belligérantes se trouvaient replacées au même point où elles étaient au
début de la campagne. L'Acadie était retombée d'elle-même sous ses
anciens maîtres, et les envahisseurs du Canada avaient été repoussés, ou
étaient partout en pleine retraite. Ou plutôt la situation des provinces
des deux nations était bien moins favorables, car elles étaient toutes
en proie à une disette extrême. En Canada l'on fut obligé de disperser
les troupes chez les habitans les plus aisés pour leur nourriture.
L'argent avait disparu; il fallut que le gouvernement émît une nouvelle
monnaie de carte; les denrées et les marchandises n'avaient plus de
prix, les munitions de guerre manquaient, et l'intendant était obligé de
faire fondre les gouttières des maisons et les poids de plomb pour en
faire des balles. L'on avait perdu un grand nombre d'hommes, soldats et
miliciens[28]. Dans la Nouvelle-Angleterre le commerce était
presqu'anéanti, les côtes étaient infestées de corsaires. Les seuls
armateurs de St.-Malo avaient pris 16 navires de Boston avec 250,000
francs; les campagnes étaient en friches, et les habitans s'étaient
réfugiés dans les villes pour échapper au fer des Indiens et trouver de
quoi subsister. Dans l'hiver les Abénaquis y dévastèrent plus de
cinquante lieues de pays, et détruisirent la petite ville de York de
fond en comble. Tel était en Amérique le fruit d'une guerre occasionnée
par la haine de Guillaume III qui jalousait Louis XIV.
[Note 28: _Documens de Paris_. Cette perte s'élevait à 2000 hommes en
1691.]
Cependant les Iroquois ayant vu le Canada près de succomber, avaient
cherché à se retirer de la lutte, car ils prétendaient tenir la balance
entre les peuples avec lesquels ils étaient en rapport, et surtout entre
les Français et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares qui
semblaient avoir étudié au foyer de la politique des vieux cabinets de
l'ancien monde. «Placés, disaient-ils, entre deux peuples européens
chacun assez fort pour nous exterminer, également intéressés à notre
destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin de notre secours, que nous
reste-t-il à faire, sinon d'empêcher qu'aucun ne l'emporte sur l'autre?
Alors ils seront forcés de briguer notre alliance ou même d'acheter
notre neutralité». Ils envoyèrent donc demander la paix à M. de
Frontenac, qui crût que c'était un stratagème des Anglais pour lui
donner le change sur quelque projet qu'ils méditaient. Il chargea M. de
Callières de faire traîner la négociation en longueur, et invita les
Outaouais à continuer leurs hostilités contre les cantons, qui alors
reprirent les armes. En même temps le gouverneur écrivait à M. de
Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de Seignelay dans le ministère
de la marine, que la conquête de New-York serait la sûreté du Canada, et
désarmerait les cantons, et qu'en se rendant maître absolu de la pêche
de Terreneuve, ce qui pourrait se faire en envoyant tous les ans trois
ou quatre frégates croiser depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'île
de Terreneuve, on assurerait pour le royaume un commerce de plus de 20
millions, et plus avantageux que ne le serait la conquête des Indes. «Je
ne sais, disait-il dans une autre lettre, je ne sais si ceux qui vous
ont précédé ont fait attention à l'importance qu'il y a de se rendre
maître de toutes les pêches, et à l'avantage qu'elles apporteraient au
commerce du royaume; mais rien ne saurait rendre votre ministère plus
illustre, que d'engager le roi à entreprendre cette conquête. Je la
crois plus importante, répétait-il, que ne le serait celle de toutes les
Indes, dont les mines s'épuisent, au lieu que celles-ci sont
intarissables.» Sentant l'importance de ce commerce, M. de Frontenac y
revenait souvent comme Talon. Ces deux hommes supérieurs avaient
découvert que les colonies anglo-américaines ne faisaient tant d'efforts
pour s'emparer de la Nouvelle-France qu'afin de rester maîtresses des
pêches, et que l'Angleterre les appuyait par ce que cette industrie
était la base la plus solide de sa marine. L'on vit pendant cette guerre
les marchands de Boston payer aux Français de l'Acadie une taxe pour
avoir la permission de pêcher sur les côtes de cette péninsule.
Tandis que les Abénaquis ravageaient la Nouvelle-Angleterre, les
Iroquois au nombre de mille guerriers établissaient leur camp à
l'embouchure de la rivière des Outaouais, et delà se répandaient dans le
haut de la colonie. Leurs bandes étaient beaucoup plus faciles à vaincre
qu'à atteindre, car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec
celle de leur fuite. On organisa des corps volans pour les surveiller et
prévenir les surprises. Cette petite guerre où les habitans rivalisèrent
de zèle, de patience et de courage avec les troupes, toute fatiguante
qu'elle fut, ne causait pas autant de dérangement dans les habitudes
qu'elle le ferait aujourd'hui, parce que l'on était accoutumé à cette
existence mobile et pleine d'excitation, et que l'on aimait presque
cette lutte de guérillas, où la valeur personnelle avait de nombreuses
occasions de se distinguer.
Comme on l'a dit, la contre partie de ces scènes de sang et de
dévastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre, où les Abénaquis
étaient pour les Français, ce que les cinq cantons étaient en Canada
pour les Anglais. La politique des deux gouvernemens coloniaux
consistait à travailler à se détacher réciproquement chacun ses alliés
pour s'en faire des amis. Il serait oisif aujourd'hui d'entrer dans le
détail des négociations conduites simultanément par les deux nations
avec les tribus sauvages pour parvenir à ce but. Les Indiens embarrassés
prêtaient souvent une oreille également attentive aux deux partis, et
leur donnaient les mêmes espérances. Il reste une masse prodigieuse de
documens relatifs à toutes ces transactions qui continuaient toujours en
temps de guerre comme en temps de paix; mais qui devenaient plus actives
lorsqu'on avait les armes à la main. Les Français cherchaient à
s'attacher les cantons, les Anglais, les Abénaquis, et toute l'adresse
de la diplomatie était mise en jeu par la nation rivale pour faire
échouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait de part et d'autre
ses raisons de riches présens, et pour satisfaire l'humeur guerrière des
Sauvages, l'on adoptait leur cruel système de guerre, qui faisait des
colonies un vaste théâtre de brigandages et de ruines. L'on donnait en
Canada 10 écus pour un Iroquois tué et 20 pour un Iroquois prisonnier.
Cette différence de prime qui fait honneur à l'humanité du gouvernement
français fut établie afin d'engager les Sauvages alliés à ne point
massacrer leurs prisonniers comme c'était l'usage chez les barbares.
Dans les colonies anglaises l'on suivait la même pratique, excepté qu'il
n'y avait point de prime pour les prisonniers. Un soldat recevait dix
louis pour la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire vingt louis,
et s'il faisait la chasse dans les bois à ce Sauvage comme à une bête
féroce, et qu'il en apportât la chevelure, il recevait cinquante louis
(Bancroft).
C'était pour encourager les Iroquois à faire des déprédations en Canada,
et empêcher toute alliance avec lui, que le major Schuyler de la
Nouvelle-York se mit, en 1691, à la tête d'un corps de troupes et
d'Indiens pour faire une pointe sur Montréal[29]. Cet officier, qui
joignait une grande activité à beaucoup de bravoure, surprit, dans la
nuit du 10 août, le camp de 700 à 800 hommes que le gouverneur avait
fait assembler sous le fort de la Prairie de la Magdeleine, à la
première nouvelle de la marche des ennemis. Se glissant le long de la
hauteur sur laquelle était le fort à trente pas du fleuve, Schuyler
pénétra jusque dans le quartier des milices, sur la gauche, qu'il trouva
dégarni et s'y logea. L'alarme fut aussitôt répandue; M. de
Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence de M. de Callières, malade,
marcha sur le champ à lui. Schuyler opposa une vive résistance; mais
lorsqu'il se vit sur le point d'avoir toutes les troupes françaises sur
les bras, il opéra sa retraite vers la rivière Richelieu en bon ordre et
avec peu de perte.
[Note 29: Un document intitulé «_A modest and true relation etc._» dans
la collection des documens de Londres de M. Brodhead, n'en porte le
nombre qu'à 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on ne perdit que 37 hommes
dans l'expédition. Mais ce rapport est évidemment inexact.]
A deux lieues de là, il se trouva tout à coup en face de M. de Varennes
que M. de Frontenac avait envoyé pour protéger Chambly avec un
détachement d'habitans et d'Indiens. M. de Varennes, à la première
nouvelle du combat, s'était mis en marche pour la Prairie de la
Magdeleine. Le major Schuyler sans hésiter l'attaqua avec une fureur qui
aurait déconcerté un chef moins ferme et moins habile que lui. Le
commandant canadien fit mettre sa troupe ventre à terre derrière deux
grands arbres renversés pour essuyer le premier feu des ennemis, puis il
les chargea ensuite avec tant d'ordre et de vigueur qu'ils furent rompus
partout. Schuyler rallia ses soldats jusqu'à deux fois; mais après une
heure et demie de combat, ils se débandèrent et la déroute fut complète.
Ils laissèrent quantité de morts sur le champ de bataille. Leurs
drapeaux et leur bagage devinrent les trophées du vainqueur. Le jeune et
vaillant le Bert du Chêne se distingua à la tête des Canadiens et fut
blessé mortellement Les Sauvages combattirent avec une égale bravoure.
La perte des Français fut considérable; ils eurent six officiers de tués
ou blessés à mort, ce qui fait voir l'acharnement du combat, pendant
lequel on se battit longtemps à brûle-pourpoint.
Les troupes de Varennes, qui étaient sur pied depuis trois jours, par
des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos et manquant de
vivres, étaient tellement épuisées de fatigue qu'elles ne purent
poursuivre les fuyards.
C'était pour rompre le traité que les Abénaquis venaient de conclure à
Pemaquid avec les Anglais, que M. de Villieu en entraîna 250 à sa suite
et tomba avec eux, en 1694, sur les établissemens de la rivière Oyster,
dans le New-Hampshire, brûla quantité de maisons dont 5 étaient
fortifiées et furent vaillamment défendues, et tua ou emmena en
captivité un grand nombre d'hommes.
Mais ce genre d'hostilités, qui coûtait beaucoup de sang, ne pouvait
avoir d'autre résultat que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas par
des irruptions partielles, rapides et fugitives, que l'on devait espérer
de faire des conquêtes importantes et qui pussent influer sur le sort de
la guerre. Aussi M. de Pontchartrain écrivait-il à M. de Frontenac, que
le roi bornait ses vues touchant la Nouvelle-France à ne s'y point
laisser entamer. L'ancien monde était en effet le théâtre sur lequel la
France, d'un côté, et la coalition européenne, de l'autre, se portaient
de grands coups; sur lequel Condé et Luxembourg, pour la première,
luttaient avec ses nombreux ennemis conduits par la tête froide de
Guillaume III. Celui-ci n'avait guère de loisir non plus pour écouter
ses colonies américaines, qui le sollicitaient toujours de leur donner
une flotte pour faire une nouvelle tentative sur Québec. Le taciturne
monarque, auquel la fameuse victoire de la Hogue avait donné un moment
de répit, prêta enfin une oreille favorable à leur demande en 1693, et
un immense armement fut organisé dans les ports de l'Angleterre pour
s'emparer de la Martinique et du Canada. Quelque secret que fut ce
projet, il en transpira quelque chose, et M. de Frontenac fut soucieux
tout l'été, ne pouvant compter sur aucun secours de France. La flotte
anglaise, commandée par le chevalier Francis Wheeler, devait, après
avoir enlevé la Martinique, aller prendre des renforts à Boston et
cingler vers Québec. Elle mit à la voile au commencement de l'hiver
(1693) et prit le chemin des Antilles françaises. Heureusement, les
troupes qu'elle portait essuyèrent une défaite à la Martinique, et
furent obligées de se rembarquer avec perte de 900 hommes. Ce premier
échec fut suivi de désastres beaucoup plus grands. Le chevalier Wheeler
s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre, la fièvre jaune se
déclara à bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux. Lorsqu'il
arriva à Boston, il avait perdu 1300 matelots sur 2000, et 1800 soldats
sur 2500, qui lui restaient après sa défaite aux Antilles. L'épidémie se
communiqua à la ville et y décima la population. L'on dut abandonner une
entreprise commencée sous d'aussi funestes auspices. La flotte regagna
l'Angleterre après avoir jeté en passant quelques boulets sur
Plaisance[30]. Ce dernier effort acheva d'épuiser les colonies,
anglaises qui avaient fait des dépenses considérables pour lever des
troupes; et de guerre lasse, elles supplièrent presque la métropole de
leur faire avoir la paix[31]. Le Canada échappa ainsi encore une fois à
un danger réellement plus grand que celui de 90; car sans tous ces
malheurs la supériorité numérique des assaillans aurait rendu toute
résistance vaine. Néanmoins comme il avait été quelque temps caché, et
qu'il n'apparut que dans le lointain, l'on n'éprouva pas de s'en voir
délivré une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral Phipps.
[Note 30: _American annals_.]
[Note 31: _Lettre du gouverneur Fletcher: London documents_, de la
collection de M. Brodhead à la Secrétairerie d'état, Albany. Nous ne
citerons désormais ces documens que sous le nom de _Documens de
Londres_.]
La Fiance attendit pour prendre sa revanche jusqu'en 1696. A cette
époque le ministère résolut de faire sauter Pemaquid, sur la suggestion
de M. de Villebon, et de chasser les Anglais de tous les postes qu'ils
occupaient dans l'île de Terreneuve et à la baie d'Hudson. Le comte de
Frontenac proposait depuis longtemps[32] de prendre Boston que l'on
brûlerait, et New-York que l'on garderait, parce que ce dernier poste
seul serait utile au Canada. Par cette conquête l'on se trouverait
maître de toutes les pêches; mais la politique européenne fit taire la
politique coloniale, qui fut toujours regardée par la France comme
secondaire, parce que son théâtre à elle est l'ancien monde, dont elle
est le pivot, parce que sa force à elle réside dans ses soldats de
terre. L'on s'en tint au premier projet, dont l'exécution fut confiée au
courage de M. d'Iberville. L'on verra dans le chapitre suivant comment
il s'en acquitta. En même temps la cour envoya de nouveaux ordres à M.
de Frontenac d'abattre à tout prix l'orgueilleuse confédération
iroquoise, qui continuait toujours les hostilités malgré les dures
leçons qu'elle avait reçues deux ou trois ans auparavant (1693).
[Note 32: _Documens de Paris_ 1691.]
Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine d'entrer en Canada, le
gouverneur avait cru qu'il était temps de châtier ces barbares
indomptables contre lesquels on avait envoyé une expédition inutile de
300 hommes, dans l'hiver précédent (1692), commandée par M. de Louvigny.
Six cents hommes eurent ordre de tomber au milieu de l'hiver sur le
canton des Anniers, le plus acharné contre les Français. Ils partirent
de Montréal à la fin de janvier. Les trois bourgades de cette
belliqueuse tribu furent détruites, et l'on fit 250 prisonniers.
Néanmoins ces Sauvages reparurent encore dans la colonie le printemps
suivant, et quelques unes de leurs bandes vinrent même éprouver une
défaite dans l'île de Montréal. Ils commençaient cependant à se lasser,
eux aussi, de la guerre. Les Miâmis leur avaient déjà tué plusieurs
centaines de guerriers, et ils venaient encore de les battre
complètement sur les bords du lac Huron. Le gouverneur profita de cet
épuisement pour frapper un dernier coup et obéir aux instructions du
roi. Comme mesure préliminaire, il ordonna de relever le fort de
Frontenac; ce qui fut exécuté malgré les représentations de la
Nouvelle-York, dont le gouverneur, M. Fletcher, fit en même temps des
présens considérables aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort s'il
était possible. L'importance que les ennemis mettaient à cette position,
justifie le désir de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgré l'opinion
de bien des gens dans la colonie et en France, entre autres de
l'intendant, M. de Champigny, et même du roi dont les ordres contraires
arrivèrent trop tard pour êtee exécutés.
Cependant la lutte en Europe épuisait les ressources de la France. Le
ministère, tout en enjoignant de presser les Iroquois avec vigueur,
recommandait l'économie, disant qu'il n'y avait pas d'apparence que le
roi pût supporter longtemps la dépense à laquelle la guerre du Canada
l'engageait, dépense qui s'éleva en 1692, seulement pour la solde de
1300 hommes avec les officiers, à 218 mille francs (Documens de Paris);
et qu'il voulait que les colons vécussent dans l'étendue de leurs
établissemens, c'est-à-dire en d'autres termes, que tous les postes dits
des pays d'en haut fussent évacués. L'on sait que les cantons étaient
excités aux hostilités par les Anglais, parce que ces derniers voulaient
s'emparer au moins de tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient pas
conquérir la Nouvelle-France. Par le plus étrange des raisonnement, la
cour allait abandonner justement les contrées dont l'Angleterre
convoitait le plus ardemment la possession, et évacuer tous les postes
du Mississipi et des lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient
tant d'importance, qu'ils avaient avancé des fonds au commencement de la
guerre pour leur entretien[33]. Le comte de Frontenac montra dans cette
occasion cette fermeté de caractère dont il avait déjà plus d'une fois
donné des preuves. Convaincu du danger d'une démarche aussi
inconsidérée, il prit sur lui de désobéir à l'ordre positif du roi. En
effet, comme Charlevoix le dit très bien, nous n'aurions pas eu plus tôt
évacué ces postes, que les Anglais s'en seraient emparés, et que nous
aurions eu immédiatement pour ennemis tous les peuples qui s'y étaient
établis à notre occasion, et qui, une fois réunis aux Anglais et aux
cantons, auraient, dans une seule campagne, obligé tous les Français à
sortir du Canada.
[Note 33: _Documens de Paris_.]
Après cette détermination grave, le gouverneur fit ses préparatifs pour
sa prochaine campagne. 2300 hommes, dont 1000 Canadiens et 500 Sauvages,
furent réunis à la Chine le 4 juillet (1696) et divisés en trois
brigades. M. de Callières commandait l'avant-garde, M. de Ramsay le
centre, et le chevalier de Vaudreuil l'arrière-garde. Elle s'embarqua
enfin pour remonter les rapides et arriva le 19 à Catarocoui, où elle
séjourna jusqu'au 26 pour attendre un renfort de Michilimackinac, qui ne
vint pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et débarqua le 28 à
l'embouchure de la rivière Oswégo. Là elle se divisa en deux corps, et
se mit à remonter ce torrent l'un par sa rive droite et l'autre par sa
rive gauche. Comme elle approchait de la bourgade des Onnontagués, elle
aperçut le soir une grande lueur au couchant. Les Français en
soupçonnèrent la cause. C'était la tribu qui brûlait son village avant
de prendre la fuite. Les Onneyouths, un autre des cinq cantons, effrayés
vinrent demander la paix en supplians. Le gouverneur leur répondit
qu'ils ne l'auraient qu'à condition de quitter leur pays et d'aller
s'établir en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain le chevalier de
Vaudreuil fut détaché pour aller ravager leurs terres. Toute la
population avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard assis dans une
bourgade. Trop faible pour suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il
attendait avec calme et intrépidité la mort horrible à laquelle il
savait qu'on le destinerait. Il fut abandonné aux Sauvages qui, au
nombre de quatre cents, lui firent souffrir, selon leur usage, toutes
sortes de cruautés. Cet homme héroïque ne poussa pas une seule plainte;
il reprocha seulement à ses bourreaux leur lâcheté de s'être rendus les
esclaves de ces vils Européens, dont il parla avec le dernier mépris.
Outré de ses injures, un Indien lui porta plusieurs coups de poignard.
_Tu as tort_, lui dit l'Onnontagué mourant, _d'abréger ma vie, tu aurais
dû prolonger mes tourmens pour apprendre à mourir en homme_.
De ces deux cantons il ne resta que des cendres. Il fut question ensuite
d'aller châtier les Goyogouins, et même de bâtir des forts dans le pays;
mais dans le temps où l'on croyait M. de Frontenac arrêté à ce plan, il
donna l'ordre de la retraite, soit que la difficulté de faire subsister
son armée dans une contrée qui ne présentait qu'une vaste solitude,
l'eût engagé à prendre ce parti, soit qu'après les ordres qu'il avait
reçus d'évacuer les postes avancés de la colonie, et auxquels il avait
osé désobéir, il ne crut pas devoir conserver une conquête qui aurait
rendu les Iroquois plus implacables. Cette campagne, qui ne coûta que
six hommes, avait inquiété beaucoup Albany et Schenectady. Ces villes,
entre lesquelles et le lac Ontario l'on opérait, craignant d'être
attaquées, avaient fait demander des secours au Jersey et au
Connecticut.
Les Français avaient reconquis leur influence sur les tribus indiennes.
Un chef sioux vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre sous la
protection du grand Ononthio. Il appuya les mains sur les genoux du
gouverneur, puis il rangea vingt-deux flèches sur une peau de castor
pour indiquer le nombre de bourgades qui lui offraient leur alliance. La
situation du Canada était meilleure qu'elle ne l'avait été depuis le
commencement de la guerre. Les Iroquois, semblables à ces essaims de
mouches qui incommodent plus qu'ils ne nuisent, troublaient encore le
repos du pays, mais sans lui causer de grands dommages.
Cette situation était le fruit de la vigilance, de l'activité et de
l'énergie de M. de Frontenac, auquel le roi avait fait mander au début
de la guerre qu'il n'avait aucun secours à lui envoyer. La supériorité
qu'il avait su reprendre sur ses ennemis avec les seules ressources du
Canada, et qui avait eu l'effet de rendre ses alliés plus dociles, le
faisait craindre des uns et respecter des autres. Non seulement il avait
repoussé l'invasion, mais il allait bientôt être capable de seconder les
projets de Louis XIV, de porter la guerre, à son tour, chez les ennemis.
Jusqu'à la paix aucune armée hostile ne foulera le sol canadien, excepté
quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement et disparaîtront de
même au premier bruit d'une arme sous les chaumières.
Néanmoins les succès du gouverneur et la sécurité qu'il avait rendue au
pays, n'avaient point désarmé ses ennemis, aussi jaloux de sa
supériorité que blessés de l'indépendance de son esprit. Ceux qui
tremblaient au seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en Canada,
cherchèrent à ternir sa gloire lorsqu'il eut éloigné le danger d'eux. Il
n'était pas en effet sans défaut. La part qu'il prenait à la traite des
pelleteries, son caractère altier et vindicatif pouvaient fournir
matière à reprendre; mais était-il bien prudent, était-il bien généreux
d'en agir ainsi lorsqu'on avait encore les armes à la main? Les uns se
plaignaient que, pour gagner l'estime de ses officiers, il jetait tout
le poids de la guerre su la milice et écrasait les habitans de corvée,
ce qui faisait languir le commerce et empêchait le pays de prendre des
forces! Comme si, lorsque l'ennemi est aux portes et tout le monde en
armes, c'était bien le temps d'accomplir une oeuvre qui veut par dessus
tout le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder une faveur
ouverte à la traite de l'eau-de-vie; il n'y eut pas jusqu'à l'abbé
Brisacier qui osât écrire contre lui au confesseur du roi! Ces plaintes
lui attirèrent quelque censure; mais il fut maintenu à la tête de la
Nouvelle-France, qu'avec son grand age il n'était pas néanmoins destiné
à gouverner encore longtemps, et il fut nommé chevalier de St.-Louis,
honneur alors rarement accordé; mais qu'on verra prodiguer plus tard en
ce pays à une foule de dilapidateurs sur les prévarications desquels
anciens ennemis de M. de Frontenac ne trouveront rien à dire.
CHAPITRE III.
TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON.
1696-1701.