conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la
baie d'Hudson est résolue.--d'Iberville défait trois vaisseaux ennemis
et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers établissemens
français; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan, et M.
d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les
Anglais.--Brouilles entre tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils
prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres
établissemens.--Héroïque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
son histoire.--Départ de d'Iberville; dangers que son escadre court dans
les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre trois
et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est
conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour
projette la conquête de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de
France avec une flotte considérable; la longueur de sa traversée fait
abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de
la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux
gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de Frontenac
refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord
Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callières lui
succède.--Paix de Montréal avec toutes les tribus indiennes confirmée
solennellement en 1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort,
impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et
caractère de cet Indien.--Ses funérailles.
L'Acadie était, comme on l'a observé, retombée sous la domination
française, et l'ennemi rebuté avait abandonné toute idée de faire une
nouvelle tentative sur le Canada. Il y avait sept ans que la guerre
était commencée. Tout le sang qu'on avait versé était en pure perte pour
l'ennemi. Le Canada allait maintenant devenir l'agresseur, après avoir
été si longtemps exposé aux attaques de ses adversaires.
Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifiés dans la baie
d'Hudson, où ils faisaient la traite des pelleteries qui étaient plus
belles là que partout ailleurs, à cause de la hauteur de la latitude;
ils étaient maîtres de la plus belle partie de Terreneuve, où ils
avaient de nombreuses pêcheries; enfin ils avaient (1692) relevé
Pemaquid de ses ruines, fort situé à l'embouchure de la baie de Fondi,
afin d'avoir une espèce de possession du pays des Abénaquis, et
d'étendre leur influence sur ces tribus guerrières. Le ministère voyant
que Tourville avait repris sa prépondérance sur l'Océan, décida de
détruire, comme nous l'avons rapporté plus haut, ce fort, dont
l'existence semblait menacer l'Acadie, et de chasser entièrement les
Anglais de l'île de Terreneuve et de la baie d'Hudson. Cette entreprise
répondait aux instances du comte de Frontenac, qui pressait le roi de
s'emparer des pêcheries des côtes de la Nouvelle-France, dont les eaux
poissonneuses s'étendaient du Labrador au sud de l'Acadie, et
renfermaient les bancs si précieux de Terreneuve. Néanmoins elle n'était
qu'une partie d'un plan beaucoup plus vaste formé dans la colonie et
envoyé à Paris. On avait rapporté à Québec, sur la fin de l'année
précédente (1695), qu'il se faisait des préparatifs en Angleterre et à
Boston pour s'emparer de toute l'île de Terreneuve; le gouvernement
canadien proposa à la cour d'envoyer une flotte de dix ou douze
vaisseaux pour protéger nos pêcheries de cette île, et pour attaquer
Boston, dont la prise aurait affaibli considérablement la puissance des
Anglais dans ce continent. Mais la cour, toujours sous l'empire de son
ancienne politique de ne point attaquer l'Angleterre au centre de sa
force, repoussa ce projet regardé pourtant comme d'une exécution assez
facile, et adopta celui que nous venons d'exposer plus haut. MM.
d'Iberville et de Bonaventure furent choisis pour commander l'expédition
de Pemaquid. Cette tâche accomplie, ils devaient se rallier au
gouverneur de Terreneuve, M. de Brouillan, pour l'exécution de la
seconde partie du plan.
Ces deux capitaines partirent sur l'_Envieux_ et le _Profond_ de
Rochefort et entrèrent dans le mois de juin dans la baie des Espagnols,
au Cap-Breton, où ils trouvèrent des lettres du gouverneur de l'Acadie,
le chevalier de Villebon, qui les informaient que trois vaisseaux
anglais croisaient devant le port de St.-Jean. M. de Villebon était
entré à Port-Royal peu de temps après le départ de l'amiral Phipps en
1690, et ayant trouvé ce poste trop exposé pour ses forces, il s'était
retiré dans la rivière St.-Jean, où les Indigènes étaient venus
protester de leur attachement à la cause française. Cet officier, qui
était canadien et fils du baron de Bécancourt, était reparti
immédiatement pour la France afin d'y exposer la situation de l'Acadie;
et après en avoir été nommé gouverneur, il y était revenu l'année
suivante, 1691. Il avait relevé en passant le drapeau français sur
Port-Royal, repris et abandonné de nouveau par les Anglais, et s'était
retiré dans son fort de Jemset, dont il avait changé le nom en celui de
Naxoat, pour être plus à proximité des Indiens, et où l'amiral Phipps,
alors gouverneur du Massachusetts, le faisait bloquer depuis quelque
temps.
M. d'Iberville remit à la voile, après avoir pris sur ses deux vaisseaux
une cinquantaine de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la rivière
St.-Jean, où il trouva, en effet, en croisière le Sorel, le Newport et
un plus petit navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer. Le
combat fut court, mais vif. Le Newport qui portait 24 canons fut démâté
et pris. Les deux autres vaisseaux ne durent leur salut qu'à une brume
épaisse qui s'éleva tout à coup et qui les déroba à la poursuite des
vainqueurs.
Renforcé par cette prise et par le chevalier de Villebon, qui monta avec
encore 50 Indiens sur le Profond commandé par M. de Bonaventure, le
capitaine d'Iberville alla prendre à Pantagoët le baron de St.-Castin
avec 200 autres Sauvages et quelques soldats sous les ordres de MM.
Montigny et de Villieu, et arriva devant Pemaquid le 13 août. Le baron
de St.-Castin était un ancien officier au régiment de Carignan, qui,
s'étant plu parmi les Indiens, avait épousé une Indigène et était devenu
le chef des Abénaquis. C'est lui qui les menait au combat. Il mourut au
sein de cette brave et puissante tribu, recherché des gouverneurs
français et redouté des colonies anglaises.
Pemaquid, la plus considérable forteresse de ces colonies, était bâti
sur le bord de la mer. Les murailles, flanquées d'une tour haute de 29
pieds, avaient 22 pieds d'élévation et portaient 18 pièces de canon. Le
colonel Chubb y commandait. Il se défendit assez bien pendant quelques
jours, mais aux premières bombes qui tombèrent dans la place, il demanda
à capituler. Ce fort qui avait coûté des sommes immenses à la
Nouvelle-Angleterre, et qui était alors pour elle dans l'est, ce que fut
Niagara plus tard pour les Français dans l'ouest, fut rasé suivant les
instructions de la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre. Tandis que
ses murailles menaçantes s'écroulaient ainsi sous la mine des
vainqueurs, le colonel Church s'embarquait avec 500 hommes pour aller
ravager l'Acadie. Il brûla Beaubassin malgré la neutralité qui avait été
garantie aux habitans de cet endroit par Phipps, et s'en retournait
chargé de butin à Boston, lorsqu'il rencontra un renfort de 3 vaisseaux,
dont un de 32 canons, avec 200 hommes de débarquement, qui lui apportait
l'ordre de prendre le fort du chevalier de Villebon. Il vira de bord, et
se présenta devant Naxoat dans le mois d'octobre avec une grande
assurance; M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de Pemaquid et
rendu à la liberté, venait d'y rentrer. Le colonel Church éprouva une
résistance beaucoup plus grande et beaucoup plus vive que celle sur
laquelle il avait compté, et au bout de quelques jours d'un siège
inutile, désespérant du succès, il se rembarqua et disparut. C'est
pendant ces hostilités en Acadie que la désolation régnait sur les
frontières anglaises, et que les flammes de York et dés établissemens
d'Oyster river annonçaient au loin la présence des Canadiens et des
Abénaquis. La population tremblante ne tournait plus les yeux vers le
nord qu'avec effroi, craignant à chaque instant de voir sortir des
forêts ces ennemis impitoyables qui, comme un torrent, ne laissaient que
des ruines sur leur passage.
M. d'Iberville avait cependant retourné ses voiles vers Plaisance pour
achever une conquête entreprise à sa propre suggestion. La parole du
fondateur de la Louisiane avait déjà un grand poids à Paris dans les
affaires de l'Amérique et surtout dans celles des mers du Nord.
L'île de Terreneuve située au nord-est du golfe St.-Laurent, et n'étant
séparée du Labrador que par le détroit de Belle-Isle, forme une pointe
qui projette dans l'océan, et qui a dû, pour cette raison, être aperçue
des premiers navigateurs qui ont côtoyé l'Amérique septentrionale. C'est
au sud-est de cette île qu'est situé le banc de Terreneuve sur lequel
elle est assise elle-même, et qui est plus célèbre encore par la pêche
de la morue qu'on y fait que par ses brumes et ses tempêtes. La figure
de Terreneuve est presque triangulaire et présente une superficie de
86,000 milles carrés; sa longueur extrême est de 420 milles, et sa
largeur de 300 milles[34]. Le climat y est froid et orageux, le ciel
sombre. Le sol mêlé de gravier, de pierre et de sable est aride, quoique
arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays rempli de montagnes, était
alors couvert de bois impénétrables, et de prairies, ou plutôt de landes
poussant plus de mousse que d'herbe. Les Français et les Anglais n'y
avaient formé des établissemens que pour l'utilité de leurs pêcheries.
Les Français y faisaient la pêche dès 1504, et ils avaient formé un
établissement vers le cap de Raze pour y faire sécher leur poisson. Les
Anglais, conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y plantèrent une
colonie en 1583 dans la baie de St.-Jean. Gilbert prit possession de
cette baie et de deux cents lieues de pays tout à l'entour, au nom de la
reine Elizabeth, ignorant que cette terre fût une île. Il y promulgua
plusieurs décrets qui respirent la loyauté la plus pure envers sa
souveraine, mais qui ne prévinrent point la ruine de son établissement
ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Il fit celui-ci entre autres, que
quiconque parlerait d'une manière offensante de Sa Majesté, aurait les
oreilles coupées et perdrait ses biens.
[Note 34: _British Colonies_: R. Montgomery Martin.]
En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le projet du chevalier Gilbert,
et s'établit dans la baie de la Conception. Il transféra ensuite son
établissement à St.-Jean, aujourd'hui capitale de l'île; de là les
Anglais s'étendirent sur toute la côte orientale. Quoique les Français y
eussent des pêcheries depuis qu'ils fréquentaient le grand banc, pendant
longtemps le gouvernement fit peu d'attention à Terreneuve, de manière
que ceux d'entre eux qui s'y fixaient jouissaient à peu près d'une
liberté absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A cette époque le roi concéda
le port de Plaisance à M. Gargot, qui reçut le titre de gouverneur, et
qui dès qu'il se fut installé dans son poste, voulut soumettre les
habitans à son monopole, et les obliger à lui donner une portion de
leurs pêches en échange des provisions et des marchandises qu'il tirait
des magasins du roi. Cet abus révolta les pêcheurs accoutumés à
l'indépendance; ils portèrent leurs plaintes au pied du trône. Le
gouverneur fut rappelé et M. de la Poype nommé pour le remplacer.
Plaisance était le principal établissement français de Terreneuve. Placé
dans l'un des plus beaux ports de l'Amérique, au fond d'une baie qui a
dix-huit lieues de profondeur, il était défendu par le fort St.-Louis
construit sur la cime d'un rocher de plus de cent pieds d'élévation du
côté droit du Goulet ou col qui forme l'entrée de la baie à une lieue et
demie de la mer. Les Français avaient encore des établissement dans les
îles de St.-Pierre de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au Petit-Nord et sur
quelques autres points des côtes du golfe St.-Laurent.
La population y vivait de pêche et supportait impatiemment le joug d'un
gouverneur, qui lui paraissait gêner le commerce. M. de la Poype
commanda treize ans dans ces parages; mais ce fut pour lui autant
d'années de désagrémens, de difficultés et de trouble. En 1685 M. Parat
lui succéda. C'est sous son administration que le fort St.-Louis fut
bâti. Dans le mois de février 1690 Plaisance fut surpris par les
flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier dans son lit. Ils
trouvèrent le fort sans garde et les soldats dispersés sur l'île. Ces
corsaires enlevèrent tout après avoir dépouillé complètement les
habitans, qui se trouvèrent comme s'ils avaient été jetés par un
naufrage sur une côte déserte. Le gouverneur fut accusé de trahison,
tandis que de son côté il rejeta ce malheur sur l'insubordination et
l'esprit de révolte des habitans. Charlevoix, historien contemporain,
laisse percer ses doutes sur la fidélité de ce fonctionnaire, et nous
dit qu'il n'a pu savoir quelle avait été la décision du procès.
Deux ans après (1692), Plaisance fut attaqué une seconde fois; mais par
une escadre anglaise, commandée par l'amiral Williams, et composée de
trois vaisseaux de 62 canons chacun, d'une frégate et d'une flûte[35].
M. de Brouillan qui en était gouverneur, fit élever à la hâte une
redoute et des batteries sur les rochers à l'entrée de la baie, et tira
des bâtimens marchands les hommes nécessaires pour les servir. L'amiral
Williams après les sommations ordinaires, commença une canonnade qui
dura six heures, au bout desquelles il se retira, confus d'avoir échoué
devant une bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante hommes de
garnison, et alla brûler, pour se venger, les habitations de la
Pointe-Verte à une lieue de là.
[Note 35: Charlevoix.]
Tandis que le principal siége des pêcheries françaises courait ainsi le
plus grand danger, une escadre de France, sous les ordres du chevalier
du Palais, était à l'ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, de
l'autre côté du détroit. Le comte Frontenac ayant informé le
gouvernement à Paris de l'intention de l'amiral Phipps de reprendre sa
revanche devant Québec, et d'autres rapports ayant paru confirmer cette
nouvelle, l'escadre en question avait été envoyée pour intercepter
l'ennemi dans le golfe St.-Laurent.
Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en 1696. La Grande-Bretagne
occupait la plus belle portion de l'île, et la différence entre les
établissemens français et les établissement anglais était aussi grande
là, que dans le reste du continent. Le commerce de ces derniers
s'élevait à 17 millions de francs par année. Avec de pareils résultats
sous les yeux que ne devait-on pas redouter pour l'avenir? M.
d'Iberville avait communiqué ses appréhensions à la cour; il y avait
représenté que les intérêts du royaume commandaient d'arrêter les
progrès de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et qu'en détruisant tous
leurs postes de Terreneuve, on y ruinerait leur commerce en même temps
que l'on se déferait de voisins trop puissans pour rester aux environs
de Plaisance. L'on agréa ses appréciations, en le chargeant d'exécuter
le plan qu'il suggérait pour expulser les Anglais de l'île.
Il devait agir de concert avec M. de Brouillan, et l'attaque de leurs
postes se faire simultanément par terre et par mer, sous la direction de
ces deux commandans. Mais ce dernier ne voulait partager la gloire de
l'entreprise avec personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il se hâta
de partir avec 9 navires, dont plusieurs appartenaient à des armateurs
de St.-Malo, trois corvettes et deux brûlots pour aller mettre le siége
devant St.-Jean. Les vents contraires firent échouer son entreprise sur
cette ville; mais il s'empara l'épée à la main de plusieurs autres
établissemens, et d'une trentaine de navires le long des côtes. Il en
aurait pris un bien plus grand nombre sans l'insubordination d'une
partie de ses équipages.
Il trouva à son retour M. d'Iberville à Plaisance, qui n'avait pu aller
le joindre faute de vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le _Wesp_
et le _Postillon_, qui lui avaient aussi amené les Canadiens qu'il
attendait de Québec. Ce dernier voulait commencer les opérations par
l'attaque des postes anglais les plus reculés vers le nord, présumant
qu'on y serait moins sur ses gardes qu'à St.-Jean. Ce raisonnement
paraissait juste; néanmoins M. de Brouillan s'y opposa. Jaloux de la
réputation de son collègue, il suffisait que celui-ci suggérât quelque
chose pour qu'il le désapprouvât. C'était un homme intelligent et
expérimenté; mais dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier défaut le
rendait odieux surtout aux pêcheurs, seule classe d'hommes qui
fréquentait Terreneuve. Avec des talens supérieurs et autant
d'expérience, M. d'Iberville était généreux et savait se faire aimer de
ceux qu'il commandait; aussi était-il très populaire et chéri du soldat.
Il eût pu l'emporter sur son rival dans cette île, où, à un signe de sa
main, tout le monde se serait déclaré pour lui; mais il sacrifia sans
hésitation son ambition et son ressentiment à la chose publique. M. de
Brouillan ne pouvait rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville
était leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le bon sens de ne vouloir,
pour officiers, que des hommes pris dans son sein, en qui il eût
confiance et qui pussent sympathiser avec lui. Cela était surtout
visible à la guerre. Il n'y eut, en outre, jamais de troupes avec
lesquelles on réussissait moins par la hauteur et la dureté, que les
milices canadiennes; l'honneur était leur seul mobile; les moyens
violens, la coercition, les révoltaient. A la première nouvelle de la
mésintelligence entre les deux chefs, elles déclarèrent qu'elles
n'obéiraient qu'à M. d'Iberville, et qu'elles retourneraient plutôt à
Québec, que d'accepter un autre commandant. Cette résolution fit courber
la fière volonté du gouverneur. Au reste M. d'Iberville était décidé à
passer en France pour ne pas faire manquer, par la désunion, une
entreprise qu'il avait suggérée, et dont par conséquent il avait le
succès a coeur. Les difficultés s'aplanirent; il fut réglé que l'on
attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre, tandis que M. de
Brouillan prendrait la voie de mer, M. d'Iberville suivrait celle de
terre avec ses Canadiens. L'on se réunit dans la baie de Toulle. De là
l'expédition se mit en marche pour St.-Jean culbutant et dissipant tous
les détachemens ennemis qui voulaient lui disputer le passage. En
arrivant près de la ville, l'avant-garde à la tête de laquelle
d'Iberville s'était placé tomba sur un corps d'hommes embusqué dans des
rochers; le choc fut violent, mais l'ennemi céda et l'on entra pêle-mêle
avec lui dans la ville. L'élan était tel qu'on s'empara de deux forts
d'emblée. Il n'en restait plus qu'un troisième en mauvais état. Le
gouverneur, honnête et paisible marchand élu par les pêcheurs de la
ville, menacé d'un assaut, se rendit à condition que l'on transporterait
les habitans en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent
renversées et la ville réduite en cendres. Le partage du butin fut
encore un sujet de contestation entre les deux commandans, qui faillit
amener une collision.
Après cet exploit, le gouverneur français retourna à Plaisance, et M.
d'Iberville continua la guerre avec les Canadiens qui s'étaient attachés
à sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq armés chacun d'un fusil,
d'une hache de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes pour
marcher sur la neige[36]. Il employa une partie de l'hiver pour achever
la conquête de l'île. Il triompha de tous les obstacles que lui
offrirent le climat, la faim et le courage de l'ennemi; et ses succès
dans une si grande étendue de pays remplie de montagnes, étonnèrent même
ceux qui avaient la plus grande confiance dans sa capacité et dans
l'intrépidité de ses soldats. En deux mois il prit avec cette poignée
d'hommes tous les établissemens qui restaient aux Anglais à Terreneuve,
excepté Bonneviste et l'île de Carbonnière inabordable en hiver, tua
deux cents hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui furent
acheminés sur Plaisance. MM. Montigny Boucher de la Perrière, d'Amours
de Plaine, Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent dans
cette campagne héroïque. M. d'Iberville se préparait à aller attaquer
Bonneviste et la Carbonnière, lorsque le 18 mai (1697) une escadre de 5
vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Sérigny et mouilla
dans la baie de Plaisance. Elle lui apportait l'ordre d'en prendre le
commandement, et d'aller cueillir de nouveaux lauriers dans les glaces
de la baie d'Hudson.
[Note 36: La Potherie.]
Cette contrée adossée au pôle et à peine habitable, était également
recherchée par la France et par l'Angleterre pour ses riches fourrures.
Les traitans des deux nations en avaient fait le théâtre d'une lutte
continuelle aux vicissitudes de laquelle la trahison avait sa part. Les
Anglais, conduits par deux transfuges huguenots à qui l'on a fait
allusion ailleurs, nommés Desgroseillers et Radisson, avaient élevé en
1663, à l'embouchure de la rivière Némiscau, dans le fond de la baie, un
fort qu'ils nommèrent Rupert; ils avaient encore établi deux comptoirs
dans les mêmes parages, sur la rivière des Monsonis et sur celle de
Ste.-Anne. Apprenant cela, Colbert y avait envoyé, par le Saguenay, en
1672, le P. Charles Albanel pour y renouveler les prises de possession
déjà faites au nom du roi par MM. Bourdon et Després Couture. Ce Jésuite
en avait fait signer un acte par les chefs d'une douzaine de tribus,
qu'il avait ensuite invitées à venir faire la traite de leurs
pelleteries au lac St.-Jean. Les démarches de la France se bornèrent
alors à cette simple incursion.
Cependant Desgroseillers et Radisson, mécontens de l'Angleterre, étaient
revenus en Canada après avoir obtenu leur pardon du roi. Une association
s'y forma sous le nom de la compagnie du Nord, pour faire la traite à la
baie d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux petits vaisseaux afin
d'aller s'y emparer des établissemens anglais, comme les personnes les
plus propres à faire réussir une pareille entreprise, dure expiation de
leur trahison! mais trouvant ces établissemens trop bien fortifiés pour
les attaquer avec chance de succès, ou peut-être honteux de leur rôle,
ils rangèrent la côte occidentale de la baie jusqu'à l'embouchure de la
rivière Ste.-Thérèse, où ils bâtirent le fort Bourbon. De retour à
Québec, des difficultés s'étant élevées entre eux et la compagnie, ils
passèrent en France sous prétexte d'aller demander justice. Lord
Preston, ambassadeur anglais, apprenant le mauvais succès de leurs
démarches, leur fit des ouvertures accompagnées de promesses si
avantageuses qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie. Radisson
obtint une pension viagère de douze cents livres pour mettre entre les
mains des Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il y avait pour
400 mille francs de fourrures.
Sur les plaintes de la cour de France, le cabinet de Londres promit de
faire rendre ce poste; mais les troubles qui régnaient en Angleterre, ne
permirent point au monarque aux prises avec ses sujets, de faire
exécuter l'arrangement qu'il avait conclu; et la compagnie fut obligée
de se faire justice à elle-même. En conséquence, elle obtint du marquis
de Denonville quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, commandés
par le chevalier de Troye, brave officier. MM. de Ste.-Hélène,
d'Iberville et de Maricourt faisaient partie de l'expédition et se
distinguèrent par des actions héroïques. Elle partit de Québec par terre
dans le mois de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson que le 20
de juin, après avoir traversé des pays inconnus, franchi une foule de
rivières, de montagnes et de précipices, et avoir enduré des fatigues
incroyables. Cette petite troupe avait reçu ordre de s'emparer de tous
les établissemens anglais du fond de la baie, formés sous la conduite de
Desgroseillers et de Radisson. Elle s'acquitta de sa mission avec ce
courage chevaleresque qu'indiquait déjà une entreprise aussi hasardeuse;
et ces établissemens furent investis et enlevés avec tant de promptitude
que les assiégés, n'eurent pas le temps de se reconnaître.
Le premier qu'elle attaqua fut celui de la rivière des Monsonis; c'était
un fort de figure carrée, flanqué de quatre bastions et portant quatorze
pièces de canon; elle l'emporta d'assaut sans grande perte. Cette
capture fut suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville prit à
l'abordage.