fut investi dans le mois de juillet et tomba de la même manière au
pouvoir des Canadiens, qui en firent sauter les redoutes et en
renversèrent les palissades.
Le chevalier de Troye se mit ensuite à la recherche du fort Ste.-Anne
sur la rivière de ce nom (ou de Quitchitechouen). L'on ignorait sa
situation; on savait seulement qu'il était du côté occidental de la
baie. Après une traversée difficile au milieu des glaces et le long
d'une côte très basse, où les battures courent deux ou trois lieues au
large, on le découvrit enfin. Placé au milieu d'un terrain marécageux,
il était défendu par quatre bastions, sur lesquels il n'y avait pas
moins de quarante-trois pièces de canon en batterie. C'était là où se
trouvait le principal comptoir des Anglais. Ils firent néanmoins une
assez faible résistance, et demandèrent ensuite à capituler. Le
gouverneur, homme simple et paisible, fut transporté avec sa suite à
Charleston, et le reste de la garnison au fort de Monsonis. On trouva
pour environ 50 mille écus de pelleteries à Ste.-Anne. Les Anglais ne
possédaient plus rien dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon.
Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva à Londres, le peuple de cette
capitale jeta de hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous les
malheurs qui arrivaient à la nation. Le monarque qui a perdu la
confiance de ses sujets est vraiment bien à plaindre. Jacques II, déjà
si impopulaire, le devint encore plus par un événement que personne
n'avait pu prévoir; et l'expédition d'une poignée de Canadiens vers le
pôle du Nord ébranlait sur son trône un roi de la Grande-Bretagne!
Cependant les deux gouvernemens sentirent enfin la nécessité de faire
cesser un état de choses qui violait toutes les lois établies pour
régler les rapports de nation à nation et sans lesquelles il n'y a pas
de paix possible. En effet, il n'y avait pas de guerre déclarée entre
les deux peuples pendant toutes ces hostilités. Ils signèrent un traité
par lequel les armateurs particuliers, sujets des deux nations, qui
n'auraient point de commission de leur prince, devaient être poursuivis
comme pirates. Ce traité qui ne s'étendait qu'aux îles et pays de terre
ferme en Amérique, et qui avait été proposé par l'Angleterre, fut conclu
le 13 septembre 1686. Mais Jacques II n'était guère en état, à cette
époque, de faire observer par des sujets désaffectionnés, sa volonté
dans les mers du Nouveau-Monde. Dès l'année suivante, ils vinrent
attaquer le fort Ste.-Anne, où commandait M. d'Iberville, qui non
seulement les repoussa, mais prit encore un de leurs vaisseaux.
Lorsque la guerre éclata entre les deux couronnes (1689), l'Angleterre
ne possédait dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon, comme on l'a dit
plus haut, à l'entrée de la rivière Ste.-Thérèse. Mais elle reprit en
1693 le fort Ste.-Anne, gardé seulement par cinq Canadiens, qui osèrent
se défendre et repoussèrent une première attaque de 40 hommes[37].
L'année suivante (1694) M. d'Iberville s'en empara de nouveau, il lui
rendit son ancien nom, que ses nouveaux possesseurs avaient changé pour
celui de Nelson, et il y passa l'hiver qui fut d'une rigueur extrême.
Les glaces ne permirent aux navires de sortir du port qu'à la fin de
juillet. Une vingtaine d'hommes étaient morts du scorbut, et un grand
nombre d'autres en avaient été atteints. Les Anglais étant revenus en
force, deux ans après (1694), l'établissement fut repris pour retomber
encore au pouvoir des Français comme on va le voir. Tel est en peu de
traits le tableau des événemens qui s'étaient passés entre les deux
nations dans cette région lointaine jusqu'au moment où M. d'Iberville
fut chargé d'en compléter la conquête en 1697.
[Note 37: Lettre du P. Marest.]
Ce navigateur prit le commandement de l'escadre que lui avait amenée M.
de Sérigny, et fit voile de Terreneuve dans le mois de juillet. Il
trouva l'entrée de la baie d'Hudson couverte de glaces, au milieu
desquelles ses vaisseaux, séparés les uns des autres, et entraînés de
divers côtés, coururent les plus grands dangers durant plusieurs jours.
La navigation a quelque chose de hardi, de grand même, mais de triste et
sauvage dans les hautes latitudes de notre globe. Un ciel bas et sombre,
une mer qu'éclaire rarement un soleil sans chaleur, des flots lourds et
couverts, la plus grande partie de l'année, de glaces dont les masses
immenses ressemblent à des montagnes, des côtes désertes et arides qui
semblent augmenter l'horreur des naufrages, un silence qui n'est
interrompu que par les gémissemens de la tempête, voilà quelles sont les
contrées où M. d'Iberville a déjà signalé son courage, et où il va le
signaler encore. Ces mers lui sont familières, elles furent les premiers
témoins de sa valeur. Depuis longtemps son vaisseau aventureux les
sillonne. Plus tard cependant il descendra vers des climats plus doux;
et ce marin qui a fait, pour ainsi dire, son apprentissage an milieu des
glaces polaires, ira finir sa carrière sur les flots tièdes et limpides
des Antilles, au milieu des côtes embaumées de la Louisiane; il fondera
un empire sur des rivages où l'hiver et ses frimats sont inconnus, où la
verdure et les fleurs sont presqu'éternelles. Mais n'anticipons pas sur
une époque glorieuse pour lui et pour notre patrie.
L'escadre était toujours dans le plus grand péril. Cernés par les glaces
qui s'étendaient à perte de vue, s'amoncelaient à une grande hauteur,
puis s'affaissaient tout à coup avec des craquemens et un fracas
épouvantable, le Pélican et le Palmier, portés l'un contre l'autre,
s'abordèrent poupe en poupe, et presqu'au même instant, le brigantin
l'Esquimaux fut écrasé à côté d'eux, et si subitement que l'équipage eût
de la peine à se sauver. Ce n'est que le 28 août que M. d'Iberville, qui
montait le Pélican, put entrer dans la mer libre, ayant depuis longtemps
perdu ses autres bâtimens de vue. Il arriva seul devant le fort Nelson,
le 4 septembre. Le lendemain matin cependant il aperçut trois voiles à
quelques lieues sous le vent, qui louvoyaient pour entrer dans la rade
où il était; il ne douta point que ce fût le reste de ses vaisseaux.
Mais après leur avoir fait des signaux de reconnaissance auxquels ils ne
répondirent point, il dut se détromper, c'étaient des ennemis. Ne
pouvant les éviter, sa position devenait très critique; il se voyait
surpris seul, traqué, pour ainsi dire, par une force supérieure au pied
de la place même qu'il venait pour assiéger. Ces trois voiles anglaises
étaient le Hampshire de 56 canons, le Dehring de 36, et l'Hudson-Bay de
32 canons. En entrant dans la baie, ils avaient découvert le Profond, un
des vaisseaux de M. d'Iberville, commandé par M. Dugué, qui était pris
dans les glaces, et ils l'avaient canonné par intervalle pendant dix
heures. Le navire français, immobile, n'avait pu présenter à ses
adversaires que les deux pièces de canon de son arrière. L'ennemi avait
fini par l'abandonner le croyant percé à sombrer, et il s'était dirigé
vers le fort Nelson, où il trouva le commandant français qui était,
comme on l'a dit, arrivé de la veille.
La fuite pour ce dernier était impossible; il fallait combattre ou se
rendre. Il choisit le premier parti. Son vaisseau portait cinquante
pièces de canon, mais le chiffre de ses hommes en état de combattre[38]
était en ce moment très faible, à cause des maladies et d'un détachement
qu'il venait d'envoyer à terre et qu'il n'avait pas le temps de
rappeler. Il paya cependant d'audace, et lâchant ses voiles au vent, il
arriva sur les ennemis avec une intrépidité qui leur en imposa. Les
Anglais venaient rangés en ligne, le Hampshire en tête. A neuf heures et
demie le combat s'engagea. Le Pélican voulut aborder de suite le
Hampshire, M. de la Potherie à la tête d'un détachement de Canadiens se
tenant prêts à sauter sur son pont, mais celui-ci l'évita; alors
d'Iberville rangea le Dehring et l'Hudson-Bay, en leur lâchant ses
bordées. Le Hampshire revirant de bord au vent, s'attacha à lui, le
couvrit de mousqueterie et de mitraille, le perça à l'eau et hacha ses
manoeuvres. Le feu était extrêmement vif sur les quatre vaisseaux. Le
commandant anglais cherchait à démâter le Pélican, et à le serrer contre
un bas-fond, M. d'Iberville manoeuvrait pour déjouer ce plan et il
réussit. Enfin au bout de trois heures et demie d'une lutte acharnée,
voyant ses efforts inutiles, le Hampshire courant pour gagner le vent,
recueille ses forces et pointe ses pièces pour couler bas son
adversaire. Celui-ci, qui a prévu son dessein, le prolonge vergue à
vergue, on se fusille d'un bord à l'autre. Les boulets et la mitraille
font un terrible ravage. Une bordée du Hampshire blessa quatorze hommes
dans la batterie inférieure du Pélican; celui-ci redouble son feu,
pointe ses canons si juste et lâche une bordée si à propos, que son fier
ennemi fit tout au plus sa longueur de chemin et sombra sous voile.
Personne ne fut sauvé de son équipage.
[Note 38: MM. de Martigny et Amiot de Villeneuve, ancêtre maternel de
l'auteur, enseignes de vaisseau, étant allés à terre faire une
reconnaissance avec vingt-deux hommes, et quarante autres étant malades
du scorbut.]
Aussitôt d'Iberville vire de bord et court droit à l'Hudson-Bay, qui
était le plus à portée d'entrer dans la rivière Ste.-Thérèse, mais qui,
se voyant sur le point d'être abordé, amena son pavillon. Le Dehring,
auquel on donna la chasse, réussit à se sauver, ayant moins souffert
dans sa voilure que le redoutable vainqueur. Cette victoire donna la
baie d'Hudson aux Français.
M. d'Iberville retourna devant le fort Nelson. Dans la nuit une furieuse
tempête, s'éleva, accompagnée d'une neige épaisse, et malgré tout ce
qu'il put faire, et il était réputé l'un des plus habiles manoeuvriers
de la marine française, le Pélican fut jeté à la côte avec sa prise vers
minuit, et s'emplit d'eau presque jusqu'à la batterie supérieure. Son
chef ne cessa pas dans cette circonstance critique de donner ses ordres
avec calme; et comme c'était à l'époque de l'année où le soleil, dans
cette latitude, descend à peine au-dessous de l'horison et qu'il se
couche et se lève presqu'en même temps, la clarté empêcha que, malgré le
grand nombre de blessés et de malades qu'il y avait à bord, personne ne
périt alors.
Le lendemain le calme s'étant rétabli, l'équipage put gagner la terre;
les malades furent transportés dans des canots et sur des radeaux; il y
avait deux lieues pour atteindre le rivage; 19 soldats moururent de
froid pendant cette longue opération. Comme l'on était resté sans vivre
après le naufrage, et qu'on ignorait ce qu'étaient devenus les autres
vaisseaux, il fut résolu de donner l'assaut au fort sans délai; car
«périr pour périr, disait M. de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa
vie en soldat que de languir dans un bois où il y a déjà deux pieds de
neige». Mais sur ces entrefaites arriva heureusement le reste de
l'escadre française; alors pour ménager son monde, M. d'Iberville se
voyant des provisions en quantité suffisante, abandonna sa première
détermination, et attaqua la place en forme. Après qu'on l'eût bombardée
quelque temps, elle se rendit à condition que la garnison serait
transportée en Angleterre. M. de Martigny y fut laissé pour commandant.
Ainsi le dernier poste que les Anglais avaient dans la baie d'Hudson
tomba en notre pouvoir et la France resta seule maîtresse de cette
région.
Tandis que M. d'Iberville achevait cette conquête, elle reprenait tout à
coup le projet si souvent abandonné de s'emparer de la
Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-York. M. de Frontenac pressait
cette entreprise, surtout l'attaque de la dernière province, parce
qu'elle devait entraîner avec elle la sujétion des Iroquois. Peut-être
prévoyait-il aussi, dans sa perspicacité, ce que New-York devait devenir
un jour par sa position. Mais Boston était alors la première ville de
l'Amérique du nord; il était comparativement voisin de l'Acadie, c'est
sur lui que le ministère jeta les yeux. M. de Pontchartrain proposa son
projet au roi qui l'agréa. Le commandement de l'expédition fut confié au
marquis de Nesmond, officier qui s'était fort distingué dans la marine
française. On lui donna dix vaisseaux de guerre, une galiote et deux
brûlots. En même temps le comte de Frontenac reçut l'ordre de tenir ses
troupes prêtes à marcher au premier ordre. Leur destination fut
longtemps un mystère dans la colonie.
Le marquis de Nesmond devait se rendre d'abord à Plaisance, pour
s'assurer des conquêtes que les Français avaient faites l'année
précédente dans l'île de Terreneuve, et pour livrer bataille à la flotte
anglaise que l'on disait destinée à s'emparer de toute l'île. Il devait
ensuite informer le comte de Frontenac de ses progrès, afin que ce
gouverneur pût se rendre avec ses troupes, au nombre de quinze cents
hommes, à Pentagoët pour s'embarquer sur l'escadre, qui cinglerait alors
vers Boston. Cette ville prise, toutes les côtes de la
Nouvelle-Angleterre devaient être ravagées le plus avant que l'on
pourrait dans l'intérieur, jusqu'à Pescadoué (Piscataqua). Si la saison
le permettait, la Nouvelle-York devait subir le même sort, et les
troupes canadiennes, en s'en retournant dans leur pays par cette
province, avaient ordre de commettre les mêmes dévastations sur leur
passage.
La nouvelle de ces armemens, malgré le secret qu'on avait ordonné,
arriva dans les colonies anglaises par différentes voies à la fois. On
faisait courir en même temps le bruit en Canada que les Anglais allaient
revenir l'attaquer, peut-être était-ce pour dépister le public sur
l'objet des levées de troupes du gouvernement. La milice fut aussitôt
appelée sous les armes dans la Nouvelle-Angleterre. La citadelle de
Boston fut mise en état de défense, et cinq cents hommes furent envoyés
pour garder la frontière orientale ouverte aux courses des Abénaquis.
«Ce fut là, dit Hutchinson, une époque critique, peut-être autant que
celle à laquelle le duc d'Anville était avec son escadre à Chibouctou».
Les temps ont bien changé depuis.
Cette entreprise dont le succès avait souri au marquis de Nesmond,
manqua faute de diligence, ou peut-être faute d'argent; car la guerre en
Europe ruinait les finances du royaume. Il ne put partir de la Rochelle
qu'à la fin de mai (1697), et les vents contraires le retinrent deux
mois dans la traversée. Quand il arriva à Terreneuve, il convoqua un
grand conseil de guerre dans lequel il fut décidé que la saison était
trop avancée pour attaquer Boston, attendu que les troupes du Canada ne
pourraient arriver à Pentagoët que le 10 septembre, et que la flotte
n'avait plus que pour cinquante jours de vivres. Un bâtiment fut
immédiatement dépêché à Québec pour communiquer cette détermination au
comte de Frontenac. M. de Nesmond envoya en même temps à la découverte
dans toutes les directions pour avoir des nouvelles de la flotte
anglaise; mais on ne put la rencontrer, et il fut obligé, à son grand
regret, de retourner en France sans avoir tiré un coup de canon, après
s'être flatté de l'espérance de faire une des campagnes les plus
glorieuses de toute cette guerre, si fertile en beaux faits d'armes et
en victoires.
La guerre cependant tirait à sa fin. Les triomphes de Louis XIV en
épuisant ses finances épuisaient aussi ses forces. Il offrit dès 1694 la
paix et la restitution de ses conquêtes; soit défiance, soit ambition,
soit haine, dit un historien, les alliés refusèrent alors ce qu'ils
acceptèrent depuis à Riswick. Jamais guerre n'avait été plus glorieuse
pour la France, soit en Europe ou en Amérique. Le succès avait presque
constamment couronné ses armes, Luxembourg toujours vainqueur mit le
comble à sa gloire en gagnant la sanglante bataille de Steinkerque en
1692, et celle de Nerwinde en 1694, où le roi Guillaume III fut deux
fois vaincu. Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville, Château-Renaud,
DuGuay-Trouin, et bien d'autres y acquirent un nom immortel. Frontenac
et d'Iberville, quoique sur un théâtre moins imposant, soutinrent
dignement l'honneur de leur patrie. Mais ces lauriers ne s'acquéraient
qu'au prix de torrens de sang et de dépenses énormes. Les cinq premières
campagnes avaient coûté plus de deux cents millions de subsides
extraordinaires.
Enfin la paix fut signée à Riswick le 20 septembre 1797. La France et
l'Angleterre furent remises par ce traité, quant à leurs colonies, dans
le même état où elles étaient avant la guerre, excepté que la première
acquit toute la baie d'Hudson. Ainsi elle resta maîtresse de la moitié
occidentale de Terreneuve, de toute la côte maritime depuis le nord de
la baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Angleterre, avec les îles
adjacentes, de la vallée du St.-Laurent y compris les grands lacs, et de
celle du Mississipi. Les difficultés entre les deux couronnes au sujet
des limites de ces possessions, furent abandonnées à la décision de
commissaires; de sorte qu'après l'effusion de tant de sang en Amérique,
la propriété du pays des Iroquois et les frontières de l'Acadie et de la
Nouvelle-Angleterre restèrent encore des questions pendantes, que le
temps et les événemens avaient embrouillées et rendues plus difficiles à
résoudre que jamais. Cette guerre avait gravement entravé les progrès du
Canada, et grevé la Nouvelle-Angleterre d'une dette qui, en l'obligeant
de créer du papier monnaie, la fit entrer dans une voie financière,
avantageuse suivant les uns, et pernicieuse suivant les autres.
Selon le désir du traité, MM. de Tallard et d'Herbault furent nommés
commissaires de la part de la France pour régler avec ceux de
l'Angleterre la question des frontières. Cette dernière puissance
s'étant mise en possession des deux bords de la rivière Kénébec, la
rivière de St.-George, comme on l'a dit en parlant de l'Acadie, fut
choisie pour servir de limite entre les deux nations de ce côté là. Ce
qui fut confirmé en 1700 par M. de Villieu de la part du roi très
chrétien, et par M. de Soudric de la part de sa Majesté britannique.
Le peu de durée de la paix ne permit point de régler la question du
droit de pêche sur les côtes de l'Acadie.
Quant au pays des cinq nations, on n'osa pas encore en disposer, de peur
d'irriter la confédération iroquoise, dont l'amitié était briguée par
les deux peuples. Ce qui se fit au sujet de cette frontière, se passa
entre les gouverneurs des deux provinces anglaise et française, qui
dirigèrent leurs menées auprès des Iroquois. Ils tâchèrent par toutes
sortes de subtilités, l'un, de les amener à reconnaître une suprématie
européenne, l'autre, de les empêcher de tomber dans le piège, et de
maintenir leur indépendance et leur neutralité.
Richard, comte de Bellomont, vint remplacer, après le traité de Riswick,
le colonel Fletcher dans le gouvernement de la Nouvelle-York. Il dépêcha
immédiatement le colonel Schuyler et le ministre Delius auprès du comte
de Frontenac, pour l'informer de la conclusion de la paix et régler
l'échange des prisonniers. Ces envoyés déclarèrent que non seulement le
pays des cinq cantons, mais que les contrées de l'ouest avec
Michilimackinac et tout ce qui était au midi de ce poste, appartenaient
à l'Angleterre. Cette prétention extravagante fut traitée avec dérision.
On leur demanda où ils avaient appris que la Nouvelle-Belgique, avant
que d'être devenue la Nouvelle-York, s'étendît à tous les pays dont ils
parlaient. Pour nous le droit de découverte et celui de possession, dit
le chevalier de Callières, sont nos titres tant sur le pays des
Outaouais que sur celui des Iroquois; nous en avions pris possession
avant qu'aucun Hollandais y eût mis le pied; et «ce droit, établi par
plusieurs titres en divers lieux des cantons, n'a été interrompu que par
la guerre que nous avons été obligés de faire à cette nation, à cause de
ses révoltes et de ses insultes».
Les prétentions des deux couronnes étaient bien claires. Dans les
négociations pour l'échange des prisonniers, M. de Bellomont chercha à
faire admettre que les Iroquois étaient sujets anglais; mais le comte de
Frontenac se contenta de répondre, que ces peuples étaient en pourparler
avec lui; qu'ils lui avaient laissé un otage pour garantie de leur
parole, et que, pour ce qui les regardait, il allait traiter directement
avec eux. Il fit du reste un accueil très gracieux à ces envoyés.
Quelque temps après leur départ, il apprit que le gouverneur anglais
avait tenu un grand conseil dans lequel les anciens de tous les cantons
avaient repoussé toute sujétion étrangère et proclamé hautement leur
indépendance nationale dont ils se glorifiaient. Les détails de ce qui
s'y était passé annonçaient que ce gouverneur et la confédération se
ménageaient mutuellement, se défiaient l'un de l'autre; que le premier
voulait profiter de cette occasion pour établir le droit de souveraineté
de l'Angleterre sur les cantons, tandis que ces derniers se servaient de
l'influence de cette puissance pour obtenir des conditions meilleures
des Français. L'on ne peut s'empêcher de plaindre le sort qui menaçait
ces peuples convoités si avidement par deux nations aussi redoutables
qu'ambitieuses, et d'admirer en même temps leur prudence et leur noble
patriotisme.
Le comte de Frontenac sut profiter habilement de ces dispositions pour
décider les cantons à traiter avec lui, et aux conditions qu'il voulait.
Les fautes des Anglais contribuèrent beaucoup à ce résultat heureux. La
sympathie religieuse des Iroquois les faisait incliner pour la France;
leurs intérêts commerciaux les attiraient vers l'Angleterre. La première
exerçait son influence sur eux par le moyen des Jésuites, quoiqu'il ne
faille pas oublier cependant que la politique de ces peuples leur
imposait la nécessité de ménager les Français comme les Anglais. La
Nouvelle-York, pour détruire cette influence, passa, en 1700, une loi
punissant de mort tous les prêtres catholiques qui entreraient
volontairement dans les cantons. Elle oublia que cette mesure froissait
le sentiment religieux d'une partie de la confédération et qu'elle
portait atteinte à l'indépendance de toutes ces peuplades. Les envoyés
français ne manquèrent pas de faire valoir ces observations.
A peu près dans le même temps le roi Guillaume III écrivit au comte de
Bellomont une lettre qui acheva de les décider à traiter avec le
gouverneur du Canada. Ce monarque ordonnait de faire cesser tout acte
d'hostilité entre les parties belligérantes, et de contraindre les
cantons à désarmer. Communiquée au chevalier de Callières, cette lettre
fut transmise aussitôt par lui à Onnontagué pour faire connaître aux
Iroquois que le roi d'Angleterre les regardait comme des sujets, qu'il
les qualifiait ainsi dans ce document, et qu'ils ne devaient plus,
d'après les ordres positifs qu'il donnait, attendre de secours de lui.
Lorsqu'ils se virent abandonnés de ce côté et menacés de l'autre, le
chevalier de Callières ayant eu soin de leur faire comprendre qu'il
fallait enfin terminer les négociations d'une manière ou d'une autre,
ils songèrent sérieusement à déposer les armes.