chef des Etats-Unis. François Manigault s'est
très distingué dans la guerre de la révolution. Prioleau était petit
fils d'Antoine Prioli, élu doge de Venise en 1618.]