Continuation de la guerre: les Français reprennent l'offensive.--La

conquête de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la

baie d'Hudson est résolue.--d'Iberville défait trois vaisseaux ennemis

et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers établissemens

français; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan, et M.

d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les

Anglais.--Brouilles entre tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils

prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'île, et ravagent les autres

établissemens.--Héroïque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;

son histoire.--Départ de d'Iberville; dangers que son escadre court dans

les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre trois

et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est

conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour

projette la conquête de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de

France avec une flotte considérable; la longueur de sa traversée fait

abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de

la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficultés entre les deux

gouvernemens au sujet des frontières de leurs colonies.--M. de Frontenac

refuse de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord

Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callières lui

succède.--Paix de Montréal avec toutes les tribus indiennes confirmée

solennellement en 1701.--Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort,

impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; génie et

caractère de cet Indien.--Ses funérailles.

L'Acadie était, comme on l'a observé, retombée sous la domination

française, et l'ennemi rebuté avait abandonné toute idée de faire une

nouvelle tentative sur le Canada. Il y avait sept ans que la guerre

était commencée. Tout le sang qu'on avait versé était en pure perte pour

l'ennemi. Le Canada allait maintenant devenir l'agresseur, après avoir

été si longtemps exposé aux attaques de ses adversaires.

Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifiés dans la baie

d'Hudson, où ils faisaient la traite des pelleteries qui étaient plus

belles là que partout ailleurs, à cause de la hauteur de la latitude;

ils étaient maîtres de la plus belle partie de Terreneuve, où ils

avaient de nombreuses pêcheries; enfin ils avaient (1692) relevé

Pemaquid de ses ruines, fort situé à l'embouchure de la baie de Fondi,

afin d'avoir une espèce de possession du pays des Abénaquis, et

d'étendre leur influence sur ces tribus guerrières. Le ministère voyant

que Tourville avait repris sa prépondérance sur l'Océan, décida de

détruire, comme nous l'avons rapporté plus haut, ce fort, dont

l'existence semblait menacer l'Acadie, et de chasser entièrement les

Anglais de l'île de Terreneuve et de la baie d'Hudson. Cette entreprise

répondait aux instances du comte de Frontenac, qui pressait le roi de

s'emparer des pêcheries des côtes de la Nouvelle-France, dont les eaux

poissonneuses s'étendaient du Labrador au sud de l'Acadie, et

renfermaient les bancs si précieux de Terreneuve. Néanmoins elle n'était

qu'une partie d'un plan beaucoup plus vaste formé dans la colonie et

envoyé à Paris. On avait rapporté à Québec, sur la fin de l'année

précédente (1695), qu'il se faisait des préparatifs en Angleterre et à

Boston pour s'emparer de toute l'île de Terreneuve; le gouvernement

canadien proposa à la cour d'envoyer une flotte de dix ou douze

vaisseaux pour protéger nos pêcheries de cette île, et pour attaquer

Boston, dont la prise aurait affaibli considérablement la puissance des

Anglais dans ce continent. Mais la cour, toujours sous l'empire de son

ancienne politique de ne point attaquer l'Angleterre au centre de sa

force, repoussa ce projet regardé pourtant comme d'une exécution assez

facile, et adopta celui que nous venons d'exposer plus haut. MM.

d'Iberville et de Bonaventure furent choisis pour commander l'expédition

de Pemaquid. Cette tâche accomplie, ils devaient se rallier au

gouverneur de Terreneuve, M. de Brouillan, pour l'exécution de la

seconde partie du plan.

Ces deux capitaines partirent sur l'_Envieux_ et le _Profond_ de

Rochefort et entrèrent dans le mois de juin dans la baie des Espagnols,

au Cap-Breton, où ils trouvèrent des lettres du gouverneur de l'Acadie,

le chevalier de Villebon, qui les informaient que trois vaisseaux

anglais croisaient devant le port de St.-Jean. M. de Villebon était

entré à Port-Royal peu de temps après le départ de l'amiral Phipps en

1690, et ayant trouvé ce poste trop exposé pour ses forces, il s'était

retiré dans la rivière St.-Jean, où les Indigènes étaient venus

protester de leur attachement à la cause française. Cet officier, qui

était canadien et fils du baron de Bécancourt, était reparti

immédiatement pour la France afin d'y exposer la situation de l'Acadie;

et après en avoir été nommé gouverneur, il y était revenu l'année

suivante, 1691. Il avait relevé en passant le drapeau français sur

Port-Royal, repris et abandonné de nouveau par les Anglais, et s'était

retiré dans son fort de Jemset, dont il avait changé le nom en celui de

Naxoat, pour être plus à proximité des Indiens, et où l'amiral Phipps,

alors gouverneur du Massachusetts, le faisait bloquer depuis quelque

temps.

M. d'Iberville remit à la voile, après avoir pris sur ses deux vaisseaux

une cinquantaine de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la rivière

St.-Jean, où il trouva, en effet, en croisière le Sorel, le Newport et

un plus petit navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer. Le

combat fut court, mais vif. Le Newport qui portait 24 canons fut démâté

et pris. Les deux autres vaisseaux ne durent leur salut qu'à une brume

épaisse qui s'éleva tout à coup et qui les déroba à la poursuite des

vainqueurs.

Renforcé par cette prise et par le chevalier de Villebon, qui monta avec

encore 50 Indiens sur le Profond commandé par M. de Bonaventure, le

capitaine d'Iberville alla prendre à Pantagoët le baron de St.-Castin

avec 200 autres Sauvages et quelques soldats sous les ordres de MM.

Montigny et de Villieu, et arriva devant Pemaquid le 13 août. Le baron

de St.-Castin était un ancien officier au régiment de Carignan, qui,

s'étant plu parmi les Indiens, avait épousé une Indigène et était devenu

le chef des Abénaquis. C'est lui qui les menait au combat. Il mourut au

sein de cette brave et puissante tribu, recherché des gouverneurs

français et redouté des colonies anglaises.

Pemaquid, la plus considérable forteresse de ces colonies, était bâti

sur le bord de la mer. Les murailles, flanquées d'une tour haute de 29

pieds, avaient 22 pieds d'élévation et portaient 18 pièces de canon. Le

colonel Chubb y commandait. Il se défendit assez bien pendant quelques

jours, mais aux premières bombes qui tombèrent dans la place, il demanda

à capituler. Ce fort qui avait coûté des sommes immenses à la

Nouvelle-Angleterre, et qui était alors pour elle dans l'est, ce que fut

Niagara plus tard pour les Français dans l'ouest, fut rasé suivant les

instructions de la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre. Tandis que

ses murailles menaçantes s'écroulaient ainsi sous la mine des

vainqueurs, le colonel Church s'embarquait avec 500 hommes pour aller

ravager l'Acadie. Il brûla Beaubassin malgré la neutralité qui avait été

garantie aux habitans de cet endroit par Phipps, et s'en retournait

chargé de butin à Boston, lorsqu'il rencontra un renfort de 3 vaisseaux,

dont un de 32 canons, avec 200 hommes de débarquement, qui lui apportait

l'ordre de prendre le fort du chevalier de Villebon. Il vira de bord, et

se présenta devant Naxoat dans le mois d'octobre avec une grande

assurance; M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de Pemaquid et

rendu à la liberté, venait d'y rentrer. Le colonel Church éprouva une

résistance beaucoup plus grande et beaucoup plus vive que celle sur

laquelle il avait compté, et au bout de quelques jours d'un siège

inutile, désespérant du succès, il se rembarqua et disparut. C'est

pendant ces hostilités en Acadie que la désolation régnait sur les

frontières anglaises, et que les flammes de York et dés établissemens

d'Oyster river annonçaient au loin la présence des Canadiens et des

Abénaquis. La population tremblante ne tournait plus les yeux vers le

nord qu'avec effroi, craignant à chaque instant de voir sortir des

forêts ces ennemis impitoyables qui, comme un torrent, ne laissaient que

des ruines sur leur passage.

M. d'Iberville avait cependant retourné ses voiles vers Plaisance pour

achever une conquête entreprise à sa propre suggestion. La parole du

fondateur de la Louisiane avait déjà un grand poids à Paris dans les

affaires de l'Amérique et surtout dans celles des mers du Nord.

L'île de Terreneuve située au nord-est du golfe St.-Laurent, et n'étant

séparée du Labrador que par le détroit de Belle-Isle, forme une pointe

qui projette dans l'océan, et qui a dû, pour cette raison, être aperçue

des premiers navigateurs qui ont côtoyé l'Amérique septentrionale. C'est

au sud-est de cette île qu'est situé le banc de Terreneuve sur lequel

elle est assise elle-même, et qui est plus célèbre encore par la pêche

de la morue qu'on y fait que par ses brumes et ses tempêtes. La figure

de Terreneuve est presque triangulaire et présente une superficie de

86,000 milles carrés; sa longueur extrême est de 420 milles, et sa

largeur de 300 milles[34]. Le climat y est froid et orageux, le ciel

sombre. Le sol mêlé de gravier, de pierre et de sable est aride, quoique

arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays rempli de montagnes, était

alors couvert de bois impénétrables, et de prairies, ou plutôt de landes

poussant plus de mousse que d'herbe. Les Français et les Anglais n'y

avaient formé des établissemens que pour l'utilité de leurs pêcheries.

Les Français y faisaient la pêche dès 1504, et ils avaient formé un

établissement vers le cap de Raze pour y faire sécher leur poisson. Les

Anglais, conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y plantèrent une

colonie en 1583 dans la baie de St.-Jean. Gilbert prit possession de

cette baie et de deux cents lieues de pays tout à l'entour, au nom de la

reine Elizabeth, ignorant que cette terre fût une île. Il y promulgua

plusieurs décrets qui respirent la loyauté la plus pure envers sa

souveraine, mais qui ne prévinrent point la ruine de son établissement

ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Il fit celui-ci entre autres, que

quiconque parlerait d'une manière offensante de Sa Majesté, aurait les

oreilles coupées et perdrait ses biens.

[Note 34: _British Colonies_: R. Montgomery Martin.]

En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le projet du chevalier Gilbert,

et s'établit dans la baie de la Conception. Il transféra ensuite son

établissement à St.-Jean, aujourd'hui capitale de l'île; de là les

Anglais s'étendirent sur toute la côte orientale. Quoique les Français y

eussent des pêcheries depuis qu'ils fréquentaient le grand banc, pendant

longtemps le gouvernement fit peu d'attention à Terreneuve, de manière

que ceux d'entre eux qui s'y fixaient jouissaient à peu près d'une

liberté absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A cette époque le roi concéda

le port de Plaisance à M. Gargot, qui reçut le titre de gouverneur, et

qui dès qu'il se fut installé dans son poste, voulut soumettre les

habitans à son monopole, et les obliger à lui donner une portion de

leurs pêches en échange des provisions et des marchandises qu'il tirait

des magasins du roi. Cet abus révolta les pêcheurs accoutumés à

l'indépendance; ils portèrent leurs plaintes au pied du trône. Le

gouverneur fut rappelé et M. de la Poype nommé pour le remplacer.

Plaisance était le principal établissement français de Terreneuve. Placé

dans l'un des plus beaux ports de l'Amérique, au fond d'une baie qui a

dix-huit lieues de profondeur, il était défendu par le fort St.-Louis

construit sur la cime d'un rocher de plus de cent pieds d'élévation du

côté droit du Goulet ou col qui forme l'entrée de la baie à une lieue et

demie de la mer. Les Français avaient encore des établissement dans les

îles de St.-Pierre de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au Petit-Nord et sur

quelques autres points des côtes du golfe St.-Laurent.

La population y vivait de pêche et supportait impatiemment le joug d'un

gouverneur, qui lui paraissait gêner le commerce. M. de la Poype

commanda treize ans dans ces parages; mais ce fut pour lui autant

d'années de désagrémens, de difficultés et de trouble. En 1685 M. Parat

lui succéda. C'est sous son administration que le fort St.-Louis fut

bâti. Dans le mois de février 1690 Plaisance fut surpris par les

flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier dans son lit. Ils

trouvèrent le fort sans garde et les soldats dispersés sur l'île. Ces

corsaires enlevèrent tout après avoir dépouillé complètement les

habitans, qui se trouvèrent comme s'ils avaient été jetés par un

naufrage sur une côte déserte. Le gouverneur fut accusé de trahison,

tandis que de son côté il rejeta ce malheur sur l'insubordination et

l'esprit de révolte des habitans. Charlevoix, historien contemporain,

laisse percer ses doutes sur la fidélité de ce fonctionnaire, et nous

dit qu'il n'a pu savoir quelle avait été la décision du procès.

Deux ans après (1692), Plaisance fut attaqué une seconde fois; mais par

une escadre anglaise, commandée par l'amiral Williams, et composée de

trois vaisseaux de 62 canons chacun, d'une frégate et d'une flûte[35].

M. de Brouillan qui en était gouverneur, fit élever à la hâte une

redoute et des batteries sur les rochers à l'entrée de la baie, et tira

des bâtimens marchands les hommes nécessaires pour les servir. L'amiral

Williams après les sommations ordinaires, commença une canonnade qui

dura six heures, au bout desquelles il se retira, confus d'avoir échoué

devant une bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante hommes de

garnison, et alla brûler, pour se venger, les habitations de la

Pointe-Verte à une lieue de là.

[Note 35: Charlevoix.]

Tandis que le principal siége des pêcheries françaises courait ainsi le

plus grand danger, une escadre de France, sous les ordres du chevalier

du Palais, était à l'ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, de

l'autre côté du détroit. Le comte Frontenac ayant informé le

gouvernement à Paris de l'intention de l'amiral Phipps de reprendre sa

revanche devant Québec, et d'autres rapports ayant paru confirmer cette

nouvelle, l'escadre en question avait été envoyée pour intercepter

l'ennemi dans le golfe St.-Laurent.

Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en 1696. La Grande-Bretagne

occupait la plus belle portion de l'île, et la différence entre les

établissemens français et les établissement anglais était aussi grande

là, que dans le reste du continent. Le commerce de ces derniers

s'élevait à 17 millions de francs par année. Avec de pareils résultats

sous les yeux que ne devait-on pas redouter pour l'avenir? M.

d'Iberville avait communiqué ses appréhensions à la cour; il y avait

représenté que les intérêts du royaume commandaient d'arrêter les

progrès de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et qu'en détruisant tous

leurs postes de Terreneuve, on y ruinerait leur commerce en même temps

que l'on se déferait de voisins trop puissans pour rester aux environs

de Plaisance. L'on agréa ses appréciations, en le chargeant d'exécuter

le plan qu'il suggérait pour expulser les Anglais de l'île.

Il devait agir de concert avec M. de Brouillan, et l'attaque de leurs

postes se faire simultanément par terre et par mer, sous la direction de

ces deux commandans. Mais ce dernier ne voulait partager la gloire de

l'entreprise avec personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il se hâta

de partir avec 9 navires, dont plusieurs appartenaient à des armateurs

de St.-Malo, trois corvettes et deux brûlots pour aller mettre le siége

devant St.-Jean. Les vents contraires firent échouer son entreprise sur

cette ville; mais il s'empara l'épée à la main de plusieurs autres

établissemens, et d'une trentaine de navires le long des côtes. Il en

aurait pris un bien plus grand nombre sans l'insubordination d'une

partie de ses équipages.

Il trouva à son retour M. d'Iberville à Plaisance, qui n'avait pu aller

le joindre faute de vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le _Wesp_

et le _Postillon_, qui lui avaient aussi amené les Canadiens qu'il

attendait de Québec. Ce dernier voulait commencer les opérations par

l'attaque des postes anglais les plus reculés vers le nord, présumant

qu'on y serait moins sur ses gardes qu'à St.-Jean. Ce raisonnement

paraissait juste; néanmoins M. de Brouillan s'y opposa. Jaloux de la

réputation de son collègue, il suffisait que celui-ci suggérât quelque

chose pour qu'il le désapprouvât. C'était un homme intelligent et

expérimenté; mais dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier défaut le

rendait odieux surtout aux pêcheurs, seule classe d'hommes qui

fréquentait Terreneuve. Avec des talens supérieurs et autant

d'expérience, M. d'Iberville était généreux et savait se faire aimer de

ceux qu'il commandait; aussi était-il très populaire et chéri du soldat.

Il eût pu l'emporter sur son rival dans cette île, où, à un signe de sa

main, tout le monde se serait déclaré pour lui; mais il sacrifia sans

hésitation son ambition et son ressentiment à la chose publique. M. de

Brouillan ne pouvait rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville

était leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le bon sens de ne vouloir,

pour officiers, que des hommes pris dans son sein, en qui il eût

confiance et qui pussent sympathiser avec lui. Cela était surtout

visible à la guerre. Il n'y eut, en outre, jamais de troupes avec

lesquelles on réussissait moins par la hauteur et la dureté, que les

milices canadiennes; l'honneur était leur seul mobile; les moyens

violens, la coercition, les révoltaient. A la première nouvelle de la

mésintelligence entre les deux chefs, elles déclarèrent qu'elles

n'obéiraient qu'à M. d'Iberville, et qu'elles retourneraient plutôt à

Québec, que d'accepter un autre commandant. Cette résolution fit courber

la fière volonté du gouverneur. Au reste M. d'Iberville était décidé à

passer en France pour ne pas faire manquer, par la désunion, une

entreprise qu'il avait suggérée, et dont par conséquent il avait le

succès a coeur. Les difficultés s'aplanirent; il fut réglé que l'on

attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre, tandis que M. de

Brouillan prendrait la voie de mer, M. d'Iberville suivrait celle de

terre avec ses Canadiens. L'on se réunit dans la baie de Toulle. De là

l'expédition se mit en marche pour St.-Jean culbutant et dissipant tous

les détachemens ennemis qui voulaient lui disputer le passage. En

arrivant près de la ville, l'avant-garde à la tête de laquelle

d'Iberville s'était placé tomba sur un corps d'hommes embusqué dans des

rochers; le choc fut violent, mais l'ennemi céda et l'on entra pêle-mêle

avec lui dans la ville. L'élan était tel qu'on s'empara de deux forts

d'emblée. Il n'en restait plus qu'un troisième en mauvais état. Le

gouverneur, honnête et paisible marchand élu par les pêcheurs de la

ville, menacé d'un assaut, se rendit à condition que l'on transporterait

les habitans en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent

renversées et la ville réduite en cendres. Le partage du butin fut

encore un sujet de contestation entre les deux commandans, qui faillit

amener une collision.

Après cet exploit, le gouverneur français retourna à Plaisance, et M.

d'Iberville continua la guerre avec les Canadiens qui s'étaient attachés

à sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq armés chacun d'un fusil,

d'une hache de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes pour

marcher sur la neige[36]. Il employa une partie de l'hiver pour achever

la conquête de l'île. Il triompha de tous les obstacles que lui

offrirent le climat, la faim et le courage de l'ennemi; et ses succès

dans une si grande étendue de pays remplie de montagnes, étonnèrent même

ceux qui avaient la plus grande confiance dans sa capacité et dans

l'intrépidité de ses soldats. En deux mois il prit avec cette poignée

d'hommes tous les établissemens qui restaient aux Anglais à Terreneuve,

excepté Bonneviste et l'île de Carbonnière inabordable en hiver, tua

deux cents hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui furent

acheminés sur Plaisance. MM. Montigny Boucher de la Perrière, d'Amours

de Plaine, Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent dans

cette campagne héroïque. M. d'Iberville se préparait à aller attaquer

Bonneviste et la Carbonnière, lorsque le 18 mai (1697) une escadre de 5

vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Sérigny et mouilla

dans la baie de Plaisance. Elle lui apportait l'ordre d'en prendre le

commandement, et d'aller cueillir de nouveaux lauriers dans les glaces

de la baie d'Hudson.

[Note 36: La Potherie.]

Cette contrée adossée au pôle et à peine habitable, était également

recherchée par la France et par l'Angleterre pour ses riches fourrures.

Les traitans des deux nations en avaient fait le théâtre d'une lutte

continuelle aux vicissitudes de laquelle la trahison avait sa part. Les

Anglais, conduits par deux transfuges huguenots à qui l'on a fait

allusion ailleurs, nommés Desgroseillers et Radisson, avaient élevé en

1663, à l'embouchure de la rivière Némiscau, dans le fond de la baie, un

fort qu'ils nommèrent Rupert; ils avaient encore établi deux comptoirs

dans les mêmes parages, sur la rivière des Monsonis et sur celle de

Ste.-Anne. Apprenant cela, Colbert y avait envoyé, par le Saguenay, en

1672, le P. Charles Albanel pour y renouveler les prises de possession

déjà faites au nom du roi par MM. Bourdon et Després Couture. Ce Jésuite

en avait fait signer un acte par les chefs d'une douzaine de tribus,

qu'il avait ensuite invitées à venir faire la traite de leurs

pelleteries au lac St.-Jean. Les démarches de la France se bornèrent

alors à cette simple incursion.

Cependant Desgroseillers et Radisson, mécontens de l'Angleterre, étaient

revenus en Canada après avoir obtenu leur pardon du roi. Une association

s'y forma sous le nom de la compagnie du Nord, pour faire la traite à la

baie d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux petits vaisseaux afin

d'aller s'y emparer des établissemens anglais, comme les personnes les

plus propres à faire réussir une pareille entreprise, dure expiation de

leur trahison! mais trouvant ces établissemens trop bien fortifiés pour

les attaquer avec chance de succès, ou peut-être honteux de leur rôle,

ils rangèrent la côte occidentale de la baie jusqu'à l'embouchure de la

rivière Ste.-Thérèse, où ils bâtirent le fort Bourbon. De retour à

Québec, des difficultés s'étant élevées entre eux et la compagnie, ils

passèrent en France sous prétexte d'aller demander justice. Lord

Preston, ambassadeur anglais, apprenant le mauvais succès de leurs

démarches, leur fit des ouvertures accompagnées de promesses si

avantageuses qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie. Radisson

obtint une pension viagère de douze cents livres pour mettre entre les

mains des Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il y avait pour

400 mille francs de fourrures.

Sur les plaintes de la cour de France, le cabinet de Londres promit de

faire rendre ce poste; mais les troubles qui régnaient en Angleterre, ne

permirent point au monarque aux prises avec ses sujets, de faire

exécuter l'arrangement qu'il avait conclu; et la compagnie fut obligée

de se faire justice à elle-même. En conséquence, elle obtint du marquis

de Denonville quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, commandés

par le chevalier de Troye, brave officier. MM. de Ste.-Hélène,

d'Iberville et de Maricourt faisaient partie de l'expédition et se

distinguèrent par des actions héroïques. Elle partit de Québec par terre

dans le mois de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson que le 20

de juin, après avoir traversé des pays inconnus, franchi une foule de

rivières, de montagnes et de précipices, et avoir enduré des fatigues

incroyables. Cette petite troupe avait reçu ordre de s'emparer de tous

les établissemens anglais du fond de la baie, formés sous la conduite de

Desgroseillers et de Radisson. Elle s'acquitta de sa mission avec ce

courage chevaleresque qu'indiquait déjà une entreprise aussi hasardeuse;

et ces établissemens furent investis et enlevés avec tant de promptitude

que les assiégés, n'eurent pas le temps de se reconnaître.

Le premier qu'elle attaqua fut celui de la rivière des Monsonis; c'était

un fort de figure carrée, flanqué de quatre bastions et portant quatorze

pièces de canon; elle l'emporta d'assaut sans grande perte. Cette

capture fut suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville prit à

l'abordage.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 6 / 31 段