La saison des grandes opérations était passée, et les parties

belligérantes se trouvaient replacées au même point où elles étaient au

début de la campagne. L'Acadie était retombée d'elle-même sous ses

anciens maîtres, et les envahisseurs du Canada avaient été repoussés, ou

étaient partout en pleine retraite. Ou plutôt la situation des provinces

des deux nations était bien moins favorables, car elles étaient toutes

en proie à une disette extrême. En Canada l'on fut obligé de disperser

les troupes chez les habitans les plus aisés pour leur nourriture.

L'argent avait disparu; il fallut que le gouvernement émît une nouvelle

monnaie de carte; les denrées et les marchandises n'avaient plus de

prix, les munitions de guerre manquaient, et l'intendant était obligé de

faire fondre les gouttières des maisons et les poids de plomb pour en

faire des balles. L'on avait perdu un grand nombre d'hommes, soldats et

miliciens[28]. Dans la Nouvelle-Angleterre le commerce était

presqu'anéanti, les côtes étaient infestées de corsaires. Les seuls

armateurs de St.-Malo avaient pris 16 navires de Boston avec 250,000

francs; les campagnes étaient en friches, et les habitans s'étaient

réfugiés dans les villes pour échapper au fer des Indiens et trouver de

quoi subsister. Dans l'hiver les Abénaquis y dévastèrent plus de

cinquante lieues de pays, et détruisirent la petite ville de York de

fond en comble. Tel était en Amérique le fruit d'une guerre occasionnée

par la haine de Guillaume III qui jalousait Louis XIV.

[Note 28: _Documens de Paris_. Cette perte s'élevait à 2000 hommes en

1691.]

Cependant les Iroquois ayant vu le Canada près de succomber, avaient

cherché à se retirer de la lutte, car ils prétendaient tenir la balance

entre les peuples avec lesquels ils étaient en rapport, et surtout entre

les Français et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares qui

semblaient avoir étudié au foyer de la politique des vieux cabinets de

l'ancien monde. «Placés, disaient-ils, entre deux peuples européens

chacun assez fort pour nous exterminer, également intéressés à notre

destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin de notre secours, que nous

reste-t-il à faire, sinon d'empêcher qu'aucun ne l'emporte sur l'autre?

Alors ils seront forcés de briguer notre alliance ou même d'acheter

notre neutralité». Ils envoyèrent donc demander la paix à M. de

Frontenac, qui crût que c'était un stratagème des Anglais pour lui

donner le change sur quelque projet qu'ils méditaient. Il chargea M. de

Callières de faire traîner la négociation en longueur, et invita les

Outaouais à continuer leurs hostilités contre les cantons, qui alors

reprirent les armes. En même temps le gouverneur écrivait à M. de

Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de Seignelay dans le ministère

de la marine, que la conquête de New-York serait la sûreté du Canada, et

désarmerait les cantons, et qu'en se rendant maître absolu de la pêche

de Terreneuve, ce qui pourrait se faire en envoyant tous les ans trois

ou quatre frégates croiser depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'île

de Terreneuve, on assurerait pour le royaume un commerce de plus de 20

millions, et plus avantageux que ne le serait la conquête des Indes. «Je

ne sais, disait-il dans une autre lettre, je ne sais si ceux qui vous

ont précédé ont fait attention à l'importance qu'il y a de se rendre

maître de toutes les pêches, et à l'avantage qu'elles apporteraient au

commerce du royaume; mais rien ne saurait rendre votre ministère plus

illustre, que d'engager le roi à entreprendre cette conquête. Je la

crois plus importante, répétait-il, que ne le serait celle de toutes les

Indes, dont les mines s'épuisent, au lieu que celles-ci sont

intarissables.» Sentant l'importance de ce commerce, M. de Frontenac y

revenait souvent comme Talon. Ces deux hommes supérieurs avaient

découvert que les colonies anglo-américaines ne faisaient tant d'efforts

pour s'emparer de la Nouvelle-France qu'afin de rester maîtresses des

pêches, et que l'Angleterre les appuyait par ce que cette industrie

était la base la plus solide de sa marine. L'on vit pendant cette guerre

les marchands de Boston payer aux Français de l'Acadie une taxe pour

avoir la permission de pêcher sur les côtes de cette péninsule.

Tandis que les Abénaquis ravageaient la Nouvelle-Angleterre, les

Iroquois au nombre de mille guerriers établissaient leur camp à

l'embouchure de la rivière des Outaouais, et delà se répandaient dans le

haut de la colonie. Leurs bandes étaient beaucoup plus faciles à vaincre

qu'à atteindre, car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec

celle de leur fuite. On organisa des corps volans pour les surveiller et

prévenir les surprises. Cette petite guerre où les habitans rivalisèrent

de zèle, de patience et de courage avec les troupes, toute fatiguante

qu'elle fut, ne causait pas autant de dérangement dans les habitudes

qu'elle le ferait aujourd'hui, parce que l'on était accoutumé à cette

existence mobile et pleine d'excitation, et que l'on aimait presque

cette lutte de guérillas, où la valeur personnelle avait de nombreuses

occasions de se distinguer.

Comme on l'a dit, la contre partie de ces scènes de sang et de

dévastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre, où les Abénaquis

étaient pour les Français, ce que les cinq cantons étaient en Canada

pour les Anglais. La politique des deux gouvernemens coloniaux

consistait à travailler à se détacher réciproquement chacun ses alliés

pour s'en faire des amis. Il serait oisif aujourd'hui d'entrer dans le

détail des négociations conduites simultanément par les deux nations

avec les tribus sauvages pour parvenir à ce but. Les Indiens embarrassés

prêtaient souvent une oreille également attentive aux deux partis, et

leur donnaient les mêmes espérances. Il reste une masse prodigieuse de

documens relatifs à toutes ces transactions qui continuaient toujours en

temps de guerre comme en temps de paix; mais qui devenaient plus actives

lorsqu'on avait les armes à la main. Les Français cherchaient à

s'attacher les cantons, les Anglais, les Abénaquis, et toute l'adresse

de la diplomatie était mise en jeu par la nation rivale pour faire

échouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait de part et d'autre

ses raisons de riches présens, et pour satisfaire l'humeur guerrière des

Sauvages, l'on adoptait leur cruel système de guerre, qui faisait des

colonies un vaste théâtre de brigandages et de ruines. L'on donnait en

Canada 10 écus pour un Iroquois tué et 20 pour un Iroquois prisonnier.

Cette différence de prime qui fait honneur à l'humanité du gouvernement

français fut établie afin d'engager les Sauvages alliés à ne point

massacrer leurs prisonniers comme c'était l'usage chez les barbares.

Dans les colonies anglaises l'on suivait la même pratique, excepté qu'il

n'y avait point de prime pour les prisonniers. Un soldat recevait dix

louis pour la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire vingt louis,

et s'il faisait la chasse dans les bois à ce Sauvage comme à une bête

féroce, et qu'il en apportât la chevelure, il recevait cinquante louis

(Bancroft).

C'était pour encourager les Iroquois à faire des déprédations en Canada,

et empêcher toute alliance avec lui, que le major Schuyler de la

Nouvelle-York se mit, en 1691, à la tête d'un corps de troupes et

d'Indiens pour faire une pointe sur Montréal[29]. Cet officier, qui

joignait une grande activité à beaucoup de bravoure, surprit, dans la

nuit du 10 août, le camp de 700 à 800 hommes que le gouverneur avait

fait assembler sous le fort de la Prairie de la Magdeleine, à la

première nouvelle de la marche des ennemis. Se glissant le long de la

hauteur sur laquelle était le fort à trente pas du fleuve, Schuyler

pénétra jusque dans le quartier des milices, sur la gauche, qu'il trouva

dégarni et s'y logea. L'alarme fut aussitôt répandue; M. de

Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence de M. de Callières, malade,

marcha sur le champ à lui. Schuyler opposa une vive résistance; mais

lorsqu'il se vit sur le point d'avoir toutes les troupes françaises sur

les bras, il opéra sa retraite vers la rivière Richelieu en bon ordre et

avec peu de perte.

[Note 29: Un document intitulé «_A modest and true relation etc._» dans

la collection des documens de Londres de M. Brodhead, n'en porte le

nombre qu'à 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on ne perdit que 37 hommes

dans l'expédition. Mais ce rapport est évidemment inexact.]

A deux lieues de là, il se trouva tout à coup en face de M. de Varennes

que M. de Frontenac avait envoyé pour protéger Chambly avec un

détachement d'habitans et d'Indiens. M. de Varennes, à la première

nouvelle du combat, s'était mis en marche pour la Prairie de la

Magdeleine. Le major Schuyler sans hésiter l'attaqua avec une fureur qui

aurait déconcerté un chef moins ferme et moins habile que lui. Le

commandant canadien fit mettre sa troupe ventre à terre derrière deux

grands arbres renversés pour essuyer le premier feu des ennemis, puis il

les chargea ensuite avec tant d'ordre et de vigueur qu'ils furent rompus

partout. Schuyler rallia ses soldats jusqu'à deux fois; mais après une

heure et demie de combat, ils se débandèrent et la déroute fut complète.

Ils laissèrent quantité de morts sur le champ de bataille. Leurs

drapeaux et leur bagage devinrent les trophées du vainqueur. Le jeune et

vaillant le Bert du Chêne se distingua à la tête des Canadiens et fut

blessé mortellement Les Sauvages combattirent avec une égale bravoure.

La perte des Français fut considérable; ils eurent six officiers de tués

ou blessés à mort, ce qui fait voir l'acharnement du combat, pendant

lequel on se battit longtemps à brûle-pourpoint.

Les troupes de Varennes, qui étaient sur pied depuis trois jours, par

des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos et manquant de

vivres, étaient tellement épuisées de fatigue qu'elles ne purent

poursuivre les fuyards.

C'était pour rompre le traité que les Abénaquis venaient de conclure à

Pemaquid avec les Anglais, que M. de Villieu en entraîna 250 à sa suite

et tomba avec eux, en 1694, sur les établissemens de la rivière Oyster,

dans le New-Hampshire, brûla quantité de maisons dont 5 étaient

fortifiées et furent vaillamment défendues, et tua ou emmena en

captivité un grand nombre d'hommes.

Mais ce genre d'hostilités, qui coûtait beaucoup de sang, ne pouvait

avoir d'autre résultat que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas par

des irruptions partielles, rapides et fugitives, que l'on devait espérer

de faire des conquêtes importantes et qui pussent influer sur le sort de

la guerre. Aussi M. de Pontchartrain écrivait-il à M. de Frontenac, que

le roi bornait ses vues touchant la Nouvelle-France à ne s'y point

laisser entamer. L'ancien monde était en effet le théâtre sur lequel la

France, d'un côté, et la coalition européenne, de l'autre, se portaient

de grands coups; sur lequel Condé et Luxembourg, pour la première,

luttaient avec ses nombreux ennemis conduits par la tête froide de

Guillaume III. Celui-ci n'avait guère de loisir non plus pour écouter

ses colonies américaines, qui le sollicitaient toujours de leur donner

une flotte pour faire une nouvelle tentative sur Québec. Le taciturne

monarque, auquel la fameuse victoire de la Hogue avait donné un moment

de répit, prêta enfin une oreille favorable à leur demande en 1693, et

un immense armement fut organisé dans les ports de l'Angleterre pour

s'emparer de la Martinique et du Canada. Quelque secret que fut ce

projet, il en transpira quelque chose, et M. de Frontenac fut soucieux

tout l'été, ne pouvant compter sur aucun secours de France. La flotte

anglaise, commandée par le chevalier Francis Wheeler, devait, après

avoir enlevé la Martinique, aller prendre des renforts à Boston et

cingler vers Québec. Elle mit à la voile au commencement de l'hiver

(1693) et prit le chemin des Antilles françaises. Heureusement, les

troupes qu'elle portait essuyèrent une défaite à la Martinique, et

furent obligées de se rembarquer avec perte de 900 hommes. Ce premier

échec fut suivi de désastres beaucoup plus grands. Le chevalier Wheeler

s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre, la fièvre jaune se

déclara à bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux. Lorsqu'il

arriva à Boston, il avait perdu 1300 matelots sur 2000, et 1800 soldats

sur 2500, qui lui restaient après sa défaite aux Antilles. L'épidémie se

communiqua à la ville et y décima la population. L'on dut abandonner une

entreprise commencée sous d'aussi funestes auspices. La flotte regagna

l'Angleterre après avoir jeté en passant quelques boulets sur

Plaisance[30]. Ce dernier effort acheva d'épuiser les colonies,

anglaises qui avaient fait des dépenses considérables pour lever des

troupes; et de guerre lasse, elles supplièrent presque la métropole de

leur faire avoir la paix[31]. Le Canada échappa ainsi encore une fois à

un danger réellement plus grand que celui de 90; car sans tous ces

malheurs la supériorité numérique des assaillans aurait rendu toute

résistance vaine. Néanmoins comme il avait été quelque temps caché, et

qu'il n'apparut que dans le lointain, l'on n'éprouva pas de s'en voir

délivré une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral Phipps.

[Note 30: _American annals_.]

[Note 31: _Lettre du gouverneur Fletcher: London documents_, de la

collection de M. Brodhead à la Secrétairerie d'état, Albany. Nous ne

citerons désormais ces documens que sous le nom de _Documens de

Londres_.]

La Fiance attendit pour prendre sa revanche jusqu'en 1696. A cette

époque le ministère résolut de faire sauter Pemaquid, sur la suggestion

de M. de Villebon, et de chasser les Anglais de tous les postes qu'ils

occupaient dans l'île de Terreneuve et à la baie d'Hudson. Le comte de

Frontenac proposait depuis longtemps[32] de prendre Boston que l'on

brûlerait, et New-York que l'on garderait, parce que ce dernier poste

seul serait utile au Canada. Par cette conquête l'on se trouverait

maître de toutes les pêches; mais la politique européenne fit taire la

politique coloniale, qui fut toujours regardée par la France comme

secondaire, parce que son théâtre à elle est l'ancien monde, dont elle

est le pivot, parce que sa force à elle réside dans ses soldats de

terre. L'on s'en tint au premier projet, dont l'exécution fut confiée au

courage de M. d'Iberville. L'on verra dans le chapitre suivant comment

il s'en acquitta. En même temps la cour envoya de nouveaux ordres à M.

de Frontenac d'abattre à tout prix l'orgueilleuse confédération

iroquoise, qui continuait toujours les hostilités malgré les dures

leçons qu'elle avait reçues deux ou trois ans auparavant (1693).

[Note 32: _Documens de Paris_ 1691.]

Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine d'entrer en Canada, le

gouverneur avait cru qu'il était temps de châtier ces barbares

indomptables contre lesquels on avait envoyé une expédition inutile de

300 hommes, dans l'hiver précédent (1692), commandée par M. de Louvigny.

Six cents hommes eurent ordre de tomber au milieu de l'hiver sur le

canton des Anniers, le plus acharné contre les Français. Ils partirent

de Montréal à la fin de janvier. Les trois bourgades de cette

belliqueuse tribu furent détruites, et l'on fit 250 prisonniers.

Néanmoins ces Sauvages reparurent encore dans la colonie le printemps

suivant, et quelques unes de leurs bandes vinrent même éprouver une

défaite dans l'île de Montréal. Ils commençaient cependant à se lasser,

eux aussi, de la guerre. Les Miâmis leur avaient déjà tué plusieurs

centaines de guerriers, et ils venaient encore de les battre

complètement sur les bords du lac Huron. Le gouverneur profita de cet

épuisement pour frapper un dernier coup et obéir aux instructions du

roi. Comme mesure préliminaire, il ordonna de relever le fort de

Frontenac; ce qui fut exécuté malgré les représentations de la

Nouvelle-York, dont le gouverneur, M. Fletcher, fit en même temps des

présens considérables aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort s'il

était possible. L'importance que les ennemis mettaient à cette position,

justifie le désir de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgré l'opinion

de bien des gens dans la colonie et en France, entre autres de

l'intendant, M. de Champigny, et même du roi dont les ordres contraires

arrivèrent trop tard pour êtee exécutés.

Cependant la lutte en Europe épuisait les ressources de la France. Le

ministère, tout en enjoignant de presser les Iroquois avec vigueur,

recommandait l'économie, disant qu'il n'y avait pas d'apparence que le

roi pût supporter longtemps la dépense à laquelle la guerre du Canada

l'engageait, dépense qui s'éleva en 1692, seulement pour la solde de

1300 hommes avec les officiers, à 218 mille francs (Documens de Paris);

et qu'il voulait que les colons vécussent dans l'étendue de leurs

établissemens, c'est-à-dire en d'autres termes, que tous les postes dits

des pays d'en haut fussent évacués. L'on sait que les cantons étaient

excités aux hostilités par les Anglais, parce que ces derniers voulaient

s'emparer au moins de tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient pas

conquérir la Nouvelle-France. Par le plus étrange des raisonnement, la

cour allait abandonner justement les contrées dont l'Angleterre

convoitait le plus ardemment la possession, et évacuer tous les postes

du Mississipi et des lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient

tant d'importance, qu'ils avaient avancé des fonds au commencement de la

guerre pour leur entretien[33]. Le comte de Frontenac montra dans cette

occasion cette fermeté de caractère dont il avait déjà plus d'une fois

donné des preuves. Convaincu du danger d'une démarche aussi

inconsidérée, il prit sur lui de désobéir à l'ordre positif du roi. En

effet, comme Charlevoix le dit très bien, nous n'aurions pas eu plus tôt

évacué ces postes, que les Anglais s'en seraient emparés, et que nous

aurions eu immédiatement pour ennemis tous les peuples qui s'y étaient

établis à notre occasion, et qui, une fois réunis aux Anglais et aux

cantons, auraient, dans une seule campagne, obligé tous les Français à

sortir du Canada.

[Note 33: _Documens de Paris_.]

Après cette détermination grave, le gouverneur fit ses préparatifs pour

sa prochaine campagne. 2300 hommes, dont 1000 Canadiens et 500 Sauvages,

furent réunis à la Chine le 4 juillet (1696) et divisés en trois

brigades. M. de Callières commandait l'avant-garde, M. de Ramsay le

centre, et le chevalier de Vaudreuil l'arrière-garde. Elle s'embarqua

enfin pour remonter les rapides et arriva le 19 à Catarocoui, où elle

séjourna jusqu'au 26 pour attendre un renfort de Michilimackinac, qui ne

vint pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et débarqua le 28 à

l'embouchure de la rivière Oswégo. Là elle se divisa en deux corps, et

se mit à remonter ce torrent l'un par sa rive droite et l'autre par sa

rive gauche. Comme elle approchait de la bourgade des Onnontagués, elle

aperçut le soir une grande lueur au couchant. Les Français en

soupçonnèrent la cause. C'était la tribu qui brûlait son village avant

de prendre la fuite. Les Onneyouths, un autre des cinq cantons, effrayés

vinrent demander la paix en supplians. Le gouverneur leur répondit

qu'ils ne l'auraient qu'à condition de quitter leur pays et d'aller

s'établir en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain le chevalier de

Vaudreuil fut détaché pour aller ravager leurs terres. Toute la

population avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard assis dans une

bourgade. Trop faible pour suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il

attendait avec calme et intrépidité la mort horrible à laquelle il

savait qu'on le destinerait. Il fut abandonné aux Sauvages qui, au

nombre de quatre cents, lui firent souffrir, selon leur usage, toutes

sortes de cruautés. Cet homme héroïque ne poussa pas une seule plainte;

il reprocha seulement à ses bourreaux leur lâcheté de s'être rendus les

esclaves de ces vils Européens, dont il parla avec le dernier mépris.

Outré de ses injures, un Indien lui porta plusieurs coups de poignard.

_Tu as tort_, lui dit l'Onnontagué mourant, _d'abréger ma vie, tu aurais

dû prolonger mes tourmens pour apprendre à mourir en homme_.

De ces deux cantons il ne resta que des cendres. Il fut question ensuite

d'aller châtier les Goyogouins, et même de bâtir des forts dans le pays;

mais dans le temps où l'on croyait M. de Frontenac arrêté à ce plan, il

donna l'ordre de la retraite, soit que la difficulté de faire subsister

son armée dans une contrée qui ne présentait qu'une vaste solitude,

l'eût engagé à prendre ce parti, soit qu'après les ordres qu'il avait

reçus d'évacuer les postes avancés de la colonie, et auxquels il avait

osé désobéir, il ne crut pas devoir conserver une conquête qui aurait

rendu les Iroquois plus implacables. Cette campagne, qui ne coûta que

six hommes, avait inquiété beaucoup Albany et Schenectady. Ces villes,

entre lesquelles et le lac Ontario l'on opérait, craignant d'être

attaquées, avaient fait demander des secours au Jersey et au

Connecticut.

Les Français avaient reconquis leur influence sur les tribus indiennes.

Un chef sioux vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre sous la

protection du grand Ononthio. Il appuya les mains sur les genoux du

gouverneur, puis il rangea vingt-deux flèches sur une peau de castor

pour indiquer le nombre de bourgades qui lui offraient leur alliance. La

situation du Canada était meilleure qu'elle ne l'avait été depuis le

commencement de la guerre. Les Iroquois, semblables à ces essaims de

mouches qui incommodent plus qu'ils ne nuisent, troublaient encore le

repos du pays, mais sans lui causer de grands dommages.

Cette situation était le fruit de la vigilance, de l'activité et de

l'énergie de M. de Frontenac, auquel le roi avait fait mander au début

de la guerre qu'il n'avait aucun secours à lui envoyer. La supériorité

qu'il avait su reprendre sur ses ennemis avec les seules ressources du

Canada, et qui avait eu l'effet de rendre ses alliés plus dociles, le

faisait craindre des uns et respecter des autres. Non seulement il avait

repoussé l'invasion, mais il allait bientôt être capable de seconder les

projets de Louis XIV, de porter la guerre, à son tour, chez les ennemis.

Jusqu'à la paix aucune armée hostile ne foulera le sol canadien, excepté

quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement et disparaîtront de

même au premier bruit d'une arme sous les chaumières.

Néanmoins les succès du gouverneur et la sécurité qu'il avait rendue au

pays, n'avaient point désarmé ses ennemis, aussi jaloux de sa

supériorité que blessés de l'indépendance de son esprit. Ceux qui

tremblaient au seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en Canada,

cherchèrent à ternir sa gloire lorsqu'il eut éloigné le danger d'eux. Il

n'était pas en effet sans défaut. La part qu'il prenait à la traite des

pelleteries, son caractère altier et vindicatif pouvaient fournir

matière à reprendre; mais était-il bien prudent, était-il bien généreux

d'en agir ainsi lorsqu'on avait encore les armes à la main? Les uns se

plaignaient que, pour gagner l'estime de ses officiers, il jetait tout

le poids de la guerre su la milice et écrasait les habitans de corvée,

ce qui faisait languir le commerce et empêchait le pays de prendre des

forces! Comme si, lorsque l'ennemi est aux portes et tout le monde en

armes, c'était bien le temps d'accomplir une oeuvre qui veut par dessus

tout le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder une faveur

ouverte à la traite de l'eau-de-vie; il n'y eut pas jusqu'à l'abbé

Brisacier qui osât écrire contre lui au confesseur du roi! Ces plaintes

lui attirèrent quelque censure; mais il fut maintenu à la tête de la

Nouvelle-France, qu'avec son grand age il n'était pas néanmoins destiné

à gouverner encore longtemps, et il fut nommé chevalier de St.-Louis,

honneur alors rarement accordé; mais qu'on verra prodiguer plus tard en

ce pays à une foule de dilapidateurs sur les prévarications desquels

anciens ennemis de M. de Frontenac ne trouveront rien à dire.

CHAPITRE III.

TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON.

1696-1701.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 5 / 31 段