Ainsi après bien des collisions et des actes d'hostilité surtout entre

eux et les alliés des Français, particulièrement les Outaouais, car la

paix de Riswick n'avait pas désarmé ces Sauvages; après bien des

tentatives infructueuses de la part du comte de Bellomont pour obtenir

par ce moyen un ascendant absolu sur les Iroquois, ils envoyèrent dans

l'été de 1700 dix ambassadeurs «pour pleurer les Français morts pendant

la guerre». Ils furent reçus à Montréal avec pompe. Un grand conseil fut

tenu où assistèrent ces ambassadeurs et ceux de la plupart des nations

alliées de la France. Les délibérations furent rapides, car tout le

monde avait besoin de repos. L'orateur des cantons parla avec une sage

réserve, et en dit assez pour obliger M. de Callières à se prononcer sur

ce qu'il ferait dans le cas où les hostilités éclateraient entre eux et

les Anglais. Il fit connaître l'indignation qu'y avaient excitée les

ordres et les menaces du gouverneur de la Nouvelle-York, et dit que,

comme le refus de s'y soumettre pourrait leur attirer la guerre avec les

Anglais, il espérait qu'ils trouveraient à Catarocouy non seulement les

marchandises qu'ils ne pourraient plus tirer d'Albany; mais encore les

armes et les munitions dont ils pourraient avoir besoin. Le fameux chef

Le Rat, député des Hurons Thionnontatez, prenant la parole, dit; «J'ai

toujours obéi à mon père, et je jette ma hache à ses pieds; je ne doute

point que les peuples du couchant ne fasse la même chose; Iroquois

imitez mon exemple». La paix fut conclue entre la France et ses alliés

d'un côté et la confédération iroquoise de l'autre, le 18 septembre

(1700) avec beaucoup de formalités; et le traité fut signé par le

gouverneur général, l'intendant, le gouverneur de Montréal, le

commandant des troupes, et les supérieurs ecclésiastiques et réguliers

qui se trouvèrent à l'assemblée. Les Indiens signèrent en mettant chacun

le signe de leur nation au bas de l'acte. Les Onnontagués et les

Tsonnonthouans tracèrent une araignée; les Goyogouins, un calumet, les

Onneyouths, un morceau de bois en fourche avec une pierre au milieu; les

Agniers, un ours; les Hurons, un castor; les Abénaquis, un chevreuil; et

les Outaouais, un lièvre.

Le comte de Frontenac n'avait pas vécu pour voir la conclusion du traité

de Montréal. Atteint d'une maladie fort grave dès son début, il succomba

le 28 novembre 1698, dans la soixante-dix-huitième année de son âge. Son

corps et son esprit avaient conservé toute leur vigueur; sa fermeté, son

énergie, ses grands talens brillaient en lui comme dans ses plus belles

années; ce fut un bonheur pour le Canada qu'il ne lui eût pas été enlevé

avant la fin de la guerre. Il emporta dans la tombe l'estime et les

regrets des Canadiens, qu'il avait gouvernés durant une des époques les

plus critiques de leur histoire; il avait trouvé la Nouvelle-France

ouverte, attaquée de toutes parts et sur le bord de l'abîme; il la

laissa agrandie et en paix.

Cet homme a été jugé diversement par les partis qui divisaient alors le

Canada. Le parti clérical dont, à l'exemple de plusieurs de ses

prédécesseurs, il voulait s'affranchir et restreindre l'influence dans

les affaires politiques, l'a peint sous des couleurs peu favorables. Il

lui reprochait deux torts très graves à ses yeux, c'était d'être un

janséniste secret[39], et de tolérer, d'encourager même la traite des

boissons chez les Sauvages. Aujourd'hui que Pascal est réclamé comme une

des lumières du catholicisme, on doit être indulgent sur le premier

reproche. Le second est plus grave, et fut en toute probabilité la cause

première du rappel de ce gouverneur en 1682. On a vu qu'à cette époque,

ses démêlés avec l'intendant, M. Duchesneau, avaient obligé la cour de

les rappeler tous deux. La traite des boissons était défendue chez les

Indiens, et cependant «il la laissait faire, en profitait même»,

écrivait l'intendant, en transmettant à la cour des remontrances

répétées et les plus énergiques. Il avait voulu faire observer les

ordonnances prohibitives, comme chef de la justice, et le gouverneur y

avait mis des entraves. Il s'en était suivi des collisions de pouvoir où

bien certainement le tort fut du côté de celui-ci. Les anciennes

animosités, les anciennes antipathies se réveillèrent vives et ardentes

entre ces deux hommes, de sorte que chacun porta un esprit d'exagération

dans ses paroles et dans ses actes. Le gouverneur parut favoriser les

traitans qui violaient les lois; l'intendant voulut punir avec rigueur

même les ombres de délit. Il faut lire les dépêches de M. Duchesneau

pour pouvoir se faire une idée de l'excès des dissentions qui régnaient

entre ces deux hommes. L'intendant accusait le gouverneur de faire la

traite avec les Indiens par le moyen de M. Du Luth, qu'il qualifiait de

chef des désobéissans, c'est à dire des violateurs de la loi. Il

assurait qu'il prolongeait son séjour à Montréal, pour veiller aux

intérêts de son commerce; que l'exemple qu'il donnait en enfreignant

lui-même les ordonnances faisait que personne ne voulait les observer;

qu'il y avait 5 à 600 coureurs de bois, et que la désobéissance était

générale. Ces rapports faits à la cour ne restaient pas assez secrets

que M. de Frontenac n'en avait connaissance; ils augmentaient l'aversion

qu'il avait pour l'intendant, et il saisissait toutes les occasions de

la lui faire sentir. Aussi celui-ci se plaignit-il dans une dépêche au

ministre, qu'il avait été obligé un jour de sortir du cabinet de M. de

Frontenac pour éviter ses injures. Quoique nous n'ayons pas les réponses

de ce gouverneur à ces accusations, et qu'il serait injuste de le

condamner entièrement sur le témoignage de son accusateur et de son

ennemi, on ne peut se dissimuler que sa conduite à l'égard de la traite

fut répréhensible, et qu'en protégeant ceux qui bravaient la justice des

tribunaux, il ébranlait les bases, troublait l'harmonie de la société

sur laquelle il avait été établi, pour veiller au maintien des lois.

[Note 39: «Pour ce qui est de sa lecture habituelle, ne la faisait-il

pas souvent dans les livres composés par les Jansénistes; car il avoit

plusieurs de ces livres qu'il préconisait fort, et qu'il prêtoit

volontiers aux uns et aux autres»: _Notes au bus de l'Oraison funèbre de

M. de Frontenac prononcée dans l'Eglise des Récollets à Québec, par le

P. Goyer_, _le_ 19 _décembre_ 1698 (Manuscrit).]

Dans sa seconde administration, il se laissa entraîner, mais bien moins

loin, dans les mêmes erremens. Les motifs de cette conduite ne sont pas

néanmoins tous blâmables au même degré. Il paraît avoir été convaincu de

tout temps que la traite devait être, autant que possible, libre et

abandonnée à la concurrence générale comme elle l'était chez les

Anglais. Plus le nombre des traitans était grand, plus l'on approchait

de cette liberté. Peut-être les Indigènes n'avaient-ils tant d'estime et

de respect pour M. de Frontenac, que parceque le commerce qu'ils

faisaient alors avec le Canada leur était plus avantageux. Sa hauteur et

sa jalousie sont aussi des défauts qu'on aimerait à ne pas trouver dans

son portrait, défauts graves d'ailleurs dans un homme placé à la tête

d'un peuple. Ils furent pour lui une source de difficultés et de

chagrins. Ils lui firent des ennemis acharnés qui n'ont pas peu

contribué à faire passer dans son histoire les moindres taches de son

caractère. Une circonstance qui mérite d'être remarquée, c'est qu'en

même temps qu'il nous le peint comme un tyran, le parti sacerdotal

laisse entrevoir que la popularité de ce gouverneur était grande,

puisqu'il pouvait faire du peuple l'instrument de ses passions. Aussi un

pieux annotateur attaché à la cathédrale de Québec s'écrie-t-il: «Que

n'aurait-il pas dû faire dans ce temple pour demander pardon de l'ardeur

opiniâtre et comme forcenée avec laquelle il a si longtemps persécuté

l'Eglise, maintenu et souvent même excité les révoltes et les mutineries

des peuples contre elle?» Nous mentionnerons encore, pour faire

connaître l'esprit du temps et les moeurs simples de nos ancêtres, que

le gouverneur souleva contre lui un orage pour avoir «autorisé ou

introduit dans ce pays, malgré les remontrances des serviteurs de Dieu,»

les spectacles et les comédies. Dans cette petite société, les moindres

choses prenaient les proportions d'un événement, et elles finissaient

souvent par en avoir les conséquences. C'est en refusant ainsi le

secours du bras séculier aux décisions de l'Eglise qu'il s'attirait son

animadversion; et pourtant en principe, c'était la politique la plus

sage, car que sont devenus les pays théocratiques? Qu'est devenu le

gouvernement fondé par les Jésuites au Paraguay? Que sont aujourd'hui

les malheureux Romains sous les bayonnettes mercenaines de l'étranger?

L'inquisition étouffe tout. «Je frémis, dit un voyageur, à l'aspect de

la dépopulation de la campagne de Rome; je crois assister à l'agonie

d'une société en décadence. C'est un spectacle bien triste que la mort

d'inanition d'une grande ville.»

En jugeant M. de Frontenac comme homme d'état, en l'appréciant d'après

l'ensemble de ses actes et les résultats de sa politique, on doit le

ranger dans le petit nombre des administrateurs de ce pays, qui lui ont

rendu des services réels. Au reste, dit lui même Charlevoix, «la

Nouvelle-France lui devait tout ce qu'elle était à sa mort, et l'on

s'aperçut bientôt du grand vide qu'il y laissait.» L'abolition de la

compagnie des Indes occidentales, l'introduction de l'ordonnance de

Louis XIV de 1667, le droit d'emprisonnement limité au gouverneur, au

procureur général et au conseil souverain, sont les principaux événemens

qui ont eu lieu sous sa première administration de 1672 à 1682. Il est

un des premiers auteurs du système gigantesque que la France imagina en

Amérique pour étendre et consolider son influence, savoir, des alliances

avec les Indiens et l'établissement de cette chaîne de forts qui

s'étendit dans la suite jusqu'à la baie du Mexique. Le voisinage des

Anglais, qui venaient de s'emparer de la Nouvelle-York, nécessitait à

ses yeux l'adoption d'un pareil plan.

Sa seconde administration, qui commença à une époque si funeste (1689),

est entièrement remplie par les guerres, dont nous venons de tracer le

glorieux, mais sanglant tableau. La conduite qu'il tint avec la

confédération iroquoise, et les conseils qu'il lui donna sur la

politique qu'elle devait suivre avec ses voisins, produisirent d'heureux

résultats pour le pays. Après la guerre de 1690, le Canada fut peu

inquiété par ces barbares.

Il avait des idées étendues et justes pour l'agrandissement de la

colonie; mais l'état de la France, et la politique de son gouvernement,

ne lui permirent pas de suivre un système aussi favorable au

développement des immenses contrées du Canada, qu'il l'aurait désiré.

Le chevalier de Callières, depuis longtemps gouverneur de Montréal, fut

nommé pour le remplacer. Il avait une grande expérience des affaires du

pays, et était connu des troupes qui avaient marché plus d'une fois sous

ses ordres, et qui admiraient sa conduite et son intrépidité. Un

jugement sain, de la pénétration, du désintéressement, un flegme qui le

rendait maître de ses préjugés et de ses passions, l'avaient recommandé

non seulement aux Canadiens, mais aux Sauvages qui savaient que sa

parole était inviolable, et qu'il exigeait la même fidélité de la part

des autres, qualité indispensablement nécessaire pour mériter la

confiance des Indiens et devenir l'arbitre de leurs différends.

Le chevalier de Vaudreuil fut nommé au gouvernement de Montréal. Revenu

depuis peu de France, son activité, sa bonne mine, des manières aimables

et nobles, et sa popularité parmi les soldats, le rendaient très propre

à occuper un poste de cette importance. Depuis cette époque jusqu'à la

moitié du siècle suivant, lui et sa famille n'ont point cessé d'occuper

les principaux emplois de la colonie. Convaincu enfin de l'importance de

Catarocoui, le roi recommanda de nommer, pour commander ce poste avancé,

un officier intelligent, et capable de prendre une décision dans toutes

les circonstances où il pourrait se trouver.

Le chevalier de Callières suivit à l'égard des Iroquois la politique de

son prédécesseur. Il avait mis la dernière main au traité préliminaire

du 18 septembre. Ce traité que les Anglais traversèrent jusqu'à la fin,

fut confirmé le 4 août 1701 dans une assemblée générale tenue avec une

grande magnificence dans une plaine sous les murailles de la ville de

Montréal. On avait élevé une vaste enceinte dans laquelle un espace

était réservé pour les dames et l'élite de la ville. Les soldats furent

rangés autour, et treize cents Indiens vinrent prendre place au milieu

dans l'ordre qui avait été indiqué. Jamais on n'avait vu réunis des

députés de tant de nations diverses. Les Abénaquis, les Iroquois, les

Hurons, les Outaouais, les Miâmis, les Algonquins, les Pouteouatamis,

les Outagamis, les Sauteurs, les Illinois, enfin les principales nations

depuis le golfe St.-Laurent jusque vers le bas Mississipi y avaient des

représentans. Cette grande assemblée offrait l'aspect le plus varié et

le plus bizarre par l'étrangeté des costumes et la diversité des

idiomes. Le gouverneur occupait une place où il pouvait être vu et

entendu de tous. Trente-huit députés signèrent le traité définitif. Un

_Te Deum_ fut chanté; un festin, des salves d'artillerie et des feux de

joie terminèrent cette solennité qui assurait la paix de l'Amérique

septentrionale, et ensevelissait dans le sein de la terre cette hache

sanglante qui depuis tant d'années, toujours levée et toujours avide de

sang, avait fait de la baie d'Hudson au golfe du Mexique comme un vaste

tombeau.

La consommation de ce traité fut accompagnée d'un événement qui fit une

grande impression sur les esprits, et qui fournit une nouvelle preuve du

respect que le vrai patriote impose même à ses ennemis. Dans une des

conférences publiques, tandis qu'un des chefs hurons parlait, le Rat, ce

célèbre Indien, dont le nom a déjà été cité plusieurs fois, se trouva

mal. On le secourut avec d'autant plus d'empressement qu'on lui avait

presque toute l'obligation de ce merveilleux concert et de cette

réunion, sans exemple jusqu'alors, de tant de nations diverses pour la

paix générale. Quand il fut revenu à lui, ayant manifesté le désir de

dire quelque chose, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de

l'assemblée, et tout le monde s'approcha pour l'entendre. Il parla au

milieu d'un silence profond. Il fit avec modestie et avec dignité le

récit de toutes les démarches qu'il avait faites pour amener une paix

universelle et durable. Il appuya beaucoup sur la nécessité de cette

paix, et les avantages qui en reviendraient à toutes les nations, en

démêlant avec une adresse étonnante les intérêts des unes et des autres.

Puis se tournant vers le gouverneur général, il le conjura de justifier

par sa conduite la confiance qu'on avait en lui. Sa voix

s'affaiblissant, il cessa de parler. Doué d'une grande éloquence et de

beaucoup d'esprit, il reçut encore dans cette circonstance si grave et

si imposante ces vifs applaudissemens qui couvraient sa voix chaque fois

qu'il l'élevait dans les assemblées publiques, et qu'il arrachait même à

ses ennemis pour ainsi dire malgré eux.

Sur la fin de la séance, il se trouva plus mal. On le porta à

l'Hôtel-Dieu, où il mourut sur les deux heures après minuit. Les Hurons

sentirent toute la perte qu'ils venaient de faire. Jamais Sauvage

n'avait montré plus de génie, plus de valeur, plus de prudence et plus

de connaissance du coeur humain. Des mesures toujours justes, les

ressources inépuisables de son esprit, lui assurèrent des succès

constans. Passionné pour le bien et la gloire de sa nation, ce fut par

patriotisme qu'il rompit, avec cette décision qui compte le crime pour

rien, la paix que le marquis de Denonville avait contractée avec les

Iroquois contre ce qu'il croyait être les intérêts de ses compatriotes.

Connaissant la politique et la force de ses ennemis, peut-on blâmer ce

chef barbare d'avoir employé les moyens dont il fit usage pour réussir,

lorsque les peuples les plus civilisés proclament le principe qu'il

suffit qu'un peuple soit moins avance qu'un autre pour que celui-ci ait

droit de le conquérir[40].

[Note 40: Voir le discours du chevalier Robert Peel, premier ministre

d'Angleterre, au sujet de la guerre de l'Inde (Session 1843-4).]

Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron) brillait autant dans les

conversations particulières que dans les assemblées publiques, par son

esprit et ses reparties vives, pleines de sel et ordinairement sans

réplique. Il était le seul homme en Canada qui pût, en cela, tenir tête

au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table; et il disait

qu'il ne connaissait parmi les Français que deux hommes d'esprit, ce

gouverneur et le P. de Carheil. L'estime qu'il portait à ce Jésuite fut

ce qui le détermina, dit-on, à se faire chrétien.

Sa mort causa un deuil général; son corps fut exposé, et ses funérailles

auxquelles assistèrent le gouverneur, toutes les autorités, et les

envoyés des nations indiennes qui se trouvaient à Montréal, se firent

avec une grande pompe et les honneurs militaires. Il fut inhumé dans

l'église paroissiale. L'influence et le cas que l'on faisait de ses

conseils parmi sa nation étaient tels, qu'après la promesse que M. de

Callières avait faite à ce chef mourant de ne jamais séparer les

intérêts de la nation huronne de ceux des Français, les Hurons gardèrent

toujours à ceux-ci une fidélité inviolable.

LIVRE VI

CHAPITRE I.

ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE.

1683-1712.

De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la disposition de

la Salle pour aller y fonder un établissement.--Départ de ce voyageur;

ses difficultés avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on

passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir et l'on

parvient jusqu'à la baie de Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que

l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y

bâtit le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions

avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend

plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre

de ses compagnons y périssent--Il part avec une partie de ceux qui lui

restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en

France.--Il est assassiné.--Sanglans démêlés entre ses meurtriers;

horreur profonde que ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de

ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas

sont surpris par les Indigènes, et tués ou emmenés en captivité.--Guerre

de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la

Salle en 1698, et porte une première colonie canadienne à la Louisiane

l'année suivante; établissement de Biloxi (1698).--Apparition des

Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent à s'y établir et

sont refusés.--Services rendus par eux à l'Union américaine.--M. de

Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la

Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines d'or et

d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation des

colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). M. de Bienville

remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrès.--Mort de

d'Iberville; caractère et exploits de ce guerrier.--M. Diron

d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La

Louisiane est cédée à M. Crozat en 1712, pour 16 ans.

L'on donnait autrefois le nom de Louisiane à tout le pays du golfe du

Mexique, qui s'étend depuis la baie de la Mobile, à l'est, jusqu'aux

sources des rivières qui tombent dans le Mississipi, à l'ouest,

c'est-à-dire jusqu'au Nouveau-Mexique et à l'ancien royaume de Léon.

Aujourd'hui ce vaste territoire est divisé en plusieurs Etats: le Texas

à l'occident depuis le Rio Del Norte jusqu'à la Sabine; la Louisiane

proprement dite, au centre, depuis cette dernière rivière jusqu'à la

rivière aux Perles; et le Mississipi, à l'est, depuis la rivière aux

Perles jusqu'à quelque distance à l'ouest de la baie de la Mobile,

l'intervalle qui reste jusqu'à cette baie formant partie de l'Alabama.

Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de l'Arkansas, du Missouri, de

l'Illinois, etc. A l'époque où nous sommes arrivés ces pays étaient

inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol, ancien compagnon de Pizarre,

n'avait fait que les traverser à l'intérieur en 1539-40 en courant après

un nouveau Pérou. Parti de la baie du St.-Esprit dans la Floride avec

plus de 1000 hommes de troupes, il s'éleva au nord jusqu'aux Apalaches;

de là se tournant vers le couchant, il suivit quelque temps le pied de

ces montagnes pour se rabattre vers le sud, où il vint traverser la

rivière Tombeckbé près de son confluent avec celle d'Alabama; il se

dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla passer le Mississipi

au-dessus de la rivière des Arkansas, se tourna encore au sud et

franchit la rivière Rouge qui fut le terme de sa course, et sur les

bords de laquelle il mourut en 1542, sans avoir trouvé l'objet de son

ambition. Moscosa, son lieutenant, le remplaça et marcha vers l'occident

dans l'intention d'atteindre le Mexique; mais arrêté par les montagnes,

il revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour se rembarquer,

n'ayant plus que 350 hommes avec lui[41]. De cette expédition il n'était

resté que de vagues souvenirs, de même que des rares voyages entrepris

par les Espagnols sur les côtes septentrionales du golfe.

[Note 41: _Carte de la Louisiane_, etc. 1782, par G. Delisle de

l'Académie française; elle se trouve dans l'Itinéraire de la Louisiane,

petit vol. sans aucun mérite. Garcilasso de la Vega: _Histoire de la

conquête de la Floride par Ferdinand de Soto_, traduction de P.

Richelet.]

Nous avons vu l'accueil gracieux que la Salle avait reçu de Louis XIV,

lors de son retour de (1683) la découverte de l'embouchure du

Mississipi. Il proposa à ce monarque d'unir au Canada la vallée

qu'arrose ce grand fleuve, et d'assurer ainsi à la France la

souveraineté des pays intérieurs situés entre la mer du Nord et le golfe

du Mexique. Ce projet vaste et superbe fut bien accueilli du monarque,

qui aimait tout ce qui porte un caractère de noblesse ou de grandeur, et

il fut chargé de l'exécuter en colonisant la Louisiane.

Quatre vaisseaux furent mis à sa disposition: le _Joly_ de 36 canons, la

_Belle_ de 6 canons, l'_Aimable_, flute de 300 tonneaux et une caïche.

Il s'y embarqua 280 personnes y compris les équipages, savoir, une

centaine de soldats, des artisans, des volontaires, parmi lesquels on

comptait plusieurs Canadiens et gentilshommes, et huit missionnaires.

Cette petite escadre, commandée par M. de Beaujeu, homme vaniteux et

jaloux, mit à la voile de la Rochelle le 24 juillet 1684. A peine

fut-elle en mer que la mésintelligence se mit entre les deux chefs, et

dégénéra en une haine invétérée qui eut les conséquences les plus

désastreuses. Le premier effet en fut la perte de la caïche enlevée par

les Espagnols sous l'île de St.-Domingue. Trompé ensuite par la

direction des courans du golfe du Mexique, et par des observations

faites avec des instrumens astronomiques inexacts, l'on se crut à l'est

tandis que l'on était déjà à l'ouest de la principale branche du

Mississipi (Sparks). Les terres, dépourvues d'arbres et plus basses même

que ce fleuve, qui n'est retenu dans son lit que par des attérissemens

ou digues naturelles insuffisantes pour empêcher encore aujourd'hui

d'immenses débordemens d'avoir lieu dans les grandes eaux, ne

présentaient au bord de la mer aucune marque distinctive aux Français

pour les guider. Ils passèrent devant les bouches du fleuve sans les

reconnaître. Quelques jours après cependant, la Salle, sur les indices

des Sauvages de la côte, soupçonnant quelqu'erreur, voulut retourner sur

ses pas; mais M. de Beaujeu s'y refusa obstinément, ne pouvant se faire

à l'idée d'être commandé par un homme qui n'était pas militaire, et que

la cour avait mis au dessus de lui malgré ses représentations[42].

[Note 42: Lettre de M. du Beaujeu au ministre: _Spark's American

Biography, vol. XI_.]

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 8 / 31 段